Dans les bois, avec son cher Jacques, c'est une tout autre leçon.
Le petit Maurin, qui est un beau gaillard adolescent, arrive, se
balançant un peu sur ses hanches, non sans grâce, sa chemise de toile
bien propre entr'ouverte montrant sa jeune poitrine très blanche
au-dessous de son cou bruni par le soleil.
--Voici l'écureuil que vous m'avez demandé... Vous les aimez donc bien,
les bêtes?
--Beaucoup, Jacques. Elles ne sont pas si méchantes que les hommes,
pour moi du moins... Rappelle-toi Jupiter... Est-ce que ça caresse
comme les lièvres, les écureuils?
--Je ne sais pas. Celui-là ne m'a pas caressé encore. Après ça, je ne
suis peut-être pas assez joli, ou bien il caressera plus volontiers une
demoiselle. Essayez, pour voir.
Nora prend l'écureuil à deux mains, appuie le petit museau sur sa
lèvre, mais l'animal effaré ne montre pas sa mignonne langue.
--C'est dommage! J'aime mieux les lièvres.
--Parce que ça caresse?
--Oui, Jacques; c'est si bon, les caresses! Et personne ne m'en faisait
à moi, quand j'étais toute petite.
--Je vous ai bien embrassée, un jour, moi, pourtant, vous savez,
mademoiselle Nora?
--Oui, le soir où tu m'as annoncé que Jupiter était mort?
--Et puis bien d'autres fois encore.
--Le jour où tu m'as apporté le lièvre?
--Et encore une autre fois, très importante.
--Je ne me rappelle plus.
--Cherchez un peu.
--Je ne sais pas.
--... Une épine vous avait piquée. Elle était restée dans la chair, là,
au bas de votre jambe.
--Ça n'est pas embrasser, ça! dit la fillette sans aucun embarras.
Puis, d'une voix toute changée, devenue mélancolique:
--Pourquoi est-ce que c'est si bon de s'embrasser?... Tu aimes donc
bien les caresses, toi aussi? Est-ce qu'on ne t'en a pas fait non plus,
quand tu étais tout petit?
--Non, jamais; je n'ai pas eu de maman; ma grand'mère grondait
toujours, et les pères n'embrassent pas, surtout dans «notre classe».
Une grande tristesse douce, infiniment bonne, emplit les grands yeux de
Nora. Le souvenir de sa petite enfance sans caresse l'attendrit sur
elle-même. On ne sait quel regret de maternité enfantine gonfle son
cœur. Sa voix se fait tendre, comme voilée:
--Eh bien, pose ici ta tête; je vais te caresser, moi, Jacques, bien
gentiment, comme j'aurais voulu être caressée.
Jacques a renfermé l'écureuil dans la cage étroite, et la cage dans son
carnier.
Et maintenant, couché sur le dos, sa nuque sur les grêles genoux de
l'enfant qui s'est assise, le jeune adolescent plein de force, est là,
humble, muet, dans le ravissement de sentir deux mains très petites
qui se posent sur son front et qui, l'une après l'autre, passent et
repassent sans fin. Elle flatte les cheveux courts. Elle effleure de
temps à autre les paupières closes, les joues où naît un duvet que le
soleil irise, les lèvres fermes qui répondent par l'effleurement d'un
baiser. Elle répète pour Jacques les tendresses que lui ont apprises
ses bêtes familières. Ce qui, de ses animaux, lui semblait si doux,
doit être doux aussi, venant de sa main, à elle Nora.
Étrange éducation en liberté où les douleurs lui ont appris le désir de
vivre, les sensualités une certaine tendresse, les animaux un peu de
bonté, les gens civilisés la colère et le mépris.
Le petit «leveur de liège» est heureux. Ses familiarités intimes avec
Nora n'empêchent point le respect. Son maître à lui est un noble
esprit qui, chaque jour, mêle à la leçon d'histoire ou de littérature
une haute leçon sur la vie et sur l'amour. Cette noblesse de pensée
agit peu à peu, passe au cœur du petit paysan, obscur descendant d'un
mélange d'aïeux hellènes et arabes. Jacques est heureux d'aimer et
d'être aimé comme un chien.
Hélas! pourquoi Nora a-t-elle d'autres maîtres que la nature
et le petit Jacques! Pourquoi faut-il que Gottfried, sophiste
et luthérien-jésuite, mette en formules «_ad usum puellæ_» une
interprétation personnelle de la science moderne? «Tous les hommes,
dit-il, sont vils et méchants; il faut leur être supérieur ou par la
force, ou par la ruse qui est le triomphe de l'esprit. La vie étant
mauvaise, on échappe à la douleur essentielle par le plaisir matériel
ou par le rêve (l'idéal selon Gottfried), c'est-à-dire par la vision
égoïste et solitaire des bonheurs qu'on n'a pas. Ce dernier moyen
est inférieur au premier, bien qu'il comporte le joyeux oubli de la
douleur des autres. Enfin, ce qui distingue l'homme de la brute, c'est
qu'il peut faire de l'amour bien compris le plaisir par excellence,
en éludant les conséquences funestes qui sont la propagation de la
douleur par l'enfant. Et voilà vraiment la pitié suprême, puisqu'elle
s'exerce envers des générations qui, grâce à elle, ne connaîtront
jamais l'horrible malheur d'être nées!» C'est un essai d'éducation
expérimentale. _Is invenit cui prodest._