Jusqu'où peut aller la licence de conversation du professeur Gottfried
avec sa jolie petite élève, il est difficile de le dire. Elle n'a pas
de limites. L'excuse en est dans la lourdeur matérielle du gros petit
homme. C'est l'ours germain qui danse pour plaire. La petite Française
brune a reconnu tout de suite Atta Troll, et ayant bien vu autour de
quel miel il tourne, elle lâche sur lui quotidiennement tous les mots
drôles de son esprit, toutes les guêpes de sa ruche.
Il a pour premier principe qu'il ne faut rien cacher aux enfants, des
choses naturelles. C'est une thèse qui se peut soutenir, mais reste
à savoir sur quel ton il sera parlé des choses. Sa façon à lui, est
grossière, viciée par le trouble de son sang épais. Imaginez Silène
avec des gravités de docteur Faust, jouant les Daphnis, et jargonnant
à Chloé son amour en pathos physiologico-psychologique. La mignonne
enfant, instruite déjà par tant de choses autour d'elle, comprend
très bien--oh! mais très bien!--et les dissertations de Gottfried sur
l'éternel féminin de Gœthe ne seraient pas nécessaires. Elle a pleine
conscience du pouvoir de femme déjà naissant et agissant dans sa forme
mignonne, étrange et charmante.
Elle en a conscience à tel point que les demi-bontés que lui montre
aujourd'hui son père, elle les attribue à la puissance du «féminin
éternel».
--On a remarqué, dit Gottfried, que les mères ont une tendance à aimer
mieux leurs fils, et les pères leurs filles. Ici encore, nous voyons
l'action sourde de la «Volonté», qui dirige le monde...
Dès lors, au lieu d'être touchée des bienveillances que François Mitry
a eues pour elle, depuis le soir terrible où il a compris qu'elle était
capable de mourir, Nora, à l'occasion, se montre avec son père plus
impérieuse, plus hautaine, plus irritée que jamais.
--Oh! dit François Mitry, je plains celui qui en héritera. C'est une
enfant terrible... Elle ne sera pas commode à marier!
--Peut-être, peut-être! dit Mlle Marthe qui pense à Gottfried.
Elle ajoute:
--Un homme qui la connaîtrait bien, saurait jouer de ses défauts de
caractère, en profiter même! Et puis, avec le temps, bien des choses
s'arrangent, monsieur Mitry. Beaucoup de ces défauts disparaîtront
sous l'influence lente mais sûre des leçons de Gottfried... C'est un
homme, vous savez, c'est un homme!
Ainsi Mlle Marthe répète, en parlant de son frère, le mot que
Napoléon le Grand disait du grand Gœthe.
Curieux de voir à l'œuvre l'homme qui tient dans ses mains l'avenir
de l'enfant et son propre repos par conséquent, M. Mitry, un peu
tardivement, exprime un jour l'intention d'assister à une leçon. Il
prévient tout bonnement Gottfried, à table, en lui offrant du pâté.
Le buste large de Gottfried se redresse. Il souffle comme un jeune
cachalot. Son épais sourcil se hérisse et il prononce:
--Si vous m'aviez fait l'honneur de lire mon livre sur l'éducation
allemande, monsieur, vous n'auriez pas même songé à exprimer un désir
qui est irréalisable, puisque je ne peux l'admettre. Aucun professeur
digne de ce nom,--tel est du moins mon avis formel,--ne doit accepter
la présence d'un étranger à ses leçons. Élèves et maîtres doivent, à
mon sens, former une famille jalouse où les pères par le sang sont
eux-mêmes considérés comme des étrangers, car l'esprit est tout et la
chair n'est rien. Nous sommes les pères intellectuels... Si vous avez
cessé d'avoir confiance en moi, monsieur, reprenez-moi votre enfant...
Je me retirerai sur-le-champ. Mais quant à laisser porter une atteinte,
que j'estime blessante pour moi, à mes droits les plus nobles, jamais,
monsieur, non, non, jamais!
M. Mitry se le tient pour dit, et s'excuse comme il peut de n'avoir pas
lu le livre de Gottfried. Il ne veut pas, en renvoyant le professeur,
retomber aux embarras et aux soucis que lui donnerait ce petit diable
de Nora. Et elle, qui sait quel genre de leçons protège le séduisant
personnage avec cet air hérissé, indigné, austère et fier, pouffe de
rire en dedans et dit tout haut:
--Je crois bien que monsieur Gottfried reprendra volontiers du pâté,
mon père. N'est-ce pas, monsieur Gottfried? du pâté, beaucoup; avec de
la bière, beaucoup? Il faut se refaire. Vous venez de vous fatiguer,
monsieur Gottfried!
Et le repas se poursuit paisiblement, M. Mitry ayant promis de ne plus
jamais désirer voir Gottfried à l'œuvre. M. Mitry est à mille lieues de
deviner les prétentions et surtout les manœuvres de Gottfried.
Et quand Nora, qui raconte tout à Jacques Maurin, lui rapporte cette
conversation:
--Oh! dit Jacques, il y a longtemps qu'il m'ennuie, votre professeur!
Je ne suis pas jaloux, mais c'est un peu ça, cependant. C'est un vilain
homme, qui vous fera des ennuis. Pourquoi vous embrasse-t-il comme ça,
ce vilain museau? Tenez, demoiselle, il ne m'étonnerait pas qu'il eût
dans l'idée de vous épouser un jour.
--Tu es fou, Jacques! Regarde-moi et regarde-le!
--Oui, ça serait justement l'hirondelle de mer, mariée avec le sanglier!
Et les deux enfants de rire, follement, longtemps, et le petit sauvage,
véritablement jaloux, prend la main, le poignet de sa petite amie, et
les couvre de baisers...
Et c'est pourquoi, un jour d'été, comme Gottfried faisait sa sieste
lourdement, à l'ombre des chênes-lièges, et ronflait à côté de son
livre ouvert,--de son propre livre qu'il relit assidûment et qu'il
annote pour en faire une édition nouvelle,--Jacques, à pas de loup,
s'est approché de lui.
Il s'est muni, le gamin, d'une longue cordelette bien solide (c'est une
ligne de fond), et le voilà en train d'attacher un bout de la ligne au
pied d'un chêne; à l'autre bout il fait un nœud coulant dans lequel,
avec d'infinies précautions, il passe le pied énorme et la jambe courte
du bonhomme. Cela fait, il repose à terre cette jambe et ce pied; puis,
caché derrière un buisson, le gaillard lance sur le nez de Gottfried le
gland d'un chêne vert... Et Gottfried se réveille. Et Jacques aussitôt:
--Au feu! au feu! monsieur Gottfried! vous êtes là? On dit que le
feu est à la forêt! Venez-vous avec moi ouvrir la tranchée? je vous
prêterai ma hache!
Gottfried n'a pas l'intention de couper du bois ni de se laisser
cuire comme une andouille de Souabe--les andouilles de Souabe sont
les meilleures;--il se lève précipitamment et s'élance sur la pente
raboteuse, vers la villa où il retrouvera la douceur d'un nid de
coucou... Il se hâte; la cordelette se tend, son pied qu'il veut lancer
en avant reste en arrière, et Gottfried tombe sur le nez...
Jacques prestement, avant de ramasser le bonhomme, tranche la
cordelette et la fait disparaître dans sa poche...
--Mon pauvre monsieur Gottfried! comment cela s'est-il fait? C'est, je
parie, cette maudite ronce! C'est traître, les ronces; on dirait des
ficelles; ça vous prend les jambes... Voilà votre pauvre nez tout en
sang, et vos mains égratignées! Un peu d'arnica là-dessus, monsieur
Gottfried, et avant quinze jours, il n'y paraîtra plus!... Heureusement
vous avez beaucoup de barbe... jusque dans le blanc des yeux! Cela vous
a protégé les dents... Mais que vont dire les demoiselles?... Vous
n'êtes pas beau comme ça!
Tout en parlant, il l'a relevé et le remet en bon chemin. Gottfried
souffle et geint, et il boite légèrement.
--Vous allez trop vite, aussi! poursuit Jacques... Et alors, vous
savez, comme on dit: le poids--car vous êtes lourd--multiplié par la
vitesse, dame, vous devez savoir ce que ça fait... Allons, adieu,
monsieur Gottfried; voyez-vous, à quelque chose malheur est bon.
Prenez donc huit jours de congé. Mademoiselle Nora n'en dira pas de
mal, monsieur Gottfried. Il faut songer à ça, pour vous consoler...
Allons adieu, monsieur Gottfried;--l'incendie est peut-être éteint,
car je n'entends plus appeler. Vous savez, par prudence, nous appelons
comme ça, des fois, pour un feu de paille qu'on arrête vite, en tapant
dessus à coups de branches vertes... Vous avez vu cela, n'est-ce pas?..
--Oui, oui, mon ami, merci... Votre bavardage m'étourdit un peu.
Et, par suite de cette aventure, pendant huit jours, M. Gottfried, plus
entouré de bandelettes que Sésostris, a laissé Nora tranquille, pour le
plus grand bonheur de Jacques.
--J'aurais voulu le voir tomber! dit-elle.
--J'ai préféré faire le coup tout seul, mademoiselle. Vous m'auriez
trahi, vous, par votre manière de vous moquer de lui en face!..
--Avec ça que tu t'en prives! fait-elle; et puis, tu sais bien qu'avant
qu'il comprenne, il faut qu'il se retourne, et c'est long!