Nora grandit ainsi. Elle a vaincu son père qui redoute les violences
de son caractère, les exaltations de son imagination. Elle a réduit
Mlle Marthe, qui redoute son œil fixe, perçant, divinateur, et
qui se fait devant elle plus zélée et plus servante que jamais. Elle
tient en laisse Jacques Maurin, bon petit, qui a, pour ainsi dire,
remplacé Jupiter. Elle fait faire à Gottfried, le professeur, ses
quatre volontés, car elle n'a qu'à le regarder d'une certaine manière
ou à se laisser prendre son petit poignet, pour que les yeux de l'homme
velu se troublent sous les verres épais de ses lunettes et pour que sa
face se congestionne. Elle a compris cela clairement, bien vite. Elle
en rit comme une folle, avec Jacques, et renouvelle tous les jours
l'expérience.
Quant aux domestiques, ils savent tous qu'il ne faut pas déplaire à la
demoiselle, si l'on ne veut pas que la maison s'emplisse de cris aigus
et de trépignements. Cela leur ferait une méchante affaire avec Mlle
Marthe ou avec M. Mitry qui, tous les deux, entendent vivre en repos.
Ainsi la jolie petite créature sait trop que la peur, la lâcheté,
l'intérêt, la luxure guident les hommes, écrasent à ses pieds les plus
forts, les plus déterminés, les plus rusés.
C'est pour se défendre qu'elle a dû légitimement faire ces
observations, mais elle les a faites, et c'est ainsi que la belle eau
du diamant de plus en plus s'est attristée d'une ombre ineffaçable.
Elle règne donc sur tout un monde, la petite reine noire et pâle, dans
son vaste palais, dans son immense parc du bord de la mer. Royaume
triste, où l'infante a appris trop tôt les dessous vilains de la
politique, parce que la reine mère est morte et n'a pu l'envelopper
dans le manteau de son amour.
Comme elle a su se couronner elle-même, de ses toutes petites mains,
l'infante est toujours plus orgueilleuse. Elle aime railler et braver
les gens.
--Mademoiselle, dit le professeur Gottfried, prenez votre Schiller.
Nous allons étudier ce matin le _don Carlos_.
Mais Nora a une lubie. Elle réplique:
--Ce n'est pas une lecture pour une jeune fille de quatorze ans,
monsieur Gottfried! Je m'étonne que vous me la fassiez faire, avec
commentaires surtout! C'est un drame trop passionné. Tout Schiller, du
reste, est dangereux, séduisant, trop tendre, monsieur Gottfried!
L'innocent Gottfried, ahuri, ouvre un œil si rond que le voilà,
le docte animal, très ressemblant à une orfraie. Nora fait cette
comparaison en elle-même et dit à voix très haute:
--On prétend, dans ce pays-ci, que l'orfraie sent l'huile comme un
savant, parce qu'elle boit l'huile des lampes, dans les églises où elle
s'introduit, j'oserai dire nuitamment!
--Par où? interroge Gottfried effaré.
--Par la cheminée, monsieur Gottfried. En avez-vous vu?
--Non, mademoiselle, je n'ai jamais vu de cheminées, dans les églises.
--Parce que vous êtes protestant, mais c'est des orfraies que je parle.
C'est très laid. La plume est jaunâtre, comme votre barbe, et l'œil est
rond, très rond, et sans aucune expression.
Et Nora éclate de rire à la barbe jaune de Gottfried.
Gottfried, ayant réfléchi, prononce:
--Quant à _don Carlos_, mademoiselle, vous l'avez donc lu, puisque vous
le trouvez trop passionné, et si vous l'avez lu, quel inconvénient
voyez-vous à le relire avec moi?
--A le relire avec un homme?... Oh!... fait Nora, baissant les yeux
pour imiter les jeunes filles bien élevées qu'elle a vues minauder
dans les romans.--Oh! monsieur Gottfried!....
Et un sourire d'une inexprimable impertinence rend sa jolie bouche
mille fois plus jolie.
Elle achève:
--Vous ne réfléchissez pas... comme ce serait troublant!
Les joues de Gottfried s'empourprent. L'œil s'injecte. On croirait que
le bonhomme va éclater.
--Vous n'avez jamais soufflé dans un bonhomme en baudruche, monsieur
Gottfried?
--Non, mademoiselle. C'est un exercice auquel les professeurs évitent
de se livrer dans les gymnases d'Allemagne, dit Gottfried, badin, mais
sans comprendre.
--Et dans un ballon rouge? avez-vous soufflé dans un ballon rouge?
--Jamais. Pourquoi cela?
--Parce que je songeais que si on souffle trop, ça risque de crever.
--Naturellement!
--J'ai là un presse-papier qui représente un ours; c'est l'ours de
Berne, monsieur Gottfried. Êtes-vous allé à Berne?
--Non, mademoiselle. Pourquoi cela?
--Parce que vous êtes philologue. Et vous seul pourriez dire si le
verbe _berner_, monsieur Gottfried, vient directement de Berne.
--Quelle absurdité! mademoiselle! Si on peut dire!... ah!... je
comprends... c'est un calembour... mais qui ne présente aucun sens! dit
Gottfried.
--Berner un ours, ça doit être drôle, mais il faut être au moins
quatre, n'est-ce pas, monsieur Gottfried?
--Cette fois, je ne comprends pas, mademoiselle.
--Dame! pour le faire sauter sur une couverture, comme Sancho Pança,
vous savez, il faut au moins une personne à chaque angle de la
couverture, réfléchissez donc un peu!
--Mais, dit Gottfried ingénu, la couverture n'est pas nécessaire. On
peut berner moralement.
Alors Nora ne se contient plus. Elle est près d'avoir, à force de rire,
une crise de nerfs, mais l'heure de la leçon est à moitié écoulée.
C'est le moment d'aller voir Jacques, avec qui elle a un rendez-vous.
--Je crois qu'en voilà assez pour aujourd'hui, monsieur Gottfried? La
leçon est finie, n'est-ce pas? Le verbe _berner_, ça n'est pas rien,
vous savez! Je sais ce que c'est maintenant, mais je croyais qu'il
fallait une couverture....
--Je finirai par croire que vous voulez vous moquer un peu de moi,
mademoiselle; ce n'est pas bien, je vous aime beaucoup, je vous
assure. Je suis un maître indulgent, et si vous étiez dans un lycée
d'Allemagne, vous connaîtriez une sévérité....
--Oh! je les connais, maintenant, vos lycées d'Allemagne, interrompit
Nora. Vous et mademoiselle Marthe, qui y a été élevée, vous me les
avez fait voir comme si j'y étais allée moi-même. On y défend aux
petites filles de courir parce que «ça n'est pas convenable», et
les règlements y sont austères, imposants... comme vous,... mais en
dessous, hein, monsieur Gottfried?
Nora cligne de l'œil. Gottfried est enchanté. On est sur le terrain qui
brûle.
--En dessous... quoi, petite futée?
Il se rapproche de Nora et regarde sa nuque fine, d'un œil toujours
injecté et toujours rond.
--Eh bien, en dessous... vous m'en avez conté de drôles!
--Moi! par exemple!... Je ne vous ai conté aucune histoire drôle... ou,
si je l'ai fait, c'était pour vous amuser un instant et j'ai eu tort,
vraiment tort, car j'ai trahi pour vous le secret professionnel... Où
en serions-nous, si on avouait, en Allemagne, les défauts et les vices
des institutions nationales? C'est bon pour des Français, cela. Quant à
nos lycées, nous y avons une expression proverbiale, qui fait loi: _Man
darf nie aus der Schule petzen._
--Ce qui veut dire,--interrompit Nora:--«_On ne doit jamais rien
rapporter_,» ou plutôt: «_moucharder, des scandales de l'école_.»
--C'est bien le sens, mademoiselle, ne l'oubliez pas. Étant mon élève,
vous êtes désormais des nôtres... Songez au manteau des fils de Noé.
C'est une belle légende... Tout est dans la Bible. Mais voyons,
dites-moi un peu... quels scandales vous ai-je contés?
--Ce jour, par exemple, dit Nora sans broncher, ce jour où, sachant
très bien que votre élève favorite trouverait en flagrant délit
d'embrassade un de vos honorables confrères et son élève favorite à
lui, vous avez dit à la vôtre: «Allez donc chercher tel livre dans
telle salle, mademoiselle», vous avez su, comme ça, avec certitude, que
le confrère, de son côté, embrassait sa plus jolie élève, et, comme ça,
en ayant surpris son secret, vous l'avez empêché d'abuser du vôtre,
n'est-ce pas, monsieur Gottfried?
--C'est pourtant vrai, dit Gottfried flatté, d'un air bonhomme et
d'ailleurs sincère,--elles sont toutes jalouses les unes des autres,
nos chères petites, et ce sont des histoires à mourir de rire. Mais
comment empêcher ça? Ce que Schopenhauer appelle la _volonté de
l'espèce_, poursuit pédantesquement Gottfried, agit aussi bien et
peut-être mieux sur de petits êtres tout neufs, qui commencent à sentir
la vie; et du moment que des filles ont pour professeurs des hommes,
il est aisé de prévoir que ces demoiselles en abuseront. Ce sont là
des inconvénients,--continue Gottfried,--des inconvénients qu'on
pourrait qualifier de fâcheux, mais qui sont inévitables, et compensés
d'ailleurs par des avantages que j'ai énumérés avec soin dans mon
livre: _Contribution à l'étude du système d'éducation des filles dans
les lycées allemands, considéré au point de vue de l'amélioration des
races du Nord._
--Il est long le titre, mais il est beau, monsieur Gottfried, très
beau. Vous me ferez lire cela, n'est-ce pas?
--Quand le moment sera venu, mademoiselle, et il viendra, soyez-en
certaine.... En outre, et pour en finir sur cette question,
l'essentiel, en éducation, est que force reste toujours, du moins en
apparence, au règlement, et que le manteau d'une décence parfaite,
fût-elle superficielle, recouvre la lie inévitable qui accompagne
toujours le fond des choses!
Satisfait de cette belle phrase qu'il croit française, mais dans
laquelle les métaphores s'accordent comme un chien avec la casserole
qu'on lui attache à la queue, Gottfried prend le petit poignet de Nora
et le baise.... respectueusement.
--Ça vous fait plaisir, ça? dit-elle en retroussant un peu sa manche.
Elle relève en même temps le menton et avance la lèvre inférieure d'un
air tout à fait impertinent.
--On embrasse toujours les enfants sages, répond hypocritement
l'affreux personnage.
--Alors, la leçon est finie?
--Si vous l'exigez, mademoiselle. Mais à condition que je vous
accompagnerai aujourd'hui, à la promenade.
Ce n'est pas l'affaire de Nora, que Jacques Maurin attend au _Grand
Pin_.
Et alors, d'elle-même, elle tend à l'estimable professeur son petit
poignet mince et blanc, le lui fourre sous le nez dans les vilains
poils de sa moustache épaisse, et tandis qu'elle rit de voir l'angle
carré du savant occiput, elle prononce, en réponse à la condition
proposée, un «non» tout sec, se lève et s'en va.
M. Gottfried, auteur d'un traité sur l'Éducation allemande, prétend que
ses affaires avancent.
Eh bien, et M. Mitry? Il ne sait donc pas en quelles mains est tombée
Nora? il ne voit donc rien! Ce n'est pas un méchant homme; il ne
se peut pas qu'il désire pour cette enfant toutes les conséquences
probables d'une éducation pareille! Hélas! M. Mitry est un homme qu'une
douleur inattendue et trop violente pour sa force d'âme a démoralisé;
il ne voit rien et ne veut rien voir. Chaque fois qu'il formule une
objection, un scrupule, un remords, il est ravi de se voir combattu par
les sophismes de Marthe. Mitry n'est plus qu'un malade et un vaincu;
il est persuadé qu'il a au cerveau une lésion subtile, mais profonde.
Peut-être n'a-t-il pas tort. «Ah! les chiens courants! les chiens
courants me l'ont prise!» Voilà pourquoi il a laissé deux étrangers
envahir sa maison, l'envahir lui-même... Un jour, il a envoyé Nora au
diable.--Elle y est.