Mlle Marthe plaignait de tout son cœur Mlle Nora. «La pauvre
enfant, songeait-elle, est dans une épouvantable situation. Elle est
innocente, il est vrai, pauvre ange! mais d'un autre côté, il est bien
naturel que monsieur Mitry ne puisse plus la voir de sang-froid... Oh!
c'est bien naturel.»
Quand la bonté de Mlle Marthe avait déploré les sentiments de M.
Mitry pour Nora, l'égoïsme de Mlle Marthe se mettait aussitôt à
examiner les avantages qu'elle en pouvait retirer pour elle-même. Quels
avantages? Tous. Et elle se gardait bien de rien faire pour mettre fin
à un dissentiment gros de tant d'espérances. Et cependant, à la seule
idée des souffrances qu'enduraient certainement le père et la fille,
il arrivait que Mlle Marthe, même lorsqu'elle était seule, fondait
en larmes, mais c'était surtout quand elle causait de ces choses avec
Catherine, parce que, alors, elle avait un témoin, suffisamment
bavard, de la bonté, d'ailleurs réelle, de son cœur.
M. Mitry, à son retour de Paris, annonça qu'il avait convié, pour
novembre et décembre, trois ou quatre amis à venir, à tour de rôle,
chasser la bécasse à Cavalaire. Il pria Mlle Marthe de s'occuper de
ces réceptions. Il en faisait une sorte d'intendante. Elle y avait bien
compté... Elle s'était même proposée.
Un jour où M. Mitry avait appelé à grands cris Antoine et lui avait
reproché l'état fâcheux où il trouvait son linge, Mlle Marthe,
pendant le déjeuner, dit doucement, d'un ton qu'on sentait plaintif:
--Monsieur a dû se fâcher ce matin?...
--Ah? vous avez entendu, mademoiselle?
--J'ai tout entendu, monsieur. Et s'il vous plaisait que ce qui vous a
fâché aujourd'hui ne se renouvelle plus...
--Parbleu! dit M. Mitry... que faudra-t-il faire?
--M'autoriser à m'en occuper.
--De tout mon cœur. Mais... ce sont de nouvelles fonctions, n'est-ce
pas?
--Oh! monsieur! j'aime assez la maison aujourd'hui pour vous prier
d'accepter simplement le service que j'offre.
Le sentiment qui dictait ces paroles parut de bon aloi à M. Mitry.
Depuis la terrible aventure des lettres, il était devenu, pensait-il,
un de ces hommes qu'on ne peut plus tromper; il eût reconnu un
mensonge d'âme au seul son de la voix... Naturellement on lui aurait
fait prendre une poutre pour un fétu, avec d'autant plus de facilité
qu'il se croyait plus sûr de sa clairvoyance.
Il songea qu'il trouverait mille moyens de récompenser Mlle Marthe
et la présenta aux domestiques comme chargée désormais de les diriger.
Ils s'inquiétèrent d'abord, puis comprirent bien vite qu'elle
paraissait sévère pour mettre M. Mitry en confiance et qu'elle leur
serait indulgente pour ne pas se les rendre hostiles... Et cela fit une
excellente maison.
M. Mitry ne s'informait de rien, ne s'occupait de rien. Pourvu que sa
chambre fût en ordre, son linge en place, ses vêtements sous la main,
ses chiens d'arrêt pansés et ses armes en bon état, il se montrait
satisfait, indifférent à tout le reste.
Contre Nora, il exerçait involontairement une sorte de persécution
méticuleuse.
Depuis que sa fureur impuissante, exaspérée de se sentir inutile,
l'avait jeté à terre dans des convulsions, frappé de congestion
cérébrale, il ne sentait plus de grands emportements, mais il avait
pris l'habitude d'exercer contre sa fille de petites et incessantes
vengeances. Il se croyait si digne de pitié qu'il aurait trouvé
naturel que l'ignorante petite fille le devinât, vînt au-devant de son
désespoir, s'excusât d'avoir été maltraitée, s'écrasât devant lui, se
reconnût coupable d'être la fille d'une telle mère!
Nora et lui, chacun se considérant comme l'offensé, gardaient leurs
positions respectives. On eût dit que le malheureux fou ne comptait
avec l'enfance de Nora que pour attendre d'elle plus de pénétration,
plus de sagesse, plus de direction d'elle-même qu'il n'en eût exigé
d'une grande personne.
Il lui arrivait cependant encore de tirer brusquement de sa poche le
portrait de Thérèse, et de le contempler longtemps.
--Elle est si belle, avec un air si noble et si pur!... Et tout cela,
c'était fausseté!...
Puis, en la regardant attentivement, il glissait aux souvenirs de la
tendresse, et tout à coup baisait l'image avec frénésie, le cœur tordu
de désespoir, de regrets, de jalousie, d'amour enfin.
Un jour, comme il venait de presser ainsi sur ses lèvres le portrait
chéri et détesté, Nora passa près de là. Il courut à elle sans rien
dire. Elle eut peur et se sauva. Il la saisit par la taille, l'enleva
de terre et l'embrassa follement, sur son cou, sur ses cheveux, sur ses
joues, sur ses lèvres pâles. Toute effarée, elle le laissa faire avec
une sorte d'épouvante, puis, à peine remise à terre, elle s'enfuit à
toutes jambes. Ces caresses-là ne lui avaient pas semblé plus tendres
que la colère et les coups. Elle avait raison. Ce n'était pas son
père qui venait de l'embrasser, non pas même le mari, mais l'amant de
Thérèse. Si elle eût pu le comprendre, cela lui aurait fait moins mal.
Mais elle n'était qu'une enfant et chacune de ces impressions déformait
son âme. C'est un amour viril qui l'éclaboussait à l'âge où elle aurait
dû, le soir, bien bordée dans son petit lit, redemander l'histoire de
Cendrillon.
Le père, enveloppé des ardeurs de sa passion noire, ne songeait à rien
de tout cela.
Il eût voulu atteindre Thérèse, mais elle n'était plus qu'un fantôme.
Le fantôme était traversé et tous les coups tombaient sur l'enfant.