Apprendre à lire, à écrire, à compter, un peu d'histoire sainte et
pas beaucoup de géographie, et à se tenir droite à table,--voilà le
programme d'études de Mlle Nora.
Ce programme n'est pas chargé et comme on a du temps devant soi pour le
réaliser, comme son institutrice n'est pas pressée d'en finir, Mlle
Nora a beaucoup de temps pour jouer.
Elle ne joue guère. C'est «une enfant maussade,» dit l'institutrice.
A la vérité, c'est une enfant rêveuse, aimante, fière, et qui a eu,
à huit ans, le plus grand chagrin possible. Elle a été trahie, puis
abandonnée par un homme, qui est son père.
Elle n'a de plaisir qu'en la compagnie de Jupiter... Comme on compte
sur Jupiter, on permet à Nora de courir seule dans le parc et même
un peu au dehors. On sait très bien que Jupiter ne la laisserait pas
se perdre dans la montagne ou se noyer dans la mer. A preuve qu'un
jour où elle était tombée, le nez contre terre, il l'a saisie dans sa
gueule, et l'a tranquillement rapportée à la maison. C'était si drôle
qu'elle en riait aux éclats. Car elle rit encore parfois, sans que
jamais son œil perde sa fixité ni sa noirceur de rêve, d'au delà.
Elle se promène dans les bois de chênes-lièges aux troncs rougeâtres;
elle écoute, durant des heures, assise près de Jupiter, la grande
plainte ondulante des pins, qui répond au bruit de la mer; elle regarde
la grève immense et triste, où vient mourir la vague roulée sur
elle-même; elle suit des yeux les barques lointaines, voiles éployées,
qui s'en vont tout là-bas, elle ne sait où, dans des pays que nomme
très bien Mlle Marthe quand elle ouvre un atlas... Le vent passe,
les arbres chantent, la mer murmure, les voiles disparaissent, et la
petite fille est toujours là, l'œil grand ouvert sur le vide, tout noir
sans doute, où vont les mamans, quand elles sont mortes....