Il lut tout, pendant une heure, et relut tout, pendant une autre heure,
avec le sentiment de l'ineptie de tout cela, si profond en lui que
rien ne s'émut dans son cœur. Il se disait bien qu'il fallait relire
et qu'il fallait être convaincu, puisque tout cela était écrit et
signé et affirmé cent fois, mais les affirmations qui sortaient de ces
papiers à demi noircis étaient si absurdes en regard de l'affirmation
contraire que lui donnaient les moindres objets autour de lui, les
moindres paroles, les moindres gestes de la morte, inscrits en lui, les
traits du visage de Thérèse, le regard des yeux de Thérèse, et aussi
son propre amour pour leur fille,--qu'il continuait à être insensible,
comme un homme, frappé de la foudre, meurt sans le savoir, et reste,
étant mort, dans l'attitude de la vie, sans étonnement ni douleur. Cela
était comme si cela n'était pas.
Enfin, las de l'immobilité de sa pensée, il se décida au mouvement,
il se leva. Et aussitôt, comme si ce mouvement physique eût déclanché
un ressort dans son esprit, il se rappela nettement le ton affectueux
avec lequel elle lui parlait de ce Lucien, à l'époque où il avait exigé
qu'elle cessât de le voir. Elle disait: «Ce pauvre Lucien!» Et dans son
cœur, la voix de la morte, cette voix que nulle oreille ne pourrait
plus entendre, dont les vibrations ne pouvaient plus se reproduire,
plus jamais, jamais,--cette voix, dans le silence de ce cœur d'homme,
résonna comme au temps où l'oreille pouvait en percevoir le son, toute
pareille, comme un air musical qui s'éveillerait, juste et précis, dans
la mémoire d'un muet, et il entendit les mots: «Ce pauvre Lucien,»
si distinctement prononcés, qu'il ressentit, dans les profondeurs
de son être, cette vive piqûre, suivie d'un brusque sentiment de
détresse,--qui est l'annonce de la jalousie. Il la ressentit comme
aux jours où il exigeait de Thérèse l'abandon de son ami Lucien. Et
en même temps toute la confiance sortit de son cœur. Son involontaire
et mystérieuse résistance aux affirmations répétées des horribles
lettres tomba d'un seul coup. Les années d'amour qui protégeaient
Thérèse contre tout soupçon--furent oubliées. Son cœur à lui, qui était
enveloppé et protégé par ce souvenir comme par une armure, se trouva
nu, et le soupçon y entra comme une pointe de fer empoisonnée.
Alors, il lui vint, du fond de la mort, un trouble qui, semble-t-il,
ne peut être donné que par la vie. Il éprouva une envie sauvage de
voir Thérèse pour l'interroger et la tourmenter, pour l'insulter, pour
la frapper peut-être! Mais elle était derrière le grand voile, sauvée
dans l'invisible, trompeuse dans l'éternité, à l'abri de lui, hors des
passions. Il arrivait trop tard. Elle était dans le lieu où toutes
les âmes ont droit d'asile. Il se heurtait à la muraille des tombes.
Il n'avait plus qu'à se taire, à subir l'horreur. La morte saisissait
le vif, mais lui, il ne pouvait plus rien contre elle. Sa tendresse
l'avait accompagnée, caressée par-delà la mort,--mais sa fureur, devant
la mort, s'arrêtait impuissante... Le châtiment était impossible!... Et
il n'y avait pas à douter; tout n'était-il pas écrit, signé, répété?
ici: «je vous aime...», là: «notre faute...», ailleurs: «notre chère
enfant, la chère petite», et encore: «ce pauvre diable de mari...»,
et plus loin: «que voulez-vous! nous étions forcés à cela.» Et les
explications suivaient, claires, formelles, abondantes.... Oh! mon Dieu!
Tout à coup, il poussa un hurlement de loup, mit sa tête entre ses
deux poings crispés qui arrachaient des touffes de cheveux; ses dents
claquèrent; et celui qui avait été fort devant la mort se trouva
anéanti devant la trahison.
Son cœur crevait, se regonflait et crevait encore. Il montait, du fond
de sa poitrine, d'horribles râles de colosse terrassé. Dans ses yeux
tuméfiés, les larmes venaient et ne sortaient pas, comme si elles se
fussent brûlées elles-mêmes, et tout à coup elles jaillirent comme
jaillit le sang d'une blessure brusquement ouverte....
Toute sa puissance de penser, de comprendre, de sentir, était
concentrée sur une chose unique, nouvelle, dont il souffrait
éperdument: l'horreur d'avoir cru au mensonge permanent, l'abomination
d'avoir fait une idole vénérée, d'une misérable femme....
Il n'y avait plus qu'un mot pour sa douleur, et c'était: «oh! oh!» le
monosyllabe triomphant qui exprime les angoisses inexprimables, les
terreurs et les stupeurs; «oh! oh! oh!» et pendant une heure il le
répéta jusqu'à ce que, par épuisement de ses forces physiques, il ne
le laissa plus sortir de ses lèvres qu'à de rares intervalles et sur
un ton qui allait s'affaiblissant, se perdant dans les profondeurs
innommées de sa conscience....