huches; au mur sont accrochés un crible, un sas et d'autres instruments
aratoires ou de cuisine, avec des armes: arc, lance, épées rouillées,
_maçuele_ (houlette), _gibet_ (gourdin), van, râteau, _picois_ (pioche),
cognées, pelles, serpes, faucilles, bêche, hache d'acier. Ajoutez, dans
les dépendances, une «cuve à baignier», une charrette, une selle
charretière--avec le _forrel_ (étui de cuir), la dossière, les traits,
l'avaloire, les _penels_ ou coussins de selle, et la _meneoire_ ou
limon--la charrue, l'aiguillon, la herse, la civière avec ses _fesches_
ou bretelles. Derrière le foyer, la _toraille_ où sèchent les graines;
au manteau de la cheminée, la boîte à sel, le _craisset_ ou _grassot_
(lampe à graisse) «pour l'hiver», les landiers, la louche, le gril, le
«croc à traire du pot la chair quand elle est cuite», les tenailles, le
soufflet, le mortier, le _molinel_ (petit moulin), le _pestel_ (pilon),
le trépied, le chaudron «à brasser le bouillon». Çà et là, d'autres
outils encore: le sarcloir «pour ôter les chardons», la faucille,
l'alesne, l'étrille, le couteau «à pain taillier», la queue à aiguiser,
les «forces tranchantes», les sacs et la boissellerie, la doloire, la
bisaiguë d'acier, la tarière, les fers à mortaises, le canivet, la
_foisne_ (fourche), les engins à pêcher, les paniers à poisson, les
cruches, les grandes et les petites jattes, les écuelles, les hanaps,
les _foisselles_. Au plafond se balance le _chasier_ (panier à
claire-voie) où se conservent les fromages; il y a une échelle mobile
pour y accéder.--Le fableau _De l'oustillement au vilain_, qui fournit
cette curieuse énumération du mobilier idéal qu'un vilain à son aise
doit acheter en se mariant, contient aussi quelques indications sur le
costume des rustres: souliers, chausses, _estivaus_ (bottes), houseaux,
_cotele_ (robe de dessous), surcotel, chaperon, chapel, courroie et
coutelière, aumônière, bourse, _moufles_ ou gants de cuir solide pour
travailler aux haies d'épine[92].--La nourriture des vilains se compose
de pain, de fèves, de choux, de raves, d'aulx, de poireaux, d'oignons;
peu de viande[93]. Les _charbonées_, ou tranches de lard grésillées à
grand feu, étaient le plat de résistance des jours de fête, avec le flan
et le _mortreuil_ (soupe au pain et au lait très épaisse).
Les vilains, ainsi logés, équipés et nourris, n'ont pas eu le bénéfice
de la bienveillance des jongleurs, pauvres hères sortis de leurs rangs,
il est vrai, mais qui avaient à gagner le pain quotidien en amusant la
classe dirigeante des bourgeois et des chevaliers. Croquants, paysans,
laboureurs, sont, dans presque tous les fableaux, le point de mire de
railleries méchantes, quelquefois d'invectives féroces. Quelques-unes de
ces grossières flatteries à l'adresse des gens bien nés, auxquels les
rimeurs se plaisent à attribuer une origine totalement différente de
celle des misérables, poussent l'exagération jusqu'au délire:
Plaust a Deu, le roi puissant,
Que je fusse roi des vilains!
A mal port fussent arivé!
Ja vilains ne fust tant osé
Que il un mot osast parler,
Ne mais por del pain demander
O por sa patenostre dire.
Moult eussent en moi mal sire.
Les vilains, au gré des bouffons de leurs maîtres, ne sont pas assez
rudement traités. Le «vilain puant» est né d'une incongruité lâchée par
un âne. Dieu, qui déteste sa race, l'a donné aux seigneurs pour qu'il
les serve silencieusement, taillable et corvéable sans merci. S'il se
plaint, qu'on le mette en prison; s'il a fait quelque économie, qu'on la
lui prenne. A-t-il la prétention de manger de temps en temps de bonnes
choses? qu'on l'en empêche:
Il deussent mangier chardons
Roinsces, espines et estrain[94],
Au diemenche por du fain
Et du pesaz en leur semaine...
Il deussent parmi les landes
Pestre avoec les bues cornus,
A .IIII. piez aler toz nus.
Il faut renoncer à énumérer les vices attribués aux vilains. Ils
ressemblent fort, du reste, à ceux dont quelques économistes accusent
les humbles pour se dispenser de les plaindre. Vilains ne sont jamais
contents, ni de leur excellent patron, ni du bon Dieu:
Tout li desplet, tout li anuie,
Vilains het bel, vilains het pluie,
Vilains het Dieu quand il ne fait
Quanqu'il[95] commande par souhait.
Ils sont horriblement sales; l'enfer même, dit Rutebeuf, n'en veut pas,
tant ils sentent mauvais. On raconte qu'un vilain, égaré dans la rue des
Épiciers, à Montpellier, est tombé à terre, pâmé, avant d'avoir fait
deux pas; c'est le parfum inaccoutumé des épices qui le suffoque; un
«prud'homme» qui passe par là, suggère, pour le ressusciter, de lui
placer sous le nez une pelletée de fumier:
Quand cil sent du fiens[96] la flairor
Les elz oevre, s'est sus sailliz
Et dist que il est toz gariz.
D'où la conclusion que _Ne se doit nul desnaturer_: la saleté est
l'élément du vilain; il doit y rester. Aussi bien, il s'y complaît, et
son imprévoyance l'y condamne. Pourquoi se permet-il de prendre femme?
Il serait plus à son aise, s'il avait la sagesse de rester seul; mais
ces gens-là ne calculent pas. Il n'a pas épargné dix sous qu'il songe au
mariage et qu'il a déjà dit à une fille du pays:
«Ma douce seur,
Je vous ainme de tout mon cuer.»
Les voisins commencent à bavarder. Le garçon, disent-ils, gagne sa vie;
il n'est pas débauché; avec de l'économie ils noueront bien les deux
bouts. Cependant le père de la promise, homme sage, hésite à consentir;
il sait bien qu'il n'a pas de quoi constituer une dot convenable, mais
la mère «mangerait plutôt du fer et du bois» que de renoncer à
l'établissement de la pauvrette avec celui qui l'aime; elle livre assaut
à la chancelante prudence de son mari avec une intarissable et très
touchante loquacité:
Nous li donrons une vakielle
Et .I. petitet de no terre;
J'ai de mes coses entor mi
De mes napes et de men lin...
Si vous taisiés d'ore en avant!
Laissiés m'ent convenir atant.
Le garçon, à qui un sien parent a promis de le loger gratuitement,
contracte quelques dettes pour les frais de la noce. Il se marie. Le
lendemain, les amis et connaissances viennent apporter leurs humbles
cadeaux: vin, pain, un porcelet, deux gélines, peu d'argent; les
commères du voisinage n'évaluent pas la première mise de fonds du jeune
ménage à plus de huit sous de deniers. Le porcelet et les poules font
leurs ordures dans la pièce qu'ils occupent; le propriétaire s'en plaint
rudement. Le pauvre mari, qui voit sa jeune femme pleurer, vend tout le
linge du trousseau pour acheter une cabane où ils seront chez eux:
Une maison et .I. pourciel
U il pueent leur huche assir
Et leur lit faire a lor plaisir.
Pendant ce temps-là, l'argent emprunté aux usuriers porte intérêt.
L'homme travaille toute la journée sans rattraper l'arriéré. Alors les
récriminations vont leur train:
Que dites-vous, puans pendus?
C'à male hart soiiés pendus!
Quand j'issi de l'ostel mon pere
Je en issi bien endrapée,
Je aportai mout boin plice.
Vous me les avés tous vendus...
Qu'a male hart soiiés pendus.
C'est la misère; et le jongleur n'a point de pitié pour cette misère,
qu'il se plaît à dire méritée. D'ailleurs, comment plaindre un vilain?
Ses souffrances n'atténuent point l'énormité de ses ridicules. Qu'il
s'égaye ou qu'il pleure, l'homme des champs n'est qu'un animal; on se
moque de sa carrure et de sa gaucherie; il est
..... Grand et merveilleux
Et maufez et de laide hure
comme _le Villain de Bailleul_. On lui attribue d'incroyables naïvetés.
Sa femme met le vilain de Bailleul au point de tout voir sans rien
croire, en lui persuadant qu'il est mort. Brifaut, qui va au marché
d'Abbeville pour vendre la toile filée par sa ménagère, se la laisse
escamoter dans la foule avec une surprenante sottise, et fait des
excuses à son voleur. Le _Vilain de Farbu_ crache sur sa soupe pour voir
si elle est chaude, et se brûle en l'avalant. Le vilain résume en lui
Gribouille et La Palice. Son cerveau engourdi de bœuf de labour est
impropre à la pensée; il ne parle qu'en proverbes, comme Sancho Pança.
La sagesse des nations est toute sa sagesse, et l'on dresse des recueils
de locutions populaires sous le titre de _Proverbes au vilain_[97].
Sans doute le paysan français du XIIIe siècle était, comme le paysan
de tous les temps et de tous les pays, dur, fermé, malpropre, dépourvu
de qualités chevaleresques. Les jongleurs nous le représentent (mais,
cette fois, sans y trouver à redire) battant sa femme s'il la soupçonne
d'inconduite, ou si le souper n'est pas prêt, ou si seulement elle le
contredit:
Sa fame prist par les cheveus
Si la rue a terre et traïne.
Le pié li met sur la poitrine:
«Ha! fame! ja Dieus ne t'aïst!»
Cette brutalité de mœurs s'explique par l'âpreté de la vie rustique.
A la campagne, l'homme est plus près qu'ailleurs de l'humanité primitive
à laquelle toute hygiène matérielle et toute délicatesse psychologique
étaient inconnues. On n'a pas le temps d'être plus soigné ni plus
aimable qu'une bête de somme quand on travaille sans relâche comme une
bête de somme. Le continuel souci du pain quotidien et la fatigue
accablante qu'on éprouve à gagner ce pain rétrécissent l'horizon et
racornissent, la générosité native, s'ils ne la détruisent pas. Philippe
de Beaumanoir, que ses fameuses _Coutumes du Beauvoisis_ et ses romans
mettent au premier rang des écrivains du moyen âge, n'a pas dédaigné de
rimer à ce sujet un charmant apologue, bien différent des plates
productions des jongleurs de cour. Il montre, dans _Fole Larguece_, les
instincts altruistes d'une jeune paysanne sagement réfrénés par
l'expérience de son mari:
Pour cou c'on dist en un reclaim:
_Tant as, tant vaus, et je tant t'aim_.
Quant à la bêtise des vilains, elle n'était sûrement pas si profonde que
la majorité des auteurs de fableaux affecte de le croire. L'insolence
raisonneuse dont on les accuse parfois est même en contradiction avec
l'ineptie dont on les déclare atteints[98]. Deux pièces au moins mettent
en scène, du reste, des paysans gouailleurs, d'une rude, franche et
hardie jovialité, comme la France en a toujours produit.--Un bon
seigneur avait annoncé qu'il voulait tenir cour plénière, et régaler
tous ceux qui s'y rendraient; il avait un mauvais sénéchal, avare,
félon, qui était désolé de cette générosité. Ledit sénéchal, cherchant à
passer sa mauvaise humeur, avise dans la foule de ceux qui sont venus
pour profiter de la table ouverte, un
..... vilain
Qui moult estoit de lait pelain(_a_);
Deslavez(_b_) ert, s'ot chief locu(_c_).
Il ot bien .L. ans vescu
Qu'il n'avoit eü coiffe en teste.
(_a_: Apparence physique;) (_b_: sale;) (_c_: frisé;)
Le sénéchal, «courrouciez, souflez et plein d'ire», apostrophe le
malencontreux convive:
«Veez quel louceor(_d_) de pois,
Vez comme il fet la paelete(_e_)!
Il covient mainte escuelette
De porée a farsir son ventre...
Noiez soit en une longaingne(_f_)
Qui la voie vous enseigna.»
(_d_: avaleur;) (_e_: _faire la paelete_, se montrer joyeux;) (_f_:
fosse d'aisances.)
Le vilain se signe de la main droite: «Je suis venu manger, dit-il
bonnement, mais je ne sais pas où m'assoir.»--«Tiens, répond le
sénéchal, en lui allongeant une _buffe_ (soufflet; cf. _rebuffade_) et
en jouant sur le double sens du mot, assieds-toi sur ce buffet-là.» La
fête commence, et le seigneur propose une robe d'écarlate comme
récompense à celui qui dira ou fera la meilleure farce. Les ménestrels
s'épuisent aussitôt en grimaces et en chansons. Mais le vilain
s'approche, sa serviette à la main, et assène une formidable gifle sur
la joue du sénéchal. Grand émoi. Le seigneur interroge le coupable:
Sire, fet cil, or m'entendez:
Orainz(_a_) quand je ceenz entrai
Vostre senechal encontrai
Qui est fel(_b_) et glous(_c_) et eschars(_d_).
Une grant buffe me dona
Et puis si me dist par abet(_e_)
Que seisse sor cel buffet
Et si dist qu'il me le prestoit...
Et quant j'ai beü et mangié,
Sire quens(_f_), qu'en feïsse gié
Se son buffet ne li rendisse?
Et vez me ci tot apresté
D'un autre buffet rendre encore
Se cil ne li siet qu'il ot ore.
(_a_: Tout à l'heure;) (_b_: méchant;) (_c_: gourmand;) (_d_: mauvais
plaisant;) (_e_: malice;) (_f_: comte.)
On rit, et le gaillard emporta la robe d'écarlate.--Un vilain de même
tempérament fit mieux encore: il gagna le paradis à la pointe d'une
langue bien affilée. Saint Pierre refusait de l'admettre dans le céleste
séjour, «car vilain ne vient en cest estre»:
--Plus vilains de vos n'i puet estre
Ça, dist l'ame, beau sire Pierre.
Toz jors fustes plus durs que pieres.
Fous fu, par sainte Paternostre,
Dieus quant de vos fist son apostre...
Saint Pierre, suffoqué de ce franc parler, s'en va chercher du renfort;
il envoie saint Thomas et saint Paul, qui reçoivent aussi leur paquet:
Dist li vilains: «Danz Pols li chaus(_a_),
Estes vos or si acoranz(_b_),
Qui fustes orribles tiranz.
Seinz Etienes le compara
Que vos feïstes lapider...
Haï, quel seint et quel devin!
Cuidiez que je ne vous connoisse?»
(_a_: Le chauve;) (_b_: sensible;)
Enfin, Dieu le Père arrive en personne; mais le redoutable disputeur
n'est nullement interloqué, il plaide en ces termes:
«Tant com mes cors vesqui el monde
Neste vie mena et monde(_c_).
As povres donai de mon pain...
Les ai a mon feu eschaufez...
Ne de braie ne de chemise
Ne leur laissai soffrete avoir;
Et si fui comfes vraiement
Et reçui ton cors dignement.
Qui ainsi muert l'en nos sermone
Que Dieus ses pechiez li pardone...
Vos ne mentirez pas por moi.»
--«Vilains, dist Dieu, or ge l'otroi.
Paradis as si desresnié(_d_)
Que par plaidier l'as gaaingnié.
Tu as esté a bone escole,
Tu sez bien conter ta parole.
(_c_: propre;) (_d_: plaidé.)
L'honnête et simple vilain, bafoué par la société du moyen âge, a gagné
sa cause devant Dieu.
CH.-V. LANGLOIS, dans la _Revue politique
et littéraire_, 22 août 1891.
VIII.--LE COSTUME MILITAIRE AU MOYEN ÂGE.
Voici quel fut le costume chevaleresque au XIe siècle.
L'armure de corps était le _haubert_ ou la _brogne_, passés par-dessus
les autres vêtements. La brogne était formée de plaquettes carrées,
triangulaires, rondes ou en façon d'écailles, cousues sur une étoffe; le
haubert était tout de métal, fait de mailles à crochets ou de petits
anneaux engagés les uns dans les autres. Haubert ou brogne, la forme
était celle d'une cotte courte, à manches courtes aussi, et munie d'une
_coiffe_ ou capuchon étroit. Le baudrier, caché dessous, retenait l'épée
par une agrafe à laquelle une fente donnait passage. Comme ces vêtements
ne descendaient guère plus bas que la moitié des cuisses, ils étaient
débordés par la tunique.
Les monuments du XIe siècle nous offrent le dessin de hauberts qui,
au lieu d'avoir la forme d'une tunique, prennent le corps et les
cuisses, ainsi que ferait une culotte courte ajustée au bas d'un gilet.
Comme ce vêtement, représenté dans la tapisserie de Bayeux[99], est
d'une seule pièce, il est impossible de se figurer comment on aurait pu
le mettre, à moins de supposer qu'il était fendu dans toute sa hauteur
par devant ou par derrière, et qu'on l'agrafait par les bords de la
fente.
La tête était protégée par un casque ovoïde ou conique, dénué de
couvre-nuque, mais muni sur le devant d'une pièce appelée _nasal_ parce
qu'elle couvrait le nez. Le nom de ce casque est germanique. On
l'appelait _helme_ ou _heaume_. Il avait pour décoration un cercle
ciselé ou incrusté de pierreries, qui en contournait le bord, et jamais
d'autre cimier qu'une boule de métal ou de verre coloré. Pour le combat,
le chevalier relevant sur sa tête la coiffe de son haubert (on disait la
_ventaille_), celle-ci était ménagée de telle sorte que, grâce au
nasal, les yeux et la bouche restaient seuls à découvert.
Les jambes étaient garnies, par-dessus les chausses, tantôt de trousses
prises en bas dans les souliers, tantôt de bandelettes.
Vers 1050, l'armure s'augmenta, pour la protection des jambes, de
chausses conçues dans le même système que les hauberts et les brognes.
Par là le chevalier se trouva entièrement habillé de fer et justifia
l'épithète poétique de _fervestu_ qui lui est souvent appliquée dans les
chansons de geste.
C'est encore dans la seconde moitié du XIe siècle que l'écu
chevaleresque, de rond qu'il était, devint oblong, et découpé de manière
à couvrir, depuis l'épaule jusqu'au pied, le cavalier assis en selle. La
surface était cambrée. De la boucle, posée au milieu, partaient des
bandes de fer qui rayonnaient vers les bords. Des lions, des aigles, des
croix, des fleurons étaient peints sur le fond en couleurs éclatantes,
et constituaient une décoration de pure fantaisie.
La longue lance ornée d'un gonfanon n'était pas la seule dont les
chevaliers fissent usage. Ils combattaient aussi souvent avec une lance
plus courte nommée _espée_ dont le fer était très aigu. Cette arme
s'assénait ainsi que la grande lance, ou se lançait comme un javelot.
La conquête de l'Italie méridionale et de la Sicile, celle de
l'Angleterre, la première croisade, en un mot toutes les grandes
entreprises dans lesquelles la France établit sa réputation militaire,
au XIe siècle, furent accomplies par des guerriers qui n'eurent pas
d'autre attirail que celui qui vient d'être décrit. Cet équipement
consacré par la gloire demeura longtemps stationnaire.
Les combattants qui marchaient à la suite des chevaliers n'ayant le
droit de porter ni le haubert, ni la brogne, ni l'écu, avaient pour
armes défensives le bouclier rond ou ovale appelé _targe_, la cotte
rembourrée, ou bien, à défaut de cette cotte, des plastrons de cuir
qu'ils attachaient sous leur tunique. C'est ce qu'atteste le poète Wace,
en décrivant la _gent à pied_ d'une armée normande, dans le _Roman de
Rou_: «Aucuns ont de bonnes plaques de cuir qu'ils ont liées à leur
ventre; d'autres ont revêtu des _gambais_.» Gambais est l'ancien nom
français de la cotte rembourrée, ou plutôt de la bourre dont cette cotte
était remplie.
[Illustration: Chevalier d'environ 1220, d'après l'album de Villard de
Honnecourt.]
La pique, la lance à large fer, la hache, l'arc, la fronde étaient leurs
armes offensives habituelles. Tous portaient l'épée plus longue et moins
large de lame que l'épée chevaleresque. Elle était attachée à un
ceinturon comparable à celui des anciens Francs par le bagage qu'il
supportait. Le soudard du Xe siècle est dépeint, dans une satire du
temps, avec un tas d'objets accrochés à des courroies autour de lui et
qui lui battaient les jambes. Il portait là son arc, une trousse qui
contenait les flèches, un marteau, des tenailles, un briquet, une boîte
d'amadou.
* * * * *
L'équipement devint absurde depuis la fin du XIIe siècle. On ne
songea qu'à accumuler les défenses sur le corps, sans souci des
évolutions du combattant. Ce ne fut pas assez de l'habillement complet
de mailles; on mit des garnitures dessous et dessus. On voit par les
récits très circonstanciés que nous avons de la bataille de Bouvines
qu'un chevalier, jeté par terre, ne pouvait plus se relever sans l'aide
de son entourage. Abandonné des siens, il ne lui restait que
l'alternative de se rendre ou de se faire tuer.
Il faut entrer dans le détail de ce harnais, si différent de celui des
guerriers de l'époque héroïque, quoiqu'il en eût, à peu de choses près,
conservé l'apparence.
Sous son haubert (et le haubert fut alors doublé d'étoffe), le chevalier
portait un justaucorps à manches entièrement rembourré et piqué d'une
infinité de points. C'était le gambeson, ainsi nommé à cause de la
_bourre_ ou _gambais_ dont il était garni. Cela faisait un bon matelas.
La plupart des chevaliers néanmoins jugèrent à propos de s'appliquer
encore des plastrons de cuir (des _cuiries_) sur les parties exposées.
Par-dessus le haubert, on eut une autre cotte doublée, mais celle-ci
flottante et sans manches. On l'appela _cotte à armer_, d'où
l'expression plus moderne de cotte d'armes. Il était d'usage qu'elle fût
décorée des armoiries du chevalier.
A la ceinture s'accrochait obliquement, de droite à gauche, un large
ceinturon recouvert de plaques d'ornement, le baudrier de chevalerie de
ce temps-là. On y attachait par des courroies, d'un côté l'épée, de
l'autre la dague dite _grand couteau_ ou _miséricorde_.
Au lieu que le capuchon de mailles n'avait fait qu'un autrefois avec le
haubert, il devint une pièce à part qui descendait très bas sur la
poitrine. Il prit le nom de _coiffe_ et souvent il fut composé de deux
parties: un calot qui couvrait le crâne, et un pan découpé à l'endroit
du visage de manière à envelopper le menton et tout le tour de la tête.
[Illustration: Chevalier anglo-normand, d'après un tombeau de 1277.]
Sous le pan de la coiffe, le cou était déjà armé de la _gorgerette_,
sorte de cravate en cuir, en mailles, ou en plaquettes de fer cousues
sur un carcan d'étoffe. Philippe-Auguste avait, à la bataille de
Bouvines, une gorgerette de trois épaisseurs, à laquelle il dut son
salut, car il fut harponné au cou par un Flamand, et, le croc n'ayant pu
pénétrer jusqu'à la chair, il parvint à le démancher de sa hampe par un
vigoureux effort.
Le heaume, complément de l'armure de tête, fut transformé en un vaste
cylindre qui couvrait entièrement le chef, le visage et la nuque.
C'était comme si l'on s'était coiffé d'une cloche ou d'une marmite. Au
commencement du XIIIe siècle, le cylindre allait en s'élargissant par
le haut. Depuis Philippe le Bel, au contraire, il tendit à retourner à
la forme conique.
La partie antérieure du heaume affectait un léger mouvement de cambrure.
Elle était consolidée par deux lames de métal assemblées en croix. Dans
les cantons de cette croix étaient percées des _œillères_ pour la vue
et des trous pour la respiration. Le heaume était encore percé d'ouïes
sur les côtés. Comme toutes ces ouvertures ne suffisaient pas pour
garantir le chevalier contre l'échauffement que produisait à la longue
le séjour de la tête dans cette lourde prison, afin qu'il lui fût
possible de se rafraîchir de temps en temps, on imagina la _visière_. On
rendit mobile la partie du heaume qui couvrait le visage (le _vis_,
comme on disait alors) en la montant sur charnières. De la sorte, cette
partie s'ouvrait et se fermait comme une porte de poêle. Si même le
chevalier en avait le loisir, il pouvait déposer sa visière en étant la
fiche qui la retenait dans ses charrions. Mais qu'était ce soulagement
auprès du supplice infligé par l'usage d'une semblable coiffure? Elle
fut trouvée si insupportable que beaucoup prirent l'habitude de ne la
plus porter autrement qu'accrochée à l'arçon de leur selle. Ils la
réservaient pour les revues et les tournois. En bataille, ils aimaient
mieux combattre à visage découvert. Il advint de là que peu à peu les
chevaliers prirent le parti d'avoir deux casques dans leur équipement.
Le heaume les accompagnait comme objet de parade, tandis que leur
coiffure habituelle était une _cervelière_, simple calotte de fer, ou le
_bassinet_, casque léger qui, par ses dimensions, se rapprochait du
heaume primitif; mais il n'avait pas de nasal et prenait mieux la forme
de la tête.
La plupart des seigneurs du temps se sont fait représenter sur leur
sceau en costume de tournoi. Ils ont la lance ou l'épée à la main, les
ailettes aux épaules, l'écu sur la poitrine. Toutes ces choses sont
armoriées, et les armoiries figurent encore sur une crête en forme
d'éventail qui surmonte le heaume. C'était le cimier à la mode, qui fut
remplacé quelquefois par un panonceau tournant autour d'une tige, comme
une girouette, ou par une poupée en forme d'homme ou de bête. Un comte
de Boulogne, révolté contre Philippe-Auguste, pour montrer qu'il était
seigneur de la mer, avait fait planter des deux côtés de son heaume une
aigrette en fanons de baleine. On ne s'étonnera pas que, pour rendre la
charge de tous ces objets un peu plus tolérable, on ait fait des heaumes
en cuir; mais ces heaumes n'étaient bons que pour les joutes courtoises,
où l'on combattait avec des lances sans fer et des épées en baleine
couverte de papier d'argent.
Quant à l'écu, qui avait été si démesurément allongé au XIe siècle,
il revint, après l'an 1200, aux dimensions qu'il lui convenait d'avoir
pour être d'une manœuvre facile. Il fut d'autant plus allégé qu'on le
débarrassa de sa boucle, cette bosse massive dont il était resté
surchargé jusque-là. C'est la seule amélioration que le XIIIe siècle
ait introduite dans l'armement. Elle paraît n'avoir pas eu d'autre motif
que le besoin de donner une forme plus avantageuse au tableau sur lequel
devait être figuré le blason. L'écu couvrait le chevalier en selle
depuis le cou jusqu'au genou.
La garniture des jambes n'est pas moins compliquée que celle du corps et
de la tête. On portait de grosses bottes ou des fourreaux de cuir
bouilli sous les chausses de mailles. Aux genoux étaient ajustées,
par-dessus les mêmes chausses, des boîtes de métal. Ces boîtes, que nous
appelons _genouillères_, reçurent au XIIIe siècle et gardèrent durant
une partie du XIVe le nom de _poulains_.