Sa mémoire était ornée de tous les on-dit dont la science zoologique se
composait alors exclusivement. L'une des figures de lion qu'il a
dessinées donne lieu à notre auteur de rapporter le fait suivant: «Je
veux vous dire quelque chose de l'éducation du lion. Celui qui dresse le
lion a deux petits chiens; lorsqu'il veut faire faire quelque chose au
lion, il lui dit son commandement. Si le lion grogne, il bat ses petits
chiens. Or le lion a si grand peur à voir battre les petits chiens,
qu'il réprime son humeur et fait ce qu'on lui commande. Je ne parle pas
du cas où il serait en colère, car alors il ne céderait ni par mauvais,
ni par bon traitement.»
A la page suivante, il donne cette explication au-dessus du dessin, fort
peu réussi, d'un porc-épic: «Voici un porc-épic. C'est une petite bête
qui lance ses soies quand elle est en colère.»
Enfin il donne, en terminant son manuscrit, une instruction qui ne me
semble convenir qu'à la confection d'un herbier: «Cueillez vos fleurs au
matin, de diverses couleurs, en ayant soin que l'une ne touche pas
l'autre. Prenez une espèce de pierre qu'on taille au ciseau; qu'elle
soit blanche, lisse et mince; puis mettez vos fleurs sous cette pierre,
chaque espèce à part. Par ce moyen vos fleurs se conserveront avec leurs
couleurs.» Il y a à conclure de là qu'il pratiquait la botanique, au
moins comme amateur. S'il ne se préoccupait pas tant de la couleur, on
pourrait dire que c'était pour avoir des modèles d'ornements à mettre
sur les chapiteaux des colonnes, puisque c'est de son temps que les
fleurs de nos pays, imitées en placage, ont commencé à remplacer, pour
la décoration de l'architecture, les feuillages et fleurons imaginaires
de l'antiquité.
C'est à un autre ordre de connaissances, à l'art du potier, qu'est
empruntée la recette suivante: «On prend chaux et tuile romaine pilée,
et vous faites à peu près autant de l'une que de l'autre, mettant plutôt
la tuile en excès, de telle sorte que ce soit sa couleur qui domine.
Détrempez ce ciment d'huile de graine de lin. Vous en pourrez faire un
vase à contenir de l'eau.» C'était une poterie crue qui devait avoir la
consistance de la pierre. Le moyen âge le tenait certainement de
l'antiquité. Sa composition ressemble beaucoup à celle de certains
mortiers que Paul le Silentiaire dit avoir été employés à la
construction de Sainte-Sophie.
Je crois reconnaître la préparation d'une pâte épilatoire dans une autre
recette, écrite immédiatement après la précédente: «On prend chaux vive
qui a bouilli et orpiment; on met le tout dans de l'eau bouillante avec
de l'huile. C'est un onguent bon pour ôter le poil.»
Enfin comme remède aux blessures qu'on se faisait souvent autour de lui,
Villard de Honnecourt avait trouvé dans ses lectures, ou reçu de quelque
empirique, l'ordonnance que voici: «Retenez ce que je vais vous dire.
Prenez des feuilles de chou rouge, de la _sanemonde_ (c'est une plante
qu'on appelle chanvre-bâtard), aussi de la plante appelée tanaisie et du
chènevis ou semence du chanvre. Broyez ces quatre plantes, de sorte
qu'il n'y ait pas plus de l'une que de l'autre. Ensuite vous prendrez de
la garance, en quantité double de chacune des quatre autres plantes.
Broyez-la aussi et mettez ces cinq plantes dans un pot pour les faire
infuser avec du vin blanc, le meilleur que vous pourrez avoir, en vous
réglant pour la dose sur ce que la potion ne soit pas trop épaisse et
qu'on la puisse boire. N'en buvez pas trop, vous en aurez assez d'une
pleine coquille d'œuf. Quelque plaie que vous ayez, vous en guérirez.
Essuyez vos plaies d'un peu d'étoupes, mettez dessus une feuille de
chou rouge, puis buvez de la potion, le matin et le soir, deux fois par
jour. Elle vaut mieux infusée dans de bon vin doux que dans d'autre vin;
le vin doux fermentera avec les plantes. Si vous en infusez dans du vin
vieux, laissez-les deux jours avant d'en boire.»
Après tout ce qui précède, je crois qu'il me sera permis, toute
proportion gardée entre les deux époques, de définir par les paroles de
Vitruve l'instruction de l'architecte au XIIIe siècle: _Eum et
ingeniosum esse oportet et ad disciplinas docilem; et ut litteratus sit,
peritus graphidos, eruditus geometria et optices non ignarus, instructus
arithmetica, historias complures noverit, philosophos diligenter
audiverit, musicam sciverit, medicinæ non sit ignarus_.
J. QUICHERAT, _Mélanges d'archéologie et d'histoire_,
t. II, Paris, A. Picard, 1886, in-8º.
VII.--LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE.
I.--LE CLERGÉ NORMAND, D'APRÈS LE REGISTRE D'EUDE RIGAUD.
Eude Rigaud est un des hommes les plus remarquables du règne de saint
Louis. Les historiens du XIIIe siècle ont gardé sur lui un profond
silence. Quelques lignes consacrées à sa mémoire n'eussent cependant pas
été déplacées dans les histoires du saint roi, qui l'honora de sa
confiance et de son amitié; heureusement il nous est parvenu un document
qui, mieux qu'aucun historien, nous révèle dans ses moindres
particularités la vie de cet illustre prélat. Nous voulons parler du
registre où il a consigné jour par jour les actions des vingt et une
années de son épiscopat. C'est dans ces notes, non destinées à la
publicité, qu'il faut chercher un tableau fidèle des mœurs du clergé
du XIIIe siècle. C'est là aussi qu'il faut suivre les patients
efforts d'un homme qui consacra sa vie tout entière à réprimer les
nombreux excès des clercs de son temps....
Eude Rigaud, entré en 1242 dans l'ordre de saint François, fut sacré
archevêque de Rouen au mois de mars 1247. Son premier soin fut la visite
des doyennés ruraux de son diocèse. Dans l'impossibilité de se
transporter sur chaque paroisse, il réunissait tous les curés d'un
doyenné dans une même assemblée. Là se faisait une sévère enquête sur
les mœurs de chacun d'eux. Six prêtres, investis des fonctions de
jurés (_juratores_) dénonçaient hardiment tous les désordres que la voix
publique imputait à leurs confrères. Ces désordres peuvent être
rattachés aux chefs suivants:
_Excès de boisson._--_Querelles._--Je trouve plusieurs fois répété le
reproche de fréquenter les tavernes et celui de boire jusqu'au gosier.
De là des rixes, de là des habits oubliés dans les lieux de débauche, de
là même des clercs étendus ivres-morts dans les champs.--Outre les
querelles nées de la boisson, d'autres prennent leur source dans le
caractère violent de certains curés amis de la discorde. Ils prennent
part aux mêlées, ils se battent avec leurs paroissiens; un d'entre eux
tira même l'épée contre un chevalier.
_Commerce._--Le plus ordinairement l'accusation se borne à signaler tel
ou tel curé comme s'adonnant au négoce. Dans beaucoup de cas cependant,
la nature de ce négoce est spécifiée. Il consiste, par exemple, à donner
son argent aux commerçants pour en retirer l'intérêt, à avoir des
navires sur la mer, à s'immiscer dans le commerce des bois, à louer des
terres pour les ensemencer, à prendre des fermes, à percevoir les droits
de péage et de tonlieu, à engraisser des porcs, à vendre des béliers,
des vaches, des chevaux, du chanvre, du vin, du cidre. Les curés
débitants de boissons poussaient l'abus jusqu'à enivrer leurs
paroissiens. Le commerce des grains est aussi sévèrement prohibé. Il
paraît que dès lors les spéculateurs sur les denrées connaissaient les
marchés à terme.
_Jeux._--Les jeux défendus sont les dés, la boule, le palet. En 1248, on
faisait un reproche au prêtre de Baudriou Bosc de prendre part aux
tournois.
_Habits._--D'après les statuts synodaux, les prêtres ne devaient monter
à cheval qu'avec des chapes rondes et fermées. Malgré cette
prescription, beaucoup voyagent en soutanes ouvertes ou en tabards, ce
qui est probablement la même chose. La chape avait un capuchon: certains
prêtres sont notés pour ne l'avoir point rabattu sur leur tête et lui
avoir préféré la coiffe. Ceux dont les goûts mondains ne se contentaient
même pas du tabard et de la coiffe prenaient l'habit des gens de guerre
et portaient des armes. Notons encore le reproche adressé à un prêtre
d'avoir acheté un habit séculier.
_Abus dans l'administration ecclésiastique._--Des curés non promus à la
prêtrise négligent de se présenter aux ordinations, ou bien, quand ils
ont reçu cet ordre, passent des années entières sans célébrer; d'autres
ne résident point dans les paroisses qui leur sont confiées; ils exigent
un salaire pour administrer les sacrements; un chapelain fut réprimandé
pour avoir, la veille de Noël, chanté la messe à prix d'argent.
L'accusation d'avoir célébré des mariages clandestins ou sans faire les
bans est très rare. La location, l'engagement ou l'aliénation des livres
de l'Église est sévèrement interdite et peu de curés sont en défaut pour
ce sujet. Il n'en est pas de même quant à l'obligation où ils sont de se
rendre aux synodes, chapitres ou kalendes.
Tels sont les principaux abus qu'Eude Rigaut trouva dans le clergé
séculier de son diocèse. Les moyens qu'il employa pour y mettre un terme
furent assez divers. Pour les moindres désordres, il établit des amendes
pécuniaires qui se levaient par les doyens. C'est ainsi qu'il force les
curés à venir aux synodes et à se procurer des chapes. Le curé de
Virville devait payer cinq sous toutes les fois qu'il s'enivrait ou
seulement qu'il entrait dans une taverne située à moins d'une lieue de
son domicile. Pour les fautes plus graves, l'évêque eût pu recourir aux
censures canoniques, et prononcer la suspense ou l'interdiction; mais
ces châtiments avaient déjà perdu bien de leur efficacité et
l'excommunication même n'empêchait pas certains prêtres de remplir leurs
fonctions habituelles. Il eut encore pu déférer les coupables aux
tribunaux ecclésiastiques, mais cette voie était longue et souvent le
coupable n'eût pas été atteint. Eude préféra d'autres moyens, il exigea
de ceux qu'il avait trouvés en défaut des lettres authentiques, par
lesquelles ils avouaient leurs torts, promettaient de s'en corriger, et
déclaraient que s'ils venaient à manquer à leur engagement, ils seraient
par là même, et sans aucune procédure, privés de leur bénéfice....
Ces mesures n'avaient pour but que de réformer le clergé pourvu des
bénéfices avant l'intronisation d'Eude Rigaud. Pour prévenir ces abus
dans la génération suivante, il usa d'une grande circonspection dans
l'admission des clercs présentés par les patrons. Persuadé que dans le
prêtre les mœurs sont en rapport avec l'instruction, il leur faisait
subir un examen, avant de leur conférer un bénéfice. Le registre
contient les procès-verbaux de plusieurs de ces examens. Nous ne pouvons
nous empêcher d'en rapporter un exemple. Nous prenons au hasard un
prêtre, nommé Guillaume, présenté à l'église de Rotois.
Son examen eut lieu le 8 des kalendes de mars 1258. Les examinateurs
étaient, outre l'archevêque, Symon, archidiacre de Rouen, maître Pierre
d'Aumalle, chanoine de Rouen, frère Adam Rigaud et Jean de Morgneval,
clerc du prélat. Le candidat fut interrogé sur ce passage de la Genèse:
_Ade vero non inveniebatur adjutor similis ejus, inmisit ergo Dominus
Deus soporem in Adam_, etc. Voici comment il construisit cette phrase et
la rendit mot à mot en langue romane: _Ade_ Adans, _vero_ adecertes,
_non inveniebatur_ ne trouvoit pas, _adjutor_ aideur, _similis_
samblables, _ejus_ de lui. _Dominus_ nostre sire, _immisit_ envoia,
_soporem_ encevisseur, _in Adam_.... A la demande qu'on lui adressa de
décliner le mot _inmisit_, il répondit: _inmitto_, _tis_, _si_, _tere_,
_tendi_, _do_, _dum_, _inmittum_, _tu_, _inmisus_, _inmittendus_, _tor_,
_teris_, _inmisus_, _tendus_. On lui fit faire le même exercice sur le
verbe _repplere_, et, comme il avait dit au gérondif _repplendi_,
l'archevêque insista et lui fit épeler (_sillabicari_) ce dernier mot,
qu'il divisa en quatre syllabes, _rep-ple-en-di_. Eude Rigaud leva la
séance en constatant son incapacité à chanter le morceau: _Voca
operarios_. Nous ignorons si les juges le déclarèrent admissible.
Des candidats, rejetés à la suite d'examens encore moins brillants que
le précédent, en appelèrent au pape. Ces appels étaient une arme dont
s'emparaient tous ceux qui se trouvaient atteints par la juste sévérité
de l'archevêque. Mais il ne s'en mettait guère en peine, car il
jouissait du plus haut crédit à la cour de Rome; et comme on avait
subrepticement obtenu contre lui quelques lettres du pape pour le faire
comparaître devant des juges étrangers, Innocent IV, le 2 des kalendes
d'avril 1250 révoqua ces lettres et défendit qu'on le mît en cause hors
de son diocèse....
L. DELISLE, _Le clergé normand au XIIIe siècle_, dans
la _Bibliothèque de l'École des chartes_, 1846.
II.--BOURGEOIS ET MARCHANDS, D'APRÈS LES SERMONS.
Le bourgeois de Paris, au XIIIe siècle, a déjà quelque chose du type
de l'esprit fort moderne. Tout en conservant la foi de ses pères, il
affiche pour les sermons et les sermonnaires un certain dédain. Voit-il
un prêtre monter en chaire? Il lui tourne le dos, et sort de l'église
jusqu'à ce que sa parole ait cessé de retentir; habitude commune, du
reste, aux importants de plus d'une cité. Il a confiance dans les
avantages que lui donnent sa richesse et les privilèges enviés de sa
caste. Un bourgeois du roi! Malheur à qui l'offense! Le téméraire est
aussitôt traîné devant le souverain, il est atteint et convaincu d'avoir
enfreint les libertés de la ville, il est frappé dans sa personne et
dans ses biens. Parfois, cependant, ces poursuites judiciaires tournent
au détriment du plaignant, et l'agresseur est renvoyé absous. _Inde
iræ!_ Toute l'histoire du temps est remplie de querelles semblables
entre la jeunesse turbulente des écoles et la fière bourgeoisie de la
capitale. La noblesse se permet aussi de violer les franchises: elle
n'en est pas toujours punie, mais elle n'échappe pas au jugement. Un
chevalier, passant un jour sur un des ponts de Paris, rencontre un
bourgeois blasphémant à outrance; la colère l'emporte, et, d'un coup de
poing, il lui brise une partie de la mâchoire. Arrêté sur-le-champ, il
est cité pour ce délit devant le tribunal du roi, et, après avoir
attendu son audience pendant fort longtemps, il expose ainsi sa défense:
«Seigneur, vous êtes mon roi terrestre, et je suis votre homme-lige; si
j'entendais quelqu'un vous dénigrer ou vous dire des sottises, je ne
pourrais me contenir et je vengerais votre injure. Eh bien! celui que
j'ai frappé outrageait de même mon roi céleste: comment serais-je resté
impassible?» Et le prince qui n'aimait pas les blasphémateurs (ce trait
se rapporte peut-être à saint Louis) le laissa aller en liberté.
Il n'était pas rare de voir des membres de la bourgeoisie, sortis d'une
condition infime, s'élever aux plus hauts degrés de la fortune et même
de la science. Tout citadin rêvait, comme aujourd'hui, pour son fils
l'opulence ou la renommée; l'immobilité des rangs sociaux n'était plus
si rigoureuse. Le chef d'une puissante famille de cette classe, Jean
Poinlane, nous est montré par Pierre de Limoges commençant sa carrière
dans la dernière indigence: il courait les rues en colportant de la
viande dans un grand plat (_perapside_), et n'avait pas d'autre
gagne-pain; c'était, selon toute apparence, un apprenti boucher. Devenu
plus tard un des plus riches personnages de la capitale, il fit
enchâsser ce vieux plat dans une monture d'or et d'argent, en souvenir
de sa pauvreté première; il le gardait comme une relique et se le
faisait présenter les jours de bonne fête. Son fils était, vers le
milieu du XIIIe siècle, un docteur célèbre dans l'Université, lié
avec Pierre de Limoges et connu sous le nom de Jean de Paris; il
embrassa plus tard l'ordre de saint Dominique.
Le principal instrument de la richesse des bourgeois, c'était le négoce.
L'industrie était fort limitée, la spéculation dans l'enfance; et
pourtant l'on retirait du commerce des avantages considérables. Il est
vrai de dire que ce n'était pas toujours sans avoir recours à la fraude:
les petits marchands comme les gros employaient bien des stratagèmes que
l'on croit généralement d'invention plus moderne. La morale de la chaire
est sans pitié sur ce point, et elle a vraiment de quoi choisir parmi
les ruses de métier dignes de flétrissure. Les aubergistes et les
cabaretiers mêlent en cachette de l'eau à leur vin, ou du mauvais vin à
du bon. L'hôtelier fait payer une mauvaise chandelle dix fois sa valeur,
et réclame encore un supplément si l'on a eu le malheur de se servir de
ses dés; petites extorsions qui sont de droit aujourd'hui. De maudites
vieilles, comme les appelle un austère critique, frelatent
abominablement le lait, ou, lorsqu'elles veulent vendre leur vache,
cessent de lui en tirer quelques jours auparavant, pour que ses mamelles
gonflées fassent croire qu'elle en produit davantage. Elles cherchent à
donner à leurs fromages une apparence plus grasse en les plongeant dans
la soupe (_in pulmentis suis_). Le chanvre ou la filasse, qui s'achète
au poids, est déposée durant une nuit sur la terre humide, afin de
devenir plus lourde. Les bouchers usent d'un artifice qui demande plus
d'habileté: ils _soufflent_ la viande et le poisson (car ils tiennent
ces deux denrées à la fois). Avant de livrer un porc, ils ont soin d'en
extraire le sang, dont ils se servent pour rougir la gorge des poissons
décolorés par la vétusté. Ils vendent aussi des chairs cuites (la
charcuterie), mais ils s'arrangent de manière à ne pas moins gagner
dessus. «Il y a sept ans que je n'ai acheté de viande ailleurs que chez
vous, disait à l'un d'eux un chaland naïf, dans l'espoir d'obtenir un
rabais sur ses fournitures.--Sept ans! lui répondit-il plein
d'admiration, et vous vivez encore!»
Ce n'est là, sans doute, qu'un apologue spirituel; mais Jacques de Vitry
raconte comme étant positivement arrivé, durant son séjour en Palestine,
le trait d'un empoisonneur de même espèce, qui, dans la ville d'Acre,
vendait aux pèlerins des mets corrompus. Pris un jour par les Sarrasins
et conduit devant le Soudan, il lui prouva d'une façon péremptoire qu'il
le débarrassait chaque année de plus de cent de ses ennemis: cette
facétie lui valut sa grâce.
Les accapareurs ne sont pas moins criminels. Ils cachent les denrées
pour faire venir la disette et la cherté; mais qu'arrive-t-il? Dieu les
punit en envoyant le beau temps, et ils finissent par se pendre de
désespoir sur leurs monceaux de grains. Les marchands d'étoffes se
vantent de rattraper sur la bure ce qu'ils perdent sur l'écarlate
(_melius est lucrari in burello quam perdere in scarletis_). «Ils ont
une aune pour vendre et une autre pour acheter; mais le diable en a une
troisième, avec laquelle, suivant le proverbe, _il leur aulnera les
costez_. Ils ne mettent leurs articles en étalage que dans les rues
obscures, afin de tromper le public sur leur qualité (il faut se
souvenir aussi que les rues claires n'abondaient pas); mais ils seront
eux-mêmes privés de la lumière éternelle.» Les changeurs, les orfèvres,
dont le grand pont de Paris est couvert, ourdissent des complots pour
rendre vile la monnaie précieuse, et _vice versa_: c'est encore une
manière de dépouiller les voyageurs et les passants. On en voit même qui
trient les deniers les plus lourds pour en extraire de l'argent; et non
contents d'altérer les bons, ils en fabriquent de faux, qui seraient
très difficiles à reconnaître s'ils n'étaient plus doux au toucher.
Mais de tous les crimes enfantés par l'esprit de négoce et de
spéculation, il n'en est pas de plus grave, aux yeux de l'Église, que
l'usure. La morale religieuse, comme la loi civile, du reste, se
préoccupe sans cesse de la répression de cet abus, si répandu alors, et
pourtant bien plus sévèrement jugé que de nos jours. L'usure est
assimilée au vol pur et simple: il n'y a qu'un seul moyen de la réparer,
c'est la restitution. La légitimité de l'intérêt n'est point admise en
principe. Les usuriers sont des monstres dans la nature: Dieu a créé les
cultivateurs, les clercs, les soldats; mais c'est le diable qui a
inventé cette quatrième catégorie. Aussi les exemples les plus
effrayants, les histoires les plus saisissantes circulent-elles sur leur
compte. Il est rare qu'ils veuillent abandonner au moment de la mort le
fruit de leurs longues rapines, amassé avec tant d'acharnement: le
remords les assiège, ils cherchent mille moyens d'expier leur avarice,
ils font des prières, des aumônes; mais enfin ils ne restituent pas, et
ils expirent dans l'impénitence. Leur dépouille mortelle, dans ce cas,
ne doit pas être ensevelie en terre chrétienne. Cette règle n'est
cependant pas appliquée dans toute sa rigueur, comme l'indique le trait
suivant. Un usurier, étant mort, fut mis dans le cercueil: mais,
lorsqu'il s'agit de le transporter au cimetière, personne ne put le
soulever; la bière demeurait clouée au sol. Un _ancien_ dit alors: «Vous
savez que c'est la coutume, en cette ville, que chacun soit descendu
dans la tombe par ses pairs, les prêtres par les prêtres, les bouchers
par les bouchers, etc. Vous n'avez donc qu'une chose à faire: c'est
d'appeler quatre usuriers.» Le conseil fut trouvé bon, et, en effet, les
collègues du défunt enlevèrent sans difficulté le cercueil.
Étienne de Bourbon atteste avoir vu, lorsqu'il étudiait à Paris,
apporter dans l'église de Notre-Dame un de ces malades, consumés par le
_feu sacré_ ou _mal des ardents_, qui venaient implorer de la sainte
Vierge leur guérison. Ses voisins le disaient enrichi par l'usure. Les
prêtres l'exhortèrent à renoncer aux biens qu'il avait acquis par ce
moyen coupable, afin de pouvoir obtenir la santé. Mais il refusa avec
persistance. Son corps devint alors tout noir, et il fallut le renvoyer
de l'église: il rendit l'âme le soir même.
Ces châtiments exemplaires n'empêchaient pas «les adorateurs de la croix
d'argent» d'être redoutés et honorés durant leur vie. On en voyait
ruiner de braves chevaliers partant pour la croisade, réduire leur
famille à la dernière indigence, et les faire emprisonner eux-mêmes par
le seigneur du lieu, sitôt qu'ils ne pouvaient plus leur extorquer ni
gages ni deniers. Petit à petit, et d'usure en usure, ils arrivaient à
se créer un nom, une position influente; comme ce jeune vaurien, qu'on
appelait d'abord le _galeux_, et qui, étant parvenu par des gains
illicites à pouvoir s'habiller convenablement, se fit appeler _Martin
Galeux_; lorsqu'il eut accru sa fortune, on le nomma _seigneur Martin_,
tout court; puis enfin il devint immensément riche, et on ne lui dit
plus que _monseigneur Martin_, en le traitant comme un personnage digne
de tous les respects....
A. LECOY DE LA MARCHE, _La Chaire française
au moyen âge_, Paris, H. Laurens,
1886, 2e éd. _Passim._
III.--LES VILAINS, D'APRÈS LES FABLEAUX.
Voici maintenant les misérables huttes des vilains, agglomérées en
hameaux ou plantées au milieu d'un clos, comme «ces maisons du
Gastinois», dont chacune est «en un espinois». L'établissement de chacun
se compose, ou devrait se composer, au complet, d'un corps de logis
destiné à l'habitation, d'un _bordel_ (grange), d'un _buiron_ ou cabane
à mettre le foin, d'un four et d'un bûcher pour le bois, avec des
rangées de _bacons_ (quartiers de lard) pendus aux poutres faîtières.
Comme mobilier, un lit sommaire:
..... En .I. angle
.I. lit de fuerre(_a_) et de pesas(_b_)
Et de linceus(_c_) de chanevas(_d_)...
(_a_: Grosse paille;) (_b_: paille;) (_c_: draps;) (_d_: grosse toile de
chanvre.)