Villard de Honnecourt paraît avoir été curieux de l'étude de la nature.

Sa mémoire était ornée de tous les on-dit dont la science zoologique se

composait alors exclusivement. L'une des figures de lion qu'il a

dessinées donne lieu à notre auteur de rapporter le fait suivant: «Je

veux vous dire quelque chose de l'éducation du lion. Celui qui dresse le

lion a deux petits chiens; lorsqu'il veut faire faire quelque chose au

lion, il lui dit son commandement. Si le lion grogne, il bat ses petits

chiens. Or le lion a si grand peur à voir battre les petits chiens,

qu'il réprime son humeur et fait ce qu'on lui commande. Je ne parle pas

du cas où il serait en colère, car alors il ne céderait ni par mauvais,

ni par bon traitement.»

A la page suivante, il donne cette explication au-dessus du dessin, fort

peu réussi, d'un porc-épic: «Voici un porc-épic. C'est une petite bête

qui lance ses soies quand elle est en colère.»

Enfin il donne, en terminant son manuscrit, une instruction qui ne me

semble convenir qu'à la confection d'un herbier: «Cueillez vos fleurs au

matin, de diverses couleurs, en ayant soin que l'une ne touche pas

l'autre. Prenez une espèce de pierre qu'on taille au ciseau; qu'elle

soit blanche, lisse et mince; puis mettez vos fleurs sous cette pierre,

chaque espèce à part. Par ce moyen vos fleurs se conserveront avec leurs

couleurs.» Il y a à conclure de là qu'il pratiquait la botanique, au

moins comme amateur. S'il ne se préoccupait pas tant de la couleur, on

pourrait dire que c'était pour avoir des modèles d'ornements à mettre

sur les chapiteaux des colonnes, puisque c'est de son temps que les

fleurs de nos pays, imitées en placage, ont commencé à remplacer, pour

la décoration de l'architecture, les feuillages et fleurons imaginaires

de l'antiquité.

C'est à un autre ordre de connaissances, à l'art du potier, qu'est

empruntée la recette suivante: «On prend chaux et tuile romaine pilée,

et vous faites à peu près autant de l'une que de l'autre, mettant plutôt

la tuile en excès, de telle sorte que ce soit sa couleur qui domine.

Détrempez ce ciment d'huile de graine de lin. Vous en pourrez faire un

vase à contenir de l'eau.» C'était une poterie crue qui devait avoir la

consistance de la pierre. Le moyen âge le tenait certainement de

l'antiquité. Sa composition ressemble beaucoup à celle de certains

mortiers que Paul le Silentiaire dit avoir été employés à la

construction de Sainte-Sophie.

Je crois reconnaître la préparation d'une pâte épilatoire dans une autre

recette, écrite immédiatement après la précédente: «On prend chaux vive

qui a bouilli et orpiment; on met le tout dans de l'eau bouillante avec

de l'huile. C'est un onguent bon pour ôter le poil.»

Enfin comme remède aux blessures qu'on se faisait souvent autour de lui,

Villard de Honnecourt avait trouvé dans ses lectures, ou reçu de quelque

empirique, l'ordonnance que voici: «Retenez ce que je vais vous dire.

Prenez des feuilles de chou rouge, de la _sanemonde_ (c'est une plante

qu'on appelle chanvre-bâtard), aussi de la plante appelée tanaisie et du

chènevis ou semence du chanvre. Broyez ces quatre plantes, de sorte

qu'il n'y ait pas plus de l'une que de l'autre. Ensuite vous prendrez de

la garance, en quantité double de chacune des quatre autres plantes.

Broyez-la aussi et mettez ces cinq plantes dans un pot pour les faire

infuser avec du vin blanc, le meilleur que vous pourrez avoir, en vous

réglant pour la dose sur ce que la potion ne soit pas trop épaisse et

qu'on la puisse boire. N'en buvez pas trop, vous en aurez assez d'une

pleine coquille d'œuf. Quelque plaie que vous ayez, vous en guérirez.

Essuyez vos plaies d'un peu d'étoupes, mettez dessus une feuille de

chou rouge, puis buvez de la potion, le matin et le soir, deux fois par

jour. Elle vaut mieux infusée dans de bon vin doux que dans d'autre vin;

le vin doux fermentera avec les plantes. Si vous en infusez dans du vin

vieux, laissez-les deux jours avant d'en boire.»

Après tout ce qui précède, je crois qu'il me sera permis, toute

proportion gardée entre les deux époques, de définir par les paroles de

Vitruve l'instruction de l'architecte au XIIIe siècle: _Eum et

ingeniosum esse oportet et ad disciplinas docilem; et ut litteratus sit,

peritus graphidos, eruditus geometria et optices non ignarus, instructus

arithmetica, historias complures noverit, philosophos diligenter

audiverit, musicam sciverit, medicinæ non sit ignarus_.

J. QUICHERAT, _Mélanges d'archéologie et d'histoire_,

t. II, Paris, A. Picard, 1886, in-8º.

VII.--LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE.

I.--LE CLERGÉ NORMAND, D'APRÈS LE REGISTRE D'EUDE RIGAUD.

Eude Rigaud est un des hommes les plus remarquables du règne de saint

Louis. Les historiens du XIIIe siècle ont gardé sur lui un profond

silence. Quelques lignes consacrées à sa mémoire n'eussent cependant pas

été déplacées dans les histoires du saint roi, qui l'honora de sa

confiance et de son amitié; heureusement il nous est parvenu un document

qui, mieux qu'aucun historien, nous révèle dans ses moindres

particularités la vie de cet illustre prélat. Nous voulons parler du

registre où il a consigné jour par jour les actions des vingt et une

années de son épiscopat. C'est dans ces notes, non destinées à la

publicité, qu'il faut chercher un tableau fidèle des mœurs du clergé

du XIIIe siècle. C'est là aussi qu'il faut suivre les patients

efforts d'un homme qui consacra sa vie tout entière à réprimer les

nombreux excès des clercs de son temps....

Eude Rigaud, entré en 1242 dans l'ordre de saint François, fut sacré

archevêque de Rouen au mois de mars 1247. Son premier soin fut la visite

des doyennés ruraux de son diocèse. Dans l'impossibilité de se

transporter sur chaque paroisse, il réunissait tous les curés d'un

doyenné dans une même assemblée. Là se faisait une sévère enquête sur

les mœurs de chacun d'eux. Six prêtres, investis des fonctions de

jurés (_juratores_) dénonçaient hardiment tous les désordres que la voix

publique imputait à leurs confrères. Ces désordres peuvent être

rattachés aux chefs suivants:

_Excès de boisson._--_Querelles._--Je trouve plusieurs fois répété le

reproche de fréquenter les tavernes et celui de boire jusqu'au gosier.

De là des rixes, de là des habits oubliés dans les lieux de débauche, de

là même des clercs étendus ivres-morts dans les champs.--Outre les

querelles nées de la boisson, d'autres prennent leur source dans le

caractère violent de certains curés amis de la discorde. Ils prennent

part aux mêlées, ils se battent avec leurs paroissiens; un d'entre eux

tira même l'épée contre un chevalier.

_Commerce._--Le plus ordinairement l'accusation se borne à signaler tel

ou tel curé comme s'adonnant au négoce. Dans beaucoup de cas cependant,

la nature de ce négoce est spécifiée. Il consiste, par exemple, à donner

son argent aux commerçants pour en retirer l'intérêt, à avoir des

navires sur la mer, à s'immiscer dans le commerce des bois, à louer des

terres pour les ensemencer, à prendre des fermes, à percevoir les droits

de péage et de tonlieu, à engraisser des porcs, à vendre des béliers,

des vaches, des chevaux, du chanvre, du vin, du cidre. Les curés

débitants de boissons poussaient l'abus jusqu'à enivrer leurs

paroissiens. Le commerce des grains est aussi sévèrement prohibé. Il

paraît que dès lors les spéculateurs sur les denrées connaissaient les

marchés à terme.

_Jeux._--Les jeux défendus sont les dés, la boule, le palet. En 1248, on

faisait un reproche au prêtre de Baudriou Bosc de prendre part aux

tournois.

_Habits._--D'après les statuts synodaux, les prêtres ne devaient monter

à cheval qu'avec des chapes rondes et fermées. Malgré cette

prescription, beaucoup voyagent en soutanes ouvertes ou en tabards, ce

qui est probablement la même chose. La chape avait un capuchon: certains

prêtres sont notés pour ne l'avoir point rabattu sur leur tête et lui

avoir préféré la coiffe. Ceux dont les goûts mondains ne se contentaient

même pas du tabard et de la coiffe prenaient l'habit des gens de guerre

et portaient des armes. Notons encore le reproche adressé à un prêtre

d'avoir acheté un habit séculier.

_Abus dans l'administration ecclésiastique._--Des curés non promus à la

prêtrise négligent de se présenter aux ordinations, ou bien, quand ils

ont reçu cet ordre, passent des années entières sans célébrer; d'autres

ne résident point dans les paroisses qui leur sont confiées; ils exigent

un salaire pour administrer les sacrements; un chapelain fut réprimandé

pour avoir, la veille de Noël, chanté la messe à prix d'argent.

L'accusation d'avoir célébré des mariages clandestins ou sans faire les

bans est très rare. La location, l'engagement ou l'aliénation des livres

de l'Église est sévèrement interdite et peu de curés sont en défaut pour

ce sujet. Il n'en est pas de même quant à l'obligation où ils sont de se

rendre aux synodes, chapitres ou kalendes.

Tels sont les principaux abus qu'Eude Rigaut trouva dans le clergé

séculier de son diocèse. Les moyens qu'il employa pour y mettre un terme

furent assez divers. Pour les moindres désordres, il établit des amendes

pécuniaires qui se levaient par les doyens. C'est ainsi qu'il force les

curés à venir aux synodes et à se procurer des chapes. Le curé de

Virville devait payer cinq sous toutes les fois qu'il s'enivrait ou

seulement qu'il entrait dans une taverne située à moins d'une lieue de

son domicile. Pour les fautes plus graves, l'évêque eût pu recourir aux

censures canoniques, et prononcer la suspense ou l'interdiction; mais

ces châtiments avaient déjà perdu bien de leur efficacité et

l'excommunication même n'empêchait pas certains prêtres de remplir leurs

fonctions habituelles. Il eut encore pu déférer les coupables aux

tribunaux ecclésiastiques, mais cette voie était longue et souvent le

coupable n'eût pas été atteint. Eude préféra d'autres moyens, il exigea

de ceux qu'il avait trouvés en défaut des lettres authentiques, par

lesquelles ils avouaient leurs torts, promettaient de s'en corriger, et

déclaraient que s'ils venaient à manquer à leur engagement, ils seraient

par là même, et sans aucune procédure, privés de leur bénéfice....

Ces mesures n'avaient pour but que de réformer le clergé pourvu des

bénéfices avant l'intronisation d'Eude Rigaud. Pour prévenir ces abus

dans la génération suivante, il usa d'une grande circonspection dans

l'admission des clercs présentés par les patrons. Persuadé que dans le

prêtre les mœurs sont en rapport avec l'instruction, il leur faisait

subir un examen, avant de leur conférer un bénéfice. Le registre

contient les procès-verbaux de plusieurs de ces examens. Nous ne pouvons

nous empêcher d'en rapporter un exemple. Nous prenons au hasard un

prêtre, nommé Guillaume, présenté à l'église de Rotois.

Son examen eut lieu le 8 des kalendes de mars 1258. Les examinateurs

étaient, outre l'archevêque, Symon, archidiacre de Rouen, maître Pierre

d'Aumalle, chanoine de Rouen, frère Adam Rigaud et Jean de Morgneval,

clerc du prélat. Le candidat fut interrogé sur ce passage de la Genèse:

_Ade vero non inveniebatur adjutor similis ejus, inmisit ergo Dominus

Deus soporem in Adam_, etc. Voici comment il construisit cette phrase et

la rendit mot à mot en langue romane: _Ade_ Adans, _vero_ adecertes,

_non inveniebatur_ ne trouvoit pas, _adjutor_ aideur, _similis_

samblables, _ejus_ de lui. _Dominus_ nostre sire, _immisit_ envoia,

_soporem_ encevisseur, _in Adam_.... A la demande qu'on lui adressa de

décliner le mot _inmisit_, il répondit: _inmitto_, _tis_, _si_, _tere_,

_tendi_, _do_, _dum_, _inmittum_, _tu_, _inmisus_, _inmittendus_, _tor_,

_teris_, _inmisus_, _tendus_. On lui fit faire le même exercice sur le

verbe _repplere_, et, comme il avait dit au gérondif _repplendi_,

l'archevêque insista et lui fit épeler (_sillabicari_) ce dernier mot,

qu'il divisa en quatre syllabes, _rep-ple-en-di_. Eude Rigaud leva la

séance en constatant son incapacité à chanter le morceau: _Voca

operarios_. Nous ignorons si les juges le déclarèrent admissible.

Des candidats, rejetés à la suite d'examens encore moins brillants que

le précédent, en appelèrent au pape. Ces appels étaient une arme dont

s'emparaient tous ceux qui se trouvaient atteints par la juste sévérité

de l'archevêque. Mais il ne s'en mettait guère en peine, car il

jouissait du plus haut crédit à la cour de Rome; et comme on avait

subrepticement obtenu contre lui quelques lettres du pape pour le faire

comparaître devant des juges étrangers, Innocent IV, le 2 des kalendes

d'avril 1250 révoqua ces lettres et défendit qu'on le mît en cause hors

de son diocèse....

L. DELISLE, _Le clergé normand au XIIIe siècle_, dans

la _Bibliothèque de l'École des chartes_, 1846.

II.--BOURGEOIS ET MARCHANDS, D'APRÈS LES SERMONS.

Le bourgeois de Paris, au XIIIe siècle, a déjà quelque chose du type

de l'esprit fort moderne. Tout en conservant la foi de ses pères, il

affiche pour les sermons et les sermonnaires un certain dédain. Voit-il

un prêtre monter en chaire? Il lui tourne le dos, et sort de l'église

jusqu'à ce que sa parole ait cessé de retentir; habitude commune, du

reste, aux importants de plus d'une cité. Il a confiance dans les

avantages que lui donnent sa richesse et les privilèges enviés de sa

caste. Un bourgeois du roi! Malheur à qui l'offense! Le téméraire est

aussitôt traîné devant le souverain, il est atteint et convaincu d'avoir

enfreint les libertés de la ville, il est frappé dans sa personne et

dans ses biens. Parfois, cependant, ces poursuites judiciaires tournent

au détriment du plaignant, et l'agresseur est renvoyé absous. _Inde

iræ!_ Toute l'histoire du temps est remplie de querelles semblables

entre la jeunesse turbulente des écoles et la fière bourgeoisie de la

capitale. La noblesse se permet aussi de violer les franchises: elle

n'en est pas toujours punie, mais elle n'échappe pas au jugement. Un

chevalier, passant un jour sur un des ponts de Paris, rencontre un

bourgeois blasphémant à outrance; la colère l'emporte, et, d'un coup de

poing, il lui brise une partie de la mâchoire. Arrêté sur-le-champ, il

est cité pour ce délit devant le tribunal du roi, et, après avoir

attendu son audience pendant fort longtemps, il expose ainsi sa défense:

«Seigneur, vous êtes mon roi terrestre, et je suis votre homme-lige; si

j'entendais quelqu'un vous dénigrer ou vous dire des sottises, je ne

pourrais me contenir et je vengerais votre injure. Eh bien! celui que

j'ai frappé outrageait de même mon roi céleste: comment serais-je resté

impassible?» Et le prince qui n'aimait pas les blasphémateurs (ce trait

se rapporte peut-être à saint Louis) le laissa aller en liberté.

Il n'était pas rare de voir des membres de la bourgeoisie, sortis d'une

condition infime, s'élever aux plus hauts degrés de la fortune et même

de la science. Tout citadin rêvait, comme aujourd'hui, pour son fils

l'opulence ou la renommée; l'immobilité des rangs sociaux n'était plus

si rigoureuse. Le chef d'une puissante famille de cette classe, Jean

Poinlane, nous est montré par Pierre de Limoges commençant sa carrière

dans la dernière indigence: il courait les rues en colportant de la

viande dans un grand plat (_perapside_), et n'avait pas d'autre

gagne-pain; c'était, selon toute apparence, un apprenti boucher. Devenu

plus tard un des plus riches personnages de la capitale, il fit

enchâsser ce vieux plat dans une monture d'or et d'argent, en souvenir

de sa pauvreté première; il le gardait comme une relique et se le

faisait présenter les jours de bonne fête. Son fils était, vers le

milieu du XIIIe siècle, un docteur célèbre dans l'Université, lié

avec Pierre de Limoges et connu sous le nom de Jean de Paris; il

embrassa plus tard l'ordre de saint Dominique.

Le principal instrument de la richesse des bourgeois, c'était le négoce.

L'industrie était fort limitée, la spéculation dans l'enfance; et

pourtant l'on retirait du commerce des avantages considérables. Il est

vrai de dire que ce n'était pas toujours sans avoir recours à la fraude:

les petits marchands comme les gros employaient bien des stratagèmes que

l'on croit généralement d'invention plus moderne. La morale de la chaire

est sans pitié sur ce point, et elle a vraiment de quoi choisir parmi

les ruses de métier dignes de flétrissure. Les aubergistes et les

cabaretiers mêlent en cachette de l'eau à leur vin, ou du mauvais vin à

du bon. L'hôtelier fait payer une mauvaise chandelle dix fois sa valeur,

et réclame encore un supplément si l'on a eu le malheur de se servir de

ses dés; petites extorsions qui sont de droit aujourd'hui. De maudites

vieilles, comme les appelle un austère critique, frelatent

abominablement le lait, ou, lorsqu'elles veulent vendre leur vache,

cessent de lui en tirer quelques jours auparavant, pour que ses mamelles

gonflées fassent croire qu'elle en produit davantage. Elles cherchent à

donner à leurs fromages une apparence plus grasse en les plongeant dans

la soupe (_in pulmentis suis_). Le chanvre ou la filasse, qui s'achète

au poids, est déposée durant une nuit sur la terre humide, afin de

devenir plus lourde. Les bouchers usent d'un artifice qui demande plus

d'habileté: ils _soufflent_ la viande et le poisson (car ils tiennent

ces deux denrées à la fois). Avant de livrer un porc, ils ont soin d'en

extraire le sang, dont ils se servent pour rougir la gorge des poissons

décolorés par la vétusté. Ils vendent aussi des chairs cuites (la

charcuterie), mais ils s'arrangent de manière à ne pas moins gagner

dessus. «Il y a sept ans que je n'ai acheté de viande ailleurs que chez

vous, disait à l'un d'eux un chaland naïf, dans l'espoir d'obtenir un

rabais sur ses fournitures.--Sept ans! lui répondit-il plein

d'admiration, et vous vivez encore!»

Ce n'est là, sans doute, qu'un apologue spirituel; mais Jacques de Vitry

raconte comme étant positivement arrivé, durant son séjour en Palestine,

le trait d'un empoisonneur de même espèce, qui, dans la ville d'Acre,

vendait aux pèlerins des mets corrompus. Pris un jour par les Sarrasins

et conduit devant le Soudan, il lui prouva d'une façon péremptoire qu'il

le débarrassait chaque année de plus de cent de ses ennemis: cette

facétie lui valut sa grâce.

Les accapareurs ne sont pas moins criminels. Ils cachent les denrées

pour faire venir la disette et la cherté; mais qu'arrive-t-il? Dieu les

punit en envoyant le beau temps, et ils finissent par se pendre de

désespoir sur leurs monceaux de grains. Les marchands d'étoffes se

vantent de rattraper sur la bure ce qu'ils perdent sur l'écarlate

(_melius est lucrari in burello quam perdere in scarletis_). «Ils ont

une aune pour vendre et une autre pour acheter; mais le diable en a une

troisième, avec laquelle, suivant le proverbe, _il leur aulnera les

costez_. Ils ne mettent leurs articles en étalage que dans les rues

obscures, afin de tromper le public sur leur qualité (il faut se

souvenir aussi que les rues claires n'abondaient pas); mais ils seront

eux-mêmes privés de la lumière éternelle.» Les changeurs, les orfèvres,

dont le grand pont de Paris est couvert, ourdissent des complots pour

rendre vile la monnaie précieuse, et _vice versa_: c'est encore une

manière de dépouiller les voyageurs et les passants. On en voit même qui

trient les deniers les plus lourds pour en extraire de l'argent; et non

contents d'altérer les bons, ils en fabriquent de faux, qui seraient

très difficiles à reconnaître s'ils n'étaient plus doux au toucher.

Mais de tous les crimes enfantés par l'esprit de négoce et de

spéculation, il n'en est pas de plus grave, aux yeux de l'Église, que

l'usure. La morale religieuse, comme la loi civile, du reste, se

préoccupe sans cesse de la répression de cet abus, si répandu alors, et

pourtant bien plus sévèrement jugé que de nos jours. L'usure est

assimilée au vol pur et simple: il n'y a qu'un seul moyen de la réparer,

c'est la restitution. La légitimité de l'intérêt n'est point admise en

principe. Les usuriers sont des monstres dans la nature: Dieu a créé les

cultivateurs, les clercs, les soldats; mais c'est le diable qui a

inventé cette quatrième catégorie. Aussi les exemples les plus

effrayants, les histoires les plus saisissantes circulent-elles sur leur

compte. Il est rare qu'ils veuillent abandonner au moment de la mort le

fruit de leurs longues rapines, amassé avec tant d'acharnement: le

remords les assiège, ils cherchent mille moyens d'expier leur avarice,

ils font des prières, des aumônes; mais enfin ils ne restituent pas, et

ils expirent dans l'impénitence. Leur dépouille mortelle, dans ce cas,

ne doit pas être ensevelie en terre chrétienne. Cette règle n'est

cependant pas appliquée dans toute sa rigueur, comme l'indique le trait

suivant. Un usurier, étant mort, fut mis dans le cercueil: mais,

lorsqu'il s'agit de le transporter au cimetière, personne ne put le

soulever; la bière demeurait clouée au sol. Un _ancien_ dit alors: «Vous

savez que c'est la coutume, en cette ville, que chacun soit descendu

dans la tombe par ses pairs, les prêtres par les prêtres, les bouchers

par les bouchers, etc. Vous n'avez donc qu'une chose à faire: c'est

d'appeler quatre usuriers.» Le conseil fut trouvé bon, et, en effet, les

collègues du défunt enlevèrent sans difficulté le cercueil.

Étienne de Bourbon atteste avoir vu, lorsqu'il étudiait à Paris,

apporter dans l'église de Notre-Dame un de ces malades, consumés par le

_feu sacré_ ou _mal des ardents_, qui venaient implorer de la sainte

Vierge leur guérison. Ses voisins le disaient enrichi par l'usure. Les

prêtres l'exhortèrent à renoncer aux biens qu'il avait acquis par ce

moyen coupable, afin de pouvoir obtenir la santé. Mais il refusa avec

persistance. Son corps devint alors tout noir, et il fallut le renvoyer

de l'église: il rendit l'âme le soir même.

Ces châtiments exemplaires n'empêchaient pas «les adorateurs de la croix

d'argent» d'être redoutés et honorés durant leur vie. On en voyait

ruiner de braves chevaliers partant pour la croisade, réduire leur

famille à la dernière indigence, et les faire emprisonner eux-mêmes par

le seigneur du lieu, sitôt qu'ils ne pouvaient plus leur extorquer ni

gages ni deniers. Petit à petit, et d'usure en usure, ils arrivaient à

se créer un nom, une position influente; comme ce jeune vaurien, qu'on

appelait d'abord le _galeux_, et qui, étant parvenu par des gains

illicites à pouvoir s'habiller convenablement, se fit appeler _Martin

Galeux_; lorsqu'il eut accru sa fortune, on le nomma _seigneur Martin_,

tout court; puis enfin il devint immensément riche, et on ne lui dit

plus que _monseigneur Martin_, en le traitant comme un personnage digne

de tous les respects....

A. LECOY DE LA MARCHE, _La Chaire française

au moyen âge_, Paris, H. Laurens,

1886, 2e éd. _Passim._

III.--LES VILAINS, D'APRÈS LES FABLEAUX.

Voici maintenant les misérables huttes des vilains, agglomérées en

hameaux ou plantées au milieu d'un clos, comme «ces maisons du

Gastinois», dont chacune est «en un espinois». L'établissement de chacun

se compose, ou devrait se composer, au complet, d'un corps de logis

destiné à l'habitation, d'un _bordel_ (grange), d'un _buiron_ ou cabane

à mettre le foin, d'un four et d'un bûcher pour le bois, avec des

rangées de _bacons_ (quartiers de lard) pendus aux poutres faîtières.

Comme mobilier, un lit sommaire:

..... En .I. angle

.I. lit de fuerre(_a_) et de pesas(_b_)

Et de linceus(_c_) de chanevas(_d_)...

(_a_: Grosse paille;) (_b_: paille;) (_c_: draps;) (_d_: grosse toile de

chanvre.)

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 42 / 45 段