Nous ne possédons aucun calice du XIIe au XIVe siècle que l'on

puisse rattacher à un atelier de Limoges; on ne s'en étonnera pas si

l'on songe combien peu il subsiste en France de ces vases liturgiques,

toujours fabriqués, en partie tout au moins, en métal précieux. Mais en

revanche nous avons un certain nombre de vases sacrés du même genre.

Sans parler du _scyphus_ du Louvre [le vase en cuivre d'Alpaïs], ni

d'une pièce analogue, mais moins somptueuse, qui fait partie du Musée de

l'Ermitage (collection Basilewsky), il existe encore en France un très

grand nombre de ciboires ou plutôt de pyxides en cuivre doré et émaillé.

Elles offrent presque toutes une coupe hémisphérique, surmontée d'un

couvercle de pareil galbe, sommé d'une longue tige terminée par une

croix. Le pied, circulaire ou à pans coupés, supporte une tige très

élevée interrompue par un nœud. Ces pièces, qui appartiennent toutes

à la seconde moitié du XIIIe siècle ou au XIVe siècle, sont de

fabrication assez grossière; les ornements (sainte Face, monogramme du

Christ, etc.) sont réservés et gravés et s'enlèvent sur un fond

alternativement bleu ou rouge; ces émaux, d'un ton très cru, n'ont plus

l'harmonie des produits de la première moitié du XIIIe siècle et sont

absolument caractéristiques de la décadence de l'art limousin.

[Illustration: Pyxide en cuivre émaillé. Limoges. XIIIe siècle.

(Musée du Louvre.)]

De ces ciboires il faut rapprocher d'abord les petites boîtes

cylindriques à couvercle conique auxquelles on donne le nom de pyxides

et qui servaient à contenir, comme les colombes émaillées, la réserve

eucharistique. La décoration de ces pièces varie peu: rinceaux,

médaillons renfermant un monogramme, plus rarement des figures

d'animaux. Ces monuments existent en trop grand nombre dans tous les

musées pour qu'il soit utile d'y insister. Quant aux colombes, beaucoup

plus rares, elles étaient suspendues, au moyen d'une crosse de métal ou

de bois, au-dessus de l'autel, sur lequel on pouvait les faire descendre

par une chaînette et une poulie. L'oiseau, généralement dressé sur ses

pattes, plus rarement prêt à prendre son vol et les pattes réunies sous

le ventre, a les ailes émaillées, ainsi que la queue, de bleu, de rouge

et de blanc ou de bleu, de rouge, de jaune et de vert; entre les ailes

s'ouvre une petite cavité destinée à contenir les hosties. Le mode de

suspension était quelquefois assez compliqué. L'oiseau posait sur un

plateau ou sur un disque entouré d'une série de tours; une ou plusieurs

couronnes servaient, à la partie supérieure de l'ensemble, à réunir les

chaînes. D'assez nombreux exemples de cette gracieuse décoration

subsistent encore aujourd'hui dans les musées publics ou les collections

privées. Nous ne connaissons plus en France que celle de l'église de

Laguenne (Corrèze) qui soit encore en place....

[Illustration: Crosse en cuivre émaillé. L'Annonciation. Limoges,

XIIIe siècle (Musée du Louvre.)]

Les crosses limousines ne sont pas très variées: les plus anciennes

consistent en un serpent qui forme à la fois la douille et le crosseron,

entièrement recouvert d'imbrications émaillées de bleu lapis (crosse

provenant de l'abbaye de Tiron, au Musée de Chartres); mais le type

généralement adopté au XIIIe et au XIVe siècle consiste en une

douille émaillée sur laquelle se relèvent des serpents de cuivre doré,

un nœud repercé à jour composé de serpents entrelacés, ou bien un

nœud plein, orné de bustes d'anges, et enfin une volute émaillée de

bleu encadrant un sujet en cuivre fondu et doré: l'Annonciation, le

Couronnement de la Vierge, le Serpent tentant Adam et Ève, Saint Michel

terrassant le démon, etc., etc. Un type très commun, mais l'un des plus

gracieux certainement, est celui dans lequel le crosseron se termine par

un large fleuron polychrome sur lequel l'émailleur limousin a placé les

plus vigoureuses colorations de sa palette, le rouge, le bleu et le

blanc (Musée du Louvre, Musée de Poitiers, trésor de Saint-Maurice

d'Agaune, Musée de Cluny, etc.). Ces crosses, dont le crosseron est,

soit à section circulaire, soit plus rarement à section rectangulaire,

se rencontrent dans toute l'Europe, et il n'est pour ainsi dire pas

d'année où l'ouverture de quelque tombeau d'évêque ou d'abbé n'en mette

une au jour. Tous les types qu'elles peuvent présenter sont aujourd'hui

connus; et les crosses du genre de la crosse dite de Ragenfroid,

provenant de Saint-Père de Chartres (Musée de Bargello, à Florence),

complètement entaillée, à sujets fort compliqués, constituent une très

rare exception. Mentionnons enfin un type peu commun dans lequel une

figure d'ange est interposée entre le nœud et la volute....

Mais arrivons aux châsses, les pièces les plus importantes parmi toutes

celles qu'a créées l'industrie limousine.

Du XIIe au XIVe siècle, la châsse limousine est une boîte en forme

de sarcophage ou de maison surmontée d'un toit très aigu. Cette

construction, jusque vers la fin du XIIIe siècle, se fait en bois

recouvert de plaques de cuivre, assemblées fort grossièrement sur ce

bâti. Dans la seconde moitié du XIIIe siècle apparaît la coutume de

supprimer la construction en bois: les châsses, de forme plus allongée,

plus hautes sur pieds, sont alors composées de simples plaques de cuivre

réunies aux angles par tenons et mortaises. L'ouverture de la châsse, au

lieu d'être pratiquée dessous ou à l'une de ses extrémités, est placée

sur le dessus; le toit forme couvercle; il est muni de charnières et

d'une serrure à moraillon.

Par exception la châsse limousine peut comporter une imitation lointaine

d'un édifice d'architecture, d'une église dont la nef serait sectionnée

dans la longueur par un ou plusieurs transepts. L'exemple le plus

compliqué que l'on puisse citer en ce genre est la belle châsse

provenant de Grandmont et conservée aujourd'hui à Ambazac (Haute-Vienne)

avec la dalmatique de saint Étienne de Muret.

[Illustration: Châsse d'Ambazac (Haute-Vienne). (Limoges. Fin du XIIe

siècle. Revers.)]

Cette châsse, une des grandes œuvres limousines connues aujourd'hui

(longueur 0 m. 73; hauteur 0 m. 63), se compose d'une nef flanquée de

bas côtés peu saillants. La nef principale est sectionnée dans sa

longueur par trois transepts qui, du reste, ne débordent point sur les

bas côtés. C'est à tort que l'on a voulu voir dans cette disposition une

imitation de la grande châsse des rois, à Cologne, avec laquelle elle ne

présente aucune ressemblance, ni sous le rapport de la construction ni

sous le rapport de la décoration; elle est du reste, très probablement,

de quelques années plus ancienne que la châsse de Cologne, qui ne fut

pas commencée avant 1198. La châsse d'Ambazac s'éloigne d'ailleurs, sur

certains points, du thème banal des monuments limousins du même genre.

Au lieu de se composer uniquement de plaques émaillées, sa décoration

consiste surtout en une plaque de cuivre repoussé que l'émail vient

ensuite décorer. De grands rinceaux hardiment dessinés entourent des

plaques émaillées sertissant des cabochons, et se terminent eux-mêmes

par des fleurons émaillés de la plus grande beauté: des filigranes, une

quantité de pierreries, complètent la décoration des flancs de la

châsse, dont le toit est sommé d'une crête ciselée et repercée à jour,

formée de rinceaux, de fleurons émaillés, de cabochons. Cette crête est

la seule dans toute l'orfèvrerie limousine qui ait cette importance. En

somme la châsse d'Ambazac est l'une des plus belles qui subsistent; elle

peut lutter avec celle de Mozac (Puy-de-Dôme). De même époque, à peu

près, si elle n'offre point comme cette dernière de sujets émaillés, du

moins elle nous révèle chez les émailleurs limousins un sens très pur de

la décoration....

On peut poser comme un principe absolu et comme une marque distinctive

qui peuvent faire discerner facilement les châsses limousines, la forme

et la structure des pieds qui leur servent de supports. Ces pieds en

cuivre sont pris dans les plaques des côtés qui forment la châsse et

comportent une décoration de gravure, un dessin quadrillé ou des

rinceaux. Ce n'est qu'à Limoges qu'on a adopté ce système de

construction très simple, mais bien fait pour plaire à des artisans qui

recherchaient surtout la fabrication à bon marché.

[Illustration: Châsse de Mozac (Puy-de-Dôme). (Limoges. Fin du XIIe

siècle.)]

Un autre signe distinctif des châsses limousines et qui ne peut tromper

aucunement, c'est la présence de crêtes composées d'une plaque de

cuivre, munie ou non d'épis de faîtage, mais repercée d'ouvertures que

l'on a comparées avec raison à des entrées de serrure. Ce dessin n'est

en somme qu'une simplification dans la disposition des petites arcatures

en plein cintre qu'à l'origine on avait voulu figurer sur cet ornement

de faîtage.

Enfin la présence de têtes en relief sur un monument émaillé indique, à

coup sûr, une provenance limousine. Voilà donc trois signes, la forme

des pieds, celle de la crête, la présence de têtes en relief, auxquels

on peut certainement reconnaître une châsse limousine....

* * * * *

Nous sommes loin de posséder un aussi grand nombre de monuments civils

en orfèvrerie émaillée: beaucoup de ces pièces, menus bijoux ou objets

de toilette, nous sont parvenues isolément, et il nous est fort

difficile aujourd'hui de déterminer sûrement leur usage. Mais il est

évident que l'émail s'est appliqué indistinctement aux agrafes, aux

pommeaux d'épée, aux manches de couteaux, aux plaques de baudrier, à des

boîtes de toutes formes et de toutes dimensions. La collection Victor

Gay renferme deux objets de ce genre fort curieux et remontant à la fin

du XIIIe ou au commencement du XIVe siècle: ce sont une boîte de

miroir à deux valves, et une petite boîte à fard, fort analogue comme

forme aux vases du même genre dont faisaient usage les anciens. Le

harnachement des chevaux pouvait aussi être du domaine de l'émailleur,

et le Musée de Cluny possède un fort beau mors de cheval de ce genre;

mais ces monuments sont de la plus grande rareté. Il n'y a, dans cette

série civile, de réellement communs que les bassins à laver, auxquels on

a donné le nom de _gémellions_, parce qu'ils vont par paire. Ces pièces,

sortes de plats d'une médiocre profondeur, sont décorés généralement

d'une série d'écussons émaillés, les uns conformes aux règles du blason,

les autres absolument de fantaisie, ou bien de représentations

empruntées à la vie civile: scènes de chasse ou de danse, jongleurs ou

ménestrels, etc. Tous les personnages, souvent assez bien dessinés, sont

réservés et gravés sur un fond d'émail. Au revers se voient presque

toujours des ornements gravés: une fleur de lis, un griffon ou tout

autre motif de décoration formant le centre d'une rosace dont les

extrémités viennent mourir sur les bords du plat. Dans chaque paire de

gémellions s'en trouve un qui est muni d'une sorte de goulot ou

gargouille en forme de tête de dragon. C'est ce goulot qui permettait de

verser de ce bassin, que l'on tenait dans la main droite, l'eau qu'il

contenait, et que l'on recevait dans le second bassin que l'on tenait

horizontalement dans la main gauche. De nombreuses miniatures nous

renseignent à merveille sur cet usage. On sait qu'au moyen âge, époque à

laquelle les soins de la toilette tenaient cependant une place assez

modeste dans la vie journalière, on ne se serait point mis à table dans

une maison de quelque importance sans s'être au préalable lavé les

mains. Cet usage suffît à expliquer la quantité de gémellions existant

encore aujourd'hui. Le jour où la mode des cuillers et plus tard des

fourchettes a fait tomber ce louable usage en désuétude, les gémellions

ont servi dans les églises à recevoir les offrandes des fidèles; de

meubles civils ils sont devenus religieux, et voilà pourquoi le plus

grand nombre d'entre eux a perdu son ornementation d'émail; les

monnaies, sans cesse remuées ou jetées sans précaution, n'ont pas tardé

à la faire disparaître.

Les coffrets, presque sans exception, n'ont été à l'origine que des

meubles civils; par la suite des temps, ils ont pu être transformés en

reliquaires; mais l'absence de tout symbole religieux dans leur

décoration indique assez à quel usage ils étaient destinés. Le coffret

du trésor de Conques remonte au commencement du XIIe siècle. Une

décoration analogue de disques ou d'écussons de cuivre émaillé et doré a

été appliquée au XIIIe et au XIVe siècle à des boîtes de bois, de

cuir ou d'ivoire. On connaît l'un de ceux que possède le Musée du

Louvre; il provient de l'abbaye du Lys, et comme il contenait une

relique de saint Louis, le nom de ce roi lui est resté attaché, bien que

d'après les synchronismes que l'ont peut établir à l'aide des écussons

qui le décorent, il soit quelque peu postérieur au règne de Louis IX,

très probablement de l'époque de Philippe le Bel. Un coffret analogue

figure dans le trésor du Dôme d'Aix-la-Chapelle; un autre est possédé

par l'église de Longpont; des fragments d'un quatrième se voient au

musée de Turin; ils proviennent de la cathédrale de Verceil où ce

coffret a servi pendant longtemps à contenir la dépouille mortelle d'un

cardinal; enfin une autre décoration de médaillons de ce genre, très

complète, fait aussi partie de la collection Dzialynska. Dans presque

toutes ces pièces, les disques émaillés, écussons d'armoiries

polychromes ou médaillons à fond bleu, offrant des personnages ou des

animaux gravés ou réservés, n'étaient pas appliqués directement sur le

bois. La boîte était d'abord recouverte d'une épaisse couche de peinture

à la colle par-dessus laquelle on posait une feuille d'étain. Cet

étain était ensuite teinté au moyen d'un vernis léger soit vert, soit

rouge, très transparent, ce qui donnait à toute la pièce un grand éclat

que venaient encore rehausser les dorures des plaques émaillées. Tous

ces coffrets sont munis de couvercles plats, montés à charnières, fermés

par des serrures en cuivre, d'un bon dessin, dans lesquelles viennent

s'engager des moraillons ou simples ou doubles. Les dragons que nous

avons déjà vus figurer sur les crosses se retrouvent ici; ils servent à

former soit les moraillons, soit les points d'attaches des charnières.

Des cabochons de cristal, teintés diversement au moyen de paillons, des

clous de cuivre disposés symétriquement sur le fond, complètent cette

décoration d'un goût excellent....

[Illustration: Gémellions en cuivre émaillé. Limoges, XIIIe siècle.

(Musée de Cluny.)]

Dès le milieu du XIIe siècle, les plaques des monuments de Geoffroy

Plantagenet et de l'évêque d'Angers Eulger nous le prouvent,

l'émaillerie avait été employée avec succès pour la décoration des

tombeaux. Les Limousins ne semblent du reste pas avoir eu, à l'origine,

le monopole de cette fabrication, car le tombeau de Henri, comte de

Champagne, élevé à Troyes, avait été fait par des orfèvres allemands ou

lorrains. Quoi qu'il en soit, dans le courant du XIIIe siècle, les

Limousins développèrent si bien cette branche de leur industrie qu'ils

exportèrent des tombeaux tout faits, exactement comme des châsses; c'est

ce qui fait qu'il subsiste encore, à l'étranger, en Angleterre et en

Espagne, quelques-uns de ces monuments dont l'origine française n'est

pas douteuse. On a cité souvent à l'appui de cette opinion un texte du

compte des exécuteurs testamentaires de Gautier de Merton, évêque de

Rochester, mentionnant un paiement fait à Jean de Limoges pour le

tombeau de l'évêque, qu'il alla, avec un aide, mettre lui-même en place.

Le fait remonte à 1276. La tombe de Gautier de Merton a disparu, mais il

subsiste encore en Angleterre, à Westminster, dans le tombeau d'Aymar de

Valence, comte de Pembroke, un témoin irrécusable de l'importation

limousine. Un tombeau d'évêque, conservé dans la cathédrale de Burgos,

nous fournit la preuve du même fait pour l'Espagne.

[Illustration: Coffret dit de saint Louis. Travail limousin. Époque de

Philippe le Bel. (Musée du Louvre.)]

Dans toutes ces effigies funéraires, la part du sculpteur est au moins

aussi grande que celle de l'émailleur. Sur un bloc de bois,

préalablement dégrossi suivant les contours généraux de la statue, on a

appliqué des plaques de cuivre martelées et repoussées, ciselées même

dans certains cas. L'émail intervient dans les bordures, les ornements

des vêtements, la décoration des coussins et du fond sur lesquels

reposent la statue. Quelquefois, il est vrai, cette décoration en émail

est fort considérable. Nous n'en voulons pour exemple que le tombeau des

enfants de saint Louis, autrefois conservé dans l'abbaye de Royaumont,

maintenant dans l'église de Saint-Denis.

Le nombre de ces tombes entaillées, fabriquées à Limoges, a été fort

grand, et Gaignières nous a heureusement conservé le dessin de plusieurs

d'entre elles qui par la suite ont été livrées, au poids du cuivre, à

des chaudronniers, sans que ce vandalisme ait jamais profité ni à ceux

qui l'ordonnaient ni à ceux qui, en véritables brutes, n'y voyaient que

matière à fabriquer des casseroles. La tombe des enfants de saint Louis,

dont le fond est orné de grands rinceaux et de figures d'anges et de

moines en prière, date de 1248; celle de Blanche de Champagne, femme de

Jean Ier, duc de Bretagne, date de la fin du XIIIe ou du

commencement du XIVe siècle; elle était terminée en 1306; on la

conserve au Musée du Louvre. Le monument du cœur de Thibaut V de

Champagne, à Provins, est postérieur à 1270, date de la mort de ce

prince. Voilà celles qui subsistent aujourd'hui en France; mais nous

n'avons plus ni celle de Philippe de Dreux, à la cathédrale de Beauvais

(1210), ni ceux de Géraud, évêque de Cahors, et d'Aymeri Guerrut,

archevêque de Lyon, enterrés à Grandmont en 1250 et 1245, ni ceux que

Jean Chatelas, bourgeois de Limoges, avait, avant 1267, faits pour les

comtes de Champagne, Thibaut III et Thibaut IV. Tout cela a été fondu.

Perte d'autant plus regrettable que si nous en jugeons par la

description du tombeau du cardinal de Taillefer, inhumé à La

Chapelle-Taillefer en 1312, ou par les dessins de celui de Marie de

Bourbon (♰ 1274), dans l'abbaye de Saint-Yved-de-Braine, ces

monuments étaient parfois très somptueux; ce dernier notamment offrait

sur son pourtour trente-six figures de cuivre, en ronde bosse, placées

sous des arcatures, qui, à en juger par les inscriptions, étaient des

portraits de personnages contemporains.

E. MOLINIER, _L'Émaillerie_, Paris, Hachette, 1891,

in-16. _Passim._

VI.--VILLARD DE HONNECOURT, ARCHITECTE DU XIIIe SIÈCLE.

L'incertitude qui règne sur les procédés manuels des artistes du moyen

âge, l'ignorance absolue où l'on est de la manière dont se faisait leur

instruction, donneront quelque intérêt à la description d'un manuscrit

unique en son genre, qui paraît avoir été le livre de croquis d'un

architecte du XIIIe siècle. J'appellerai album ce singulier ouvrage

qui fait partie des manuscrits de la Bibliothèque nationale. C'est un

petit volume de 33 feuillets de parchemin cousus sous une peau épaisse

et grossière qui se rabat sur la tranche. Une note, écrite au XVe

siècle sur le verso du dernier feuillet, prouve qu'à cette époque

l'album en contenait quarante et un; les mutilations qui ont réduit ce

nombre ont l'air d'être déjà anciennes.

Comme les feuillets ne sont pas égalisés entre eux, leurs dimensions

varient de 15 à 16 centimètres de largeur sur 23 à 24 de haut. Chacun

d'eux est couvert sur les deux côtés de dessins à la plume, qu'on voit

avoir été esquissés à la mine de plomb. Des notes explicatives, conçues

dans le dialecte picard du XIIIe siècle et écrites en belle minuscule

de la même époque, accompagnent plusieurs de ces dessins.

Ces notes manuscrites fournissent sur l'auteur de l'album, sur l'époque

à laquelle il vivait, sur ses travaux, quelques notions.

Au verso du premier feuillet on lit:

«_Wilars de Honecort vous salue, et si proie a tos ceus qui de ces

engiens ouverront, con trovera en cest livre, qu'il proient por s'arme

et qu'il lor soviengne de lui; car en cest livre puet on trover grant

consel de le grant force de maconerie et des engiens de carpenterie; et

si troverés le force de le portraiture les trais ensi comme li ars de

jometri le command et enseigne._ Villard de Honnecourt vous salue et

prie tous ceux qui travailleront aux divers genres d'ouvrages contenus

en ce livre, de prier pour son âme et de se souvenir de lui; car dans ce

livre on peut trouver grand secours pour s'instruire des principes

fondamentaux de la maçonnerie et de la construction en charpente. Vous y

trouverez aussi la méthode pour dessiner au trait, selon que l'art de

géométrie le commande et enseigne.»

Cette note peut passer pour une préface. Elle apprend le nom de

l'auteur, le lieu de son origine, la nature ainsi que la destination de

son livre. Villard de Honnecourt ayant composé ce recueil, le lègue aux

gens de son métier, qui y trouveront nombre de procédés pour la pratique

de la maçonnerie, la construction en charpente et l'application de la

géométrie au dessin. Il leur demande, en récompense, d'avoir mémoire de

lui et de prier pour son âme.

Villard de Honnecourt, à en juger par son surnom, était Cambrésien, car

Honnecourt est un village sur l'Escaut, à cinq lieues de Cambrai. Cette

présumable origine prend la consistance d'un fait certain par la

présence dans l'album de deux dessins, dont l'un est le plan de l'église

de Vaucelles, abbaye située tout à côté d'Honnecourt; dont l'autre

représente également, en plan, le chœur de l'église cathédrale de

Cambrai.

De même que tous les hommes de son temps qui savaient quelque chose,

notre architecte avait beaucoup voyagé. «_J'ay esté en moult de

terres_,» dit-il en un endroit, et à l'appui de son dire, il invoque les

monuments de tous pays réunis dans son album. En effet, c'est presque un

itinéraire que ce manuscrit. On l'y voit traverser la France du nord à

l'ouest, puis parcourir l'empire d'Allemagne jusque par delà ses limites

les plus reculées. S'arrêtant une fois à Laon il y prend le croquis de

l'une des tours de la cathédrale, «la plus belle tour qu'il y ait au

monde,» à son avis. Ses études minutieuses sur la cathédrale de Reims

prouvent qu'il séjourna longtemps dans cette ville. Son passage à Meaux

est constaté par un plan de Saint-Étienne, son passage à Chartres par un

dessin de la grande rose occidentale de Notre-Dame. Plus loin, on le

trouve installé devant le portail méridional de la cathédrale de

Lausanne dont il copie la rose existante encore aujourd'hui. Enfin,

l'album atteste un long séjour de l'auteur en Hongrie.

Il est à regretter que le manuscrit de Villard de Honnecourt fournisse

moins de renseignements sur ses travaux comme architecte que sur ses

pérégrinations. On n'y voit qu'une composition signée de lui; encore en

partage-t-il le mérite avec un confrère. Cet ouvrage consiste en un plan

de sanctuaire pour une église de premier ordre. Le chœur est

enveloppé d'une double galerie et de neuf chapelles, les unes de forme

carrée, les autres en hémicycle. Elles alternent sur ce double patron à

droite et à gauche de l'abside qui est carrée.

Dans l'intérieur, on lit cette légende: _Istud bresbiterium[90]

invenerunt Vlardus de Hunecort et Petrus de Corbeia inter se

disputando_.

Ainsi cette disposition insolite fut le résultat d'une conférence entre

Villard et un sien confrère appelé Pierre de Corbie; rien n'indique

d'ailleurs qu'elle ait été exécutée....

Des dates certaines permettent de faire sortir Villard de la grande

école du temps de Philippe Auguste; elles le placent au beau milieu de

cette génération d'hommes par l'industrie de qui le genre gothique

atteignit, comme système de construction, ses derniers

perfectionnements[91]....

[M. J. Quicherat classe ensuite, en neuf chapitres, les matières

traitées pêle-mêle dans l'Album. Voici les titres de ces chapitres:

1º Mécanique; 2º Géométrie et trigonométrie pratique; 3º Coupe des

pierres et maçonnerie; 4º Charpente; 5º Dessin de l'architecture;

6º Dessin de l'ornement; 7º Dessin de la figure; 8º Objets

d'ameublement; 9º Matières étrangères aux connaissances spéciales

de l'architecte et du dessinateur. Voici le dernier chapitre:]

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 41 / 45 段