Voilà où en est la démonstration de l'erreur actuelle au sujet du mot

ogive. Je regarde cette démonstration comme complète. Mais l'habitude

est si grande d'appeler ogives les arcs brisés, les esprits y sont faits

déjà de si longue main, que je ne me dissimule pas ce qu'il y a de

téméraire à la vouloir proscrire. Manquât-on d'autre raison, on aurait

toujours pour soi l'adage: _Usus quem penes est arbitrium et jus et

norma loquendi_. Tel était le sentiment de M. de Verneilh, et volontiers

je m'y associerais, si le nouveau sens donné à «ogive» ne constituait

qu'une bévue; mais, par une fatalité rare, il arrive que cette méprise

introduit dans la science une anomalie par-dessus de la confusion.

[Illustration: Nef de la cathédrale d'Amiens.]

L'ogive est un arc; transporter son nom aux autres arcs des monuments

gothiques, c'est donner à entendre qu'il existe entre lui et eux un

rapport quelconque. Ce rapport, nous le savons, ne peut pas être un

rapport de fonction, puisque l'ogive est un support aérien sur lequel

repose la voûte, tandis que les autres arcs sont des artifices pour

fermer les évidements pratiqués dans la masse de la construction. Le

rapport sera donc de forme. Or il arrive que dans l'architecture

gothique, lorsque tous les arcs sont de forme aiguë, les ogives seules

sont en plein cintre. Ainsi, pour distinguer les arcs brisés de

l'architecture gothique des arcs en plein cintre usités dans le système

d'architecture antérieur au gothique, nous appelons ces arcs des ogives;

et voilà que les vraies ogives sont précisément des arcs auxquels les

constructeurs gothiques ont donné la forme de plein cintre.

Du moment qu'une impropriété de termes a pour conséquence de nous

conduire d'une manière si complète au paralogisme, ma conclusion est

qu'il faut se départir d'une habitude vicieuse, revenir à l'usage d'il y

a soixante ans, appeler ogives les nervures transversales des voûtes

gothiques, et arcs brisés ou gothiques les arcs en pointe qu'on a trop

longtemps gratifiés du nom d'ogives.

Mais, dira-t-on, si nous renonçons au nouveau sens d'_ogive_, que

deviendront notre art ogival, notre architecture ogivale? Avant de

s'inquiéter de ce que deviendront ces choses-là, voyons ce qu'elles sont

aujourd'hui, ce qu'elles étaient hier.

Après s'être trompé d'une manière si complète sur le sens et sur

l'application du mot «ogive», on a fait de l'ogive, prise pour

équivalent d'arc brisé, le caractère distinctif d'un système

d'architecture. On s'est dit: «Tous les édifices qu'on a appelés

gothiques jusqu'à présent portent improprement ce nom, puisqu'ils ne

sont ni de l'ouvrage, ni de l'invention des Goths. Cherchons dans la

considération de leur architecture un vocable qui leur convienne mieux.

Cette architecture n'admet point d'autres baies ni d'autres arcades que

des baies ou des arcades en ogive: appelons-la ogivale, par opposition

à l'architecture romane ou en plein cintre qui l'a précédée.»

Rien de plus séduisant que la doctrine qui fait résider la différence du

roman et du gothique dans la forme des baies. Il vous suffit de savoir

que le plein cintre règne dans l'une, tandis que les arcs brisés sont le

partage de l'autre, et vous voilà en état de prononcer sur l'âge des

monuments. Que si vous trouvez à la fois, dans un même édifice, l'arc

brisé et le plein cintre, vous avez, pour classer cet édifice, le genre

intermédiaire _romano-ogival_ ou _ogival-roman_, qui participe au

caractère des deux architectures, n'étant que la transition de l'une à

l'autre, la pratique des constructeurs romans qui commençaient à créer

le système ogival en introduisant çà et là des arcs brisés dans leur

ouvrage. Telle est dans sa simplicité la doctrine professée aujourd'hui.

[Illustration: Arc brisé et arc en plein cintre.]

On la professe universellement, mais il s'en faut qu'à l'user on la

trouve telle qu'elle justifie le respect qu'on lui porte. Je commence

par arrêter mes yeux sur le midi de la France. Là, dans toute la

circonscription de l'ancienne Provence, existent des églises d'un aspect

tellement séculaire, tellement peu gothique, que la tradition s'obstine

encore à faire de la plupart des temples romains appropriés aux besoins

du christianisme. Toutes cependant offrent l'emploi de l'arc brisé à

leurs voûtes, et plusieurs aux arcades de leur grande nef. De cette

catégorie sont la cathédrale abandonnée de Vaison, celles d'Avignon, de

Cavaillon, de Fréjus; la paroisse de Notre-Dame à Arles, les églises de

Pernes, du Thor, de Sénanque, etc., etc. Et il n'y a pas à dire que dans

ces édifices les brisures annoncent une tendance au gothique. Les

produits visiblement plus modernes de la même école, comme par exemple

la grande église de Saint-Paul-Trois-Châteaux, se distinguent par la

substitution du plein cintre à l'arc brisé. Si, remontant le Rhône, je

me transporte dans les limites de l'antique royaume de Bourgogne, je

vois se dérouler depuis Vienne jusqu'au coude de la Loire et jusqu'aux

Vosges une autre famille d'églises romanes qui admettent invariablement

la brisure à leur voûte et à leurs grandes arcades intérieures. La

somptueuse basilique de Cluny était le type de ces monuments dont il

reste encore des échantillons à Lyon (Saint-Martin d'Ainay), à Grenoble

(vieilles parties de la cathédrale), à Autun (Saint-Ladre), à

Paray-le-Monial (église du Prieuré), à Mâcon (ruines de Saint-Vincent),

à Beaune (Notre-Dame), à Dijon (Saint-Philibert), à la

Charité-sur-Loire, etc., etc. La date de toutes ces églises se place

entre 1070 et 1130.

En Auvergne, où le roman du XIIe siècle offre constamment le plein

cintre, je trouve qu'on s'est servi au XIe d'arcs brisés. Ce sont de

tels arcs qui relient les supports et qui déterminent la voûte de

Saint-Amable de Riom, édifice dont les grossières sculptures attestent

une antiquité que ne surpasse celle d'aucune autre construction de la

même province.

En Languedoc, la cathédrale ruinée de Maguelone nous offre l'arc brisé

dans ses plus anciennes parties qui sont du XIe siècle; et à

l'extrémité opposée du pays, sur la frontière de l'Aquitaine, vous

trouvez les arcs brisés du cloître de Moissac qui portent la date de

1100.

Passons aux curieuses églises à coupoles du Périgord et de l'Angoumois,

dont Saint-Front, le plus ancien type, est antérieur à 1050. Les grands

arcs-doubleaux sur lesquels porte leur système de couverture sont

partout des arcs brisés.

En Anjou, accouplement de l'arc brisé et du plein cintre dans des

constructions bien antérieures à l'âge dit de transition. Les plus

anciennes parties de Notre-Dame de Cunault, qui appartiennent au XIe

siècle, sont dans ce cas.

Et la nef de la cathédrale du Mans!--Antérieurement à la période

convenue de la transition, elle a été reconstruite avec des arcs brisés

par-dessus les ruines encore distinctes d'un édifice en plein cintre qui

s'était écroulé.

Et notre église de Saint-Martin-des-Champs, la plus ancienne de Paris

(je lui donne le pas sur Saint-Germain-des-Prés, à qui des restaurations

sans nombre ont fait perdre son caractère primitif), notre église de

Saint-Martin-des-Champs, dans le sanctuaire de laquelle il est

impossible de ne pas voir l'ouvrage consacré avec tant de solennité en

1067, présents le roi Philippe Ier et sa cour, les baies de ses

fenêtres sont brisées à l'extérieur, et à l'intérieur, toutes ses

arcades. Est-ce que la même forme ne se retrouve pas au tympan de la

porte à droite du grand portail de Notre-Dame, que l'abbé Lebeuf a très

bien reconnu être un morceau rapporté de l'église précédente, rebâtie

tout au commencement du XIIIe siècle?

En allant au nord de Paris, surtout quand on atteint la vallée de

l'Oise, on rencontre tant d'édifices du XIe siècle qui offrent ou des

arcades, ou des arcs-doubleaux, ou des fenêtres d'un cintre brisé, qu'on

peut poser le principe que cette forme d'arc est caractéristique du

roman de ce pays-là. Je renvoie aux églises de Saint-Vincent de Senlis,

de Villers-Saint-Paul, de Bury, de Saint-Étienne de Beauvais, de

Saint-Germer, etc., etc. La nef de Saint-Rémi de Reims, la crypte de

Saint-Bavon de Gand (autrefois Saint-Jean), la croisée de la cathédrale

de Tournay, la chapelle dite _des Templiers_ à Metz, l'église de

Sainte-Foi à Schelestadt, nous montrent l'arc brisé employé en

Champagne, en Flandre, en Hainaut, en Lorraine, en Alsace dès le XIe

siècle.

En résumé, l'arc brisé a été employé d'une manière systématique dans une

bonne moitié de nos églises romanes, tandis que l'autre moitié est

sujette à présenter accidentellement la même forme d'arc.

Donc, en supposant que _ogive_ et _ogival_ pussent légitimement

s'appliquer à l'arc brisé et aux constructions pourvues de cet arc,

quantité d'églises romanes seraient ogivales. Donc ces mots, avec le

sens qu'on y attache aujourd'hui, n'ont pas la vertu d'exprimer la

différence qu'il y a entre le roman et le gothique.

Seraient-ils plus applicables si on les ramenait à leur acception

primitive? En d'autres termes, étant reconnu que ogive signifie la

membrure transversale des anciennes voûtes, pourrait-on établir sur la

présence de ce détail de construction la distinction des deux genres

dont il s'agit, et par conséquent regarder comme synonyme de gothique

l'architecture ogivale qui serait celle, non plus des monuments où règne

l'arc brisé, mais de ceux dont la voûte est montée sur croisée d'ogives?

Hélas! non; et quelque tempérament que proposent les défenseurs d'ogival

pour maintenir la science sur ce porte à faux, ils n'aboutiront à rien

d'efficace. Sans doute c'est un caractère architectonique très

remarquable que celui de la croisée d'ogives; cependant il n'appartient

point exclusivement aux églises gothiques: je citerais au moins un tiers

de nos églises romanes qui le possèdent; de sorte que, s'il y a quantité

de constructions qu'on peut dire ogivales parce que leur voûte repose

sur des croisées d'ogives, il n'y a pas d'architecture qu'on soit

autorisé à appeler _ogivale_, par opposition à une autre architecture

fondée sur un principe différent. Applicable à tous les individus du

genre gothique et à beaucoup de ceux du genre roman, l'adjectif

_ogival_, quelque sens qu'on lui donne, n'est donc pas bon pour exprimer

la différence des deux genres.

Du moment que l'abus d'ogival ressort des faits d'une manière si

évidente, il faut bien rendre à l'architecture qu'on a cru caractériser

par cette épithète son ancienne dénomination de _gothique_. Cette

dénomination n'implique pas, je le sais, une notion historique exacte,

mais elle a pour elle la consécration du temps; tout le monde sait ce

qu'elle veut dire, par conséquent il est impossible qu'elle donne lieu à

des malentendus. Elle ne peut pas non plus impliquer de contradictions,

puisque les Goths n'ont rien bâti dans un système d'architecture qui

leur fût propre. Mais son grand avantage est de ne pas créer de théorie

mensongère, de ne pas saisir les gens d'un prétendu critérium qui les

expose à donner dans les conclusions les plus fausses.

[Illustration: Cloître de Moissac.]

D'après J. QUICHERAT, _Mélanges d'archéologie

et d'histoire_, t. II, Paris, A. Picard, 1886,

in-8º.

IV.--LA SCULPTURE FRANÇAISE AU XIIIe SIECLE.

Faire sortir un art libre, poursuivant le progrès par l'étude de la

nature, en prenant un art hiératique comme point de départ, c'est ce que

firent avec un incomparable succès les Athéniens de l'antiquité. Ils

considérèrent l'art hiératique de l'école d'Égine comme un moyen quasi

élémentaire d'enseignement, un moyen d'obtenir une certaine perfection

d'exécution. Quand leurs artistes furent sûrs de leur habileté manuelle,

ils se tournèrent du côté de la nature, et ils s'élancèrent à la

recherche de l'idéal ou plutôt de la nature idéalisée.--Ce phénomène se

reproduisit, en France, à la fin du XIIe siècle.

Les statuaires du XIIe siècle, en France, commencèrent par aller à

l'école des Byzantins, pour apprendre le _métier_; c'est à l'aide des

modèles byzantins que se fit ce premier enseignement. Mais ils ne

s'arrêtèrent pas à la perfection purement matérielle de l'exécution;

comme les Athéniens, ils cherchèrent un type de beauté et le composèrent

en regardant la nature autour d'eux.

Les grandes cathédrales qui furent bâties dans le nord de la France, de

1160 à 1240 (Paris, Reims, Bourges, Amiens, Chartres, etc.), furent

autant de chantiers et d'écoles pour les architectes, imagiers, peintres

et sculpteurs. Dès les premières années du XIIIe siècle, la façade

occidentale de Notre-Dame de Paris s'élevait. A la mort de Philippe

Auguste, c'est-à-dire en 1223, elle était construite jusqu'au-dessus de

la rose. Donc--toutes les sculptures et tailles étant terminées avant la

pose--les trois portes de cette façade étaient montées en 1220. Celle de

droite, dite de Sainte-Anne, est en partie refaite avec des sculptures

du XIIe siècle, mais celle de gauche, dite porte de la Vierge, est

une composition complète et l'une des meilleures de cette époque. Les

auteurs de cette statuaire ont évidemment abandonné les traditions

byzantines; ils ont étudié la nature; ils ont atteint un idéal qui leur

est propre. Leur _faire_ est large, simple, presque insaisissable, comme

celui des belles œuvres grecques. C'est la même sobriété des moyens,

le même sacrifice des détails, la même souplesse et la même fermeté dans

la façon de modeler les nus dans ces pierres de liais, serrées et

choisies, dont la dureté égale presque celle du marbre de Paros. Non

seulement l'expression des têtes est très noble, mais la composition est

excellente. Le bas-relief de la mort de la Vierge, celui du couronnement

de la mère du Christ, sont des scènes admirablement entendues comme

effet dramatique et comme agencement de lignes. La statuaire de

l'Ile-de-France--cette Attique du moyen âge--est remarquable d'ailleurs

par un sentiment dramatique qui ne se retrouve pas au même degré dans

les autres écoles provinciales. Voyez, par exemple, les voussures de la

porte centrale de Notre-Dame de Paris, l'expression terrible des damnés,

la béatitude et le calme des élus. Les artistes qui ont sculpté ces

voussures, les Prophéties et les Vices du portail de la cathédrale

d'Amiens, les bas-reliefs des porches de Notre-Dame de Chartres, avaient

des idées et prenaient le plus court chemin pour les exprimer; aussi

atteignaient-ils souvent, comme les Grecs, la véritable grandeur.

On a longtemps admis que les statuaires du moyen âge n'avaient su faire

que des figures allongées, sortes de gaînes drapées en tuyaux d'orgues,

corps grêles, sans vie et sans mouvement, terminés par des têtes à

l'expression ascétique et maladive.--Que les artistes du moyen âge

aient cherché à faire prédominer l'expression, le sentiment moral sur la

forme plastique, ce n'est pas douteux, et c'est en grande partie ce qui

constitue leur originalité; mais ce sentiment moral, empreint sur les

physionomies, dans les gestes, est plutôt énergique que maladif. Les

statues qui décorent la façade de la maison des Musiciens, à Reims, sont

très vivantes. Les bas-reliefs placés dans les tympans de l'arcature de

la porte de la Vierge, à la façade occidentale de Notre-Dame de Paris,

n'ont aucune raideur archaïque; ils ne sont point grêles; ils peuvent

rivaliser avec les plus belles œuvres de l'antiquité.

C'est à rendre l'harmonie entre l'intelligence et son enveloppe que la

belle école du moyen âge s'est particulièrement attachée. Chaque statue

a son caractère personnel qui reste gravé dans la mémoire comme le

souvenir d'un être vivant qu'on a connu. Une grande partie des statues

des porches de Notre-Dame de Chartres, des portails des cathédrales

d'Amiens et de Reims, possèdent ces qualités individuelles; et c'est ce

qui explique pourquoi ces statues produisent sur la foule une si vive

impression qu'elle les nomme, les connaît et attache à chacune d'elles

une idée ou même une légende. Telle est, entre autres, la belle statue

de la Vierge de la porte nord du transept de Notre-Dame de Paris. C'est

une dame de bonne maison; l'intelligence, l'énergie tempérée par la

finesse des traits, ressortent sur cette figure délicatement modelée.

C'est une physionomie toute française, qui respire la franchise, la

grâce audacieuse et la netteté du jugement. L'auteur inconnu de cette

statue voyait juste et bien, savait tirer parti de ce qu'il voyait, et

cherchait son idéal dans ce qui l'entourait. D'ailleurs, habile

praticien--car rien ne surpasse l'exécution des bonnes figures de cette

époque--son ciseau docile savait atteindre les délicatesses du modelé le

plus savant. Il faut citer encore, parmi les bons ouvrages de statuaire

du milieu du XIIIe siècle, quelques figures tombales des églises

abbatiales de Saint-Denis, de Royaumont, les apôtres de la

Sainte-Chapelle du Palais, à Paris, certaines statues du portail

occidental de Notre-Dame de Reims, des porches de Notre-Dame de Chartres

et des portes de la cathédrale de Strasbourg. Toutefois, sous le règne

de saint Louis, l'école de l'Ile-de-France avait une supériorité

marquée; on ne trouve pas une figure médiocre dans la statuaire de

Notre-Dame de Paris, tandis qu'à Amiens, à Chartres, à Reims, au milieu

d'œuvres hors ligne, on en rencontre de très faibles. La ville de

Paris était dès lors la capitale de l'art, comme elle était la capitale

politique.

[Illustration: Sculptures du portail de la cathédrale de Chartres.]

Vers 1240, il se produisit dans la sculpture d'ornement, comme dans la

statuaire, un véritable épanouissement. Les frises, les chapiteaux, les

bandeaux, les rosaces, au lieu d'être composés suivant un principe

monumental, ne sont plus que des formes architectoniques sur lesquelles

le sculpteur semble appliquer des feuillages ou des fleurs. Jamais

l'observation de la nature ne fut poussée plus loin. L'art ne peut aller

au delà.

Et quelle admirable fécondité! La puissance productive de l'art au

XIIIe siècle tient du prodige. Après les guerres du XVe siècle,

après les luttes religieuses, après les démolitions dues aux XVIIe et

XVIIIe siècles, après les dévastations de la fin du dernier siècle,

après l'abandon et l'incurie, après les bandes noires, il nous reste

encore en France plus d'exemples de statuaire du moyen âge qu'il ne s'en

trouve dans l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne réunies.

* * * * *

Le moyen âge a très fréquemment coloré la statuaire et l'ornementation

sculptée. C'est encore un point de rapport entre ces arts et ceux de

l'antiquité grecque. La statuaire du XIIe siècle était peinte d'une

manière conventionnelle. On retrouve sur les figures de la porte de

l'église abbatiale de Vézelay un ton blanc jaunâtre; tous les détails,

les traits du visage, les plis des vêtements, leurs bordures, sont

redessinés de traits noirs très fins, afin d'accuser la forme. Derrière

les figures, les fonds sont peints en brun rouge ou en jaune d'ocre,

parfois avec un semis léger d'ornements blancs. Cette méthode ne pouvait

manquer de produire un grand effet. Quant aux ornements, ils étaient

toujours peints de tons clairs, blancs, jaunes, rouges, verts pâle, sur

des fonds sombres. C'est vers 1146 que la coloration s'empare de la

statuaire, que cette statuaire soit placée à l'extérieur ou à

l'intérieur des monuments. Les statues du portail occidental de Chartres

étaient peintes de tons clairs, mais variés, les bijoux rehaussés d'or.

Quelquefois même des gaufrures de pâte de chaux étaient appliquées sur

les vêtements; ces gaufrures étaient peintes et dorées et figuraient des

étoffes brochées et des passementeries. Les nus de la statuaire, à cette

époque, sont très peu colorés, presque blancs, et redessinés par des

traits brun rouge.

[Illustration: Sculptures du portail d'Amiens.]

Le XIIIe siècle ne fit que continuer cette tradition. La statuaire et

l'ornementation des portails de Notre-Dame de Paris, des cathédrales de

Senlis, d'Amiens, de Reims, des porches latéraux de Notre-Dame de

Chartres, étaient peintes et dorées. Les artistes qui ont fait les

admirables vitraux de ce temps avaient une connaissance trop parfaite de

l'harmonie des couleurs pour ne pas appliquer cette connaissance à la

coloration de la sculpture, sans lui rien enlever, chose difficile, de

sa gravité monumentale[89].

D'après E. VIOLLET-LE-DUC, _Dictionnaire raisonné

de l'architecture française du XIe au

XVIe siècle_, A. Morel, Paris, 1875, in-8º,

t. VIII, au mot «Sculpture».

V.--L'ÉMAILLERIE LIMOUSINE.

Dès le milieu du XIIe siècle, l'émaillerie limousine est désignée

dans les textes, aussi bien à l'étranger qu'en France, sous le nom

«d'œuvre de Limoges», _opus Limogie_ ou _lemovicense, opus de

Limogia_, ce qui indique déjà un commerce remontant à de longues années.

On est tant de fois revenu sur ce point, établi par de nombreux textes

irréfutables, qu'il ne nous paraît pas fort utile de nous y appesantir à

notre tour. Il faut plutôt insister sur l'influence qu'a eue sur la

production limousine cette exportation, cette production exagérée: au

point de vue artistique elle a certainement nui aux émaux, parce qu'elle

a forcé les émailleurs à produire dans bien des cas des œuvres d'un

caractère banal; en effet, il ne pouvait être question, du moment que

l'on fabriquait des pièces religieuses ou des ustensiles de toilette à

la grosse, de faire quelque chose sortant de l'ordinaire. Ce n'est que

par exception, pour quelques châsses très rares, telles que celle que

l'on conserve à Saint-Sernin, à Toulouse, ou pour les tombeaux, par

exemple, que des commandes ont été faites directement à Limoges. Cette

production hâtive a eu une autre conséquence: celle de maintenir pendant

très longtemps dans les ateliers les mêmes modèles, de créer, d'une

façon inconsciente, un art archaïsant pour ainsi dire. Cette remarque

est absolument nécessaire si l'on veut essayer de dater avec exactitude

quelques-uns des monuments de l'émaillerie limousine. Ces produits sont,

à partir du commencement du XIIIe siècle, en retard de quelque vingt

ou trente ans sur la fabrication artistique du reste de la France.

Limoges a conservé longtemps le style roman, et l'on est frappé de

rencontrer parfois sur des objets exécutés en plein XIVe siècle des

motifs de décoration qui sont de plus de cent ans antérieurs. C'est à

l'excès de la production, et surtout de la production à bon marché, que

l'on doit attribuer ce phénomène bizarre, bien plus qu'au peu

d'empressement que pouvaient montrer les habitants des pays situés au

sud de la Loire à adopter les formes créées par les Français du nord.

Toute cette fabrication étant très considérable, nous allons passer en

revue les différents objets qu'elle a créés. Une division s'impose tout

d'abord: les monuments religieux et les monuments civils. Nous

commencerons par les premiers, de beaucoup les plus nombreux.

* * * * *

Les crucifix nous arrêteront peu: il y en a dans lesquels la figure du

Christ est complètement émaillée à plat, ou bien émaillée en relief et

rapportée. Dans ce dernier cas les figures de la Vierge et de saint

Jean, des apôtres ou de la Madeleine, les symboles des évangélistes sont

également en relief et rapportés; ou bien le système de décoration prend

un caractère mixte: en relief sur la face, il est plat au revers de la

croix.... Ces crucifix servaient à la fois de croix processionnelles ou

de croix stationnales. Dans ce dernier cas, il fallait les placer sur un

pied de croix qui lui-même était émaillé: ces supports (Louvre, église

d'Obazine) affectent la forme d'un tronc de cône reposant sur des pieds

en forme de griffes; ils sont décorés de rinceaux émaillés et de figures

de dragons en bronze ciselé rapportés après coup.

[Illustration: Vase en cuivre émaillé par G. Alpaïs de Limoges.

(Commencement du XIIIe siècle.)]

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 40 / 45 段