C'est aux =monographies= qu'il faut recourir. Nous n'en citerons

qu'un petit nombre, choisies parmi les plus lisibles.--Lire, =en

allemand=: K. Weinhold, _Die deutschen Frauen in dem Mittelalter_,

Wien, 1882, 2 vol. in-8º, 2e éd.;--L. Kotelmann,

_Gesundheitspflege im Mittelalter. Kulturgeschichtliche Studien,

nach Predigten_, Hamburg, 1890, in-8º;--A. Schultz, _Das höfische

Leben_, Leipzig, 1889, 2 vol. in-8º, 2e éd.--=En italien=: A.

Graf, _Miti, leggende e superstizioni del medio evo_, Torino,

1892-1895, 2 vol. in-8º;--D. Merlini, _Saggio di ricerche sulla

satira contra il villano_, Torino, 1894, in-16.--=En anglais=: H. C.

Lea, _Superstition and force_, Philadelphia, 1892, in-8º, 4e éd.

(Excellent.).--=En français=: Ch.-V. Langlois, _La société du moyen

âge d'après les fableaux_, dans la _Revue politique et littéraire_,

août-sept. 1891;--A. Lecoy de la Marche, _La chaire française au

moyen âge, spécialement au XIIIe siècle_, Paris, 1886, in-8º

2e éd.;--le même, _La société au XIIIe siècle_, Paris, 1880,

in-12;--E. Sayous, _La France de saint Louis d'après la poésie

nationale_, Paris, 1866, in-8º;--E. Berger, _Thomæ Cantipratensis_

(Thomas de Cantimpré) _«Bonum universale de apibus» quid

illustrandis sæc. XIII moribus conferat_, Paris, 1895, in-8º;--G.

Paris, _Les cours d'amour du moyen âge_ (d'après le livre, en

danois, de E. Trojel) dans le _Journal des Savants_, 1888;--U.

Robert, _Les signes d'infamie au moyen âge_, Paris, 1891, in-12.

L'=histoire de l'art militaire et de la tactique= a été fort étudiée.

Les principaux ouvrages sont ceux de E. Boutaric (_Institutions

militaires de la France_, Paris, 1863, in-8º), de H. Delpech (_La

tactique militaire au XIIIe siècle_, Paris, 1885, 2 vol. in-8º)

et de M. le général Koehler, _Geschichte des Kriegswesens in der

Ritterzeit_, I, Leipzig, 1886, in-8º.--Consulter au surplus la

Bibliographie spéciale de J. Pohler, _Bibliotheca

historico-militaris_, Cassel, 1887 et s., 3 vol. in-8º.

L'=histoire du droit privé= est une province particulière de

l'histoire de la civilisation où la science est aujourd'hui fort

avancée. Il y a beaucoup de Manuels, pourvus d'une abondante

bibliographie, dont quelques-uns sont des chefs-d'œuvre, pour

l'=histoire du droit ecclésiastique= (R. Sohm. _Kirchenrecht_, I,

Leipzig, 1892, in-8º;--Ph. Zorn, _Lehrbuch des Kirchenrechts_,

Stuttgart, 1888, in-8º;--E. Löning, _Geschichte des deutschen

Kirchenrechts_, Strassburg, 1878, 2 vol. in-8º;--etc.);--pour

l'histoire du droit =allemand= (A. Brunner, _Deutsche

Rechtsgeschichte_, Leipzig, 1887-1892, 2 vol. in-8º;--R. Schröder,

_Lehrbuch der deutschen Rechtsgeschichte_, Leipzig. 1893, in-8º,

2e éd.);--pour l'histoire du droit =anglais= (Fr. Pollock et F. W.

Maitland, _The history of English law before the time of Edward I_,

Cambridge, 1895, 2 vol. in-8º);--pour l'histoire du droit =français=

(A. Esmein, _Cours élémentaire d'histoire du droit français_,

Paris, 1895, in-8º, 2e éd.;--P. Viollet, _Précis de l'histoire

du droit français_, Paris, 1893, 2e éd.).

I.--LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN EUROPE AU XIIe SIÈCLE.

Le domaine littéraire de la France s'étendait, au XIIe siècle, bien

au delà des limites du royaume, et, sans parler des provinces

limitrophes dont l'histoire se rattache naturellement à la nôtre, notre

langue et notre poésie, à la suite de nos armes, avaient conquis en

Europe et même au delà de vastes possessions.

[Illustration: Un jongleur, d'après une miniature.]

La plus belle et la plus importante pour l'histoire littéraire, c'est

l'Angleterre. Pendant tout le XIIe siècle, la littérature de

l'Angleterre a été la littérature française. Non seulement nos anciens

poèmes furent aussi répandus que chez nous dans le pays que les Normands

avaient conquis en chantant la chanson de Roland, mais la littérature

sérieuse et la poésie courtoise y déployèrent une floraison brillante.

J'ai déjà parlé de l'influence considérable exercée par les rois anglais

sur les écrivains et les trouveurs de Normandie, de Touraine et d'Anjou;

ils en appelèrent plus d'un auprès d'eux, et bientôt sous leur

protection et celle de leurs barons se formaient en Angleterre même des

_romanceurs_ habiles et nombreux. C'est même en Angleterre que nous

trouvons les plus anciennes dates pour l'existence de cette littérature

qui s'efforça de vulgariser l'instruction la plus diverse. La reine

Aélis de Louvain (1121-1135) apporta sans doute de Brabant à la cour du

roi Henri Ier le goût des lettres françaises: dès son couronnement,

nous voyons le clerc Benoît mettre pour elle en vers français la vie de

saint Brandan, curieuse légende sortie de l'imagination celtique et

qu'elle voulut connaître comme un produit de sa nouvelle patrie. C'est

en son honneur que Philippe de Thaon, déjà auteur d'un _Comput_ rimé, a

composé son _Bestiaire_. Devenue veuve, elle fit écrire par un poète

appelé David, dont l'œuvre est malheureusement perdue, une longue

histoire du mari qu'elle pleurait, en forme de chanson de geste. Sous

le règne court et agité d'Étienne, nous devons surtout mentionner la

grande histoire des rois anglais de Geoffroi Gaimar, dont les poèmes

historiques de Wace devaient faire oublier le succès. Mais c'est le

règne de Henri II qui fût l'âge d'or des lettres françaises en

Angleterre. Ce prince, qui joignait aux talents d'un politique habile et

d'un grand roi les qualités les plus brillantes de l'esprit, donna à sa

cour un éclat inouï, où la splendeur matérielle était rehaussée par la

recherche des plaisirs plus délicats de l'esprit. Il joignait à l'amour

de la poésie de pure imagination la curiosité de l'esprit et le goût de

l'étude; seulement il était lettré et n'avait pas besoin de se faire

lire les livres français et traduire les livres des clercs. Aussi son

influence s'exerça-t-elle surtout sur la poésie, dans laquelle il

appréciait avant tout les qualités de correction et d'élégance. «J'ai

l'avantage, disait Benoît de Sainte-More, de travailler pour un roi qui

sait mieux que personne distinguer et apprécier un ouvrage bien fait,

bien composé et bien écrit.» Les poètes français les plus distingués,

Garnier de Pont-Sainte-Maxence, Marie de France, peut-être Chrétien,

venaient en Angleterre écrire ou publier leurs ouvrages; à côté d'eux,

des Anglais, comme Thomas, Simon de Fresne, Huon de Rotelande, Jordan

Fantôme, d'autres encore, commençaient cette littérature anglo-normande

qui devait durer au siècle suivant et ne mourir qu'après avoir suscité

et fécondé la véritable littérature anglaise. A côté des romans de la

Table Ronde, où les traditions celtiques, plus ou moins altérées,

reçurent la forme romane, une mention spéciale est due aux poèmes

intéressants composés en Angleterre, dans lesquels la poésie et

l'histoire des Anglo-Saxons ont passé en vers français et ont ainsi été

arrachées à l'oubli. J'ai parlé déjà de Geoffroi Gaimar, qui travaillait

sur des sources en partie saxonnes; la poésie est représentée par les

beaux romans de _Horn_, d'_Aerolf_, de _Havelok_, de _Waldef_. Les

Normands d'Angleterre jouèrent entre les Bretons et Saxons insulaires et

le reste de l'Europe, par l'intermédiaire de la langue française, un

rôle d'interprètes qui, dans l'histoire comparée des littératures, a une

importance capitale.

Ce n'était pas seulement en Angleterre que les Français avaient porté

leur langue avec leur puissance. Le sud de l'Italie et la Sicile avaient

aussi pour rois des Normands, et là aussi la littérature française

retrouva une patrie. Les descendants de Tancré de Hauteville aimèrent

les plaisirs de l'esprit comme les descendants de Guillaume le Bâtard;

l'un d'eux, Guillaume le Bon, gendre de Henri II d'Angleterre, était

lettré comme lui et réunissait également une cour brillante. Le sort qui

nous a conservé l'ensemble de la littérature anglo-normande nous a ravi

en majeure partie celle des Normands d'Italie; cependant on peut leur

attribuer avec certitude une grande part dans le cycle épique de

Guillaume «au court nez», et nous avons gardé quelques traductions de

livres historiques faites chez eux, un peu après notre période, dans un

dialecte fortement italianisé. La poésie lyrique, qui brilla peu en

Angleterre, paraît au contraire avoir fleuri en Sicile, et elle y

détermina peut-être, au XIIIe siècle, autant que la poésie

provençale, l'éclosion de la poésie italienne.

Plus à l'Orient, en Grèce, c'est le siècle suivant qui devait fonder une

France nouvelle, malheureusement peu durable; mais le XIIe siècle en

s'ouvrant trouvait déjà en Palestine le royaume français de Jérusalem.

Là aussi notre littérature fut non seulement goûtée, mais cultivée; sans

parler des textes juridiques si importants qui contiennent, dans une

admirable langue, le code de la féodalité, c'est là qu'ont été sans

doute traduits plusieurs des longs ouvrages historiques qui y avaient

été écrits en latin; c'est là enfin que la chute du royaume de Jérusalem

en 1189 donna lieu aux plus anciens récits d'événements contemporains

qui aient été écrits en prose française.

Un autre établissement français hors de nos limites, le royaume de

Portugal, fondé en 1095 par le prince Henri de Bourgogne, a été trop

promptement et trop complètement séparé de la France pour qu'au XIIe

siècle notre littérature put y prendre pied; d'ailleurs les Français

étaient là en petit nombre, et ils adoptèrent rapidement la langue du

peuple portugais dans lequel ils se fondirent; mais il est probable que

cette origine française des rois et grands seigneurs ne fut pas sans

influence sur les commencements de la poésie lyrique portugaise,

évidemment imitée de celle des trouveurs et des troubadours.

C'est, en effet, au delà du pays de sa naissance, au delà des contrées

où les Français s'étaient établis, un troisième domaine de la

littérature française au XIIe siècle que lui forment les pays où elle

a été goûtée, admirée et imitée. Il faudrait écrire plus d'un volume si

on voulait énumérer en détail les preuves du succès inouï de notre

poésie en Europe à cette époque; je m'y astreindrai d'autant moins que

beaucoup des imitations étrangères sont sensiblement postérieures à

leurs originaux; je ne veux que vous donner une idée générale de cette

vaste littérature, dont le fond est français, dont la forme est

provençale, espagnole, italienne, grecque, allemande, hollandaise,

anglaise, scandinave, et qui constitue autour du foyer que je viens de

vous décrire un rayonnement incomparable.

Nous avons vu plus haut que, tandis que la littérature française

dépassait de beaucoup en divers sens les limites du royaume de France,

elle ne les remplissait pas dans le royaume même. Les provinces du Midi

avaient une langue et une littérature à elles, qui s'étaient développées

dans des conditions et avec des caractères assez différents. C'est donc,

à vrai dire, la première action de notre littérature sur une littérature

étrangère que celle qu'elle exerça sur la poésie des troubadours. Elle

lui emprunta, vers le milieu du XIIe siècle, les formes et l'esprit

de sa poésie lyrique, mais, elle lui imposa en revanche sa riche

littérature épique. Les Provençaux avaient eu sans doute, eux aussi, une

épopée nationale, mais elle était tombée, chez eux, sauf de rares

exceptions, dans un oubli rapide, et ce sont nos poèmes dont les

troubadours se nourrissaient et auxquels ils font de fréquentes

allusions. Ils en vinrent à les traduire, comme dans _Ferabras_, ou à

les imiter, comme dans _Jaufre_. Au commencement du XIIIe siècle, un

habile troubadour, qui donnait à ses compatriotes une sorte de grammaire

poétique, revendiquait pour la langue d'oc la suprématie dans les

chansons proprement dites, mais reconnaissait en même temps que la

parlure de France valait mieux et était plus avenante pour composer des

romans, c'est-à-dire des poèmes narratifs.

Aussi les autres nations romanes ont-elles en général subi l'influence

des troubadours pour la poésie lyrique, des trouveurs pour la poésie

épique. Les _cancioneros_ composés aux XIIIe et XIVe siècles dans

les cours brillantes de la Castille et du Portugal sont des imitations

des _cansons_ provençales; mais nos chansons de geste ont suscité les

_cantares de gesta_ espagnols et, entre autres, le poème du Cid, de même

que nos romans d'aventure ont été traduits ou imités dans les divers

idiomes de la péninsule ibérique et ont fini par aboutir aux deux grands

romans qui terminent le moyen âge, le _Tiran le Blanc_ catalan et

l'_Amadis_ portugais, puis castillan. Il en fut de même en Italie.

Dante, dans son opuscule sur le langage vulgaire, reconnaît que la

langue d'oc a fourni le modèle de la poésie lyrique, tandis qu'à la

langue d'oïl appartient toute la poésie narrative. Et ce qu'il dit est

confirmé chaque jour d'une manière plus éclatante par les recherches

modernes. Si les prédécesseurs de Pétrarque et de Dante, si ces poètes

eux-mêmes sont des disciples des troubadours, toute l'épopée italienne

descend de la nôtre, par voie de traduction ou d'imitation, et le

_Roland amoureux_ du Bojardo, père du _Roland furieux_, n'est autre

chose que la fusion des deux grands courants de notre poésie épique, du

cycle de Charlemagne et du cycle d'Arthur, de la matière de Bretagne et

de la matière de France. Par un phénomène plus étrange encore, le

français faillit, au XIIIe siècle, devenir la langue littéraire de

l'Italie: pendant que le Pisan Rusticien, les Vénitiens Marc Pol et

Martin de Canale, le Florentin Brunet Latin l'employaient de préférence

à leurs idiomes respectifs, des chanteurs populaires amassaient le

peuple autour d'eux, dans les rues et sur les places des villes

lombardes, vénitiennes et romagnoles, en lui chantant des histoires _en

la langue de France_, comme dit l'un d'eux. Grâce au génie de Dante,

l'Italie trouva moyen de sortir de l'anarchie des dialectes locaux et de

se créer une langue littéraire admirable; mais ce curieux phénomène

atteste d'une manière éclatante la puissance de notre vieille

littérature.

Ce ne furent pas seulement les nations romanes qui devinrent pour ainsi

dire des succursales de la grande école française. Je ne mentionne que

pour mémoire les imitations grecques de nos romans de la Table Ronde;

mais la magnifique littérature poétique de l'Allemagne, à la fin du

XIIe et au commencement du XIIIe siècle, n'est que le reflet de la

nôtre. Les _Minnesinger_ ont transporté dans leur langue les formes et

l'esprit de la poésie lyrique française, fille elle-même de la

provençale; il faut se hâter d'ajouter que, sous leurs mains, surtout

celles de Walther de la Vogelweide, le plus grand poète de l'Allemagne

ancienne, cette poésie s'est développée avec une originalité, une grâce

et une profondeur sans égales chez nous. Nos chansons de geste ont été

traduites ou imitées sans relâche en Allemagne et dans les Pays-Bas,

ainsi que nos poèmes du cycle breton, pendant toute cette période que

les historiens de la littérature allemande qualifient de classique:

Lambrecht, Conrad, Henri de Veldeke, Herbert de Fritzlar, Hartmann

d'Aue, Gotfrid de Strasbourg, Wolfram d'Eschenbach, Ulrich de

Zazikhoven, Wirnt de Gravenberg, Conrad de Wurzbourg et bien d'autres

sont les imitateurs plus ou moins fidèles des Albéric, des Turold, des

Chrétien de Troies, des Benoît de Sainte-More, des Guillaume de Bapaume,

des Renaud de Beaujeu. On peut dire qu'il y avait alors, à côté de la

littérature française en français, une littérature française en allemand

et une autre en néerlandais.

Il y en avait bien une en norvégien. Oui, cette terre lointaine d'où

étaient parties, aux temps carolingiens, les désolantes incursions

normandes, cette patrie des vieux chants mythiques de l'Edda, chrétienne

maintenant et civilisée, accueillait avec transport et traduisait avec

zèle nos chansons de geste, nos romans, nos _lais_. Nous retrouvons avec

surprise, dans des versions qui, pour la plupart, sont antérieures au

milieu du XIIIe siècle, une bonne partie du cycle de Charlemagne, et

Tristan, et Érec, et Ivain, et les charmants récits de Marie de France.

J'ai parlé plus haut de la littérature anglaise; la langue celtique

elle-même reproduisit, dans des traductions qu'on commence à peine à

connaître, nos poèmes carolingiens et plusieurs autres des productions

de notre XIIe siècle. Si vous parcourez encore aujourd'hui les

librairies populaires de l'Espagne, de l'Italie, de l'Allemagne, de la

Hollande, du Danemark, de l'Islande même, vous trouverez partout,

imprimés en gros caractères sur papier gris, les livres qui composent

notre bibliothèque bleue, dernier asile, chez nous aussi, de la

littérature du XIIe siècle. Quelle sève extraordinaire y avait-il

donc dans cette végétation littéraire de la vieille France pour que sa

vitalité ne soit pas encore éteinte dans les nombreux rejetons qu'elle a

lancés de toutes parts!

Partout d'ailleurs où la littérature française a été implantée, elle a

suscité ou fécondé la littérature nationale. On peut comparer notre

ancienne poésie à ces arbres étonnants qui croissent dans l'Inde, et

dont les rameaux, recourbés au loin, atteignent la terre, s'y enracinent

et deviennent des arbres à leur tour. Comme un figuier des Banyans

produit une forêt, ainsi la poésie française a vu peu à peu l'Europe

chrétienne se couvrir autour d'elle d'une merveilleuse frondaison: la

souche première était cette grande littérature du XIIe siècle dont

nous devrions être si fiers et que nous connaissons si peu....

G. PARIS, _La poésie du moyen âge_, 2e série, Paris,

Hachette, 1895, in-16.

II.--LA BIBLE FRANÇAISE AU MOYEN ÂGE.

Les origines de la Bible française remontent, pour le moins, aux

premières années du XIIe siècle. Ce fut sans doute aux environs de

l'an 1100, dans quelque abbaye normande du sud de l'Angleterre, que des

disciples de Lanfranc traduisirent le Psautier dans leur langue, alors

fort peu différente de celle qui était parlée dans l'Ile-de-France. Ils

en firent même une double version, répondant à deux des textes latins

sous la forme desquels circulait alors le Psautier. C'est la glose

écrite entre les lignes du _Psautier gallican_ (on appelait ainsi

l'ancien texte latin, corrigé par saint Jérôme à l'aide du grec des

Septante) qui est devenue le Psautier français du moyen âge. Telle fut

la popularité de cette antique version normande que, jusqu'à la Réforme,

il ne s'est pas trouvé un homme pour traduire à nouveau les Psaumes en

français.

Cinquante ans après le Psautier, l'Apocalypse était à son tour traduite

en français dans les États normands. Cette traduction, dont le seul

mérite est d'avoir servi de texte à des illustrations admirables, s'est

perpétuée à travers tout le moyen âge sous le couvert de la Bible du

XIIIe siècle. En même temps, dans l'Ile-de-France ou en Normandie, un

homme de goût composait cette poétique traduction des quatre livres des

Rois, qui est un des plus beaux monuments de notre ancienne langue.

Un peu plus tard, vers l'an 1170, le chef des «pauvres de Lyon», Pierre

Valdus, entreprit de faire traduire des extraits de la Bible pour les

gens simples et ignorants. Il n'était pas le seul qui fût occupé de

cette pensée. Des bords du Rhône aux bouches de la Meuse, on

s'appliquait de toutes parts à la traduction de la Bible. Les

persécutions ordonnées par Innocent III mirent fin à ce mouvement, dont

quelques fragments de traduction, échappés aux inquisiteurs de Metz ou

de Liège, nous ont seuls conservé le souvenir.

Il appartenait au règne de saint Louis de donner à notre pays une Bible

française complète. C'est dans l'Université de Paris que fut faite, peu

avant l'an 1250, la version française par excellence des Livres saints.

Je ne veux pas dire que l'Université ait pris une part officielle à

cette œuvre de traduction; mais c'est dans les ateliers des libraires

qui en étaient citoyens, sur un texte latin corrigé par ses maîtres, que

la Bible a été, pour la première fois, traduite en entier en français.

Cette version parisienne acquit bientôt une telle faveur qu'il fut dès

lors impossible d'en faire accepter une autre. D'autre part, elle

s'était, dès les premières années du XIVe siècle, étroitement unie à

l'intéressante Histoire sainte de Guyart Desmoulins, si bien que la

_Bible historiale_ qui circule sous le nom du chanoine picard n'est, en

réalité, pour les deux tiers, qu'un simple extrait de la version

parisienne.

Ainsi complétée, la _Bible historiale_ a joui, pendant le XIVe et le

XVe siècle, d'un succès sans égal. Il n'est presque pas un château de

grande famille, en France et dans les pays voisins, où n'ait figuré

quelqu'un de ces précieux manuscrits, qu'enrichissaient des miniatures

de toute beauté. Mais il est peu probable qu'un seul de ces splendides

volumes ait jamais pénétré jusqu'au peuple ou jusqu'au bas clergé.

Aussi, depuis que la Bible française était devenue un objet de luxe,

l'Église cessa-t-elle de s'en émouvoir, le peuple n'ayant plus le moyen

de la lire.

Les rois et les reines de France, les princes et les princesses du sang

royal ont, depuis l'avènement des Valois, porté à la traduction de la

bible le plus vif intérêt. Le roi Jean en avait fait entreprendre à

grands frais une traduction qui promettait d'être excellente. La

bataille de Poitiers interrompit cette œuvre. Charles V demanda à

Raoul de Presles une version nouvelle; mais le traducteur du roi a imité

l'ancienne Bible française sans l'améliorer. Jusqu'à Charles VIII et à

François Ier, jusqu'à Anne de Bretagne et à Marguerite d'Angoulême,

la traduction de la Bible n'a pas cessé d'être à cœur à la famille

royale; mais, au XIVe et au XVe siècle, il y avait si loin des

princes au peuple, la religion de la cour était si étrangère à la piété

des simples gens, que jamais peut-être le peuple n'a plus profondément

ignoré la Bible. C'était sans doute uniquement par les vitraux des

églises et par les sermons des moines qu'il apprenait à la connaître.

Il en fut ainsi jusqu'à la Réforme. Il appartenait à Le Fèvre d'Étaples

et à Robert Olivetan de mettre, dans une version plus exacte, la Bible

entre les mains du peuple entier.

S. BERGER, _La Bible française au moyen âge_,

Paris, 1884, p. I[88].

III.--L'OGIVE.

Ogive, d'après l'usage actuel, désigne la forme brisée des arcs employés

dans l'architecture gothique. Ainsi, lorsqu'on dit: porte en ogive,

fenêtre en ogive, arcade en ogive, cela signifie que telle baie de

porte, de fenêtre, d'arcade a pour couronnement deux courbes opposées

qui se coupent sous un angle plus ou moins aigu. Est-ce ainsi que

l'entendaient les anciens?

M. de Verneilh, étudiant le _Traité d'architecture_ de Philibert

Delorme, conçut des doutes à ce sujet. Il vit l'illustre maître de la

Renaissance n'employer le mot ogive que dans la locution _croisée

d'ogives_, qui signifie chez lui les arcs en croix placés diagonalement

dans les voûtes gothiques. Ce fut pour M. de Verneilh l'occasion de

consulter les auteurs subséquents. Sa surprise ne fut pas petite de les

trouver tous d'accord avec Philibert Delorme. Jusqu'à la fin du siècle

dernier, les théoriciens aussi bien que les glossateurs n'ont entendu

par _ogives_ ou _augives_ que les nervures diagonales des voûtes du

moyen âge. Pour trouver des _fenêtres ogives_, il faut descendre jusqu'à

Millin, qui lui-même, dans son _Dictionnaire des arts_, ne laisse pas

cependant que d'admettre la définition de ses devanciers, de sorte que

c'est d'une inadvertance de Millin que le sens nouveau d'ogive paraît

être issu. La fortune du mot ainsi dénaturé ne tarda pas à croître en

même temps que le goût pour les choses du moyen âge.

M. de Verneilh n'avait cependant rien allégué de bien positif pour

l'époque antérieure à Philibert Delorme. M. Lassus éclaira cette partie

de la question en produisant des textes du XIVe et même du XIIIe

siècle, d'où il ressort que si les auteurs postérieurs à la Renaissance

avaient appelé ogive une partie de la membrure des anciennes voûtes, ils

n'avaient fait en cela que continuer la tradition des hommes du moyen

âge. Il fit plus, il constata que l'avant-dernière édition du

_Dictionnaire de l'Académie_, publiée en 1814, ne définissait encore

l'ogive que comme «un arceau en forme d'arête qui passe en dedans d'une

voûte d'un angle à l'angle opposé», et que c'est seulement dans la

réimpression de 1835 qu'à cette définition fut ajoutée pour la première

fois la nouvelle: «Il est aussi adjectif des deux genres et se dit de

toute arcade, voûte, etc., qui, étant plus élevée que le plein cintre,

se termine en pointe, en angle: voûte ogive, arc ogive, etc.»

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 39 / 45 段