au-dessus de la géométrie, ce qui fait que la célébrité de leurs
mathématiciens fut incomparable; nous avons au contraire borné cet art à
ce qu'il a d'utile, pour fournir des exemples de raisonnements et pour
prendre des mesures.» Dans la Rome impériale, le nom de _mathématicien_
ne désignait plus guère que les adeptes d'une science obscure à l'aide
de laquelle on faisait des prédictions et l'on tirait des horoscopes. Il
en résulta que, nonobstant l'espèce de renaissance pythagoricienne qui
avait précédé l'éclipse totale des études, la tradition romaine, devenue
la tradition monastique ou cléricale, ne permit pas aux mathématiques de
prendre la place qu'elles y auraient vraisembablement prise si la
civilisation grecque s'était communiquée à l'Occident sans
intermédiaire. L'esprit humain manqua, au moyen âge, de cette discipline
plus ferme et pour ainsi dire plus virile, de cette scolastique non
moins subtile et pénétrante, mais plus substantielle et plus sûre, qui
aurait pu réprimer l'abus ou les écarts d'une autre scolastique.
Le moyen âge n'avança donc nullement la géométrie, telle que les Grecs
l'avaient conçue; à peine en conserva-t-il les premiers éléments; mais
par compensation il recueillit quelques inventions capitales, d'une
origine obscure, que l'Europe latine n'a connues nettement que par son
commerce avec les Arabes, à savoir l'arithmétique de position, la
trigonométrie, et une algèbre fort différente de la nôtre, quoique la
nôtre en dût sortir. Des moines, des médecins, des marchands, furent les
dépositaires ou les propagateurs de ces secrets, sortis d'un monde
mécréant, et restés étrangers à l'enseignement jusqu'à une époque tout à
fait moderne.
En fait d'astronomie, le moyen âge avait dans l'_Almageste_ ou dans la
«grande composition» de Ptolémée ce qu'il affectionnait tant, un livre
canonique, un système consacré par l'autorité d'un ancien, d'un grand
législateur scientifique. Là où le gros des hommes ne peut s'attacher ni
à l'autorité dogmatique d'un corps sacerdotal, ni à l'autorité des corps
savants, il faut bien qu'il tienne à l'autorité d'un chef d'école. Or le
moyen âge manquait d'académies, et l'Église avait la sagesse de ne
définir que dans une certaine mesure le dogme astronomique; il fallait
donc qu'on eût l'autorité d'un ancien, et Ptolémée était pour les
chrétiens d'Occident, comme pour les Arabes et les Tatars convertis à
l'Islam, l'Aristote de l'astronomie. Les perfectionnements de détail
apportés par ceux-ci à la doctrine du maître ne touchaient pas au fond
du système. D'ailleurs, la conception du _monde_ et de la place de
l'homme dans le monde, telle qu'elle résultait de l'enseignement des
astronomes alexandrins, si elle s'accordait assez mal avec les images et
les formules populaires de la prédication chrétienne, n'avait rien qui
ne se conciliât très bien avec une théologie savante. Le monde de
Ptolémée ressemblait à une machine, à une horloge de cathédrale; et
l'idée de l'horloge, de son inaltérabilité et de sa justesse parfaite,
cadre à merveille avec l'idée de l'unité et de la personnalité de
l'horloger, de sa toute-puissance et de sa sagesse infinie. L'alliance
intime, scellée entre le visible et l'invisible, entre Dieu et l'homme,
écrasait moins la raison, quand la terre sur laquelle l'homme règne
était, même pour le philosophe et le savant, le centre et le but de
l'architecture du monde.
En dehors de l'encyclopédie mathématique ou du _quadrivium_
pythagoricien, la forme scientifique, à proprement parler, ne trouvait à
quoi s'appliquer, pas plus chez les Occidentaux du moyen âge que chez
leurs ancêtres dans la science, les Grecs et les Arabes. Il ne faut pas
confondre la science et les connaissances. Un amas de faits recueillis
et d'observations enregistrées n'est point encore une science, pas plus
qu'un attroupement d'hommes n'est une armée; et si le trésor des
connaissances s'accroît sans cesse avec le temps, il faut attendre
quelquefois pendant des siècles l'illumination d'une idée pour que la
science fasse réellement des progrès. En géographie, par exemple, les
Européens avaient acquis, après Marco Polo, et surtout par suite de
leurs communications avec un peuple aussi navigateur et commerçant que
les Arabes, une multitude de connaissances qui manquaient au plus savant
de Rome, d'Alexandrie et d'Athènes, de sorte que Ptolémée devait leur
paraître bien plus arriéré en géographie qu'en astronomie; mais de
toutes les parties de l'encyclopédie géographique embrassant l'ensemble
des connaissances sur la configuration, la structure, l'histoire du
globe terrestre et des forces qui s'y déploient en grand, il n'y avait
guère que la géographie mathématique qui dût s'appeler une science, et,
depuis Ptolémée, cette science n'avait pas bougé.--De même pour la
physique. Quelques acquisitions nouvelles n'y changèrent pas, au moyen
âge, le cadre de la science tel que les Grecs l'avaient conçu. On
pouvait trouver les verres de besicles ou même mesurer les pouvoirs
réfringents des corps transparents, sans changer foncièrement la science
de l'optique, sans qu'elle cessât d'être, comme au temps de Ptolémée et
jusqu'au XVIIe siècle, une application de la géométrie plutôt qu'une
branche de la physique comme nous l'entendons maintenant.
* * * * *
Traitées à la manière des anciens, la _grammaire_, la _rhétorique_, la
_logique_, ces trois branches du _trivium_ des encyclopédistes de la
décadence, ou ces trois assises du premier étage de l'édifice didactique
du moyen âge, avaient d'ailleurs entre elles beaucoup de rapports. Le
rhéteur traite du style et des figures de style ou de pensée, ce qui
touche aux figures de mots, aux tropes et à l'organisation du langage.
D'un autre côté, il traite à son point de vue de la méthode, de la
division, de l'ordonnance du discours, des arguments, des preuves et des
réfutations, ce qui rentre tout à fait dans la logique. Quant aux
rapports de la grammaire et de la logique, ils ne sont pas moins
évidents. La grammaire, qu'on veut raffiner en théorie et par voie
d'abstraction, plutôt que par l'étude des origines et de la filiation
des idiomes, tourne à la logique, comme le montrent ces procédés
d'_analyse logique_, introduits de nos jours jusque dans nos plus
humbles écoles. Les petits traités des _Catégories_ ou des
_Prédicaments_ servant d'introduction à la logique d'Aristote, et d'où
toute la philosophie du moyen âge est sortie, rentrent dans le même
ordre d'idées et peuvent aussi être considérés comme un appendice de la
grammaire.
Précédé d'une telle introduction et remanié par les abréviateurs
alexandrins et latins de la décadence, le traité de logique, l'_Organon_
d'Aristote, était, lors des premiers essais de restauration des études
en Occident, tout ce que l'on connaissait de l'encyclopédie du
Stagirite. Il n'y a point là de métaphysique, ni même de philosophie.
Quand on se borne aux _Premiers Analytiques_, comme le faisaient
communément les logiciens du moyen âge, la logique d'Aristote,
c'est-à-dire une théorie du syllogisme fondée sur la classification des
catégories et sur la doctrine des définitions et des combinaisons,
ressemble beaucoup à un chapitre d'algèbre; elle a des caractères
scientifiques. Si cette logique purement formelle et formaliste ne
comporte pas les développements et les progrès dont une science telle
que la géométrie ou l'algèbre est susceptible, elle figure au moins
comme un îlot qui offre un abri sûr aux esprits ballottés sur la mer
changeante des opinions philosophiques.
Voilà comment, dans notre Europe occidentale, la science a précédé la
métaphysique et visé dès l'origine à l'enfermer dans un cadre
scientifique. Les plus vives querelles des philosophes du moyen âge ont
porté sur des questions de logique ou peuvent s'y rattacher. A mesure
que les traités de physique et de métaphysique d'Aristote sont parvenus
à la connaissance des chrétiens d'Occident et ont été dans les écoles
l'objet de gloses, d'abrégés ou de commentaires, on y a pu appliquer les
procédés d'argumentation technique et formaliste avec lesquels on était
familiarisé par la triture de la logique péripatéticienne. Le tout s'est
appelé la _scolastique_, mot bien choisi, puisque rien ne se prêtait
mieux à la dispute et aux exercices de l'école. La scolastique est, si
l'on veut, l'abus des formes scientifiques dans un ordre de spéculations
qui diffère de la science par des caractères essentiels; son règne n'en
témoigne pas moins de la tournure scientifique que, dès l'origine, tend
à prendre le travail des esprits au sein de notre civilisation
européenne.
* * * * *
Même après que la connaissance plus complète de l'encyclopédie
d'Aristote eut remis en honneur, dans les Universités, la division de la
philosophie en logique, morale, physique et métaphysique, on continua de
parler des _sept_ arts libéraux, du _trivium_ et du _quadrivium_. Le
tout composait la _Faculté des arts_, qui servait d'introduction commune
à d'autres _Facultés_, à d'autres études plus spécialement dirigées vers
un but professionnel. On voulait être ecclésiastique, arriver aux
bénéfices et aux prélatures, ce qui exigeait que l'on sût la théologie
et le droit canonique, c'est-à-dire le droit qu'appliquaient les
tribunaux ecclésiastiques et la chancellerie romaine. On voulait
conseiller le roi ou ses barons dans leurs plaids, et il s'agissait de
posséder le droit _civil_, c'est-à dire les compilations justiniennes
remises en honneur, rétablies dans leur autorité juridique, et déjà
retravaillées par une nouvelle légion de glossateurs et d'interprètes,
ou le droit féodal, tel qu'il était édicté en latin par des princes
allemands que l'on regardait comme les successeurs des empereurs
romains,--car les codes barbares étaient oubliés, et quant au droit
coutumier rédigé ou commenté en langue vulgaire, il appartenait à la
pratique et non à l'enseignement des écoles. Enfin on voulait être
médecin, et il fallait pouvoir argumenter en latin sur les théories que
s'étaient faites les médecins de l'antiquité et leurs commentateurs
arabes. De là les Facultés de _théologie_, de _droit canonique et
civil_, de _médecine_, pour les trois Facultés réputées libérales par
excellence, en ce qu'elles supposaient l'étude préalable des arts
libéraux. L'ensemble composait le système des _quatre Facultés_. Ce
n'est que plus tard qu'on a remplacé dans les écoles du Nord la Faculté
des arts par une Faculté de «philosophie», d'après la distinction que
saint Thomas avait établie dans ses deux _Sommes_ entre la philosophie
ou la science profane et la théologie ou la science sacrée. Enfin c'est
de nos jours seulement qu'en France on a démembré la Faculté des arts en
Faculté des _lettres_ et en Faculté des _sciences_, ce qui est une
manière de revenir à la vieille distinction du _trivium_ et du
_quadrivium_.
Bien des gens attribuent à notre siècle le mérite ou le tort de donner
aux sciences le pas sur les lettres: ce mérite ou ce tort remonte
effectivement jusqu'au régime scolastique du moyen âge, puisqu'il est
clair que les arts du _quadrivium_ sont des sciences, que ceux du
_trivium_ peuvent être étudiés théoriquement ou scientifiquement, et que
l'enseignement du _trivium_ dans le latin didactique, barbare,
universellement usité dans les collèges d'artiens, n'avait rien qui se
prêtât à une culture poétique et littéraire. Les musulmans d'Espagne
étaient à la fois plus savants et plus lettrés: plus savants, en ce
qu'ils perfectionnaient la science laissée par les anciens, plus
lettrés, en ce que chez eux les doctes et les beaux esprits n'avaient
pas quitté, pour une littérature artificielle, la langue et la
littérature nationales.
Comme la plupart des clercs du moyen âge étaient des gens d'Église, il
était tout simple qu'ils appliquassent à l'enseignement des choses
religieuses le code de procédure logique dû au législateur des écoles.
De là les _sommes théologiques_ substituées aux apologies, aux
commentaires des textes sacrés, et à l'éloquence parfois déclamatoire
des premiers siècles chrétiens. L'Église, représentée par les papes et
par les conciles, a bien hésité quelque temps avant d'admettre dans ses
écoles la discipline péripatéticienne. Il devait lui sembler dur de
subir à ce point l'autorité d'un philosophe païen, ou plutôt d'un pur
naturaliste, étranger à toute foi religieuse, commenté par des
sectateurs du prophète arabe. Mais depuis que les grands travaux des
théologiens du XIIIe siècle eurent donné à la scolastique chrétienne
sa forme définitive, l'Église ne l'a pas abandonnée; elle n'a fait que
l'abréger pour la mettre à la portée de la faiblesse des générations
nouvelles.
Ce qui vient d'être dit de l'enseignement de la théologie peut
s'appliquer à l'enseignement du droit ecclésiastique ou pontifical, tant
l'alliance était étroite entre les théologiens et les canonistes. Il y
avait au contraire lutte ouverte entre les professeurs en droit civil
(les _romanistes_, comme on dirait aujourd'hui), tous gibelins ou
gallicans d'inclination, partisans de la puissance civile, défenseurs de
l'État ou du prince, et les théologiens et les canonistes, tous dévoués
à la puissance ecclésiastique.
La médecine se rapproche davantage des conditions d'ubiquité et de
permanence qui appartiennent à la science proprement dite. Mais, d'un
autre côté, elle ne se prête guère à la sécheresse du formalisme
scholastique; et par les besoins mêmes de leur profession, les médecins
du moyen âge étaient spécialement appelés à commencer le travail
d'instauration des sciences physiques et naturelles. Si donc au moyen
âge, comme dans l'antiquité grecque, la physique spéculative était
regardée comme une branche de la philosophie, les applications passaient
pour être du domaine de la pratique médicale. D'où vient qu'en anglais
le médecin s'appelle encore un _physicien_ et le pharmacien un
_chimiste_, tandis que la physique et la chimie spéculatives sont
réputées des branches de la _philosophie naturelle_.
M. COURNOT, _Considérations sur la marche
des idées_, Paris, Hachette, 1872, t. I,
in-8º. _Passim._
VII.--LA PHILOSOPHIE DU MOYEN ÂGE.
L'AUGUSTINISME.
Saint Augustin nous offre un merveilleux exemple de la fascination
exercée sur l'esprit chrétien par une métaphysique absolument étrangère
à son inspiration propre et à ses mobiles. Augustin était chrétien, nul
n'en peut douter; coupable pardonné, il a voulu témoigner sa
reconnaissance à l'auteur de son salut; il aimait Dieu. Mais comment
aimer le Dieu dont il a tracé l'image? Ce Dieu crée dans le but de
manifester ses propres perfections. Il est juste et charitable, mais sa
justice et sa charité ne sauraient se déployer dans le même objet. Pour
mettre au jour la justice divine, il faut qu'il y ait des damnés;
l'éternité du mal moral et de la punition du mal forme une condition
indispensable de la perfection du monde. Sans enfer, le monde ne serait
pas digne de Dieu. Pour donner occasion à sa miséricorde, il faut que
parmi les pécheurs, justes objets des vengeances divines, quoiqu'ils
soient nécessairement pécheurs, puisque sans cela l'œuvre de Dieu
serait manquée, il faut, dis-je, que parmi les pécheurs, tous également
dignes d'un malheur éternel, il fasse grâce arbitrairement à
quelques-uns et les comble de félicités, sans qu'il y ait en eux aucune
raison pour les distinguer des autres. Tout en magnifiant l'orthodoxie
de saint Augustin, l'Église romaine a reculé devant ces doctrines; mais
les réformateurs et les jansénistes y ont abondé.... Comment accorder
une théologie pareille avec le mot de saint Jean: _Dieu est amour_?
Comment ne pas voir dans cette idée de la nécessité du mal un reste du
manichéisme auquel saint Augustin s'était rattaché dans sa jeunesse?
Comment ne pas reconnaître les influences néo-platoniciennes dans la
conception métaphysique dont cette théologie est un corollaire: l'idée
que le monde étant l'image de l'être parfait dans l'imperfection
essentielle à tout ce qui n'est pas cet être lui-même, il trouve sa
perfection à réaliser tous les degrés possibles de perfection relative
et par conséquent d'imperfection? Le mal moral nous est présenté comme
un de ces degrés, un effet, une forme du non-être; mais ce caractère
privatif, cette irréalité du mal moral, par laquelle Augustin essaie de
pallier les énormités de sa doctrine, n'est-elle pas tout ce qu'on peut
imaginer de plus contraire au sentiment chrétien? Quoi, Jésus serait
mort sur la croix pour nous délivrer de quelque chose qui n'est rien!...
Comment haïr ce qui n'est pas? Le monde qu'Augustin conçoit comme
répondant aux perfections divines est une abstraction de l'intelligence
d'une valeur métaphysique assez douteuse, évidemment inspirée par un
intérêt logique, esthétique, et complètement étrangère à l'ordre moral
où le christianisme est enraciné.
PLATONICIENS.
L'école dont les théories spécieuses avaient ébloui le grand évêque de
Libye, le platonisme interprété par Alexandrie, règne sans partage sur
les quelques penseurs dont s'illuminent de loin en loin les temps
barbares. La pensée platonicienne inspire encore les philosophes des
premiers siècles du moyen âge, période longtemps méconnue, où le progrès
des études historiques constate avec quelque surprise une activité
intellectuelle énergique et variée. C'est alors qu'Anselme posa le
problème de la scolastique: «J'estime que, après avoir été confirmés
dans la foi, nous serions coupables de ne pas chercher à comprendre ce
que nous avons cru». En vain Abélard objecta qu'il faudrait d'abord
prouver la vérité des doctrines proposées à la créance; le besoin d'une
telle apologie était peu senti dans un siècle où la foi paraissait
universelle, et la tentative de l'établir aurait eu peu de portée tandis
que les objections n'avaient pas la liberté de se produire. Anselme
joignit l'exemple au précepte dans ses démonstrations de l'existence de
Dieu et dans sa théorie du salut par Jésus-Christ. Plus profondément
qu'Augustin lui-même, il a fait entrer dans la conception générale du
christianisme des éléments antipathiques à ce qui en constitue
l'inspiration fondamentale, si du moins nous ne nous abusons pas en
pensant que le christianisme a pour objet l'accomplissement de la
destinée humaine par la réalisation du bien moral. Suivant une doctrine
où des millions d'âmes ont trouvé la consolation et qui a profondément
scandalisé des millions d'âmes, la justice divine exige des peines
infinies pour une faute quelconque de ses fragiles créatures. La faute
est une dette, la peine un prix, un règlement que notre créancier
réclame; mais, pourvu que le montant lui soit versé, que le _quantum_ de
douleur ait été subi, Dieu est payé, n'importe qui l'a soufferte. C'est
pourquoi, dans sa charité, le Fils est venu souffrir à notre place. Pour
le coup, ce n'est pas à Platon qu'il faut faire remonter cette
conception de la justice, qui a si profondément troublé la conscience
des peuples modernes, c'est aux lois des peuples barbares, en vigueur du
temps d'Anselme, où la notion de la peine et celle de la dette civile
étaient confondues, tous les délits se rachetant par le payement d'une
somme d'argent déterminée. Jésus a payé notre «composition».
Cette époque vit fleurir l'école mystique de saint Victor de Paris, dont
la psychologie subtile compte et décrit les degrés que parcourt l'âme
fidèle dans son ascension vers l'amour infini: christianisme tout
intérieur, où le sacerdoce et les sacrements matériels tiennent peu de
place, et dont la méthode repose sur ce principe que la fidélité du
cœur et de la conduite à la vérité déjà connue est indispensable au
progrès dans la vérité. Ces doctrines de vie intérieure se sont mêlées à
l'enseignement catholique; elles l'ont fait durer, en lui donnant des
prises sur la conscience; mais, au fond, elles contredisent les vraies
tendances de la religion sacerdotale, qui fait du salut une exemption de
peines, une assurance de bonheur futur indépendante des dispositions
morales du fidèle et qui permet à celui-ci de se décharger sur le prêtre
de toute inquiétude sur son sort à venir, moyennant une obéissance plus
ou moins strictement exigée, suivant les circonstances des temps et des
lieux. Cette grande ligne du catholicisme fut définitivement arrêtée par
Pierre le Lombard, qui prit une part importante à l'achèvement du dogme,
en complétant la liste des sacrements. Dans son _Livre des Sentences_,
les questions théologiques se disposent dans un ordre méthodique, avec
l'opinion des principaux docteurs sur chacune d'elles, et les
conclusions de l'auteur. Nul n'ignore que ce texte capital fut cent et
cent fois commenté dans l'école, dont l'enseignement s'est en quelque
sorte constitué sous cette forme. Quelques-uns des plus grands monuments
du moyen âge sont des commentaires du Lombard. Contrairement aux
aspirations d'une spiritualité dangereuse, Pierre établit fortement la
valeur et la nécessité des rites matériels, des sacrements, établis de
Dieu lui-même, pour condescendre à notre nature et remplir notre vie,
sans la détourner de son suprême objet. A l'importance des sacrements se
mesurent le rôle et la dignité du prêtre, qui a seul qualité pour les
administrer. La théologie du savant prélat allait tout entière à
l'exaltation du sacerdoce. Telle est l'explication naturelle de son
incomparable succès.
Saint Anselme posa le problème à la solution duquel la pensée du moyen
âge devait se consumer; le Lombard arrêta la forme de cette
investigation....
ARISTOTE ET LE THOMISME.
Lorsque les versions latines d'Aristote et des Arabes, ses
commentateurs, commencèrent à se répandre, on ne saurait douter que
l'abondance des renseignements, vrais ou faux, qu'elles apportaient sur
les choses de la nature, n'ait été l'une des causes principales du vif
empressement qui les accueillit. Aussi voyons-nous le grand Albert,
fondateur de la scolastique péripatéticienne, reprendre l'étude des
sciences naturelles, avec plus de zèle, il est vrai, que de méthode. Nos
campagnes ont conservé la mémoire de son prodigieux savoir. Cependant,
dès l'origine, les disciples chrétiens du péripatétisme y cherchèrent et
crurent y trouver de nouveaux moyens de remplir le programme un peu
compromis d'Anselme: comprendre, systématiser, démontrer l'objet de la
foi....