l'hypocrisie, par exemple, Robert s'exprimait ainsi: «Une grande
querelle s'étant élevée entre les quadrupèdes et les oiseaux, au jour
fixé pour combattre, la chauve-souris s'absenta, se disant: «Je n'irai
pas à la bataille, mais je verrai, la guerre finie, quel parti se
portera le mieux, et je passerai de son côté.» Après le combat, les deux
partis comptant beaucoup de morts et de blessés, les quadrupèdes
rencontrent les premiers la chauve-souris. «Arrêtez, s'écrient-ils,
tuez, pendez cet ennemi.--Ah! mes bons amis, leur répond-elle. Que
dites-vous? Je suis des vôtres»; et leur montrant ses quatre pattes,
elle se tire d'affaire. Les oiseaux l'ayant ensuite abordée, elle leur
montre ses ailes et s'esquive de même. Combien je connais de gens
semblables! Sont-ils avec des dévots, des religieux, ils disent: «Priez
pour moi;» et font le coq mouillé, contrefont la Madeleine, _faciunt
gallum implutum et contrefaciunt Magdalenam_; mais sont-ils avec des
mondains, ils les imitent, s'ils ne vont pas plus loin qu'eux, se
gaussant, pour obtenir leurs bonnes grâces, des religieux et des
béguines.»
Il ne pouvait être plus indulgent à l'égard des libertins. «Une femme,
disait-il, vend son honneur pour une pelisse ou quelque chose de
semblable. Elle fait certes un mauvais marché et cette femme est très
sotte. Mais les hommes sont, hélas! bien plus sots, car du moins cette
femme a le salaire qu'elle a voulu, tandis que, pour perdre leur
honneur, les hommes vident leur bourse. Si quelqu'un portant cent marcs
prenait à ses gages un voleur qu'il chargerait de le dépouiller, vous
penseriez que c'est un fou. Eh bien! n'est-il pas plus fou celui qui
donne ses écus pour perdre son honneur? C'est, d'ailleurs, les donner
pour aller en enfer. Sainte Marie, je ne voudrais pas aller en enfer
pour tout l'or du monde, et, toi, tu payes pour y aller?» Sur les
médisants, il s'exprimait ainsi: «Ils ressemblent aux araignées, qui, se
posant sur la plus belle fleur, n'en tirent que du venin. S'ils voient,
par exemple, un homme jeûner: «Tiens, disent-ils, c'est qu'il vient
d'assister à la mort de son âne;» ou bien encore, «à la mort du
diable,» mais l'honnête homme ressemble à l'abeille, qui, de toute fleur
où elle se pose, recueille du miel.»
Il ne devait pas épargner davantage les prêteurs d'argent, qu'on
appelait alors usuriers. «Je professe, disait-il, que tous les usuriers,
les thésauriseurs, qui détiennent la chose d'autrui, sont des larrons,
et qu'au jour de la mort le prévôt de l'enfer, c'est-à-dire le diable,
les saisira comme des larrons pour les conduire à ses gibets. Ils ont
maintenant les mains si serrées que rien ne s'en échappe; mais, à leur
mort, on ouvrira leurs coffres, qu'ils ont tenus si bien fermés, pour en
extraire les richesses qui leur étaient chères comme leurs entrailles.
Je les compare à des pourceaux, qui sont, tant qu'ils vivent, de grande
dépense. Un pourceau coûte beaucoup à celui qui le veut bien nourrir, et
pourtant il ne rapporte rien tant qu'il vit, et ne fait que souiller la
maison. Mais un pourceau mort est de grand prix!» Or n'omettons pas de
rappeler quelle était alors la définition de l'usure. Usurier est
quiconque prête sous la condition d'un remboursement avec intérêt. Tout
ce qu'on a le droit d'exiger, c'est la restitution du capital prêté. En
outre, Robert ne manque pas de le dire, usurier est quiconque vend une
chose à terme au-dessus du cours actuel, ou l'achète au-dessous,
spéculant sur la détresse de son prochain, avec l'espoir d'en tirer un
prix supérieur. Il y avait à ce compte, nous n'en doutons guère, un très
grand nombre d'usuriers. Qui même ne l'était pas? Qui ne l'est parmi les
trafiquants de toute sorte, et les plus humbles rentiers, ne les
omettons pas, étant donnée la définition de l'usure? Ainsi que de
larrons, que de butin pour le prévôt de l'enfer! On ne peut être surpris
ensuite d'entendre Robert s'écrier: «Non, pas un homme sur cent n'est en
route pour le paradis. Je regrette d'être obligé de le dire; mais je ne
puis le taire, parce que c'est la vérité».
Sur les devoirs professionnels, le langage de Robert n'est pas moins
véhément, surtout lorsque le prud'homme censure les gens de sa robe,
clercs de tout rang, recteurs de paroisses, confesseurs,
maîtres-régents. S'agit-il des moines? Ce sont des insolents, des
baguenaudiers, à qui rien ne déplaît autant que d'assister aux offices.
«Un prédicateur étant venu leur faire un sermon, ils l'escortent dans
le cloître pour lui souffler à l'oreille: «Ah! soyez bref! soyez bref!»
C'est pourquoi, dès qu'ils sont réunis au chapitre: «Tout serviteur de
Dieu, s'écrie le prédicateur, écoute les paroles de Dieu. Vous n'êtes
pas les serviteurs de Dieu, si vous n'écoutez pas les paroles de Dieu.
Donc vous êtes les serviteurs du diable. Est-ce assez bref?» Et cela
dit, il s'en alla.» S'agit-il des clercs séculiers? «Ils chantent si
haut, dit Robert, qu'ils mettent en fuite les corbeaux assemblés sur le
clocher de l'église, mais leur cœur est ailleurs. Ils crient au
Seigneur de leur montrer sa face, et ils lui tournent, eux, le dos.» Il
va de soi que Robert désapprouve le cumul des bénéfices. En autorisant,
disons plus, en favorisant cet abus, la trop grande facilité des papes
en avait fait naître un autre, non moins grave, l'abus des vicariats.
Que les curés vivent dans leurs églises et qu'on ne les voie pas
ailleurs! Nulle part ailleurs, ajoutait fermement Robert; et pour
démontrer l'inconvenance, l'irrégularité de leurs trop fréquentes
absences, il raisonnait ainsi en bon logicien: «Le troupeau est la
matière, le pasteur la forme. Or, dit le philosophe, séparée de la
forme, la matière tend au néant. Si donc le pasteur s'éloigne de son
église, le troupeau, séparé de son pasteur, périt, s'anéantit.--Mais,
répondaient quelques curés, on veut que nous soyons théologiens, et nous
ne pouvons le devenir sans aller aux écoles apprendre la théologie. Il
nous faut donc quitter nos églises et nous y faire remplacer.--Non pas!
répliquait Robert, ces grands docteurs de Paris, qui font profession
d'enseigner la théologie, ce sont des gens pleins d'orgueil qui, dans le
cours d'une année, ne gagnent pas une âme au Seigneur. D'eux, on peut
dire (avec la chanson):
Blanche berbis, noire berbis,
Au tant mest se muers com se vis.
Mais le bon curé, le curé sans tache, sans reproche, qui naïvement
observe la loi de Dieu, voilà le théologien dont les leçons profitent.»
Ces grands docteurs de Paris, contemporains de Robert, qu'il traitait
si mal, c'était Albert le Grand, Jean de la Rochelle, saint Thomas,
saint Bonaventure. Enviait-il leur gloire? Peut-être un peu, sans se
l'avouer; mais ce mauvais sentiment ne le dominait pas. Il leur
reprochait aux uns comme aux autres, sans vouloir entrer dans leurs
querelles, de faire passer la religion pratique après la théologie
contentieuse. Cet hôte magnifique des pauvres écoliers n'acceptait que
la science strictement limitée. S'il avait pu soupçonner tout ce qu'on
devait enseigner un jour dans sa maison, la glorieuse Sorbonne,
assurément il en aurait frémi d'horreur! Il disait: «Les livres sur
lesquels nos docteurs pâlissent, les livres des Priscien, d'Aristote, de
Justinien, de Gratien, d'Hippocrate, sont, j'en conviens, de très beaux
livres; mais ils n'enseignent pas la voie du salut.» Pas même, qu'on le
note, ceux de Gratien, l'authentique greffier de la cour romaine. Ainsi
Robert plaçait au même rang l'étude du droit canonique et celle du droit
civil. Vaines études! Pouvait-il mieux traiter cette théologie mêlée de
philosophie, qui fut si longtemps la passion du jeune clergé?
«Voulez-vous savoir, disait-il un jour, quel est le plus grand clerc?
Non certes, ce n'est pas celui qui, après avoir longtemps veillé devant
sa lampe, s'est fait recevoir à Paris maître ès arts, docteur en décret,
en médecine, etc.; c'est celui qui plus aime le Seigneur.» Il disait
encore: «Un évêque qui se rend à Rome et ne sait pas son chemin,
n'attend pas un roi, un autre évêque pour le leur demander; mais très
volontiers il le demande aux bergers, même aux lépreux qu'il rencontre.
Or, voilà des gens qui ne veulent apprendre la route du paradis que de
grands clercs, de grands docteurs. «De quoi vous mêlez-vous, crient-ils,
prédicateur? Où vous a-t-on enseigné la théologie?» Eh bien! je prétends
que ces gens-là ne veulent pas aller au paradis, bien qu'ils disent le
contraire.» Robert était simplement moraliste, et, regardant la morale
comme la seule science positive, il professait pour les médecins, les
grammairiens, les canonistes, le même dédain que pour les
métaphysiciens.--Maintenant, les confesseurs. Il ne voulait pas, cela va
sans dire, qu'ils fussent trop indulgents, comme celui-ci, par exemple:
«Il y avait un particulier qui cherchait toujours les pires confesseurs.
Quand il avait tant bu qu'il était ivre, il allait trouver un prêtre
qui, fréquentant volontiers la taverne, s'y grisait souvent, et il se
confessait à lui. «Mon ami, lui disait ce prêtre, avez-vous tout
payé?--Oui, répondait l'autre.--Bien! répliquait le prêtre, mieux vaut
boire le sien que celui d'autrui.» Il ne les voulait pas non plus trop
sévères, et le déclare en ces termes: «Il faut blâmer certains prêtres
qui sont d'une rigueur excessive.» L'évêque Guillaume disait d'eux: «Ils
ne devraient pas être portiers du paradis, mais ils seraient très
propres à garder la porte de l'enfer, car ils n'y laisseraient entrer
personne.» Enfin il prescrivait absolument que tous les péchés confessés
fussent oubliés: «J'ai, disait-il, entendu quelques-uns des plus grands
pécheurs du monde; eh bien! si grand qu'ait été le pécheur qui m'ait
prié de l'entendre, je l'ai toujours aimé cent fois plus après l'avoir
confessé qu'avant.»
[Illustration: Charte de fondation de la Sorbonne, 1257.]
Il nous plaît de terminer par ce mot touchant. Si maître Robert s'est
souvent exprimé sur le compte d'autrui avec plus de liberté que
d'apparente bienveillance, on n'a de reproches à faire qu'à sa langue;
évidemment son cœur était excellent.
B. HAURÉAU, dans les _Mémoires de l'Académie des
inscriptions et belles-lettres_, t. XXXI (1884),
2e partie.
V.--L'UNIVERSITÉ DE PARIS ET LE PROCÈS DE GUILLAUME DE SAINT-AMOUR,
D'APRÈS RUTEBEUF.
Chaque fois que Rutebeuf dirige un trait de satire contre les clercs en
général, il prend soin d'excepter les étudiants. Sa prédilection pour
eux n'avait point d'ailleurs le caractère d'une tendresse aveugle, car
il les gourmande, non sans vigueur, dans le _Dit de l'Université de
Paris_. C'était à la suite d'une de ces querelles comme il s'en éleva
plusieurs au XIIIe siècle entre les écoliers. Déjà, en 1218,
l'official de Paris avait dû sévir contre ceux «qui recouraient à la
force des armes, blessaient et tuaient jour et nuit d'autres écoliers,
enlevaient des femmes», etc. Les disputes provenaient souvent de la
rivalité des _nations_ entre lesquelles se répartissaient les écoliers,
nation de France, de Picardie, de Normandie, d'Angleterre. Celle de
France, plus nombreuse que toutes les autres, demandait à être
représentée par trois examinateurs au lieu d'un dans le jury de la
maîtrise ès arts. Il est difficile de dire à laquelle de ces querelles
se rapporte le _Dit de l'Université de Paris_. Rutebeuf y donne les plus
sages conseils: pourquoi quitter son pays pour venir étudier à Paris, si
on y perd la raison au lieu d'apprendre la sagesse? Il parle avec
émotion des pauvres parents qui se privent de tout pour envoyer leur
fils à l'Université, et dont les économies servent à payer mille
folies[84].
[Illustration: Sceau de l'Université de Paris.]
Le fils d'un pauvre paysan
Viendra à Paris pour apprendre.
Tant que son père pourra prendre
En un arpent ou deus de terre,
Pour conquérir pris et honneur
Baillera le tout à son fils;
Et lui, en reste ruiné.
Quand il est à Paris venu
Pour faire à quoi il est tenu
Et pour mener honnête vie,
Il retourne la prophétie.
Gain de soc et de labourage
Il vous convertit en armure.
Et par chaque rue il regarde
Où il verra belle musarde;
Partout regarde, partout muse.
Son argent part, sa robe s'use,
Et c'est tout à recommencer:
Il ne fait point bon là semer.
Pendant carême, où l'on doit faire
Chose qui à Dieu doive plaire,
Au lieu de haires, hauberts vêtent,
Et boivent tant que ils s'entêtent.
En a trois ou quatre qui font
Quatre cents écoliers se battre,
Et chômer l'Université;
N'est-ce point là trop grand malheur?
Dieu! Il n'est point si bonne vie,
Quand de bien faire envie on a,
Que celle de sage écolier:
Ils ont plus peine que collier,
Mais s'ils désirent bien aprendre,
Ils ne peuvent pas s'appliquer
A demeurer longtemps à table.
Leur vie est aussi bien mettable
Que celle des religieus.
Pourquoi laisser sa région,
Aller en pays étranger,
Si l'on y perd toute raison
Quand on y doit sagesse apprendre?
On perd son avoir et son temps
Et l'on fait à ses amis honte
Mais ils ne savent qu'est honneur.
Rutebeuf ne s'est pas borné à intervenir, par de sages avis, dans les
dissensions intestines qui divisaient les écoliers, il a pris avec la
plus vive énergie la défense de l'Université de Paris contre
l'envahissement des Jacobins. Cette grande querelle est un épisode de la
rivalité entre les ordres mendiants et le clergé séculier. Car il ne
faut pas oublier que les universités du moyen âge n'étaient pas des
universités laïques; c'est aux prêtres séculiers que les réguliers
disputaient le privilège d'enseigner....
A la faveur des troubles, causés par une échauffourée d'étudiants, qui
agitèrent l'Université et interrompirent les cours au commencement du
règne de saint Louis, les Dominicains obtinrent de l'évêque de Paris
d'abord une première chaire de théologie, et bientôt une seconde, où ils
donnèrent à l'origine des leçons privées, puis, malgré l'opposition du
chancelier, des cours publics. Une fois installés dans l'Université, ils
cherchèrent à s'y rendre indépendants: ils refusèrent de faire cause
commune avec les autres maîtres et d'observer les statuts. Menacés
d'exclusion, ils accusèrent leurs collègues séculiers de conspirer
contre l'Église et le roi, et portèrent l'affaire devant le pape, qui
devait leur donner raison. C'est à cette occasion que Rutebeuf rima la
_Discorde de l'Université et des Jacobins_:
Rimer me faut une discorde
Qu'à Paris a semé Envie
Entre gens qui miséricorde
Vont prêchant et honnête vie.
De foi, de pais et de concorde
Est leur langue toute remplie,
Mais leur manière me rappèle
Que dire et faire sont bien deus.
Ils guerroient pour une école où ils veulent enseigner par force, et ils
oublient ce qu'ils doivent à l'Université.
Chacun d'eus devrait être ami
De l'Université vraiment,
Car l'Université a mis
En eus tout le bon fondement,
Livres, deniers et pain et gages.
Maintenant le lui rendent mal,
Car ceus-là détruit le Démon
Qui plus l'ont servi longuement.
Ils ont mis l'Université du trot au pas. Il y a des gens qu'on héberge
et qui veulent chasser ensuite le maître du logis.
Jacobins sont venus au monde
Vêtus de robe blanche et noire.
Toute bonté en eus abonde.
Le peut quiconque voudra croire.
Si par l'habit sont nets et purs,
Vous savez, c'est vérité sûre,
Si un loup avait chape ronde,
Bien ressemblerait il à prêtre.
...Car si Renard ceint une corde
Et revêt une cotte grise,
N'en est pas sa vie plus pure:
Rose est bien sur épine assise.
Ils peuvent être braves gens, dit en terminant Rutebeuf, je veux bien
que chacun le croie. Mais le procès qu'ils font à Rome à l'Université
est une raison de ne pas le croire. Et il résume ainsi son opinion sur
les Jacobins: «Quelque objet qu'ils missent en gage, je ne paîrais pas
la pelure d'une pomme de leur dette»....
Le défenseur le plus hardi de l'Université fut l'un des professeurs
séculiers, Guillaume de Saint-Amour. Il traite les frères mendiants
aussi rudement que Rutebeuf, les qualifiant de pseudo-prédicateurs,
hypocrites, inquisiteurs (_domos penetrantes_), oisifs et vagabonds. En
chaire et dans ses écrits il combat l'institution même des nouveaux
ordres; il demande s'il est permis à un homme de donner tout ce qu'il
possède de façon à ne rien garder pour soi et à être ensuite forcé de
mendier, et si on doit faire l'aumône au mendiant valide, même lorsqu'il
est pauvre. A ses yeux l'_Évangile éternel_ est impie, sacrilège et
dangereux, et il écrit pour le prouver le livre des _Périls des derniers
temps_. Comme il est naturel, les ordres mendiants rendaient coup pour
coup. Cette guerre dura sept ans, de 1250 à 1257. Le pape condamna
successivement les deux livres, à une année de distance. Mais
l'impartialité n'était qu'apparente. Ce pape était Alexandre IV,
celui-là même qui, au dire de Salimbene, redoutait la mort prématurée
que Dieu avait infligée à son prédécesseur Innocent IV, pour n'avoir pas
suffisamment protégé les Mendiants. Il ne lança pas moins de quarante
bulles contre l'Université, et, tandis qu'il se bornait à réprouver la
doctrine de l'_Évangile éternel_, il poursuivait avec acharnement
l'auteur des _Périls des derniers temps_....
En 1256, les prélats réunis en concile à Paris, sous la présidence de
l'archevêque de Sens, avaient voulu mettre fin à la lutte entre les
Jacobins et l'Université et avaient désigné comme arbitres les quatre
archevêques de Bourges, de Reims, de Sens et de Rouen. Guillaume de
Saint-Amour avait eu à cette occasion avec le roi une entrevue que
Rutebeuf nous fait connaître et où il s'était engagé à respecter la
sentence des arbitres. De son côté, le roi avait promis d'obliger les
religieux à s'y soumettre, et il l'avait juré, comme il en avait
l'habitude, au nom de lui, pour ne pas jurer par le nom de Dieu ou des
saints. Mais le pape cassa l'arbitrage, enleva le droit d'enseigner à
Guillaume et à trois autres maîtres de l'Université, et ordonna qu'ils
fussent bannis du royaume de France. Après un voyage inutile à Rome,
Guillaume dut se retirer dans sa ville natale, à Saint-Amour, qui se
trouvait alors sur les terres de l'Empire, en Franche-Comté.
Dans le _Dit de maître Guillaume de Saint-Amour_, Rutebeuf proteste
contre cet exil, et il en appelle aux prélats, aux princes, aux rois, à
Dieu lui-même. Pour lui, le bannissement de Guillaume est contraire au
droit, car le pape n'a aucune juridiction sur la terre de France, et le
roi ne peut condamner personne sans jugement. Il soutient cette doctrine
avec une fermeté éloquente, et ne craint pas de menacer le pape et le
roi de la vengeance divine.
Oyez, prélats, princes et rois,
La déraison et l'injustice
Qu'on a fait à maître Guillaume:
On l'a banni de ce royaume!
Nul si à tort ne fut jugé.
Qui exile homme sans raison,
Je dis que Dieu, qui vit et règne,
Le doit exiler de son règne....
Prélats, je vous fais assavoir
Que tous en êtes avilis.
C'est le roi ou le pape qui a exilé maître Guillaume. Si le pape de Rome
peut exiler quelqu'un de la terre d'un autre, il n'y a plus de
seigneurie. Si le roi dit qu'il l'a exilé à la prière du pape Alexandre,
ce serait là un droit nouveau, dont on ne saurait dire le nom; car ce
n'est ni du droit civil, ni du droit canon. Il n'appartient ni à roi ni
à comte d'exiler personne contrairement au droit. Si l'exilé porte
plainte devant Dieu, Rutebeuf ne répond pas du jugement. Le sang d'Abel
cria justice.
Le poète va montrer clair comme le jour que Guillaume a été exilé sans
jugement.
Bien avez appris la discorde
(Ne faut pas que je la rappèle)
Qui a duré si longuement,
Sept ans tout pleins entièrement,
Entre ceus de Saint-Dominique
Et ceus qui enseignent logique.
Beaucoup y eut _pro_ et _contra_,
L'un l'autre souvent s'encontrèrent
Allant et venant à la cour.
Les excommunications et les absolutions se succédèrent: celui à qui le
blé ne manque pas peut souvent moudre. Les prélats voulurent terminer
cette guerre, et demandèrent à l'Université et aux Frères de leur
laisser faire la paix. La guerre doit déplaire à des gens qui prêchent
la paix. On conclut donc la paix et on scella le traité. Maître
Guillaume vint au roi, et lui dit devant plus de vingt personnes: «Sire,
nous acceptons la paix, telle que les prélats la rédigeront; je ne sais
si nos adversaires la briseront». Le roi jura: «Au nom de moi! Ils
m'auront pour ennemi s'ils la brisent». Depuis ce jour, depuis sa sortie
du palais, maître Guillaume n'a rien fait, il a respecté l'accord, et le
roi l'exile sans le voir!
Guillaume de Saint-Amour propose de comparaître devant le roi, les
princes et les prélats réunis. Ce n'est pas un moyen détourné de rentrer
dans le royaume; car on pourra bien l'exiler de nouveau après l'avoir
entendu.
Et vous tous, qui mes vers oyez,
Quand Dieu se montrera cloué,
Le jour du dernier jugement,
Pour lui demandera justice,
Et vous, sur ce que je raconte,
Vous en aurez et peur et honte.
Quant à moi, bien le puis-je dire,
Point ne redoute le supplice
De la mort, d'où qu'elle me vienne,
Si elle me vient pour telle affaire.
Le rôle prêté à saint Louis par Rutebeuf n'est pas tout à fait conforme
à l'idée qu'on peut s'en faire d'après les pièces officielles qui nous
ont été conservées. On sait d'ailleurs que saint Louis, malgré sa piété,
fit toujours preuve d'une grande fermeté dans ses relations avec le haut
clergé et avec le pape. Alexandre IV avait en effet enjoint au roi «pour
la rémission de ses péchés» d'expulser Guillaume de Saint-Amour et même
de l'emprisonner. Mais il est permis d'inférer d'un autre bref du pape,
postérieur d'un an au premier, que le roi s'y était refusé; il avait
répondu à Alexandre IV non pas en lui demandant lui-même d'exiler
Guillaume, comme on l'a dit par une interprétation inexacte du texte,
mais en lui faisant remarquer qu'il n'avait qu'à défendre à Guillaume,
en vertu de son autorité pontificale, de pénétrer dans le royaume.
C'est seulement après la mort d'Alexandre et de son successeur immédiat,
que Guillaume de Saint-Amour revint à Paris, où on lui fit une réception
triomphale. Quant à son livre sur les _Périls des derniers temps_, tous
les exemplaires n'en avaient pas été brûlés, car il fut imprimé au
XVIe et au XVIIe siècle, et il fut poursuivi à cette époque comme
au temps de sa nouveauté. On le dénonça à Louis XIII, qui, par un arrêt
rendu en Conseil privé, rappela la condamnation prononcée par Alexandre
IV, ordonna de saisir tous les exemplaires, et défendit aux libraires de
le mettre en vente, sous peine de mort.
On peut conjecturer que la persécution dirigée contre Guillaume de
Saint-Amour atteignit aussi son défenseur intrépide, Rutebeuf. Une bulle
d'Alexandre IV ordonnait de brûler à Paris non seulement le livre des
_Périls_, mais aussi des «chansons et rythmes inconvenants» composés
contre les frères Prêcheurs et Mineurs. Rien n'établit absolument que
les satires de Rutebeuf fissent partie des rythmes réprouvés; mais il se
plaint à plusieurs reprises de ne plus pouvoir parler librement.
Toutefois, l'existence même des poésies de Rutebeuf, et de beaucoup
d'autres aussi hardies, prouve que nos ancêtres du XIIIe siècle
jouissaient encore d'une grande liberté de parole, toutes les fois que
la croyance et le dogme n'étaient pas en jeu.
L. CLÉDAT, _Rutebeuf_, Paris, Hachette,
1891, in-16. _Passim._
VI.--LA SCIENCE AU MOYEN ÂGE.
Au IVe siècle, lorsque les ténèbres s'épaississaient déjà dans
l'Occident latin et lorsqu'on songeait à réduire autant que possible le
bagage qu'il s'agissait de sauver du naufrage, il se fit un retour vers
les idées pythagoriciennes. Martianus Capella, Boëce, et, à leurs
exemples, les premiers instituteurs des écoles claustrales, adoptèrent
une table des sept arts libéraux, distribués en deux groupes, le
_trivium_ et le _quadrivium_, savoir:
TRIVIUM. La _grammaire_, la _rhétorique_, la _logique_.
QUADRIVIUM. L'_arithmétique_, la _géométrie_, l'_astronomie_, la
_musique_.
Le _quadrivium_ était l'encyclopédie mathématique, telle qu'un disciple
de Pythagore pouvait la concevoir; c'était le corps de la science ou des
sciences par excellence, des seules qui dussent, jusqu'à l'avènement des
temps modernes, mériter vraiment le nom de science. Mais il faut, pour
que la culture des sciences soit vraiment féconde, un souffle
vivifiant, un génie d'invention, un instinct qui tient de celui de
l'artiste et du poète. Voilà ce que les Grecs avaient possédé, ce que
les modernes ont retrouvé, ce que la tradition romaine ne pouvait pas
infuser au moyen âge.