l'archevêque de Ravenne a été fait prisonnier par Ezzelino de Padoue.)
GÉR.--Tu vois bien, voilà le mystère qui commence.
Longtemps après, _post annos multos_, au couvent d'Imola, on lui
présenta un livre de son ami Gérard, peut-être le _Liber
introductorius_. Mais Gérard avait été condamné, ses écrits étaient
frappés d'infamie. Salimbene eut peur et dit: «Jetez-le au feu».
L'appréhension de l'Antéchrist fut, en dehors même de la société
joachimite, un sentiment essentiel de la religion italienne au XIIIe
siècle. On s'en inquiétait déjà au temps de Grégoire VII. Les
prédictions de Joachim attirèrent l'attention des mystiques sur Frédéric
II: évidemment, le monstre, c'était lui. Toutes les calomnies, toutes
les médisances propagées par les moines se retrouvent en Salimbene, qui
voit, dans les malheurs des dernières années de l'empereur, le signe
très clair de la colère divine. Aussi les a-t-il énumérés tous, l'un
après l'autre, jusqu'à la mort misérable de Frédéric, dans un château de
la Pouille. Il invoque, comme témoins de la vengeance céleste, tour à
tour les Prophètes, les Sibylles, Merlin, l'abbé Joachim. Frédéric,
c'est l'ennemi satanique de l'Église et de Dieu, l'impie, l'athée, le
libertin, _callidus_, _versutus_, _avarus_, _luxuriosus_, _malitiosus_,
_iracundus_, _jocundus_, _delitiosus_, _industriosus_, _epicureus_;
poète cependant, spirituel, séduisant, _pulcher homo_. Cet homme
charmant était d'ailleurs féroce: il fit couper le pouce à un notaire
qui, dans un acte, avait écrit de travers une lettre du nom impérial; il
donna à deux malheureux un excellent repas, puis fit courir l'un et
laissa s'endormir l'autre; on les ouvrit alors, sous les yeux de
l'empereur, curieux d'étudier le problème de la digestion[81].
* * * * *
La parole de Joachim de Flore: _ubi Spiritus Domini, ibi Libertas_,
s'était réalisée à la lettre. L'Italie, animée par l'attente d'une
rénovation religieuse, porta tout d'un coup une étonnante floraison de
doctrines, de sectes, de miracles et de prodiges de toutes sortes. Le
premier, saint François, avec la puissance d'un créateur, avait rajeuni
le christianisme; cette fécondité d'invention ne s'était pas ralentie au
temps de Salimbene, et, par lui, nous pouvons pénétrer dans la
chrétienté la plus vivante qui fut jamais. Et, je le répète, si nous
mettons à part les vues aventureuses du joachimisme, ici, nous n'avons
pas affaire à des hérésies. Mais les plus scandaleux de ces chrétiens
d'Italie se croient en règle avec le bon Dieu. Ils édifient librement,
joyeusement leurs petites chapelles, leurs communions bizarres dans
l'enceinte de la grande Église, qui les laisse faire quelque temps, puis
ramène vivement à la ligne droite ceux qui s'en éloignent avec une belle
humeur trop inquiétante.
Le groupe de Jean de Parme semble au complet dans la _Chronique_. La
personne la plus singulière de ce groupe est assurément la sœur de
Hugues de Digne--_unius de majoribus clericis de mundo_--sainte
Doulcine. Elle avait le don de guérir ou même de ressusciter les petits
enfants. Elle n'était pas entrée en religion, mais portait le cordon de
saint François, et parcourait la Provence, suivie de quatre-vingts dames
de Marseille. Elle entrait dans toutes églises des frères mineurs, où
elle avait des extases. Elle y demeurait facilement les bras en l'air
depuis la première messe du matin jusqu'aux complies. «On n'en a jamais
dit de choses fâcheuses», écrit Salimbene.
Dans ce monde étrange, le miracle, le petit miracle familier était une
douce habitude. Les miracles de Salimbene tournent en général à la
gloire des franciscains. Il ne dissimule point qu'une pieuse industrie
peut y aider. En 1238, dit-il, à Parme, vers le temps de Pâques, les
mineurs et les prêcheurs s'entendirent sur les miracles qu'il convenait
de faire cette année-là, _intromittebant se de miraculis faciendis_. Il
a connu un frère, Nicolas, à qui le miracle ne coûtait pas plus que la
récitation du _Pater_. Un moinillon, tout en écumant la soupe
conventuelle, avait laissé tomber dans le chaudron un bréviaire
enluminé, qu'on venait de lui prêter. Le saint livre s'imprégnait de
bouillon _miro modo_. Fra Niccolò, appelé, dit une prière sur la soupe
et retira le bréviaire intact et tout neuf. Salimbene ne nous apprend
point si la soupe en fut plus grasse. A Bologne, un novice ronflait si
fort que personne ne pouvait plus dormir au couvent. On l'exila du
dortoir au grenier, du grenier au hangar: rien n'y fit; c'était une
trompette d'Apocalypse. On tint chapitre sous la présidence de Jean de
Parme en personne. Quelques-uns demandèrent l'expulsion du petit frère
_propter enormem defectum_. On résolut de le rendre à sa mère, pour une
fraude sur la chose livrée, _eo quod ordinem decepisset_. Fra Niccolò
intervint et promit un miracle. Le lendemain, l'enfant servit sa messe;
puis il le fit passer derrière l'autel et là il lui tira vivement le
nez. Dès lors, le novice dormit _quiete et pacifice_, comme un loir,
_sicut ghirus_.
Mais aussi, que de faux miracles de la part des reliques qui ne sont pas
franciscaines! La ville de Parme vit entrer un matin,
processionnellement et suivie d'une foule de dévots, la châsse d'un
prétendu saint Albert de Crémone. La relique--le petit doigt d'un
pied--fit merveille. Les curés de paroisses commandaient pour leurs
églises des fresques en l'honneur de saint Albert, _ut melius oblationes
a populo obtinerent_. Mais un chanoine doué de flair s'approcha de très
près de la châsse, et sentit une odeur qui n'était point de sainteté. Il
prit la relique: c'était une simple gousse d'ail!
Évidemment, la notion d'orthodoxie était alors très particulière. Il
était entendu que les fidèles, individuellement, ou formés en
communautés libres, pouvaient chercher où il leur plairait la voie du
salut. Et chacun de tirer de son côté selon son humeur; celui-ci, un
laïque de Parme, s'enferme en un couvent de cisterciens pour écrire des
prophéties; cet autre, un ami des mineurs, fonde quelque chose pour lui
tout seul (_sibi ipsi vivebat_). C'est le Don Quichotte de saint
Jean-Baptiste: longue barbe, cape arménienne, tunique de peau de bête,
une sorte de chasuble sur les épaules avec la croix devant et derrière,
et tenant une trompette de cuivre (_terribiliter reboabat sua tuba_), il
prêche dans les églises et sur les places, suivi d'une foule d'enfants
qui portent des branches d'arbres et des cierges. Voici les _Saccati_ ou
_Boscarioli_, hommes vêtus de sacs, hommes des bois. C'est une secte de
faux Mineurs sortie du groupe de Hugues de Digne et qui ont pris un
costume pareil à celui des franciscains. Ils semblent de furieux
quêteurs, plus alertes que les vrais, et qui ne leur laissent que des
miettes. Salimbene les méprise. Voici les _Apostoli_, des vagabonds,
_tota die ociosi_ (ocieux), _qui volunt vivere de labore et sudore
aliorum_. Cette bande va et vient, attirant à elle les enfants qu'ils
font prêcher, suivie d'une troupe de femmes (_mulierculæ_), vêtues de
longs manteaux, qui se disent leurs sœurs; ils doivent pratiquer le
communisme à outrance. Leur chef, Gherardino, a des aventures galantes
qui révoltent la pudeur de Salimbene. Le scandale des _Apostoli_ émut
l'évêque de Parme, qui fit emprisonner ceux qu'il put prendre. Puis
Grégoire X condamna la secte, qui refusa de se soumettre. Les _Saccati_,
plus humbles, s'étaient soumis.
Deux sociétés religieuses, orthodoxes, mais très différentes l'une de
l'autre, ont attiré l'attention de Salimbene: les flagellants et les
_Gaudentes_, ou les _joyeux compères_. Les flagellants apparurent dans
l'Italie du Nord en 1260, l'année fatale des joachimites: «Tous, petits
et grands, nobles, soldats, gens du peuple, nus jusqu'à la ceinture,
allaient en procession à travers les villes et se fouettaient, précédés
des évêques et des religieux.» La panique mystique fit de grands
ravages: tout le monde perdait la tête, on se confessait, on restituait
le bien volé, on se réconciliait avec ses ennemis. La fin de toutes
choses semblait prochaine. Le jour de la Toussaint, les énergumènes
vinrent de Modène à Reggio, puis ils marchèrent sur Parme. Celui qui ne
se fouettait point était «réputé pire que le diable», on le montrait au
doigt, on lui faisait violence. Ils se dirigèrent enfin sur Crémone.
Mais le podestat de cette ville, Palavicini, refusa l'entrée des portes:
il fit dresser des fourches le long du Pô à l'usage des flagellants qui
essaieraient de passer; aucun ne se présenta. Avec les _Gaudentes_,
autre tableau. Ceux-ci ne se frappaient point, mais vivaient gaiement en
confrérie. Ils avaient été inventés par Bartolomeo de Vicence, qui fut
évêque. Petite confrérie, d'ailleurs. Ils mangent leurs richesses «_cum
hystrionibus_», écrit Salimbene. Ils ne faisaient point l'aumône, ne
contribuaient à aucune œuvre: monastères, hospices, ponts, églises.
Ils enlevaient par rapine le plus qu'ils pouvaient. Une fois ruinés, ils
avaient l'audace de demander au pape de leur assigner, pour y habiter,
les plus riches couvents d'Italie.
Ces chrétiens aimables continuaient la tradition des _clerici vagantes_
du XIIe siècle. Et même, à côté d'eux, certains _Gaudentes_ isolés,
les plus avisés sans doute, et les plus voluptueux de l'ordre, annoncent
déjà les prélats peu édifiants du XVIe siècle romain...[82].
* * * * *
Salimbene et sa chronique sont une relique bien vénérable du passé. Ils
n'engendrent point la mélancolie, ce qui est bon; mais ce qui vaut mieux
encore, ils inspirent de sérieuses réflexions ou confirment de graves
idées historiques. Chacune des pages de ce livre montre que la liberté
d'invention déployée par les Italiens du XIIIe siècle dans l'œuvre
de la Commune, dans l'organisation des franchises politiques et
sociales, fut tout aussi grande, aussi féconde, à la même époque, dans
l'ordre des faits religieux. La conscience libre dans la cité libre,
telle fut alors la formule de la civilisation italienne. Certes,
l'apostolat même de saint François et ses résultats immédiats
témoignaient déjà, d'une façon éclatante, de cette vérité. Mais ici, de
l'exquise poésie de la légende sortait peut-être un sentiment trop idéal
de la réalité historique. L'odeur suave des _Fioretti_, telle qu'une
vapeur d'encens, nous trouble les sens et donne une illusion
paradisiaque. Le franciscain de Parme, si familier, qui raconte avec
candeur tout ce qu'il a entendu, tout ce qu'il a vu, dissipe quelque peu
l'enchantement et nous apprend que, dans l'ordre séraphique, tous
n'étaient pas des séraphins. On ne connaît pas une société religieuse si
l'on n'en visite que les sanctuaires, si l'on n'en contemple que les
fondateurs; il importe aussi de fouiller les coins et les recoins, la
sacristie, le cloître, le réfectoire et les cellules, et de prêter
l'oreille aux pieux propos, aux confidences, aux joyeusetés des plus
humbles moines. Pour cet office, Salimbene est un guide incomparable; on
ne fait pas de meilleure grâce aux étrangers les honneurs de son
couvent.
E. GEBHART, dans le _Bulletin du cercle
Saint-Simon_, 1884[83].
IV.--LES PROPOS DE MAÎTRE ROBERT DE SORBON.
Robert de Sorbon, fondateur du collège appelé de son nom la maison de
Sorbonne, doit toute sa gloire à cette fondation généreuse; il n'en doit
rien à ses écrits. Il s'y trouve pourtant des parties très
intéressantes. Un témoin digne de toute confiance, Joinville, rapporte
que Robert avait «grant renommée d'être preud'homme»; il nous atteste,
en outre, que, très sûr de posséder un cœur droit et de voir en
conséquence les choses comme elles sont, louables ou blâmables, il était
habituellement très libre dans ses discours et dans ses actes. Eh bien!
tel est-il dans les divers écrits qu'il nous a laissés, dans ses sermons
et même dans ses traités dogmatiques: d'une part, honnête, très honnête,
nullement casuiste, n'enseignant jamais qu'une morale, la stricte
observance des dix commandements, et, d'autre part, caustique, enjoué,
abondant en vives saillies et propos badins sur le compte d'autrui. Nous
ne croyons pas qu'on se représente tout à fait ainsi le créateur de la
Sorbonne. On ne connaît guère qu'un côté du personnage. C'est pourquoi
nous voulons montrer ici l'autre côté, celui qu'on ne connaît pas!
Quoique chanoine de Paris, c'est-à-dire grand dignitaire d'une église
opulente et fastueuse, quoique vivant à la cour dans la familiarité des
seigneurs et du roi, quoique devenu riche après avoir été pauvre, il
avait conservé le goût de la simplicité, sans se laisser atteindre par
la contagion des mœurs séculières. C'était une des formes de sa
prud'homie. En cela tous les clercs attachés à la cour ne lui
ressemblaient pas. «Il faut bien, disaient-ils, hurler avec les
loups.--Non, non, leur répondait-il: Vivez avec les loups, soit, mais
pour les convertir en agneaux; sinon tenez pour certain qu'ils vous
mangeront.» Fit-il, pour sa part, des conversions nombreuses? nous n'en
pouvons à la vérité citer aucune, mais il est constant qu'il ne s'est
laissé ni terrifier ni manger par les loups. C'est ce que prouve du
reste le ton de ses remontrances, où sont particulièrement maltraités
les riches et les nobles, où les princes eux-mêmes ne sont pas toujours
épargnés.
Chez les riches, par exemple, il condamnait sévèrement le luxe des
habits, et recommandait à tous les confesseurs d'être, sur ce point,
aussi rigides que lui. Au pénitent qui viendra lui faire l'aveu de ses
fautes le confesseur dira: «Mon ami, ne vous êtes-vous pas paré les
jours de fête, ou bien en quelque autre circonstance solennelle, pour
plaire aux femmes que vous pourriez rencontrer sur votre chemin?--Oui,
maître, répondra sans doute le pénitent, mais sans aucune intention de
les provoquer au mal.--Ami, répliquera le confesseur, vous avez
gravement péché. Si l'on suspend une couronne à la porte d'une taverne,
c'est la marque qu'on y vend du vin; de même une chevelure circulaire,
sur la tête un élégant chaperon, un ceinturon de fer, de petits nœuds
argentés, des gants aux mains, aux pieds des souliers lacés, et autres
choses de ce genre, voilà des enseignes de libertinage; et pourtant il
n'y a pas dans la couronne une obole de vin, il n'y a pas dans le
ceinturon de fer le moindre péché de luxure.»
Pour supprimer les habits de fête, Robert eût volontiers supprimé les
fêtes elles-mêmes. C'est là, dit-il, ce qu'avait osé faire un prélat
très vénéré, Guyard de Laon, autrefois chancelier de Paris, plus tard
évêque de Cambrai, qui, de tous les martyrs, de tous les confesseurs,
n'avait maintenu comme saints à fêter, dans le calendrier réformé de son
diocèse, que saint Laurent et saint Martin. Et Robert le félicite
d'avoir eu cette audace, le seul dieu qui pouvait lui reprocher d'avoir
fait tort à son culte étant le dieu Bacchus. A qui connaît les mœurs
du temps le propos ne semble pas trop dur.
En mainte occasion Robert s'est exprimé plus âprement. Il savait sans
doute qu'il se faut défendre de parler trop et trop haut. «La langue
est, disait-il, dans un cloître, comme un moine, dans un cloître fermé
par un fossé et deux barrières, les dents et les lèvres, et devant ce
fossé, devant ces barrières, il y a trois portiers dont il faut
successivement obtenir la permission de sortir, c'est-à-dire la
permission de parler.» Mais Robert violait souvent la consigne, et quand
les trois portiers murmuraient il était déjà loin. Un jour donc, la cour
était à Corbeil; le voilà prenant par son manteau le sénéchal de
Champagne et l'entraînant malgré lui vers le roi: «Maître Robert, lui
disait Joinville, que me voulez-vous?--Je veux de vous une réponse à
cette question: S'il plaisait au roi de s'asseoir dans ce pré, et si
vous alliez prendre place sur son banc, au-dessus de lui, ne seriez-vous
pas à blâmer?--Je le serais sans aucun doute.--En conséquence, vous êtes
blâmable de vous vêtir plus noblement que le roi, lequel n'a pas cet
habit de vair dont vous faites parade.» Joinville blessé répondit
aussitôt: «Sauf votre grâce, maître Robert, cet habit de vair que je
porte, mon père et ma mère me l'ont laissé; tandis que vous, fils de
vilain et de vilaine, vous avez laissé l'habit de votre père et de votre
mère pour revêtir un camelin plus riche que celui du roi.» Ce débat,
déjà très vif, l'allait devenir plus encore; mais le roi s'empressa
d'intervenir et prit la défense de maître Robert; ce dont il fit bientôt
après ses excuses à Joinville, lui disant à part: «Il avait grand besoin
que je l'aidasse, car il était fort ébahi.»
Saint Louis avait, au rapport de Joinville, une doctrine autre que celle
de Robert en ce qui touche le costume. «Un chevalier courtois se doit,
disait-il, vêtir de telle sorte que les gens d'un âge mûr ne l'accusent
pas de trop faire, les jeunes gens de faire trop peu.» C'était là parler
très sagement. Cependant on assure que le bon roi n'observait pas
toujours lui-même la règle qu'il enseignait aux autres. Il aurait donc
un peu trop négligé sa tenue, tandis que sa femme, Marguerite de
Provence, aurait, suivant Robert, donné dans l'excès opposé.
Voici les termes de ce témoignage: _Humiliter (rex Franciæ) incedit et
gerit se; uxor autem ejus alio modo_. Dans la bouche de Robert, ce n'est
pas simplement, en ce qui touche la reine, un propos malin, c'est une
accusation grave. En effet, il ne permettait pas plus aux femmes qu'aux
hommes le luxe des habits. Qu'on veuille bien le lui pardonner. La
prud'homie rigide va bien rarement sans quelque rusticité. Alceste a
beaucoup de vertu, mais il manque de politesse; ainsi le vertueux
Robert n'était pas toujours poli.
Il paraît que de son temps les femmes portaient des robes très longues,
c'est une mode qu'il se permet de plaisanter. «Une femme, dit-il, ayant
prié son mari de faire pour elle l'emplette d'une robe, il l'achète
assez longue. La femme s'en étant revêtue monte sur un coffre, pour en
mieux juger l'ampleur et la bonne façon. Mais voilà que, l'épreuve
faite, la femme, attristée, dit au mari: «Pourquoi donc m'avez-vous
acheté, monsieur, une robe si courte? j'en voulais une qui pendît
jusqu'à terre.--Mais, répond le mari, je pensais que vous vouliez une
robe pour vous seule, non pour vous et pour ce coffre tout ensemble. Si
vous m'en aviez averti, j'aurais volontiers satisfait à votre désir.»
[Illustration: Le sire de Joinville, habillé de ses armoiries, d'après
un manuscrit du XIVe siècle.]
Mais revenons à la reine Marguerite. On n'a pas pu ne pas s'étonner de
voir Robert taxer publiquement d'immodestie la femme très aimée du saint
roi. On s'étonnera certainement davantage de l'entendre enseigner au roi
lui-même comment il la devait corriger de ce grave défaut.
L'enseignement a la forme d'une anecdote; mais le narrateur en fait
lui-même l'application aux personnes royales. Voici tout le passage:
«Comment faut-il comprendre ces paroles de l'apôtre disant que l'époux
et l'épouse doivent mutuellement se complaire? Il y a là une difficulté
dont certain prince a montré la solution au roi de France. Ce roi est
d'une grande bonhomie; sa démarche, son port, sont des plus modestes;
mais sa femme est tout autre. Le prince dont il est question ayant une
humble tenue, cela déplaisait à sa femme, qui aimait s'affubler des plus
riches ornements, et comme elle blâmait sa pauvre mine et s'en plaignait
même à ses parents, il lui dit: «Madame, il vous plaît donc que je me
pare de vêtements de prix?» Elle répondant que tel était, en effet, son
désir, et que finalement elle voulait le voir s'y conformer, le prince
reprit: «Eh bien, je ferai cela pour vous, la loi conjugale étant que
l'homme doit complaire à sa femme, et réciproquement.... Mais cette loi
qui m'oblige envers vous, vous oblige pareillement envers moi: vous êtes
tenue d'obéir à ma volonté, comme je le suis d'obéir à la vôtre. En
conséquence, je veux que vous me fassiez le plaisir de vous habiller
plus modestement. Vous porterez mes vêtements et je porterai les
vôtres.» A cet arrangement la femme refusa de souscrire, et dès lors
elle permit au mari de se vêtir selon sa coutume.» Il y a donc lieu de
croire que la reine Marguerite blâmait aussi la grande simplicité du
roi. Mais n'insistons pas davantage sur cette affaire du costume. Sur
bien d'autres points Robert a censuré plus vivement encore les mauvaises
mœurs de ses contemporains. Il n'approuvait pas non plus le luxe des
festins, qui finissaient trop souvent par d'ignobles orgies. On y jurait
beaucoup, et les jurements révoltaient Robert autant que le roi. «Le
roi, dit Robert, n'en voulant plus entendre, avait convoqué plusieurs
évêques pour faire avec eux une loi sévère contre les blasphémateurs;
mais, ayant trouvé ces évêques peu favorables à son projet, il fut
tellement ému de leur froideur qu'il en eut une fièvre tierce dont il
faillit mourir». En outre, on jouait habituellement après les grands
repas, et de très grosses sommes. La passion du jeu ne fut peut-être
jamais plus violente et plus commune. Elle avait gagné les clercs
eux-mêmes. Nous lisons dans un des sermons de Robert: «Voici ce qui
vient d'arriver cette semaine à deux lieues de Paris. Un prêtre, ayant
joué dix livres et son cheval, s'est pendu. Ainsi finissent les parties
de dés. Malheureux, va jouer maintenant!» On jurait, on jouait, on
appelait ensuite pour se divertir de toute manière des bateleurs, à qui
le maître du logis faisait souvent, par ostentation, des présents
magnifiques.
«Un jour, dit Robert, l'évêque Guillaume (il s'agit du célèbre Guillaume
d'Auvergne) se promenait à cheval avec le roi Louis et son frère le
comte d'Artois.» Il faisait un grand vent qui toujours décoiffait
l'évêque. Le roi lui dit: «Comment ne pouvez-vous retenir votre bonnet
et l'empêcher de tomber?» L'évêque lui répondit: «Sire, je ne réussis
pas à l'attacher si bien que le vent ne me l'enlève. Mais cela ne
m'étonne guère, car on a vu plus d'une fois certain vent dépouiller les
gens même de leur tunique.--Comment cela? dit le roi.--Sire, répliqua
l'évêque, n'est-il pas, en effet, arrivé plus d'une fois que, violenté
par le vent de la vaine gloire, un chevalier ait quitté sa robe pour la
donner à quelque histrion?»--Aimer, honorer, gratifier des histrions, ce
n'était pas un moindre délit, suivant Robert, qu'offrir un sacrifice aux
démons. Enfin un autre intermède des festins était la chanson souvent
déshonnête. Combien Robert désirait fermer les oreilles aux galanteries
des ménestrels! Nous tenons de lui l'anecdote qu'on va lire. Lorsque
Folquet, archevêque de Toulouse, entendait par hasard chanter une de ces
chansons qu'il avait composées au temps de sa jeunesse mondaine, il
s'obligeait durant le premier repas du jour, à ne manger que du pain, à
ne boire que de l'eau. Nous ne voulons pas excuser ici ce que le
prud'homme condamne. Cependant, puisqu'il s'agit de Folquet, disons qu'à
ce farouche persécuteur d'hérétiques, avérés ou imaginaires, nous
voudrions n'avoir à reprocher que des chansons.