C'est encore une fortune très surprenante que celle de Walter Map,

archidiacre d'Oxford, clerc familier du roi d'Angleterre Henri II

Plantagenet. Son compatriote, son ami, Gérald de Barri, le représente

comme le plus bel esprit de la cour d'Angleterre à la fin du XIIe

siècle; c'était un homme très savant, très fin, et qui n'aimait pas les

moines, particulièrement les moines blancs (cisterciens): Girald

rapporte de lui que, ayant appris l'apostasie de deux moines, il

s'écria: «Puisqu'ils renonçaient à leur moinerie, que ne se sont-ils

faits chrétiens!» Map a laissé un livre en prose, _De nugis curialium_,

d'une lecture fort agréable; ce livre ne nous a été conservé que par un

seul manuscrit; il a été imparfaitement édité par Th. Wright, et très

peu de personnes l'ont lu. Il a écrit contre le mariage une déclamation

dont il était très fier: _Valerius ad Rufinum de non ducenda uxore_; on

le sait si peu que des savants éminents persistent, encore aujourd'hui,

à attribuer cette déclamation à saint Jérôme! Par compensation, on a

copié au moyen âge, et imprimé de nos jours, sous le nom de Walter Map,

quantité d'ouvrages auxquels il a toujours été étranger. Les meilleures

pièces goliardiques, que les scribes français ont ornées, pour les

recommander, de la marque de fabrique de Primat, les scribes anglais

leur ont imposé celle de l'archidiacre d'Oxford. Comme, parmi ces

pièces, il y en a de fort grossières, l'élégant et précieux Map a gagné

de la sorte, en Angleterre, un renom détestable et fort peu mérité

d'ivrogne (_a jovial toper_).--Certes, l'ami de Gérald de Barri a

composé des chansons rythmiques, mais, dans le fatras de ses œuvres

supposées, qui l'a fait passer si longtemps, et bien à tort, pour le

plus fécond des goliards, comment dégager ce qui lui appartient? Autant

chercher à retrouver les bons mots qui ont fait la gloire initiale de

Primat parmi les nouvelles à la main de toute date et de toute

provenance dont le moyen âge a gratifié la mémoire du grand farceur.

La biographie de Serlon de Wilton n'est guère moins incertaine que celle

de Primat, et elle a été, jusqu'à ces derniers temps, encore plus

obscure; car le XIIe siècle a compté jusqu'à quatre clercs du nom de

Serlon qui se sont mêlés d'écrire: un chanoine de Bayeux, un évêque de

Glocester, un abbé de Savigny, un abbé de l'Aumône. C'est ce dernier qui

fut l'émule du fameux chanoine d'Orléans. Originaire de Wilton en

Angleterre, il fut d'abord un des professeurs de belles-lettres les plus

goûtés des écoles de Paris, aussi connu à cause de ses fredaines qu'à

cause de sa science: «Quand j'ai bu du vin, dit-il quelque part, ça me

fait pleurer et je fais des vers comme Primat.»

_Tum fundo lacrymas, tum versificor quasi Primas...._

C'est sa conversion, éclatante et subite, qui a assuré à maître Serlon

une popularité durable. Le récit en fut en effet consigné de bonne heure

dans les recueils d'exemples édifiants à l'usage des prédicateurs; il se

trouve dans la collection d'anecdotes d'Eudes de Chériton et dans celle

de Jacques de Vitri; il a été commenté pendant plusieurs siècles dans

toutes les chaires de la chrétienté. Serlon se promenait un jour dans le

pré Saint-Germain quand un de ses compatriotes et de ses collègues,

récemment décédé, lui apparut revêtu d'une chape en parchemin, couverte

de fines écritures: «Là, dit le défunt, sont reproduits tous les

sophismes dont ici-bas je tirais gloire, et cette chape pèse tant à mes

épaules que je porterais plus aisément la tour de

Saint-Germain-des-Prés.» Le lendemain matin, maître Serlon, ce logicien

profond, ce poète mondain et grivois, dont les chansons couraient la

ville, quitta brusquement l'Université de Paris, théâtre de ses

triomphes, et se réfugia dans un monastère très sévère. Pour expliquer

sa retraite précipitée, il laissa seulement deux vers moqueurs, très

souvent cités depuis par les contempteurs mystiques de la dialectique et

de la raison:

_Linquo coax ranis, cra corvis vanaque vanis;_

_Ad logicam pergo, quæ mortis non timet ergo._

Il fut élu, vers 1171, abbé de l'abbaye cistercienne de l'Aumône, près

de Pontoise, le Petit-Cîteaux. Mais il ne dépouilla pas tout à fait le

vieil homme. Il conserva toujours une singulière verdeur de langage.

Moine blanc, il n'aimait pas les moines noirs (clunisiens).

«J'attendrais, disait-il, avec plus de tranquillité le temps de la mort

si j'étais chien noir que moine noir.» Il ne cessa pas non plus de faire

des vers; seulement, pour racheter les pièces impudiques qu'il avait

rimées dans sa jeunesse, il s'appliqua désormais à de dévotes

compositions. De Serlon de Wilton, on a surtout exhumé jusqu'à présent

des vers postérieurs à sa conversion; ils sont graves, quoique la verve

gouailleuse de l'ancien poète profane, et très profane, y bouillonne

encore....

Philippe de Grève n'est pas, comme Primat, un personnage légendaire, et

ses vers ne sont pas presque tous perdus, comme ceux de Serlon de

Wilton. Néanmoins, M. Daunou, en 1835, lui consacrait dans l'_Histoire

littéraire de la France_ une notice très brève; on ne savait alors rien

de lui, si ce n'est qu'il avait été chancelier de Notre-Dame de 1218 à

1236, et qu'il avait fait des sermons. Depuis 1835, la figure du

chancelier Philippe, de celui qui fut, au XIIIe siècle, le Chancelier

par excellence, a été lentement restaurée, et elle ressort aujourd'hui

comme l'une des plus vivantes de son temps. Avec Robert de Sorbon,

Philippe de Beaumanoir et Pierre Dubois, Philippe de Grève est un des

hommes du moyen âge qui doit le plus aux patientes restitutions de

l'érudition moderne.

Non seulement Philippe de Grève a prononcé des sermons (qui, pour le

dire en passant, ne sont pas plus mauvais que beaucoup d'autres), mais

il a laissé, avec une relation de la perte et de la découverte du Saint

Clou en 1233, une Somme de théologie où de bons juges ont remarqué une

originalité rare dans ce genre d'ouvrages, beaucoup d'érudition,

d'indépendance et de véhémence. Comme théologien, il a donc présidé très

dignement pendant près de vingt ans aux destinées de l'Université de

Paris[79]. Ses relations avec les maîtres de cette Université n'ont pas

été cependant, très bonnes. Il ignorait l'art de se faire aimer et se

montra toujours passionné pour les droits de son église cathédrale,

droits inconciliables avec les prétentions du corps universitaire. En

1219, il comparut à Rome pour répondre devant le pape Honorius

d'accusations portées contre lui par les maîtres de l'Université. En

1222, il était de nouveau aux prises avec eux. Il avait, par sa roideur,

accumulé contre lui bien des haines. On lui reprochait aussi son

avidité: il cumulait ouvertement plusieurs bénéfices; chancelier de

Notre-Dame de Paris, il était en même temps archidiacre de Noyon; mais,

à Noyon comme à Paris, il s'était attiré des ennemis; il fut rudement

malmené en 1233, en pleine église, à Saint-Quentin, par le bailli de

Vermandois. Un sot compilateur du XIIIe siècle, Thomas de Cantimpré,

en son _Bonum universale de apibus_, a recueilli précieusement l'écho

des médisances et des calomnies que le caractère du Chancelier avait

déchaînées contre lui. Peu de jours après sa mort, s'il faut en croire

Thomas, le chancelier Philippe apparut à son évêque, qui venait de dire

matines, sous l'aspect d'un damné; et comme l'évêque s'étonnait: «C'est

à cause de mon avarice, répondit le fantôme; j'ai soutenu la légitimité

du cumul des bénéfices, et j'ai scandalisé le monde par le désordre

abominable de mes mœurs.»

Philippe de Grève eut peut-être de très mauvaises mœurs, et, qu'il

ait été vertueux ou non, cela ne nous intéresse guère[80]. Mais Thomas

de Cantimpré songeait sans doute, en parlant de ces «désordres

abominables», aux chansons profanes du Chancelier, plus enjouées,

cependant, que licencieuses. Croirait-on que ces chansons, longtemps si

célèbres, que tous les clercs, au XIIIe siècle, savaient par cœur,

et dont des copies anciennes sont signalées aujourd'hui jusqu'en Suède,

n'ont été révélées aux lettrés que depuis quelques années?--L'attention

fut éveillée pour la première fois, après cinq cents ans d'oubli, par un

passage de la chronique de Salimbene. Salimbene, faisant l'éloge de son

compatriote Henri de Pise, rapporte qu'il avait mis en musique plusieurs

morceaux de «maître Philippe, chancelier de l'Église de Paris», et

notamment six pièces qui commençaient par les mots: _Homo quam sit

pura--Crux de te volo conqueri_, etc. Or, sur ces six pièces rythmiques,

quatre se sont retrouvées dans un manuscrit du Musée britannique, parmi

une quarantaine de petits poèmes, précédés de la rubrique commune: «Dits

de maître Philippe, le feu chancelier de Paris». Elles se sont

retrouvées aussi dans l'Antiphonaire de Pierre de Médicis, et ailleurs.

Elles assurent à Philippe de Grève une place très honorable parmi les

écrivains lyriques du moyen âge. Tel était, aussi bien, l'avis de maître

Henri d'Andeli, chanoine de Paris, qui a rimé en langue vulgaire un

curieux éloge funèbre du Chancelier (mort le 25 décembre 1236). L'habile

trouvère Henri d'Andeli représente Philippe de Grève comme «le meilleur

clerc de France» et le plus habile des «jongleurs».--Si Philippe de

Grève, au lieu de composer en vers latins rythmiques, avait versifié

ordinairement en français (il se l'est quelquefois permis), il serait

placé, en effet, au nombre des bons jongleurs; mais la langue et le

rythme qu'il a choisis ont retardé pour lui l'heure de la réputation

posthume....

CH.-V. LANGLOIS, _La littérature goliardique_, dans la

_Revue politique et littéraire_, 24 déc. 1892.

III.--UN FRANCISCAIN DU XIIIe SIÈCLE: FRA SALIMBENE.

Ce pauvre franciscain du XIIIe siècle, très bon chrétien d'ailleurs,

n'a pas été canonisé; il n'a pas été brûlé non plus; on n'a guère brûlé

des franciscains qu'à partir du XIVe siècle. Ce n'était point un

grand clerc: il s'obstine à prendre Henri III pour Henri IV et à

conduire à Canossa un empereur qui n'eût jamais consenti à s'y rendre.

Il nous conte des histoires de nourrices: le dragon du mont Canigou, qui

sort d'un lac quand on y jette des pierres et obscurcit le ciel de

l'ombre de ses ailes; l'aventure d'un fou que le diable étrangla

nuitamment au milieu des pains entassés par lui en prévision de la

famine. Ce n'était point un poète passionné, comme Jacopone da Todi, et

très capable de tourmenter le pape en langue vulgaire. Salimbene a

rédigé sa chronique en latin, et je vous assure qu'il est moins bon

latiniste que Cicéron. Mais quel joli latin! tout plein de barbarismes

sans être barbare, souple, vivant, tel qu'on le prêchait alors dans

l'intérieur des couvents, pour l'édification plus dévote que

grammaticale des moinillons. On y trouve tout le vocabulaire de la plus

basse latinité. Le potage s'y appelle bonnement _potagium_; on y voit un

évêque qui, craignant une émeute de ses ouailles, s'enferme dans sa

tour, _quod pelli suæ timebat_. La critique de Salimbene est nulle. Il

n'envisage l'histoire qu'au point de vue des intérêts de son ordre et

juge les rois, les papes et les républiques selon le bien ou le mal

qu'ils font aux franciscains. Pour lui la maison d'Assise est le cœur

du monde. Comme la plupart des vieux chroniqueurs, il met au même plan

les plus graves événements de son siècle et les plus minces accidents

naturels. Nous apprenons par lui qu'en 1285, au mois de mars, il y eut

une étonnante abondance de puces précoces; en 1283, une mortalité sur

les poules: une femme de Crémone en perdit 48 dans son poulailler. En

1282, il signale un tel excès de chenilles que les arbres en perdirent

toutes leurs feuilles; mais, pour la même année, les Vêpres sanglantes

de Sicile ne lui prennent que trois lignes. L'âme, en lui, fut médiocre.

Tout petit, il était dans son berceau lorsqu'un ouragan terrible passa

sur Parme; sa mère, craignant que le baptistère ne tombât sur la maison,

prit dans ses bras ses deux fillettes et se sauva, abandonnant à la

grâce de Dieu le futur moine. «Aussi, dit-il, je ne l'ai jamais beaucoup

aimée, car c'est moi, le garçon, qu'elle aurait dû emporter.» Il entra

au couvent, malgré ses parents et l'empereur Frédéric II auquel le père

eut recours. L'empereur ordonna aux frères de rendre leur novice; le

père vint supplier son fils, au nom de sa mère; Salimbene répondit

tranquillement: _Qui amat patrem aut matrem plus quam me, non est me

dignus_. Plus tard, il se réjouissait de n'avoir point, lui et son

frère, continué le nom et la race paternels. Et cependant, il ne fut

qu'un religieux assez calme, d'un zèle raisonnable. Il parle des choses

liturgiques avec un sans-façon qui étonne. «C'est bien long, dit-il, de

lire les psaumes à l'office de nuit du dimanche, avant le chant du _Te

Deum_. Et c'est bien ennuyeux, autant en été qu'en hiver; car, en été,

avec les nuits courtes et la grande chaleur, on est trop tourmenté des

puces.» Et il ajoute: «Il y a encore dans l'office ecclésiastique

beaucoup de choses qui pourraient être changées en mieux.» Il aime les

grands couvents où «les frères ont des délectations et des consolations

plus grandes que dans les petits». Il ne fait pas mystère de ces

_consolations_, poissons, gibier, poulardes et tourtes, douceurs

temporelles que Dieu prodigue à ceux qui font vœu d'être siens. Vous

trouverez, dans la chronique, quatre ou cinq dîners de petits frères de

saint François, tous très succulents. Une pieuse gourmandise porte à la

gaieté, et Salimbene est un joyeux compère: les histoires de couvent,

dignes de frère Jean des Entommeures, abondent dans son livre. Mais

retournez-le, et vous apercevrez l'un des écrivains--je dis des

écrivains ecclésiastiques--les plus précieux du moyen âge, l'un des

témoins les plus édifiants du XIIIe siècle italien.

[Illustration: Vue d'Assise.]

Il était né à Parme en 1221. A dix-sept ans, il prit l'habit. Il rédigea

sa chronique entre 1283 et 1288. Il mourut sans doute en 1289. Enfant,

il eût pu contempler saint François d'Assise; il vit s'épanouir, dans

leur suavité printanière, les fleurs de la légende séraphique. Pendant

quarante années il se promena en Italie et en France, de couvent en

couvent. Il conversa avec les personnages les plus grands de son siècle.

Il vit face à face Frédéric II, _vidi eum et aliquando dilexi_; il

connut familièrement Jean de Parme et Hugues de Digne. A Sens, il

entendit Plano Carpi, le précurseur de Marco Polo, expliquer son livre

«sur les Tartares». Il aborda, à Lyon, Innocent IV, le pape terrible qui

avait juré d'écraser la maison de Souabe et de poser son talon sur ce

«nid de vipères». Enfin, en 1248, à Sens, au moment de la Pentecôte, il

a vu saint Louis. Le roi se rendait à la croisade, cheminant à pied, en

dehors du cortège de sa chevalerie, priant et visitant les pauvres,

«moine plutôt que soldat», écrit Salimbene. Le portrait qu'il nous en

donne est charmant. _Erat autem rex subtilis et gracilis, macilentus

convenienter et longus, habens vultum angelicum et faciem gratiosam._ Et

quel fin repas il fit servir aux Mineurs de Sens! D'abord, le vin noble,

le vin du roi, _vinum præcipuum_; puis, des cerises, des fèves fraîches

cuites dans du lait, des poissons, des écrevisses, des pâtés

d'anguilles, du riz au lait d'amandes saupoudré de cynamone, des

anguilles assaisonnées d'une sauce excellente (_cum optimo salsamento_),

des tourtes, des fruits. Remarquez que le menu est rigoureusement

maigre, mais d'un maigre canonical qui permet d'attendre avec

résignation le gras du lendemain. C'était, peut-être, la Vigile de la

Pentecôte, jour d'abstinence, jour de lentilles et de racines; mais

François avait dit dans sa _Règle_: Mangez de tous les mets qu'on vous

servira, _necessitas non habet legem_. Salimbene accompagna le roi

jusqu'au Rhône. Un matin, il entra avec lui dans une église de campagne

qui n'était point pavée. Saint Louis, par humilité, voulut s'asseoir

dans la poussière, et dit aux frères: _Venite ad me, fratres mei

dulcissimi, et audite verba mea_. Et les petits moines s'assirent en

rond autour du roi de France.

Certes voilà, pour un obscur religieux, une vie et des souvenirs qui

n'ont rien de vulgaire. Mais la singularité originale de Salimbene est

surtout dans sa vocation au Joachimisme, à la religion de l'Évangile

Éternel. Comme beaucoup d'âmes excellentes, il se laissa entraîner par

le mouvement de mysticisme qui, à côté du franciscanisme pur, et au sein

même de l'institut de saint François, agita, vers le milieu du XIIIe

siècle, l'Italie, et effraya l'Église; contradiction curieuse du

christianisme, embrassée par des hommes qui se croyaient sincèrement les

plus réguliers des chrétiens et qui se préparaient, par la plus

audacieuse des hérésies, à la réalisation des promesses suprêmes de

Jésus.

Cette crise religieuse dont le XVIe siècle a vu les derniers

incidents existait à l'état latent depuis le premier âge du

christianisme. L'évangile de saint Jean et l'Apocalypse avaient laissé

entendre que la situation religieuse du monde ne tarderait pas à changer

profondément, et qu'une ère meilleure et définitive était proche. Le

règne futur du Saint-Esprit, du Paraclet, précédé par le règne temporel

du Christ pendant mille ans, la venue de la Jérusalem céleste, le

triomphe momentané, puis la chute horrible de l'Antéchrist, la fin des

choses terrestres, toutes ces idées avaient, dès l'époque apostolique,

préoccupé les consciences nobles. La dure expérience de l'histoire, la

misère du moyen âge, les scandales de l'Église romaine les avaient

confirmées davantage. Saint Augustin les avait reçues de saint Jean;

Scot Erigène les reçut de saint Augustin. Les hérésiarques scolastiques

les possèdent tous, si je puis ainsi dire, en puissance. Elles

reparaissent, au commencement du XIIIe siècle, dans l'école d'Amauri

de Chartres, qui ne doit rien certainement à Joachim de Flore. Celui-ci,

un poète, un visionnaire, perdu dans ses montagnes de Calabre, mais

habitué, par le contact de la chrétienté grecque, à une exégèse très

libre, avait rendu à l'Italie, vers la fin du XIIe siècle, ces

vieilles terreurs et ces vieilles espérances. Un jour, dans le jardin de

son couvent, un jeune homme d'une beauté rayonnante lui était apparu,

portant un calice qu'il tendit à Joachim. Celui-ci but quelques gouttes

et écarta le calice. «O Joachim, dit l'ange, si tu avais bu toute la

coupe, aucune science ne t'échapperait!» Mais l'abbé de Flore avait

assez goûté de la liqueur mystique pour annoncer, dans sa _Concordia

novi et veteris Testamenti_, une troisième révélation religieuse, celle

de l'Esprit, supérieure à celle du Fils, comme celle-ci l'avait été à

celle du Père. Il faut citer tout ce passage où court un grand souffle.

Joachim caractérise les trois âges religieux du monde, dont le dernier

lui semble près de se lever:

«Le premier a été celui de la connaissance, le second celui de la

sagesse, le troisième sera celui de la pleine intelligence. Le premier a

été l'obéissance servile, le second la servitude filiale, le troisième

sera la liberté. Le premier a été l'épreuve, le second l'action, le

troisième sera la contemplation. Le premier a été la crainte, le second

la foi, le troisième sera l'amour. Le premier a été l'âge des esclaves,

le second celui des fils, le troisième sera celui des amis. Le premier a

été l'âge des vieillards, le second celui des jeunes gens, le troisième

sera celui des enfants. Le premier s'est passé à la lueur des étoiles,

le second a été l'aurore, le troisième sera le plein jour. Le premier a

été l'hiver, le second le commencement du printemps, le troisième sera

l'été. Le premier a porté les orties, le second les roses, le troisième

portera les lis. Le premier a donné l'herbe, le second les épis, le

troisième donnera le froment. Le premier a donné l'eau, le second le

vin, le troisième donnera l'huile. Le premier se rapporte à la

Septuagésime, le second à la Quadragésime, le troisième sera la fête de

Pâques. Le premier âge se rapporte donc au Père, qui est l'auteur de

toutes choses; le second au Fils, qui a daigné revêtir notre limon; le

troisième sera l'âge du Saint-Esprit, dont l'apôtre dit: Là où est

l'Esprit du Seigneur, là est la liberté, _ubi Spiritus Domini, ibi

Libertas_.»

Mais c'est bien sur cette terre et dès cette vie et non plus seulement

dans la Jérusalem paradisiaque de l'Apocalypse, de saint Augustin et de

Scot Erigène, que devait se manifester la révélation joachimite. Le

rêveur de Flore y réservait aux moines, aux contemplatifs, aux

_spirituales viri_, le ministère dévolu jusqu'alors aux clercs, à

l'Église séculière. De quelles catastrophes serait précédée la grande

évolution religieuse? Joachim pressentait des années tragiques, et, dans

les derniers jours du XIIe siècle, il calculait en tremblant que les

deux prochaines générations humaines de trente années verraient cette

crise extraordinaire, que peut-être elle allait commencer, qu'au plus

tard elle éclaterait en l'an 1260.

Il mourut avec le renom d'un prophète, en odeur de sainteté. Henri VI,

Richard Cœur-de-Lion, l'avaient consulté sur la venue de

l'Antéchrist. L'Église le béatifia, et Dante l'a mis en son _Paradis_,

dans le chœur des mystiques. Mais ses visions lui survécurent. Les

Franciscains, dans les vingt années qui suivirent la mort de saint

François, s'attachèrent à lui comme au précurseur de la religion

nouvelle dont l'enfant d'Assise aurait été le Messie. On annonça, pour

1260, la fin de l'Église de Rome. On ajouta aux ouvrages vrais de

Joachim toutes sortes de livres apocryphes et de prophéties où Frédéric

II et sa descendance, le pape Innocent IV, saint François et saint

Dominique et le vêtement même des ordres mendiants étaient clairement

annoncés. Autour de Jean de Parme, général des Franciscains, se

groupaient les plus ardents apôtres joachimites. L'un d'eux, Gérard de

San Donnino, en son _Liber introductorius ad Evangelium Æternum_, résuma

toute la doctrine de Joachim. L'Évangile Éternel, qui fut, en effet, une

doctrine et non un livre, avait été jusque-là comme un texte idéal, la

Bonne Nouvelle du Saint-Esprit, que chaque adepte portait secrètement en

son cœur. Le jour où il devint un manifeste d'hérésie et un étendard

révolutionnaire, l'Église et l'Université de Paris s'émurent et

s'entendirent pour frapper la secte. L'opération fut très simple, tous

les sectaires étant, au fond, de pieux catholiques. Jean de Parme

abdiqua le généralat. Le pauvre Gérard de San Donnino pâtit pour tout le

monde: on l'enferma dans un _in pace_.

Tout ceci se passait entre 1250 et 1255. Salimbene, tout novice, s'était

fait joachimite, comme les autres. A Hyères, il avait reçu de Hugues de

Digne, le chef de la secte pour la France, un prétendu commentaire de

Joachim sur les quatre évangélistes, et l'avait copié à Aix. Après le

jugement de condamnation, prononcé en 1255, par Alexandre IV, il était

encore demeuré fidèle à la doctrine mystérieuse. Longtemps après, quand,

vieux et désenchanté, il écrit sa Chronique, il rappelle à dix reprises

et très bravement, qu'il a été jadis «grand joachimite, _magnus

joachimita_». Mais après 1260, l'année fatale étant écoulée, et l'Église

du Fils n'ayant pas cédé la place à celle de l'Esprit, il se détacha

tout à fait de la secte. Bartolommeo de Mantoue lui dit un jour, à

propos de Jean de Parme: «Il avait suivi les prophéties de véritables

fous.--Cela me fait bien du chagrin, répondit Salimbene, car je l'aimais

tendrement. Et Bartolommeo:--Mais toi aussi, tu as été

joachimite.--C'est vrai, réplique naïvement notre moine; mais après la

mort de l'empereur Frédéric II et la fin de l'année 1260, j'ai tout à

fait abandonné cette doctrine, et je suis résolu à ne plus croire qu'aux

choses que j'aurai vues.»

Cependant, il garda toujours une tendresse pour les rêves de sa

jeunesse. Son orgueil fut d'avoir été l'un des initiés de la révélation

de l'Évangile Éternel, et il aime à nous conter tout ce qu'il a vu et

connu de ce grand mystère. Par lui nous pénétrons dans ce monde

singulier qui eut toujours l'allure d'une société secrète. A Pise, il

voit apporter furtivement, par un vieil abbé de l'ordre de Flore, les

livres de Joachim, que l'on voulait soustraire aux violences de Frédéric

II. A Hyères, il assiste, dans la chambre de Hugues de Digne, aux

colloques à voix basse des joachimites: il y avait là des notaires, des

juges, des médecins, _et alii litterati_. Des franciscains venus les uns

de Naples, les autres de Paris, s'interrogeaient anxieusement. «Que

pensez-vous, disait l'un, Jean de Naples, à Pierre de Pouille, de la

doctrine de Joachim?--Je m'en soucie, disait l'autre, comme de la

cinquième roue d'un carrosse, _quantum de quinta rota plaustri_.» A

Provins, il se fait expliquer un livre apocryphe de Joachim,

l'_Expositio super Jeremiam_. A Modène, il rencontre Gérard de San

Donnino revenant de Paris. Leur entretien est curieux, et se découpe

facilement en dialogue:

SALIMB.--Si nous disputions de Joachim?

GÉR.--Disputer, non, mais causons, et dans un lieu secret. (Ils s'en

vont derrière le dortoir et s'assoient à l'ombre d'une treille.)

SALIMB.--Dis-moi quand et où naîtra l'Antéchrist.

GÉR.--Il est déjà né et grand, et bientôt le mystère d'iniquité

s'accomplira.

SALIMB.--Tu le connais?

GÉR.--Je ne l'ai pas vu en face, mais je le connais bien par l'Écriture.

SALIMB.--Quelle Écriture?

GÉR.--La Bible.

SALIMB.--Eh bien! dis tout, car je connais la Bible.

GÉR.--Non, il nous faut une Bible. (Salimbene court chercher sa Bible.

Ils étudient le XVIIIe chap. d'Isaïe, que Gérard applique à un roi

d'Espagne ou de Castille.)

SALIMB.--Et ce roi est l'Antéchrist?

GÉR.--Tout à fait. Les docteurs et les saints l'ont tous prédit.

SALIMB. (riant).--J'espère que tu verras que tu t'es trompé.

(En ce moment les frères, avec des séculiers, apparaissent dans la

prairie, la mine allongée, causant avec des signes de tristesse.)

GÉR.--Va, et écoute ce qu'ils disent. On dirait qu'ils ont reçu de

mauvaises nouvelles.

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 34 / 45 段