Que nous voilà loin de la France, où ni les campagnes ni le clergé

paroissial n'ont été réellement représentés pendant la plus grande

partie du moyen âge! Mais plus considérable encore paraîtra la

différence si nous examinons de quelle manière les éléments signalés

plus haut se répartissent, s'agrègent et se classent au sein du

Parlement. Au commencement, les bourgeois siègent isolément; au

contraire, les chevaliers des comtés se réunissent aux barons; cela est

naturel, puisqu'ils représentent comme eux l'intérêt féodal et rural. Le

clergé vote alors séparément son subside. Cette répartition en trois est

celle qu'on observe en 1295. Elle se reproduit en 1296, en 1305, en

1308. Elle est identique avec celle des États de France à la même

époque. Mais un autre arrangement ne tarde pas à prévaloir. Les

affinités les plus puissantes sont en effet, d'une part, entre les

barons et les prélats, accoutumés depuis deux siècles à délibérer en

commun; d'autre part, entre les chevaliers et les bourgeois, les uns et

les autres électifs et concurremment élus ou proclamés dans la cour du

comté, où ils se sont plusieurs fois rencontrés sous la présidence des

juges ambulants. Une distribution conforme à ces tendances prévaut de

plus en plus. A partir de 1341, les chefs du clergé (sauf en quelques

circonstances rares) restent unis aux seigneurs laïques et forment avec

eux la Chambre des lords. A partir de la même date, la fusion

correspondante est accomplie entre les deux autres classes. Chevaliers

et bourgeois forment ensemble la Chambre des communes et ne se séparent

plus que dans un petit nombre de cas exceptionnels, dont il n'y a plus

d'exemple après le XIVe siècle. Quant au dernier élément, le bas

clergé, le clergé paroissial, il fait également partie de la Chambre des

communes, mais il ne tarde pas à devenir moins assidu et à s'écarter. Sa

pauvreté, les devoirs de son ministère, le retiennent au loin. Il se

sent d'ailleurs plus à l'aise dans les propres assemblées du clergé, les

_convocations_ du Cantorbéry et d'York, auxquelles il est cité par les

deux primats et où il forme comme une sorte de chambre basse. La coutume

s'établit que la part de l'Église dans les subsides soit votée là et non

plus au Parlement. Dès le milieu du XIVe siècle, le bas clergé a donc

déserté la Chambre des communes, où demeurent seuls et maîtres les

éléments séculiers de la représentation rurale et urbaine. Les chefs du

clergé, encore très puissants à la Chambre des lords, où les abbés et

les prieurs doublent et triplent le nombre des évêques, voient avec

indifférence ces humbles curés de paroisse disparaître de cette Chambre

des communes, dont ils ne soupçonnent pas encore les destinées et la

future prépondérance.--C'est ainsi que le Parlement anglais, constitué

dans ses éléments en 1295, nous apparaît, cinquante ans après, organisé

et distribué selon trois principes qui le distinguent profondément de

nos États généraux de France: 1º La division en deux Chambres, qui

croise et brouille la division des classes, accentuée au contraire en

France par la distinction des trois ordres. Aucun ordre n'est seul dans

une même Chambre; ils sont mêlés deux par deux; il leur est impossible

de s'isoler dans un esprit de classe étroit et exclusif; 2º La réunion

dans la Chambre basse de l'élément urbain avec un élément rural très

ancien, très puissant, très actif et originairement rattaché au

baronnage. Pareille fusion est ce qui a le plus manqué à notre tiers

état purement citadin, composé d'hommes nouveaux, tous personnages

civils, magistrats des villes ou légistes, étrangers à la propriété de

la terre et à la profession des armes. Faute d'une classe moyenne

agricole, il n'a jamais pu combler le fossé qui le séparait de la

noblesse; il est demeuré dans son isolement et n'a pas cessé de

traverser ces alternatives de timidité et de violence, qui sont

l'infirmité commune de toutes les classes nouvelles, sans alliances et

sans traditions; 3º Enfin le caractère laïque prédominant de la haute

assemblée, dont une branche ne contient aucune représentation

ecclésiastique, tandis que cette représentation est mélangée dans

l'autre à l'élément séculier, ne siège qu'en vertu d'un titre

séculier,--le fief baronnial attaché aux évêchés et à certaines

abbayes,--et se pénètre ainsi à un très haut degré du sentiment national

et de l'esprit de la société civile.

E. BOUTMY, _Le développement de la constitution

et de la société politique en Angleterre_,

Paris, Plon, 1887, in-16. _Passim._

CHAPITRE XIII

CIVILISATION CHRÉTIENNE ET FÉODALE

PROGRAMME.--_L'Église; les hérésies; les ordres mendiants;

l'Inquisition; la croisade albigeoise.--Les écoles: l'Université de

Paris.--[La science au moyen âge.]_

BIBLIOGRAPHIE.

L'=histoire générale de l'Église chrétienne au moyen âge= est traitée

dans un grand nombre d'excellents Manuels, rédigés, surtout en

Allemagne, à l'usage des étudiants en théologie. Sans parler des

grandes Encyclopédies des sciences religieuses, sous forme de

Dictionnaire, telles que celles de Wetzer et Welte, Hergenröther et

Kaulen (catholique), de J. J. Herzog, de F. Lichtenberger

(protestantes), les plus considérables de ces Manuels sont ceux de

J. H. Kurtz (_Lehrbuch der Kirchengeschichte_, Leipzig, 1893, 2

vol. in-8º, 12e éd.);--de J. J. Herzog (_Abriss der gesamten

Kirchengeschichte_, Erlangen, 1890-1892, 2e éd.);--de W.

Mœller (_Lehrbuch der Kirchengeschichte_, Freiburg i. Br.,

1889-1894, 5 vol. in-8º);--de K. Müller (_Kirchengeschichte_, I,

Freiburg i. Br., 1892, in-8º);--de Ch. Schmidt (_Précis de

l'histoire de l'Église d'Occident au moyen âge_, Paris, 1885,

in-8º).--Les Manuels (catholiques) de MM. Funk et Kraus ont été

traduits en français (Funk, _Histoire de l'Église_, tr. Hammer,

Paris, 1892, 2 vol. in-16;--Kraus, _Histoire de l'Église_, tr.

Godet, Paris, 1891, 3 vol. in-8º), ainsi que la grande et classique

_Konciliengeschichte_ de K. J. v. Hefele (_Histoire des Conciles_,

tr. de l'all. par O. Delarc, Paris, 1869-1876, 11 vol. in-8º).

Il existe en outre des Manuels spéciaux pour l'histoire générale du

Dogme et de la Liturgie au moyen âge. Il est inutile d'indiquer ici

en détail les grands ouvrages de K. R. Hagenbach, Ad. Harnack,

etc., quelle qu'en soit la réputation. Disons seulement qu'un

résumé (_Grundriss_) du _Lehrbuch der Dogmengeschichte_ de Ad.

Harnack a été traduit en français (_Précis de l'histoire des

dogmes_, tr. par E. Choisy, Paris, 1893, in-8º).

Tous ces Manuels contiennent d'abondants renseignements

bibliographiques.--Nous nous contenterons de recommander ici

quelques monographies très importantes ou particulièrement

commodes.

=Organisation de l'Église=, spécialement en France: P. Fournier, _Les

officialités au moyen âge_, Paris, 1880, in-8º;--P. Imbart de la

Tour, _Les élections épiscopales dans l'église de France du IXe

au XIIe siècle_, Paris, 1891, in-8º;--A. Gottlob, _Die

päpstlichen Kreuzzugs-Steuern des 13 Jahrhunderts_, Heiligenstadt,

1892, in-8º.

=Les hérésies et l'Inquisition=: Ch. Schmidt, _Histoire et doctrines

de la secte des Cathares_, Paris, 1849, 2 vol. in-8º;--Ch.

Molinier, _L'Inquisition dans le midi de la France_, Paris, 1881,

in-8º et les autres travaux de M. Ch. Molinier;--H. C. Lea, _A

history of the Inquisition of the middle ages_, New-York, 1888, 3

vol. in-8º;--F. Tocco, _L'eresia nel medio evo_, Firenze, 1884,

in-8º;--L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'Inquisition en

France_, Paris, 1893, in-8º.--L'ouvrage posthume du célèbre I. v.

Döllinger, _Beiträge zur Sektengeschichte des Mittelalters_

(München, 1890, 2 v. in-8º), n'est pas sûr.

=Les ordres monastiques=: E. Sackur, _Die Cluniacenser in ihrer

kirchlichen und allgemeingeschichtlichen Wirksamkeit_, Halle,

1892-1894, 2 vol. in-8º;--H. d'Arbois de Jubainville, _Les abbayes

cisterciennes et en particulier Clairvaux au XIIe et au XIIIe

siècle_, Paris, 1868, in-8º;--P. Sabatier, _Vie de saint François

d'Assise_, Paris, 1894, in-8º.

=Les écoles.= L'histoire de l'organisation de l'enseignement au moyen

âge, en Allemagne, a été écrite par F.-A. Specht, _Geschichte des

Unterrichtswesens in Deutschland von den ältesten Zeiten bis zur

Mitte des 13 Jahrhunderts_, Stuttgart, 1885, in-8º.--Pour la

France, de préférence au livre vieilli de L. Maître (_Les écoles

épiscopales et monastiques de l'Occident... jusqu'à Philippe

Auguste_, Paris, 1866, in-8º), consulter sur le XIe et le

XIIe siècle la monographie de A. Clerval, _Les écoles de

Chartres au moyen âge_, Paris, 1895, in-8º;--sur le XIIIe, C.

Douais, _Essai sur l'organisation des études dans l'ordre des

Frères Prêcheurs au XIIIe et au XIVe siècle_, Paris-Toulouse,

1884, in-8º.--L'histoire des Universités, et, en particulier, de

l'Université de Paris, a été renouvelée par les travaux du P. H.

Denifle: _Die Universitäten des Mittelalters bis 1400_, I, Berlin,

1885, in-8º;--cf. le même et E. Chatelain, _Chartularium

Universitatis Parisiensis_, I, Paris, 1886, in-4º (avec une

Introduction en latin).--Voir aussi les articles de vulgarisation

de MM. H. Rashdall (_English historical review_, 1886) et A.

Luchaire (_Revue internationale de l'enseignement_, 15 avril 1890),

et le livre de H. C. Maxwell-Lyte, _History of the University of

Oxford from the earliest times_, Oxford, 1886, in-8º.

L'=histoire de la pensée ecclésiastique et de la science au moyen

âge= n'est pas achevée. On lirait avec grand profit le livre trop

peu connu, puissamment systématique, de H. v. Eicken, _Geschichte

und System der mittelalterlichen Weltanschauung_, Stuttgart, 1887,

in-8º;--l'_Histoire de la philosophie scolastique_ (Paris,

1872-1880, 3 vol. in-8º) et les autres ouvrages de M. B.

Hauréau.--Consulter aussi: H. Reuter, _Geschichte der religiösen

Aufklärung im Mittelalter_, Berlin, 1875-1877, 2 vol.

in-8º;--Reginald Lane Poole, _Illustrations of the history of

mediæval thought_, London, 1884, in-8º;--Th. Gottlieb, _Ueber

mittelalterliche Bibliotheken_, Leipzig, 1890, in-8º.--Parmi les

meilleures monographies: E. Renan, _Averroès et l'Averroïsme_,

Paris, 1861, in-8º;--Ch. Jourdain, _Excursions historiques et

philosophiques à travers le moyen âge_, Paris, 1888, in-8º;--M.

Cantor, _Vorlesungen über Geschichte der Mathematik_, Leipzig,

1880-1892, 2 vol. in-8º;--V. Carus, _Geschichte der Zoologie_,

München, 1872, in-8º;--M. Berthelot, _La chimie au moyen âge_, I,

_Essai sur la transmission de la science antique au moyen âge_,

Paris, 1893, in-4º.

Depuis que le pape Léon XIII a recommandé officiellement l'étude de

=saint Thomas d'Aquin=, la philosophie thomiste et la scolastique du

XIIIe siècle ont été l'objet, dans le monde catholique, d'une

littérature dont il suffit de dire ici qu'elle est «plus abondante

que savoureuse». Cf. _Revue philosophique_, 1892, I, p. 281 et s.

Quelques clercs du moyen âge ont laissé des Mémoires, des lettres,

des sermons, etc., qui les font très bien connaître. On trouvera,

dans ce chapitre, les études de MM. Gebhart et Hauréau sur

Salimbene et sur Robert de Sorbon. Il y en a d'analogues, dont la

lecture est aussi très agréable et très instructive. Citons, entre

autres, celles qui ont été publiées sur Gerbert (J. Havet, _Lettres

de Gerbert_, Paris, 1889, in-8º, Introduction); sur Raoul Glaber

(E. Gebhart, dans la _Revue des Deux Mondes_, oct. 1891), sur

Guibert de Nogent (E. Duméril, dans les _Mémoires de l'Académie....

de Toulouse_, 9e série, VI, 1894), sur Jean de Salisbury (R.

Lane Poole, dans le _Dictionary of national biography_, t. XXIX

(London, 1892, in-8º), p. 439), sur saint Bernard (E. Vacandard,

_Vie de saint Bernard, abbé de Clairvaux_, Paris, 1895, 2 vol.

in-8º), sur Guyard de Laon (B. Hauréau, dans le _Journal des

Savants_, juin 1893), sur Guillaume d'Auvergne (N. Valois,

_Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris_, Paris, 1880, in-8º), sur

Roger Bacon (E. Charles, _Roger Bacon_, Paris, 1861, in-8º).--Bien

d'autres personnages ecclésiastiques du moyen âge mériteraient

d'être présentés au public par des historiens compétents, au

courant des récentes découvertes. On a beaucoup écrit, depuis trois

siècles, sur Abailard; nous ne pouvons recommander, cependant,

aucun ouvrage d'ensemble, facile à lire, sur Abailard. Il n'existe

pas encore de bon livre sur Pierre le Chantre, ni sur Pierre le

Peintre, ni sur tant d'autres. Des notices sont consacrées, dans

l'_Histoire littéraire de la France_, à presque tous les clercs du

moyen âge qui ont laissé dans leurs œuvres un reflet de leur

personnalité; mais ces notices ne sont plus, pour la plupart, au

courant de la science.

Sur les mœurs, le droit, la littérature et les arts

ecclésiastiques, v. la Bibliographie du ch. XIV.

I.--LA SECTE DES CATHARES EN ITALIE ET DANS LE MIDI DE LA FRANCE.

Le dualisme qui, sous la forme du manichéisme, avait eu tant de

partisans dans l'Église des premiers siècles et qui était professé aussi

par les Pauliciens, reparut au moyen âge sous la forme du catharisme ou

de la religion des purs, χαθαροἱ. L'apparente facilité avec

laquelle ce système prétendait résoudre, en théorie et en pratique, le

problème du mal, l'attrait qu'il avait pour l'imagination par sa couleur

mythologique, la moralité austère et incontestée de ses chefs, lui

amenèrent autant de disciples qu'en avait eu jadis la doctrine de Manès.

Né probablement en Macédoine, il s'était répandu dès le XIe siècle

dans diverses contrées de l'Europe occidentale; on avait découvert et

brûlé des cathares, qualifiés de manichéens, en Lombardie, dans le midi

de la France, dans l'Orléanais, en Champagne, en Flandre. La persécution

n'avait pas arrêté les progrès de la secte; vers le milieu du XIIe

siècle elle était établie et fortement organisée dans les pays slaves et

grecs, en Italie et dans la France méridionale. Elle avait des

traductions du Nouveau Testament et d'autres livres en langue vulgaire,

qui pour la plupart sont perdus; ses docteurs étaient aussi habiles que

ceux du catholicisme.

Le système reposait sur l'antagonisme de deux principes, l'un bon,

l'autre mauvais. Sur la nature de ce dernier, les cathares n'étaient pas

d'accord; les uns croyaient que les deux principes étaient également

éternels; selon les autres, le bon principe est seul éternel, le

mauvais, qui est une de ses créatures, n'est tombé que par orgueil.

Cette différence se retrouve dans la manière de concevoir l'origine du

monde et celle des âmes. D'après le dualisme absolu, c'est le principe

mauvais qui a créé la matière, le bon n'a créé que les esprits; une

partie de ceux-ci furent entraînés sur la terre et enfermés dans des

corps; Dieu consent à ce qu'ils y fassent pénitence et qu'ils passent,

de génération en génération, d'un corps à un autre jusqu'à ce qu'ils

arrivent au salut. Le dualisme mitigé admet que Dieu est le créateur de

la matière, mais que le principe mauvais en est le formateur; les âmes

ne sont pas venues sur la terre toutes à la fois; issues d'un premier

couple, elles se multiplient comme l'enseignait l'ancien traducianisme.

Pour tout le reste, les cathares des deux partis professent les mêmes

doctrines. Le principe mauvais a imposé aux hommes la loi mosaïque, pour

les retenir dans la servitude; d'où il suit qu'il faut rejeter l'Ancien

Testament. Dieu voulant sauver les hommes de ce joug, leur envoie un

esprit supérieur qui, ne pouvant entrer en contact avec la matière, ne

prend que l'apparence d'un corps humain. La matière est la cause et le

siège du mal; tout rapport volontaire avec elle devient une souillure;

cette doctrine a pour conséquence pratique un ascétisme très rigoureux.

Le pardon des péchés s'obtient par l'admission dans l'église des

cathares, moyennant le baptême du Saint-Esprit, lequel est symbolisé par

l'imposition des mains; cet acte s'appelait _consolamentum_, parce qu'il

devait faire descendre sur l'homme l'esprit consolateur. Avant de le

recevoir, il fallait avoir donné des gages de fidélité et s'être soumis

à un jeûne de plusieurs jours. Ceux qui l'avaient reçu étaient appelés

les parfaits; en France le peuple les qualifiait de bons hommes, de bons

chrétiens par excellence. Ils renonçaient au mariage et à toute

propriété, ne se nourrissaient que de pain, de légumes, de fruits, de

poissons, voyageaient pour visiter les fidèles, avaient entre eux des

signes secrets de reconnaissance, pouvaient enseigner la doctrine et

donner le _consolamentum_. Les femmes parfaites avaient les mêmes

obligations et les mêmes droits.

Ceux qui n'étaient pas parfaits formaient la classe des croyants; ils

n'étaient pas astreints au même ascétisme, ils pouvaient se marier,

posséder des biens, faire le commerce et la guerre, se nourrir de

n'importe quoi, à la seule condition de recevoir le _consolamentum_

avant leur mort. Ils faisaient avec les ministres de la secte un pacte,

_convenenza_, _conventio_, par lequel ils s'engageaient à se faire

_consoler_ en cas de danger mortel, et à mener la vie des parfaits s'ils

revenaient à la santé. Il y en avait de si enthousiastes que, pour ne

pas perdre la grâce du baptême spirituel une fois reçu, ils se mettaient

en _endura_, c'est-à-dire qu'ils se laissaient mourir de faim.

Le culte cathare, qui excluait tous les éléments matériels, se composait

d'une prédication faite par un ministre, de l'oraison dominicale récitée

par l'assemblée, de la confession des péchés suivie de l'absolution,

enfin de la bénédiction donnée par le ministre et les parfaits. Ces

derniers, quand ils assistaient à un repas, bénissaient le pain, que les

croyants conservaient comme une sorte de talisman.

Le clergé de la secte n'admettait que des évêques et des diacres.

L'église était divisée en évêchés, correspondant d'ordinaire aux

diocèses catholiques; les villes, les châteaux, les bourgs formaient des

diaconats. Les évêques entretenaient entre eux des relations intimes et

fréquentes; il arriva que des députés des pays slaves et de l'Italie

assistèrent à des conciles tenus dans le midi de la France.

En somme, ce système, malgré sa prétention de s'adapter au Nouveau

Testament en l'interprétant par des allégories, était moins une hérésie

chrétienne qu'une religion différente, mêlée de mythes cosmogoniques,

que, dans ce résumé succinct, nous nous abstenons de mentionner.

Pour les autorités de l'Église, les cathares étaient un objet d'horreur,

autant à cause de leur doctrine à moitié païenne qu'à cause de leur

influence sur les peuples; on les traitait d'hérétiques par excellence,

c'est à eux que ce nom était spécialement réservé par les auteurs qui

ont écrit contre les sectes; c'est aussi à leur occasion que furent

décrétées d'abord ces mesures de rigueur qui ont formé la législation

inquisitoriale.

[Illustration: La tour de l'Inquisition, à Carcassonne.]

Du temps d'Innocent III ils dominaient en Lombardie, où Milan était leur

centre. Protégés par les seigneurs, ils siégeaient dans les conseils des

villes, célébraient publiquement leur culte, provoquaient à des disputes

les théologiens catholiques. Un de leurs parfaits, Armanno Pungilovo de

Ferrare, mort en 1269, avait mené une vie si exemplaire, qu'il fut sur

le point d'être canonisé quand on découvrit qu'il n'avait été qu'un

hérétique. Parce qu'ils condamnaient le mariage, le peuple leur donnait

le même nom de patarins, par lequel, au XIe siècle, on avait désigné

les adhérents du diacre Ariald, adversaire du mariage des prêtres. Les

persécutions ordonnées par Innocent III et ses successeurs furent

impuissantes; l'inquisition elle-même, organisée par Grégoire IX,

rencontra pendant longtemps une résistance opiniâtre; en 1252, un

inquisiteur, le frère Pierre de Vérone, fut tué par quelques nobles. Il

fut canonisé sous le nom de saint Pierre-Martyr. Après cet attentat, il

y eut une recrudescence de sévérité; mais quelque vigilant et quelque

implacable qu'on fût, on ne réussit pas encore à extirper la secte, qui

était renforcée au contraire par de nombreux réfugiés albigeois. Elle ne

commence à décliner en Italie que dans le cours du XIVe siècle.

Dans le midi de la France le catharisme était devenu presque la religion

nationale, ayant plusieurs évêchés, de nombreux diaconats et des écoles

florissantes, fréquentées surtout par les enfants des nobles. Après des

efforts stériles, tentés contre les _hérétiques albigeois_ dans la

seconde moitié du XIIe siècle, entre autres par saint Bernard, et au

commencement du XIIIe principalement par saint Dominique, Innocent

III chargea le frère Pierre de Castelnau d'être son légat pour

l'extirpation de l'hérésie. Pierre, ayant excommunié le comte Raymond de

Toulouse, fut assassiné en 1208. Le pape fit prêcher la croisade; une

armée de Français du Nord, sous les ordres de Simon de Montfort, envahit

les provinces méridionales et se signala par le massacre de populations

entières[76]. Le 12 avril 1229, Louis IX accorda au comte Raymond la

paix, à des conditions trop humiliantes pour fonder une réconciliation

durable. D'ailleurs, le fanatisme des inquisiteurs excitait une

indignation dont les derniers poètes provençaux se firent les organes

passionnés; plus les violences augmentaient, plus se fortifiait la

résistance des cathares; leur organisation subsista, les seigneurs

continuèrent de les protéger et le peuple de les écouter; leur cause

religieuse se confondait avec la cause nationale. En 1239, le comte de

Toulouse, exaspéré par l'oppression, reprit les armes; il fut une

seconde fois forcé de se soumettre. Quand le 29 mai 1242 on tua quatre

inquisiteurs à Avignonet, le comte, soupçonné injustement d'avoir été

l'instigateur de ce crime, fut excommunié par l'archevêque de Narbonne;

il jura de venger la mort des victimes, mais aussi de ne plus tolérer

les dominicains comme agents de l'inquisition. Pour témoigner de son

dévouement à l'Église, il assiégea le château fort de Montségur, dernier

refuge des Albigeois. Après plusieurs assauts la place dut se rendre; le

14 mars 1244, près de deux cents parfaits, dont deux évêques, périrent

par le feu. L'hérésie ne se maintint plus que péniblement et en secret;

beaucoup de membres de la secte se réfugièrent en Lombardie. Après la

réunion du comté de Toulouse à la couronne de France, les rois

achevèrent la destruction du catharisme, dont les dernières traces se

perdent en ce pays dans la première moitié du XIVe siècle.

CH. SCHMIDT, _Précis de l'histoire de l'Église

d'Occident pendant le moyen âge_, Paris,

Fischbacher, 1885, in-8º.

II.--QUELQUES CLERCS DU XIIe ET DU XIIIe SIÈCLE

PRIMAT.--W. NAP.--SERLON.--LE CHANCELIER.

Peu de personnages ont joui dans le monde clérical, depuis le XIIe

siècle, d'une popularité égale à celle d'un certain Primat, sur le

compte duquel, avant de très récentes recherches, on ne savait

absolument rien.--Le professeur de rhétorique italien Thomas de Capoue,

qui écrivait au temps du pape Innocent III, après avoir distingué le

style rythmique et le style métrique, ajoute que si Virgile a donné les

plus parfaits modèles de l'un, Primat a excellé dans l'autre. D'autre

part, Richard de Poitiers, moine de Cluny, a composé, vers la fin du

XIIe siècle, une chronique où l'on lit, à la date de 1142: «A cette

époque brillait à Paris un écolier, nommé Hugues, que ses condisciples

avaient surnommé Primat. Il était d'assez bonne condition, mais d'un

extérieur disgracieux. Adonné dès sa jeunesse aux lettres mondaines, il

se fit dans plusieurs provinces une grande réputation comme plaisant et

comme littérateur. Son talent d'improvisateur était célèbre. Il y a des

vers de lui que l'on ne peut pas entendre sans éclater de rire.» Ainsi,

Primat florissait vers 1140, et c'était un joyeux compagnon. Le poète

Mathieu de Vendôme corrobore sur ce point et enrichit encore le

témoignage de Richard de Poitiers: il nous apprend, en effet, qu'il

avait fait ses études aux écoles d'Orléans, avant 1150, alors que l'une

des chaires de cette ville était occupée par l'illustre Primat:

_Mihi dulcis alumna,_

_Tempore Primatis, Aurelianis, ave!_

Primat est d'ailleurs qualifié de «Primat d'Orléans» par une foule

d'écrivains, de copistes et de bibliographes postérieurs à Mathieu de

Vendôme.--De très bonne heure, ce Primat de Paris, puis d'Orléans, qui

paraît avoir joint à sa qualité de professeur celle de chanoine, acquit

dans toutes les écoles de l'Occident une réputation d'esprit

légendaire[77]. Il avait sans doute été très habile de son vivant à

aiguiser des épigrammes et à versifier des méchancetés: on lui attribua

tous les bons mots, calembours et reparties qui se transmettaient dans

les couvents et dans les universités; on lui rapporta l'honneur des

pièces goliardiques[78] qui avaient le plus de succès; on lui fit un

piédestal du talent et des œuvres d'une légion de clercs ironiques.

Peu à peu, ses épigrammes authentiques ne furent plus distinguées de son

bagage adventice; on oublia jusqu'au temps, jusqu'aux lieux où il avait

vécu.--Le bon franciscain Salimbene, qui écrivit en 1283 des mémoires si

instructifs et si amusants, croit que Primat était chanoine à Cologne en

l'année 1232; il cite de lui plusieurs farces dont la scène se place à

Rome, à Cologne, à Pavie: «C'était, dit-il, un grand truand et un grand

drôle, qui improvisait admirablement en vers. S'il avait tourné son

cœur à l'amour de Dieu, il aurait tenu une grande place dans les

lettres divines et se serait rendu très utile à l'Église.» Il lui

attribue, entre autres chansons, le plus pur chef-d'œuvre de la

littérature goliardique, la _Confession de Golias_, cette confession,

plus cynique et plus gaie que celle de Villon, qui est certainement

antérieure de soixante-dix ans à 1232, et postérieure de vingt années

environ à l'époque où Mathieu de Vendôme avait fréquenté le véritable

Primat aux écoles orléanaises.--Au XIVe siècle, Boccace parle encore

d'un rimeur facétieux, _Primasso_, qui égayait jadis les dîners de

l'abbé de Cluny en son hôtel de Paris; c'est de notre Primat qu'il

parle, mais les abbés de Cluny n'ont pas eu d'hôtel à Paris avant 1269!

A l'époque où vivait Boccace, toute notion chronologique s'était perdue

depuis longtemps au sujet de l'habile rythmeur, du joyeux chanoine

d'Orléans, ancêtre des goliards presque aussi chimérique que l'évêque

Golias lui-même.

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 33 / 45 段