Quant li reis Henris entendi

Que la riens ou plus atendi

A bien faire e qu'il plus amot

Le traïsseit, puis ne dist mot

Fors tant: «Asez en avez dit.»

Lors s'entorna devers son lit:

Li cors li frit, li sans li trouble

Si k'il out la color si troble

Qu'el fu neire e persie e pale,

Por sa dolor qui si fut male

Perdi sa memorie trestote,

Si qu'il n'oï ne re vit gote.

En tel peine et en tel dolor

Fu travalliez tresque al terz jor.

Il parlout, mais nuls ne saveit

Prou entendre k[e] il diseit.

Li sanz li figa sur le cuer,

Si l'estut venir a tel fuer

Que la mort, sans plus e sanz mains,

Li creva le cuer a ses mains.

Molt le tient a cruel escole,

E uns brandons de sanc li vole

Fegié de[l] nés e de la boche.

Morir estuet kui mort atoche

Si cruelment com el fist lui.

A grant perte e a grant annui

Torna o toz [cels] qui l'amerent

E a toz cels qui o lui erent.

Si vos direi a poi de some

K'onques n'avint a si halt home

Ce qui avint a son morir,

Kar l'om ne l'out de quei couvrir,

Ainz remest si povre e estrange

K'il n'out sor lui linge ne lange.

La mort du roi fut le signal d'une scène de pillage repoussante. C'était

presque l'usage, lorsque le défunt avait une valetaille considérable. Le

Maréchal intervient, sans succès, auprès du sénéchal Étienne de Marzai,

afin d'obtenir que quelque aumône soit faite aux pauvres accourus dans

l'espoir de participer aux distributions qu'il était de coutume de faire

à la mort d'un grand personnage. Il y a là tout un ensemble de menus

faits très caractéristiques, que nous ne connaissions pas par le détail,

mais qu'on pouvait cependant soupçonner en gros. Ces deux lignes de

Gervais de Cantorbéry donnaient à penser: «Rex Henricus... male interiit

.ij. nonas Julii (6 juillet 1189) apud Chinon, et apud Fontem Ebraudi

miserabiliter sepultus est, ut præ pudore regis cetera taceam.»

[Illustration: Sceau de Henri Plantagenet.]

La scène qui vient ensuite, et où le poète nous fait assister à

l'avènement de Richard Ier, est plus riche encore en faits nouveaux.

C'est en outre un tableau achevé. Il faut, pour se rendre compte de la

scène, savoir qu'à la retraite du Mans Guillaume le Maréchal, placé à

l'arrière-garde de l'armée du roi Henri, s'était trouvé face à face avec

Richard, et allait le frapper de sa lance, lorsque celui-ci s'était

écrié: «Par les jambes Dieu! Maréchal, ne me tuez pas! je n'ai pas mon

haubert[74]!» et le Maréchal avait répondu: «Non! je ne vous tuerai pas,

que le diable vous tue!» et il s'était contenté de le mettre à pied en

lui tuant son cheval. Or, présentement c'était Richard qui était roi. Il

arrivait à Fontevrault, ayant appris la mort de son père. «Mais,» dit le

poète, toujours habile à insinuer ce qu'il ne veut pas dire, «je n'ai

pas enquis ni su s'il en fut affligé ou content.» Cependant les barons

qui avaient été fidèles à Henri, qui par conséquent avaient combattu

contre Richard, se tenaient à l'entour de la bière. «Ce comte[75]»,

disaient les uns, «nous voudra mal, parce que nous nous sommes tenus

avec son père.--Qu'il fasse comme il voudra!» disaient les autres; «ce

n'est pas à cause de lui que Dieu nous abandonnera! Il n'est pas le

maître du monde, et s'il nous faut changer de seigneur, Dieu nous

guidera. Mais c'est pour le Maréchal que nous sommes inquiets, car il

lui a tué son cheval. Toutefois le Maréchal peut bien savoir que tout ce

que nous possédons, chevaux, armes, deniers, est à son

service.--Seigneurs,» répond le Maréchal, «il est vrai que je lui ai tué

son cheval, mais je ne m'en repens pas. Grand merci de vos offres, mais

j'aurais peine à accepter ce que je ne saurais rendre. Dieu m'a accordé

tant de bienfaits depuis que je suis chevalier, qu'il m'en accordera

encore, j'en ai la confiance.»

Et tandis qu'ils parlaient ainsi, ils virent venir le comte de Poitiers,

«et je vous dis--c'est le poète qui parle--qu'en sa démarche il n'y

avait apparence de joie ni d'affliction, et personne ne nous saurait

dire s'il y eut en lui joie ou tristesse, déconfort, courroux ou

liesse». Il s'arrêta devant le corps et demeura un temps silencieux,

puis il appela le Maréchal et Maurice de Craon. La conversation qui eut

lieu entre Richard et le Maréchal a dû être contée plus d'une fois par

ce dernier à ses amis, notamment à Jean d'Erlée, de qui le poète l'a

probablement recueillie. Elle est à l'honneur de l'un et de l'autre.

Guillaume s'y montre loyal et ferme: il a tué le cheval, il aurait pu

tuer Richard s'il l'avait voulu. Richard de son côté oublie le passé:

fidèle à sa politique, bien connue d'ailleurs, qui consistait à se

rattacher les amis de son père, il confie au Maréchal une mission

importante, et peu après lui donne en mariage la comtesse de Striguil.

[Illustration: Les tombeaux des Plantagenets, à Fontevrault.]

Dist li quens: «Mar., beal sire,

L'autrier me volsistes ocire,

E mort m'eüssez sans dolance

Se ge n'eüsse vostre lance

A mon braz ariere tornée,

S'i eüst malveise jornée.»

Il respondit al conte: «Sire,

Einz n'oi talent de vos ocire

N'onques a ceo ne mis esfors,

Quer ge sui unquor assez forz

A conduire une lance arme[z]

Enteis que g'ere desarme[z];

E altresi, se ge volsisse,

Tot dreit en vostre cors ferisse

Com ge fis en cel de[l] cheval.

Se ge l'ocis nel tieng a mal,

N'encor ne m'en repent ge point.»

Issi respondi point a point.

E li quens respondi a dreit

«Mar., pardoné vos seit,

Ja envers vos n'en avrai ire.

--La vostre merci, beal doz sire,»

Dist sei li Mar. adonkes,

«Quer vostre mort ne voil ge unkes.»

Si respondi li Mar.,

Qui unques ne volt estre fals.

Li quens dist: «Ge voil de ma part

Ke vos e Gilebert Pipart

Augiez tantost en Engleterre.

Si pernez garde de ma tere

E de trestost mon autre afaire,

Si comme il le convient [a] faire,

K'a bien paiez nos en tenjon,

Quele ore que nos i venjon.

E ge m'en vois, si preing en main

Que matin reve[n]drai demain;

Si sera enoreement

Ensepeliz e richement

Li reis mis peres e a dreit

Comme si halt hom estre deit.»

Pour apprécier la valeur historique de ce morceau, il faut le comparer à

ce que les historiens nous rapportent des funérailles de Henri II et de

l'avènement de Richard. Ceux-ci ne savent rien de l'entrevue de Richard

et du Maréchal; et quant à la scène des funérailles, ce qu'ils disent

est purement légendaire; ils content en effet que lorsque Richard

approcha du corps de son père, le sang coula avec abondance des narines

du roi défunt, comme si la présence du fils coupable avait éveillé chez

le père un sentiment d'indignation.

P. MEYER, _L'Histoire de Guillaume le Maréchal, poème français

inconnu_, dans la _Romania_, t. XI, 1882.

II.--LA GRANDE CHARTE.

En 1213, Jean sans Terre, qui depuis six ans était en lutte déclarée

avec son clergé et avec le pape, céda devant l'excommunication lancée

contre lui et surtout devant la menace d'une invasion française

sollicitée par Innocent III. Il invita lui-même le nonce du pape

Pandolfo qui, deux ans auparavant, lui avait reproché «d'aimer et

d'ordonner les détestables lois de Guillaume le Bâtard au lieu des lois

excellentes de saint Édouard», à venir en Angleterre; il alla au-devant

de lui à Douvres, et là, le lundi avant l'Ascension, il promit

solennellement «d'obéir aux ordres du pape sur toutes les choses pour

lesquelles il avait été excommunié»; puis, la veille de l'Ascension, il

résigna sa couronne entre les mains du pape représenté par Pandolfo et

prêta serment d'être fidèle à Dieu, à saint Pierre et à l'Église

romaine. Dans le chapitre de Winchester, où il fut relevé de

l'excommunication fulminée contre lui, il jura, «touchant les saints

Évangiles, d'aimer la sainte Église et de la défendre contre tous ses

adversaires, de rétablir les bonnes lois de ses prédécesseurs et surtout

celles du roi Édouard, de juger tous ses hommes selon la justice et de

rendre à chacun son droit» (20 juillet); puis, «s'humiliant pour Celui

qui s'était humilié pour les hommes jusqu'à la mort», touché par la

grâce du Saint-Esprit, il offrit et concéda au Saint-Siège les royaumes

d'Angleterre et d'Irlande (13 octobre); il se fit le vassal du pape

auquel il promit un tribut annuel de mille marcs d'argent. Enfin il prit

la croix. Il invoquait la protection de l'Église après s'être placé sous

sa dépendance.

Cependant les grands ne restaient pas inactifs. Dans un parlement tenu à

Saint-Paul de Londres, l'archevêque de Cantorbéry prenant à part un

certain nombre de seigneurs, leur rappela le serment prêté par le roi à

Winchester: «Voici, ajouta-t-il, qu'on vient de trouver une charte du

roi Henri Ier grâce à laquelle, si vous le voulez, vous pouvez

rétablir dans leur ancien état les libertés depuis longtemps perdues.»

Puis, montrant cette charte, il la fit lire en séance publique,

manœuvre habile et qui devait être décisive, car maintenant les

ennemis du despotisme royal savaient ce qu'ils devaient demander. Ils

apparaissaient comme les défenseurs des lois du royaume contre le roi

lui-même.

Un an après, quand, vaincu et déshonoré dans sa campagne de France, Jean

sans Terre fut revenu dans son royaume (19 octobre 1214), les comtes et

les barons, assemblés à Saint-Edmundsbury, eurent de longs entretiens

secrets. On leur exhiba de nouveau la charte de Henri I. Tous jurèrent

sur l'autel principal «que, si le roi refusait de leur concéder les lois

et libertés promises par cette charte à l'Église et aux grands, ils lui

feraient la guerre et abjureraient leur fidélité». Ils résolurent de

présenter au roi une pétition collective en ce sens après Noël, et

chacun se sépara, prêt à prendre les armes, s'il le fallait. Après Noël,

en effet, ils vinrent à Londres en appareil militaire et ne se

retirèrent que lorsque le roi leur eut fourni de bonnes cautions qu'il

remplirait ses promesses. «Du jour où fut produite la charte de Henri I,

dit un chroniqueur anonyme, tous les esprits furent gagnés à ses

partisans; c'était le mot et l'avis de tous qu'ils se dresseraient comme

un mur pour la maison du Seigneur, pour la liberté de l'Église et du

royaume.»

Le lundi après l'octave de Pâques (27 avril 1215) les barons

s'assemblèrent en armes à Brackley; ils apportaient une «cédule» ou

pétition, «qui contenait la plupart des lois et coutumes antiques du

royaume» et affirmaient «que, si le roi refusait de les ratifier, ils

prendraient ses châteaux, ses terres et possessions, et l'obligeraient

de force à leur donner satisfaction». Après que cette cédule eut été lue

au roi: «Et pourquoi, demanda-t-il, les barons ne me demandent-ils pas

aussi ma couronne?», sacrant et jurant «qu'à aucun prix il ne se

mettrait dans leur servage». A cette nouvelle, les barons mirent à leur

tête Robert Fils-Gautier, qu'ils appelèrent «le maréchal de l'armée de

Dieu et de la sainte Église». Londres, toujours prête à s'allier aux

ennemis de la royauté, leur ouvrit ses portes; de là, ils invitèrent le

reste de la noblesse à se joindre à eux. La plupart et surtout les

jeunes gens répondirent à cet appel. «Les tribunaux de l'Échiquier et

des shériffs vaquèrent dans tout le royaume, parce qu'on ne trouva

personne qui voulût donner de l'argent au roi, ni en rien lui obéir.»

Réduit aux abois, Jean sans Terre demanda la paix, assurant «qu'il ne

tiendrait pas à lui qu'elle ne fût rétablie», et il délivra des

saufs-conduits à tous ceux qui voudraient venir conférer avec lui. En

même temps, fait qui suffirait à lui seul, s'il y avait besoin de

preuves, à prouver la duplicité de son caractère, il fit écrire au pape

(29 mai) une lettre dans laquelle il exposait son différend avec les

barons et où il déclarait que leur hostilité l'empêchait d'accomplir son

vœu de Croisade. L'entrevue à laquelle il avait convié ceux qu'il

dénonçait ainsi au chef spirituel de la chrétienté n'en eut pas moins

lieu. On peut supposer que le roi était d'autant plus disposé à faire

des concessions et à prêter des serments qu'il espérait davantage s'en

faire bientôt relever. Il avait établi son camp entre Windsor et Stanes,

dans un endroit où, semble-t-il, les Anglo-Saxons avaient, aux temps

anciens, coutume de s'assembler pour délibérer sur les affaires de

l'État, et qui, à cause de cela, portait le nom de «Prairie de la

Conférence» (Runnymead). Le roi accueillit gracieusement les barons,

accepta la pétition qu'ils lui apportaient l'épée au poing, y fit

apposer son sceau et consentit enfin à jurer la Grande Charte qui fut

revêtue à son tour du grand sceau de la royauté (15 juin).

Après avoir assisté aux origines de la Grande Charte, on se rend mieux

compte de son caractère. Ce n'est pas une constitution nouvelle arrachée

par les barons à la royauté; ce sont les antiques libertés de la nation

que le roi s'engage à respecter. Mais l'acte de 1215 est plus explicite

qu'aucun de ceux qui l'ont précédé et préparé. La charte de Henri Ier

compte 14 articles; celle de Jean, 63. Henri l'avait accordée

bénévolement au début de son règne, et il avait pu se contenter de

promesses générales; en 1215, au contraire, on voulait réparer les

injustices commises sous le régime arbitraire de trois règnes et en

empêcher le retour. Les stipulations furent donc d'autant plus précises

que les griefs avaient été plus nombreux et plus évidents.

Toutes les classes qui comptaient alors dans la société avaient

souffert de la politique angevine; à toutes la Grande Charte offrit des

réparations. Au clergé, elle promettait le maintien de ses privilèges et

surtout la liberté des élections canoniques déjà décrétée par Jean sans

Terre l'année précédente. Pour la noblesse, elle fixait le droit ou la

procédure en matière de succession féodale, de garde-noble, de mariage,

de dettes, de présentation aux bénéfices ecclésiastiques. D'autre part

elle accordait la protection royale aux marchands circulant avec leurs

marchandises, décrétait l'unité des poids et mesures, confirmait les

privilèges des villes, des bourgs, des ports, de Londres en particulier.

Enfin, elle garantissait la liberté individuelle en décidant que nul ne

pourrait être arrêté ni détenu, lésé dans sa personne ni dans ses biens,

sinon par le jugement de ses pairs et conformément à la loi; elle

promettait à tous une justice bonne et prompte, et en rendait moins

onéreuse l'administration en réservant les «plaids communs» à une

section permanente de la cour du roi, en réglant la tenue des assises,

en adoucissant le système des amendes, si gros d'abus. En matière

financière, elle interdisait aux seigneurs de lever aucune aide, sauf

dans trois cas exceptionnels; de même, l'aide royale ou écuage ne

pouvait être exigée que dans ces trois cas, sinon le roi devait demander

l'assentiment du «commun conseil du royaume», c'est-à-dire de

l'assemblée composée par les archevêques, évêques et abbés et par les

principaux chefs de la noblesse. En matière administrative, elle

promettait le bon recrutement des fonctionnaires publics et

amoindrissait leur importance; elle assurait la libre navigation sur les

rivières et interdisait l'extension des forêts royales. Ce dernier

article dut être surtout bien accueilli des petits tenanciers ruraux si

maltraités par la rigueur des pratiques forestières depuis le

Conquérant. C'était donc la nation entière, et non telle ou telle classe

privilégiée, qui prenait ses garanties contre la royauté; mais aussi

elle ne faisait pas une révolution, puisqu'elle prétendait seulement

lier le roi aux anciennes lois du royaume.

Cependant les barons croyaient si peu à la sincérité du roi, qu'ils

essayèrent de le mettre hors d'état de se délier de ses promesses.

L'article 61 institua une sorte de comité de surveillance de 25 barons

élus par le «commun conseil» ou Parlement; quatre d'entre eux, choisis

par leurs collègues, seraient chargés de surveiller les agissements du

roi et de ses fonctionnaires; ils porteraient au roi les plaintes des

personnes molestées, et, s'il refusait de leur rendre justice, ils

pourraient l'y contraindre par la force. Enfin le roi s'engageait à

s'abstenir de toute tentative pour faire révoquer ou amoindrir aucune

des concessions et libertés qu'il avait accordées.

[Illustration: Sceau de Jean sans Terre.]

Ces belles promesses, les ordres que le roi multiplia pour assurer

l'exécution de la Grande Charte n'avaient qu'un but, celui de gagner du

temps, car Jean attendait la réponse du pape à sa lettre du 29 mai. Elle

arriva enfin. Elle ne pouvait pas être conçue en termes plus favorables

pour la cause du roi d'Angleterre. Dans sa bulle du 24 août, en effet,

Innocent III, adoptant tous les arguments et reproduisant le récit des

faits que lui avait fournis Jean sans Terre, exposa que le roi avait été

contraint par la force et par la crainte, «qui peut tomber même sur

l'homme le plus courageux»; il réprouva et condamna le pacte de

Runnymead; il défendit, sous menace de l'anathème, au roi de l'observer,

et aux barons d'en exiger l'observation. En même temps, il rappela aux

barons dans une seconde bulle (25 août) que la suzeraineté de

l'Angleterre appartenait à l'Église romaine, qu'on ne pouvait opérer

dans le royaume aucun changement préjudiciable aux droits de l'Église,

que le traité passé avec le roi «était non seulement vil et honteux,

mais encore illicite et inique»; il les invita donc à «faire de

nécessité vertu», à renoncer à la Grande Charte et à donner au roi

toutes satisfactions légitimes pour les dommages qu'il avait subis.

Puis, au concile de Latran, il excommunia les barons anglais «qui

persécutaient Jean, roi d'Angleterre, croisé et vassal de l'Église

romaine, en s'efforçant de lui enlever son royaume, fief du

Saint-Siège». Il n'épargna même pas l'archevêque de Cantorbéry, Etienne

de Langton, qui, en réalité dirigeait depuis deux ans l'opposition

parlementaire. Langton se rendit à Rome pour se justifier. Son départ,

en privant les grands de leur chef le plus respecté, désagrégea le

parti; quelques-uns revinrent au roi; les plus déterminés appelèrent

Louis de France, et de réformateurs devinrent révolutionnaires.

CH. BÉMONT, _Chartes des libertés anglaises_,

Paris, A. Picard, 1892, in-8º. Introduction.

III.--LES ÉLÉMENTS ET LA FORMATION DU PARLEMENT D'ANGLETERRE.

Presque immédiatement après la conquête de Guillaume le Bâtard, le

baronnage normand établi en Angleterre apparaît divisé en deux portions

et pour ainsi dire en deux étages: les hauts barons, _barones majores_,

et les petits vassaux immédiats de la couronne, _tenentes in capite_,

que l'on appelle aussi parfois _barones minores_. Ceux-ci forment une

classe nombreuse, indépendante et fière. Remarquez bien qu'ils sont en

dehors de la mouvance et de la juridiction du haut baronnage. S'ils ne

sont pas les égaux des barons, ils ne sont pas leurs subordonnés, ils ne

leur doivent aucun service, ils ne relèvent que du roi. Les seules

différences qui se marquent d'assez bonne heure entre les deux

catégories sont que les _barones majores_ ont des domaines notablement

plus étendus (la tenure baronniale doit contenir 13-1/2 fiefs de

chevalier) et qu'ils sont convoqués individuellement à l'armée et au

conseil du roi, au lieu que les petits tenants sont cités en masse par

l'intermédiaire du shérif. Ce sont des différences de degré, non de

genre. Ces deux moitiés du baronnage ne tarderont pas à se modifier;

l'intervalle s'élargira sensiblement entre elles. Toutefois, même après

que la première sera seule depuis plus d'un siècle en possession de

conseiller le souverain, tandis que la seconde, confondue d'abord avec

les vassaux des barons dans la classe des chevaliers, sera en voie de se

mélanger avec toute la masse des propriétaires libres, l'unité

originelle de la classe baronniale ne s'effacera pas complètement. Quand

les chevaliers seront appelés au Parlement, leur premier mouvement sera

de se joindre aux barons; le premier mouvement des barons sera de les

accueillir, et lorsqu'un peu plus tard les deux groupes se sépareront et

que les chevaliers s'en iront siéger avec les représentants des villes,

ils apporteront à leurs nouveaux collègues, avec la fierté, la

hardiesse, la fermeté d'une ancienne classe militaire qui a de longues

traditions de commandement et de discipline, l'avantage d'une

communication naturelle et d'une facile entente avec le haut baronnage

dont ils se sont écartés plutôt que détachés. Barons et chevaliers

resteront longtemps encore comme la branche aînée et la branche cadette

d'une même famille.

De bonne heure, toutefois, une divergence tend à se produire entre les

habitudes et les goûts des deux baronnages. Les petits vassaux sont

naturellement moins assidus que les grands barons aux assemblées

publiques, moins empressés à suivre le roi dans ses expéditions.

L'exploitation de leurs terres leur demande des soins plus personnels.

Leur absence, en ces temps de violence et de spoliation, expose leurs

droits de possession à des périls qui ne menacent pas les personnages

puissants. Aussi font-ils tous leurs efforts pour se dérober. Comme il

est naturel, le roi est moins attentif à exiger la présence de cette

multitude à ses conseils. La convocation des petits vassaux directs

tombe donc rapidement en désuétude. Pendant plus d'un siècle après la

conquête, l'avis et l'acquiescement de cette classe ne sont jamais

mentionnés en tête des ordonnances royales. Les grands vassaux, les

évêques et les juges y figurent seuls; ils y figurent avec une constance

qui atteste leur assiduité. Sous les rois normands et angevins, on

aperçoit d'abord autour du trône un corps formé des grands officiers du

Palais, chefs de l'administration générale, et d'un certain nombre de

prélats et de barons que le roi estime particulièrement capables et de

bon jugement. C'est le conseil du roi. A ce groupe permanent

s'adjoignent dans les circonstances importantes--guerre à déclarer,

subsides extraordinaires à fournir, édits à promulguer,--le reste des

grands vassaux laïques et ecclésiastiques. Ils forment alors le _magnum

concilium_, le grand conseil. Le roi tient la main à ce qu'ils y

assistent, car leur consentement--qu'ils ne peuvent refuser à une

volonté si puissante--décourage toute résistance locale à l'exécution

des mesures, et eux-mêmes sentent qu'ils ont intérêt à être présents

pour discuter et faire réduire les charges dont ils sont menacés.

Ce simple fait a eu des conséquences immenses; le baronnage se divise.

Deux groupes distincts s'y forment par un lent dédoublement:--une haute

classe provinciale sédentaire, qui comprend tous les petits vassaux

directs du prince avec les barons les moins considérables, et une

aristocratie politique qui comprend, avec tous les grands barons, les

conseillers appelés par la couronne. Et l'on voit le point précis où la

division s'opère; c'est la présence et la séance habituelles au conseil

du roi qui distinguent et caractérisent cette aristocratie; c'est le

fait de la convocation individuelle et nominative qui tend à devenir le

signe extérieur et officiel de sa dignité. Circonstance capitale, car la

qualité de noble et les privilèges dévolus alors en tout pays à la

classe la plus haute vont s'arrêter à cette ligne de partage. Attachés

de bonne heure à l'activité supérieure du conseiller public et de

l'homme d'État, ils ne franchiront pas l'enceinte d'une assemblée de

dignitaires, ils ne descendront pas au reste du baronnage; et celui-ci,

rejeté par comparaison vers la classe immédiatement inférieure, ne

tardera pas à se confondre et à se niveler avec la masse des hommes

libres.

Un siège ne se partage pas, une fonction ne se morcelle pas

indéfiniment. La noblesse est donc devenue, comme la pairie, strictement

héréditaire par primogéniture. Liée à un office indivisible, elle ne

passe qu'à l'aîné, tête pour tête, et les autres fils n'ont rien qui les

distingue du commun des citoyens. Au lieu d'un ordre composé de familles

privilégiées, qui tend à s'augmenter de génération en génération par

l'excédent des naissances, l'Angleterre n'a eu qu'un _groupe

d'individus_ privilégiés qui devait tendre à se réduire, de génération

en génération, par l'extinction des lignées, et qui se serait éteint en

effet sans de nouvelles créations. L'antique «isonomie» anglaise, vantée

par Hallam, est due à cette pairie très peu nombreuse qui, constituée

tout d'abord en corps gouvernant, a pour ainsi dire fait écluse, a

retenu les inégalités à son niveau, et les a empêchées de se répandre en

s'abaissant et se corrompant sur toute une caste disséminée dans la

nation.

* * * * *

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 31 / 45 段