Six mois après la publication du manifeste des barons de France contre

le clergé, le 2 mai 1247, les évêques de Soissons et de Troyes, au nom

des prélats, l'archidiacre de Tours et le prévôt de la cathédrale de

Rouen, au nom des chapitres et du clergé inférieur, et le maréchal de

France Ferri Pasté, au nom du roi, exposèrent à Innocent IV, en présence

de sa cour, les griefs suivants: le Saint-Siège usurpait la juridiction

des ordinaires; il inondait le royaume d'Italiens qu'il pourvoyait, au

détriment des nationaux, de pensions et de bénéfices; ses demandes

d'argent, les exactions de ses agents ruinaient les églises locales. La

réponse du pape fut vague: il était prêt à révoquer en temps et lieu les

abus commis, s'il y avait eu de la part de l'Église de récentes

usurpations, ce que toutefois il ne croyait pas, mais il ne changerait

rien aux droits dont il était en possession _vel quasi_. C'était le

temps où Louis IX s'apprêtait à protéger la personne d'Innocent contre

les entreprises de Frédéric II: on a conjecturé (car les archives du

XIIIe siècle sont si mutilées que la chronologie des événements les

plus importants est incertaine), on a conjecturé qu'il profita de cette

circonstance, où le pape était son obligé, pour lui adresser des

représentations sévères. Mécontent de la réponse faite à Ferri Pasté,

il envoya d'autres personnes, dont les noms sont inconnus, qui,

probablement au mois de juin, réitérèrent en ces termes les plaintes du

mois de mai: «Le roi notre maître, déclarèrent ces officiers, a

longtemps supporté, à grand'peine, le tort qu'on fait à l'Église de

France, et par conséquent à lui-même, à son royaume. De peur que son

exemple ne poussât les autres souverains à prendre contre l'Église

romaine une attitude hostile, il s'est tu, en prince chrétien et

dévoué...; mais, voyant aujourd'hui que sa patience reste sans effet,

que chaque jour amène de nouveaux griefs, après en avoir longtemps

délibéré, il nous a envoyés vous exposer ses droits et vous faire part

de ses avis.» Récemment, les barons, «au colloque de Pontoise», ont

reproché au roi de laisser détruire son royaume; «leur émotion a gagné

toute la France, où le dévouement traditionnel à l'Église romaine est

prêt de s'éteindre, et de faire place à la haine. Que se passera-t-il

dans les autres pays, si le Saint-Siège perd l'affection de ce peuple,

naguère fidèle entre tous? Déjà les laïques n'obéissent à l'Église que

par crainte du pouvoir royal. Quant aux clercs, Dieu sait, et chacun

sait, de quel cœur ils portent le joug qu'on leur impose. Cet état si

grave tient à ce que le pape donne au monde le spectacle de choses

nouvelles, extraordinaires.»--Ces choses, l'homme du roi les énumère

dans un discours nourri de faits précis, semé de maximes générales et

d'apophtegmes historiques: «Il est inouï de voir le Saint-Siège, chaque

fois qu'il se trouve dans le besoin, imposer à l'Église de France des

subsides, des contributions prises sur le temporel, quand le temporel

des églises, même si l'on s'en rapporte au droit canon, ne relève que du

roi, ne peut être imposé que par lui. Il est inouï d'entendre par le

monde cette parole: «Donnez-moi tant, ou je vous excommunie....»

L'Église [de Rome], qui n'a plus le souvenir de sa simplicité primitive,

est étouffée par ses richesses, qui ont produit dans son sein l'avarice,

avec toutes ses conséquences. Ces exactions se commettent aux frais de

l'ordre sacerdotal, qui toujours, même chez les Égyptiens et les anciens

Gaulois, a été exempt de toutes prestations. Ce système a été pour la

première fois mis en pratique par le cardinal-évêque de Préneste, qui,

lors de sa légation en France, a imposé des procurations pécuniaires à

toutes les églises du royaume; il faisait venir un à un les

ecclésiastiques, et, après leur avoir arraché la promesse d'être

discrets, il disait: «Je vous ordonne de payer telle somme à l'ordre du

pape, dans tel délai, à tel endroit, et sachez que faute de cela, vous

serez excommunié». Le roi, qui en fut informé, le manda et lui fit

promettre de renoncer à ces procédés.... Mais, depuis qu'Innocent est

venu habiter Lyon, les abus ont recommencé[69].... Alors que tous les

membres du clergé français rivalisaient de zèle, comme c'était leur

devoir, le pape a envoyé en France un nonce qui s'est mis à imiter en

tout le cardinal de Préneste. Le roi s'est opposé à ces nouvelles

exactions, puis il a engagé son clergé à se soumettre, par pure

générosité, au subside pour l'Empire d'Orient et au dixième de Terre

Sainte. Depuis lors les envoyés pontificaux sont revenus; le pape a

écrit au clergé de lui envoyer des troupes [pour l'aider contre

l'Empereur][70].... En ce moment même, les frères Mineurs font, pour

leur compte, une nouvelle collecte: en Bourgogne, ils ont été jusqu'à

convoquer les chapitres des cathédrales et les évêques eux-mêmes, et à

leur enjoindre de verser, dans la quinzaine de Pâques, le septième de

tous leurs revenus ecclésiastiques...; ailleurs, c'est le cinquième

qu'on exige.... Le roi ne peut tolérer que l'on dépouille ainsi les

églises de son royaume, fondées par ses ancêtres...; il entend, en

effet, se réserver, _pro sua et regni sui necessitate_, leurs trésors,

dont il est libre d'user comme de ses propres biens[71].»--Voilà pour

les exactions de Rome. Le mémoire insiste ensuite, avec autant de

véhémence, sur l'avidité personnelle des envoyés pontificaux qui

parcourent le royaume, et sur les collations de bénéfices que le

Saint-Siège se permet: «Les églises sont appauvries par une foule de

provisions et de pensions.... Que le Saint-Siège use de modération! Que

la première de toutes les églises n'abuse pas de sa suprématie pour

dépouiller les autres! Innocent III, Honorius III, Grégoire IX ont

distribué autour d'eux beaucoup de prébendes françaises, mais les

prédécesseurs d'Innocent IV n'ont pas conféré tous ensemble autant de

bénéfices que lui seul pendant les années encore peu nombreuses de son

pontificat. Si le prochain pape suivait la même progression, le clergé

de France n'aurait plus d'autre ressource que de le fuir ou de le mettre

en fuite. Les choses en sont déjà venues à un tel point que les évêques

ne peuvent plus pourvoir leurs clercs lettrés, ni les personnes

honorables de leurs diocèses, et en cela on porte préjudice au roi,

comme à tous les nobles du royaume, dont les fils et les amis étaient

jusqu'à présent pourvus dans les églises, auxquelles ils apportaient en

retour des avantages spirituels et temporels. Aujourd'hui on préfère des

étrangers, des inconnus, qui ne résident même pas, aux gens du pays. Et

c'est au nom de ces étrangers que les biens des églises sont emportés

hors du royaume, sans qu'on songe à la volonté des fondateurs, d'où ne

résultent pour l'Église romaine que la haine et le scandale.»

[Illustration: Gautier Bardins, bailli et conseiller du roi au XIIIe

siècle, d'après sa pierre tombale. (H. Bordier, _Philippe de Remi, sire

de Beaumanoir_, Paris, 1869, in-8º.)]

Le Mémoire du mois de juin 1247 (dont l'authenticité n'est pas douteuse)

démontre amplement que les abus condamnés par la fausse Pragmatique

florissaient déjà au XIIIe siècle. Toutefois la différence est grande

entre la Pragmatique et le Mémoire: celui-ci, quoiqu'il soit rédigé avec

fermeté, n'est après tout qu'une requête; il se termine par des

protestations d'attachement et de condoléance: «Le roi compatit fort aux

embarras du pape; mais, quelle que soit son affection, il doit

travailler de tout son pouvoir à conserver intacts le bon état, les

libertés et les coutumes du royaume que Dieu lui a confié»; la

Pragmatique, au contraire, se présente comme une ordonnance royale pour

la réformation de l'Église, faite sans l'approbation de l'Église. Le

Mémoire demande l'atténuation, plutôt que la suppression, des maux qu'il

dénonce; la Pragmatique proclame des principes de droit public. Enfin,

si Louis IX avait osé prendre des mesures aussi radicales que celles de

la Pragmatique, elles auraient eu, sans doute, quelque efficacité; pour

le Mémoire, «il produisit, dit Mathieu de Paris, une vive impression,

mais l'émotion qu'il causa est restée, jusqu'à présent, sans résultat».

«Nous ne savons pas, dit le dernier historien d'Innocent IV, si les

levées de subsides pour l'Église romaine ont été continuées en France

après 1247. Quant aux provisions, le pape, après les avoir pratiquées

avec quelque excès jusqu'en 1247, en diminua le nombre pendant un

certain temps, mais, à la fin du pontificat, les nominations de clercs

étrangers, dont s'était plaint saint Louis, reparurent avec une nouvelle

persistance[72].» Sous les successeurs d'Innocent, la France et l'Europe

furent sillonnées, plus que jamais, par les «marchands» et les

banquiers du pape, chargés de recueillir, pour le compte de Rome,

l'argent des centièmes et des dixièmes. Et les plaintes du clergé

s'élevèrent, plus hautes d'année en année. Au mois d'août 1262, un

synode de prélats français refusa d'accorder à Urbain IV le subside que

son mandataire les priait de consentir: «l'Église des Gaules gémissait

depuis trop longtemps sous des charges trop pesantes; elle avait versé

des sommes énormes pour la croisade, pour le Saint-Siège; elle ne

pensait pas que des sacrifices nouveaux fussent suffisamment motivés».

Urbain IV passa outre, et en même temps qu'il pressait la levée du

centième pour la Terre Sainte, il imposa, l'année suivante, des décimes

pour la croisade de Sicile, pour la croisade pontificale contre Manfred.

«On payait alors, dit un chroniqueur limousin, la décime pour Charles

d'Anjou et le centième pour la Terre Sainte. L'archevêque de Tyr était

chargé de la levée du centième; Simon, cardinal de Sainte-Cécile, était

le collecteur général de la décime. Bien que ce cardinal fût français de

naissance et eût été chancelier du roi de France, quand il était

trésorier de l'église de Tours, il connaissait parfaitement les usages

de Rome pour ronger et dévorer les bourses, _bene didicerat morem

Romanorum ad bursarum corrosionem_. Je ne saurais dire toutes les

exactions et les violences qui furent commises à l'occasion de cette

décime et dans l'intérêt des collecteurs.» En 1265, c'est Clément IV qui

demande de nouveau aux clercs de France des subsides, en invoquant les

nécessités de l'Église et le péril de son champion en Italie, Charles

d'Anjou. Les décimes d'Urbain IV n'avaient pas suffi, et, quoique le

produit du centième pour la Terre Sainte eût été détourné de sa

destination, appliqué aux frais des guerres ultramontaines, il fallait

de l'argent encore. Cette fois l'assemblée de la province de Reims

protesta par un manifeste, où, se disant accablée par les tributs

précédemment imposés, elle parlait de sa «servitude», et rappelait que

le schisme de l'Église grecque avait eu pour cause l'avarice et

l'avidité des Romains: «plutôt que d'obtempérer aux ordres du pape, elle

se déclarait prête à braver l'excommunication, car, elle en était

persuadée, la rapacité de la Curie ne cesserait que le jour où

cesseraient l'obéissance et le dévouement du clergé....»

[Illustration: Philippe le Hardi, fils de saint Louis, d'après sa pierre

tombale.]

Si Louis IX l'avait voulu, il aurait certainement empêché Urbain IV et

Clément IV, papes français, dévoués à sa personne, de continuer, à

l'égard de l'Église gallicane, les procédés d'Innocent. Mais il ne le

voulut pas. La levée de la décime d'Urbain IV se fit, au contraire, avec

son assentiment, et grâce à son appui, _per compulsionem regis_. Comment

expliquer cette complaisance, après ce qui s'était dit à Lyon en 1247?

On le voit très clairement. En 1247 le roi avait blâmé d'autant plus

sévèrement les exactions pontificales qu'elles étaient alors destinées à

alimenter contre l'Empereur une guerre qu'il n'approuvait pas et

qu'elles faisaient le plus grand tort aux perceptions pour la croisade.

Urbain IV et Clément IV ont prodigué au roi les subsides qu'il sollicita

d'eux en vue de l'expédition d'outre-mer, et leurs exactions étaient

destinées à soutenir une entreprise,--celle de Charles d'Anjou, son

frère,--qu'il n'avait pas encouragée, sans doute, mais qu'il ne lui

appartenait pas d'entraver. D'ailleurs, même en 1247, il n'avait pas

contesté formellement le droit pontifical d'imposer. Comme tous les

princes de son temps, il le reconnut tacitement, à condition d'en

surveiller l'exercice, et, parfois, d'en profiter. C'est plus tard que

la redoutable question de la propriété des biens d'Église fut, pour la

première fois, discutée et tranchée en principe: elle est au fond du

premier Différend entre Philippe et Boniface.

CH.-V. LANGLOIS, Extrait d'un ouvrage en

préparation (1895).

IV.--LOUIS IX ET LES VILLES.

LES PASTOUREAUX.

Au XIIIe siècle, les «Communes» en décadence n'étaient plus assez

turbulentes, assez puissantes, pour que la couronne eût à les craindre.

Elles n'ont jamais causé d'embarras au gouvernement de Louis IX. C'est

sous le règne de Louis IX, au contraire, que le pouvoir royal commença

d'intervenir avec succès dans les affaires des communes. Vers 1256, une

ordonnance royale imposa à toutes les villes de Normandie une

constitution très analogue aux Établissements de Rouen: le maire serait

choisi chaque année par le roi, sur une liste de trois candidats dressée

par le maire sortant de charge et les prud'hommes du lieu; les communes

furent, en outre, obligées à soumettre, chaque année, en novembre, leurs

comptes à des commissaires du roi; elles furent invitées à ne passer

aucun contrat, à ne consentir aucun don--sauf les «pots de vin»--sans

l'autorisation royale. Une autre ordonnance, sans doute un peu

postérieure, disposant pour toute la France, généralisa le régime

nouveau de tutelle administrative et financière et d'uniformité: «Tous

les maires de France» seront faits, chaque année, le même jour, le

lendemain de la Saint-Simon et Saint-Jude; à l'octave de la

Saint-Martin, l'ancien maire et quatre prud'hommes de la ville (dont

quelques-uns choisis parmi ceux qui auront eu le maniement des deniers

communaux), viendront à Paris «pour rendre compte à nos gens de leurs

recettes et de leurs dépenses». On a conservé quelques-uns des comptes

présentés aux gens du roi en exécution de ces règlements. Le rédacteur

de l'Ordonnance se proposait certainement de prévenir les malversations,

les dépenses somptuaires, les désordres qui avaient contribué à amener

la ruine des villes libres, alors surchargées pour la plupart de dettes

excessivement lourdes. Mais se rendait-il compte que les exigences des

rois étaient aussi pour quelque chose dans la triste situation des

finances communales? Blanche de Castille avait souvent employé les

milices des communes; Louis IX s'en servit aussi; les communes avaient

pris l'habitude de prêter au roi, pour ses besoins, de l'argent que le

gouvernement royal avait pris, de son côté, l'habitude de ne pas rendre.

«Quand le roi alla outre-mer, disait le magistrat de la ville de Noyon,

le 7 avril 1260, nous lui donnâmes 1500 livres, et, quand il fut

outre-mer, la reine nous ayant fait entendre que le roi avait besoin de

deniers, nous lui donnâmes 500 livres. Quand le roi revint d'outre-mer,

nous lui prêtâmes 600 livres, mais nous n'en recouvrâmes que 100 et nous

lui fîmes abandon du reste. Quand le roi fit sa paix avec le roi

d'Angleterre, nous lui en donnâmes 1200. Et, chaque année, nous devons

au roi 200 livres tournois pour cause de la commune que nous tenons de

lui, et nos présents aux allants et venants nous coûtent bien, bon an

mal an, 100 livres ou plus. Et quand le comte d'Anjou, frère du roi, fut

en Hainaut, on nous fit savoir qu'il avait besoin de vin; nous lui en

envoyâmes dix tonneaux, qui nous coûtèrent 100 livres, avec le

transport. Après, il nous fit savoir qu'il avait besoin de sergents pour

garder son fief; nous lui en envoyâmes cinq cents qui nous coûtèrent au

moins 500 livres. Quand ledit comte fut à Saint-Quentin, il manda la

commune de Noyon, et elle y alla pour garder son corps, ce qui nous

coûta bien 600 livres, et la ville de Noyon fit tout cela pour le comte

en l'honneur du roi. Après, au départ de l'armée, on nous fit savoir que

le comte avait besoin d'argent et qu'il aurait vilenie si nous ne lui

aidions; nous lui prêtâmes 1200 livres, dont nous lui abandonnâmes 300

pour avoir le reçu scellé des 900 autres.»--Ainsi, l'exploitation des

villes, si fidèles, si soumises, par le roi ou en son nom était une des

causes du déficit qui légitima leur mise en tutelle. Et les villes ne

protestèrent pas: les doléances de Noyon sont bien timides; on n'en

connaît pas de plus hardies.

Au-dessous des prudentes aristocraties qui gouvernaient les communes, et

dans les campagnes, il y avait une immense plèbe obscure, souffrante et

barbare, qui ne comptait pas. Une seule fois, au temps de Louis IX, elle

émerge en pleine lumière historique, bouleversée par un orage, dans un

éclair.--A la nouvelle des malheurs du roi et des croisés en Égypte,

vers Pâques 1251, un grand courant de compassion agita les populations

mystiques, violentes, du nord de la France. Des bandes de misérables,

hommes, femmes et enfants, errèrent de village en village: elles

allaient délivrer le roi, conquérir Jérusalem. Bientôt, elles se

formèrent en horde. Un chef surgit. Qui était-ce? D'où venait-il? les

contemporains ne l'ont pas su; ils disent que c'était un vieillard, de

soixante ans ou environ, pâle, maigre, avec une longue barbe, qui

parlait d'une manière entraînante en français, en tiois et en latin; on

l'appelait le «maître de Hongrie»; il passait pour tenir, dans son poing

constamment fermé, la charte de la Sainte Vierge qui lui avait confié sa

mission. De Brabant, de Hainaut, de Flandre, de Picardie, une cohue de

«pastoureaux» roula en quelques semaines jusqu'à Paris, grossie en

chemin de vagabonds, de voleurs et de filles. Le peuple de France, s'il

faut en croire le franciscain Salimbene, était animé contre l'Église

officielle qui, après avoir recommandé l'expédition d'Égypte,

abandonnait les croisés à leur sort, des sentiments les plus hostiles:

«Les Français, dit Salimbene, blasphémaient en ce temps-là; quand les

frères prêcheurs et les frères mineurs demandaient l'aumône, les gens

grinçaient des dents et, à leur vue, donnaient à d'autres pauvres, en

disant: «Prends cela, au nom de Mahomet, plus puissant que le Christ».

Toujours est-il que les Pastoureaux, qui pourchassaient les clercs,

furent d'abord bien accueillis. Ceux d'Amiens, les tenant pour de

«saintes gens», les avaient ravitaillés. Dans Paris, ils étaient

soixante mille, avec armes et bannières. «Leur chef, écrivait à ses

frères d'Oxford le _custos_ des franciscains de Paris, viole la dignité

ecclésiastique; il maudit les sacrements; il bénit le peuple, il prêche,

il distribue des croix, il a inventé un nouveau baptême, il fait de faux

miracles, il tue les gens d'église. Lors de son arrivée à Paris, telle a

été l'émotion populaire contre les clercs que, en peu de jours, on en a

tué, jeté à l'eau, blessé un grand nombre; un curé qui disait sa messe a

été dépouillé de sa chasuble, on l'a couronné de roses, par

dérision....» Il paraît que le maître de Hongrie, reçu par la reine

Blanche soit à Maubuisson, soit dans une autre des résidences royales

des environs, l'avait si bien «enchantée que la reine et son conseil

tenaient pour bon tout ce qu'il faisait». On dit qu'il monta dans la

chaire de l'église Saint-Eustache et prêcha en costume d'évêque, mitre

en tête. En quittant Paris, les Pastoureaux, enivrés de leur popularité

et de leur force, se divisèrent en plusieurs corps. Les uns allèrent à

Rouen; ils pénétrèrent de force dans la cathédrale et dans la maison

archiépiscopale dont ils expulsèrent les clercs. D'autres, sous la

conduite du Maître, firent leur entrée triomphale à Orléans, le 11 juin;

là, le Maître prêcha encore; il y eut une bagarre où furent assommés des

clercs de l'Université; comme à Paris, comme à Rouen, comme à Amiens,

les bourgeois qui avaient ouvert les portes de leur ville, malgré les

représentations de l'évêque, ne s'opposèrent point aux excès. A Tours,

les franciscains et les dominicains eurent beaucoup à souffrir de la

fureur des Pastoureaux, qui les traînèrent dans les rues, à moitié nus,

pillèrent leurs églises et coupèrent, dit-on, le nez d'une statue de la

Vierge.--C'est alors, mais alors seulement, que l'on réussit à persuader

la reine de mettre la fin à de tels actes. Les clercs racontaient des

choses terribles sur le compte du Maître de Hongrie: c'était un moine

apostat, un nécromancien, instruit aux écoles de Tolède, qui avait

promis au sultan d'Égypte de lui livrer des chrétiens, les pauvres

diables qu'il entraînait à sa suite; il avait établi la polygamie dans

son camp. D'un si dangereux personnage, il fallait se débarrasser.

C'était facile: les Pastoureaux se dispersaient de plus en plus; il y en

avait maintenant en Normandie, en Anjou, en Bretagne, en Berry....--Du

jour où la protection tacite de Blanche ne les couvrit plus, les

Pastoureaux furent perdus; cette force aveugle ne pouvait rien contre la

force organisée. D'ailleurs, ils se condamnaient eux-mêmes. A Bourges,

tous les clercs s'étant retirés avant leur arrivée, ils s'attaquèrent

aux Juifs, et même aux bourgeois qui, d'abord, les avaient bien traités.

On leur courut sus, et le Maître de Hongrie périt dans un combat, près

de Villeneuve-sur-Cher. Ce qui restait de sa horde fut aussitôt traqué

avec ardeur; les malheureux s'enfuirent dans toutes les directions et on

en pendit jusqu'à Aigues-Mortes, jusqu'à Marseille, jusqu'à Bordeaux,

jusqu'en Angleterre. «On dit, écrit le _custos_ des franciscains de

Paris, qu'ils avaient l'intention: 1º de détruire le clergé, 2º de

supprimer les moines, 3º de s'attaquer aux chevaliers et aux nobles,

afin que cette terre, ainsi privée de tous ses défenseurs, fut mieux

préparée aux erreurs et aux invasions des païens. C'est vraisemblable,

d'autant plus qu'une multitude de chevaliers inconnus, vêtus de blanc,

est apparue en Allemagne....» Mathieu de Paris rapporte que, dans les

bagages des Pastoureaux qui furent pris et exécutés en Gascogne, on

trouva des poisons en poudre et des lettres du sultan. La mémoire des

Pastoureaux fut écrasée sous le poids de ces légendes, vite acceptées

par la crédulité publique.--Comme tous les mouvements du même genre,

assez fréquents au moyen âge, cette jacquerie anti-cléricale fut

absolument stérile.

LE MÊME, _Ibidem_.

CHAPITRE XII

L'ANGLETERRE.

PROGRAMME.--_Guillaume le Conquérant. Henri II. La Grande Charte.

Le Parlement._

BIBLIOGRAPHIE.

Quelques =histoires générales de l'Angleterre= méritent d'être

recommandées d'abord: la classique _Geschichte von England_ de

Lappenberg et Pauli demeure, quoique ancienne, utile. Le livre de

J. R. Green (_A short history of the English people_), qui a été

traduit en français (_Histoire du peuple anglais_, Paris, 1888, 2

vol. in-8º) est très estimé; il faut se servir de l'édition

illustrée qui en a été publiée par les soins de Mrs. Green, à

Londres, de 1892 à 1894.--Voir aussi: H. D. Traill, _Social

England. A record of the progress of the people_, t. Ier,

London, 1893, in-8º; cet ouvrage est un résumé sommaire de

l'histoire de la civilisation en Angleterre jusqu'à la fin du

XIIIe siècle; rédigé par plusieurs écrivains, dont quelques-uns

seulement sont des spécialistes, il est très inégal.

La =conquête de l'Angleterre par les Normands= a été maintes fois

racontée. On ne lit plus l'_Histoire de la conquête_ d'Aug.

Thierry, tout à fait démodée. C'est aujourd'hui le livre de E. A.

Freeman qui fait autorité, bien qu'il ait des défauts: _History of

the norman conquest of England_, London, 1870-1876, 6 vol.

in-8º.--Cf. W. de Gray Birch, _Domesday book, a popular account_,

London, 1887, in-16; le même, _Domesday studies, being the papers

read at the meetings of the Domesday Commemoration_, London,

1888-1894, 2 vol. in-8º;--J. H. Round, _Feudal England, historical

essays on the eleventh and twelfth centuries_, London, 1895, in-8º.

Pour l'=histoire générale de l'Angleterre sous les rois normands et

sous les Plantagenets=: E. A. Freeman, _The reign of William Rufus_,

Oxford, 1882, 2 vol. in-8º;--miss K. Norgate, _England under the

angevin kings_, London, 1887, 2 vol. in-8º;--Hubert Hall, _Court

life under the Plantagenets_, London, 1890, in-8º.--Sur le règne

d'Étienne: J. H. Round, _Geoffrey de Mandeville_, London, 1892,

in-8º.--Sur le règne de Henri III: Ch. Bémont, _Simon de Montfort,

comte de Leicester_, Paris, 1884, in-8º.

=L'histoire des institutions= se trouve dans les grandes histoires

générales de la constitution anglaise de MM. R. Gneist (_Englische

Verfassungsgeschichte_, Berlin, 1882, in-8º) et W. Stubbs (_The

constitutional history of England_, Oxford, 1883-1887, 3 vol.

in-8º). En français: E. Glasson, _Histoire du droit et des

institutions de l'Angleterre_, Paris, 1882-1883, 6 vol.

in-8º.--Voir aussi: _Essays introductory to the study of English

constitutional history_, by resident members of the University of

Oxford, London, 1887, in-8º;--J. Jacobs, _The Jews of angevin

England_, London, 1893, in-8º.

M. Ch.-V. Langlois a réuni des renseignements sur ce que l'on

savait et sur ce que l'on pensait, au moyen âge, en France, des

Anglais: _Les Anglais du moyen âge, d'après les sources

françaises_, dans la _Revue historique_, LII (1893).

On trouvera des biographies très soignées des principaux

personnages de l'histoire d'Angleterre pendant cette période dans

le _Dictionary of national biography_ de MM. Leslie Stephen et

Sidney Lee, en cours de publication.

Nous avons donné (Bibliographie du ch. X) la liste des monographies

les plus importantes sur l'histoire sociale de l'Angleterre au

moyen âge.

I.--LA MORT DE HENRI II PLANTAGENET.

M. Paul Meyer a récemment découvert, dans la bibliothèque de sir Thomas

Phillipps, à Cheltenham (Angleterre), un poème en plus de 19 000 vers

dont personne n'avait parlé et que probablement personne n'avait jamais

lu depuis le moyen âge, bien que la littérature française ne possède

pas, jusqu'à Froissart, une seule œuvre en vers ou en prose qui

combine au même degré l'intérêt historique et la valeur littéraire. Il a

pour sujet l'histoire très détaillée de Guillaume le Maréchal, comte de

Pembroke, régent d'Angleterre pendant les premières années du règne de

Henri III, mort en 1219, qui occupa sous quatre règnes les plus hauts

emplois dans le gouvernement de son pays. L'auteur, peut-être un héraut

d'origine normande, a gardé l'anonyme, mais nous savons qu'il a composé

son ouvrage d'après des sources très sûres, qu'il était contemporain des

événements qu'il a racontés, et qu'il avait de la bonne foi et du bon

sens. On jugera de son talent narratif par le petit chef-d'œuvre que

M. P. Meyer a publié d'abord dans la _Romania_[73]. «C'est, dit

l'éditeur, le récit des derniers moments de Henri II, de la scène du

pillage qui eut lieu après sa mort, de ses funérailles, enfin des

premiers actes de Richard roi. Toutes les parties de ce récit portent le

cachet de la vérité; on sent qu'on est en présence de témoignages de

première main. D'ailleurs, le contrôle, là où il est possible, est

constamment favorable au poème.

La mort de Henri II a été accompagnée des souffrances physiques et des

douleurs morales les plus poignantes. Épuisé par une maladie cruelle,

humilié dans son honneur de souverain, il lui était réservé d'apprendre

dans les derniers jours de sa vie qu'il était trahi par celui qu'il

aimait le mieux au monde, par Jean, le plus jeune de ses fils. Cette fin

si triste a vivement frappé les contemporains: elle a été racontée par

plusieurs historiens; elle a même donné lieu à une légende qu'on peut

lire parmi les frivoles récits du Ménestrel de Reims. Le compte rendu le

plus détaillé et jusqu'ici le plus exact que nous en ayons est celui que

Giraut de Barri a inséré dans son traité de l'instruction des princes.

Dans l'ensemble, Giraut est d'accord avec le poème, mais chacun offre

certains traits particuliers, et ces traits sont surtout nombreux dans

le poème, dont la narration est de beaucoup la plus circonstanciée que

nous ayons de cet événement. Ainsi nous voyons bien dans Giraut que le

roi, jetant les yeux sur la liste des barons qui s'étaient ligués contre

lui avec son fils Richard, fut consterné d'y voir le nom de Jean, son

fils bien-aimé, mais le récit du poème est bien autrement précis et

émouvant. Nous y voyons Henri, après avoir conclu un traité humiliant

avec Philippe Auguste, faire demander à celui-ci la liste de ceux qui

s'étaient engagés (_empris_) contre lui avec le roi de France. Le

messager, un certain Rogier Malchael, revient, et aux questions que lui

fait le roi déjà gravement malade, il répond: «Sire, puisse Jésus-Christ

me venir en aide! le premier qui est ici écrit, c'est le comte Jean

votre fils!»

Et cil en suspirant li dist:

«Sire, si m'ait Jhesu Crit,

Li premiers qui est ci escriz,

C'est li quens Johan vostre fiz.»

C'est dans le texte qu'il faut lire la suite. Il y a dans notre ancienne

littérature peu de pages aussi émouvantes que celle où est contée la

douleur sans espoir du malheureux roi qui n'en veut plus entendre

davantage, dont la tête se perd, qui marmotte des paroles

inintelligibles (_il parlait, mais nul ne savait--Prou entendre ce qu'il

disait_); qui meurt enfin d'une hémorragie. Il souffrait d'une maladie

nerveuse, probablement d'un rhumatisme articulaire; et l'on sait quel

degré d'intensité peut atteindre la souffrance morale chez les

malheureux dont le système nerveux est attaqué.

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 30 / 45 段