toutes les défenses qui s'y rattachaient. «Qu'elle est belle, ma fille
d'un an!» s'écria ce prince lorsqu'il vit son entreprise terminée....
* * * * *
Tant que vécut Richard, Philippe Auguste, malgré sa réputation bien
acquise de grand preneur de forteresses, n'osa tenter de faire le siège
du château Gaillard; mais après la mort de ce prince et lorsque la
Normandie fut tombée aux mains de Jean sans Terre, le roi français
résolut de s'emparer de ce point militaire qui lui ouvrait les portes de
Rouen. Le siège de cette place, raconté jusque dans les plus menus
détails par le chapelain du roi, Guillaume le Breton, témoin oculaire,
fut un des plus grands faits militaires du règne de ce prince; et si
Richard avait montré un talent remarquable dans les dispositions
générales et dans les détails de la défense de cette place, Philippe
Auguste conduisit son entreprise en homme de guerre consommé.
Le triste Jean sans Terre ne sut pas profiter des dispositions
stratégiques de son prédécesseur. Philippe Auguste, en descendant la
Seine, trouve la presqu'île de Bernières inoccupée; les troupes
normandes, trop peu nombreuses pour la défendre, se jettent dans le
châtelet de l'île et dans le Petit-Andely, après avoir rompu le pont de
bois qui mettait les deux rives du fleuve en communication. Le roi
français commence par établir son campement dans la presqu'île, en face
du château, appuyant sa gauche au village de Bernières et sa droite à
Toëni, en réunissant ces deux postes par une ligne de circonvallation
dont on aperçoit encore aujourd'hui la trace KL. Afin de pouvoir faire
arriver la flottille destinée à l'approvisionnement du camp, Philippe
fait rompre par d'habiles nageurs l'estacade qui barre le fleuve, et
cela sous une grêle de projectiles lancés par l'ennemi.
[Illustration: Ruines du château Gaillard. État actuel.]
«Aussitôt après, dit Guillaume le Breton, le roi ordonne d'amener de
larges navires, tels que nous en voyons voguer sur le cours de la Seine,
et qui transportent ordinairement les quadrupèdes et les chariots le
long du fleuve. Le roi les fit enfoncer dans le milieu du fleuve, en les
couchant sur le flanc, et les posant immédiatement l'un à la suite de
l'autre, un peu au-dessous des remparts du château; et afin que le
courant rapide des eaux ne pût les entraîner, on les arrêta à l'aide de
pieux enfonces en terre et unis par des cordes et des crochets. Les
pieux ainsi dresses, le roi fit établir un pont sur des poutres
soigneusement travaillées,» afin de pouvoir passer sur la rive
droite...; «puis il fit élever sur quatre navires deux tours,
construites avec des troncs d'arbres et de fortes pièces de chêne vert,
liés ensemble par du fer et des chaînes bien tendues, pour en faire en
même temps un point de défense pour le pont et un moyen d'attaque contre
le châtelet. Puis les travaux, dirigés avec habileté sur ces navires,
élevèrent les deux tours à une si grande hauteur que de leur sommet les
chevaliers pouvaient faire plonger leurs traits sur les murailles
ennemies» (celles du châtelet situé au milieu de l'île).
Cependant Jean sans Terre tenta de secourir la place: il envoya un corps
d'armée composé de trois cents chevaliers et trois mille hommes à
cheval, soutenus par quatre mille piétons et la bande du fameux
Lupicar[57]. Cette troupe se jeta la nuit sur les circonvallations de
Philippe Auguste, mit en déroute les ribauds, et eût certainement jeté
dans le fleuve le camp des Français s'ils n'eussent été protégés par le
retranchement, et si quelques chevaliers, faisant allumer partout de
grands feux, n'eussent rallié un corps d'élite qui, reprenant
l'offensive, rejeta l'ennemi en dehors des lignes. Une flottille
normande qui devait opérer simultanément contre les Français arriva trop
tard; elle ne put détruire les deux grands beffrois de bois élevés au
milieu de la Seine, et fut obligée de se retirer avec de grandes pertes.
«Un certain Galbert, très habile nageur, continue Guillaume le Breton,
ayant rempli des vases avec des charbons ardents, les ferma et les
frotta de bitume à l'extérieur avec une telle adresse, qu'il devenait
impossible à l'eau de les pénétrer. Alors il attache autour de son corps
la corde qui suspendait ces vases, et plongeant sous l'eau, sans être vu
de personne, il va secrètement aborder aux palissades élevées, en bois
et en chêne, qui enveloppaient d'une double enceinte les murailles du
châtelet. Puis, sortant de l'eau, il va mettre le feu aux palissades,
vers le côté de la roche Gaillard qui fait face au château, et qui
n'était défendu par personne, les ennemis n'ayant nullement craint une
attaque sur ce point.... Tout aussitôt le feu s'attache aux pièces de
bois qui forment les retranchements et aux murailles qui enveloppent
l'intérieur du châtelet.» La petite garnison de ce poste ne pouvant
combattre les progrès de l'incendie, activé par un vent d'est violent,
dut se retirer comme elle put sur des bateaux.--Après ces désastres, les
habitants du Petit-Andely n'osèrent tenir, et Philippe Auguste s'empara
en même temps et du châtelet et du bourg, dont il fit réparer les
défenses pendant qu'il rétablissait le pont. Ayant mis une troupe
d'élite dans ces postes, il alla assiéger le château de Radepont, pour
que ses fourrageurs ne fussent pas inquiétés par sa garnison, s'en
empara au bout d'un mois, et revint au château Gaillard. Mais laissons
encore parler Guillaume le Breton, car les détails qu'il nous donne des
préparatifs de ce siège mémorable sont du plus grand intérêt.
«La roche Gaillard cependant n'avait point à redouter d'être prise à la
suite d'un siège, tant à cause de ses remparts que parce qu'elle est
environnée de toutes parts de vallons, de rochers taillés à pic, de
collines dont les pentes sont rapides et couvertes de pierres, en sorte
que, quand même elle n'aurait aucune autre espèce de fortification, sa
position naturelle suffirait seule pour la défendre. Les habitants du
voisinage s'étaient donc réfugiés en ce lieu, avec tous leurs effets,
afin d'être plus en sûreté. Le roi, voyant bien que toutes les machines
de guerre et tous les assauts ne pourraient le mettre en état de
renverser d'une manière quelconque les murailles bâties sur le sommet du
rocher, appliqua toute la force de son esprit à chercher d'autres
artifices pour parvenir, à quelque prix que ce fût, et quelque peine
qu'il dût lui en coûter, à s'emparer de ce nid dont la Normandie est si
fière.
«Alors donc le roi donne l'ordre de creuser en terre un double fossé sur
les pentes des collines et à travers les vallons (une ligne de
contrevallation et de circonvallation), de telle sorte que toute
l'enceinte de son camp soit comme enveloppée d'une barrière qui ne
puisse être franchie, faisant, à l'aide de plus grands travaux, conduire
ces fossés depuis le fleuve jusqu'au sommet de la montagne, qui s'élève
vers les cieux, comme en mépris des remparts abaissés sous elle[58], et
plaçant ces fossés à une assez grande distance des murailles (du
château) pour qu'une flèche, lancée vigoureusement d'une double
arbalète, ne puisse y atteindre qu'avec peine. Puis, entre ces deux
fossés, le roi fait élever une tour de bois et quatorze autres ouvrages
du même genre, tous tellement bien construits et d'une telle beauté que
chacun d'eux pouvait servir d'ornement à une ville, et dispersés en
outre de telle sorte qu'autant il y a de pieds de distance entre la
première et la seconde tour, autant on en retrouve encore de la seconde
à la troisième....
«Après avoir garni toutes ces tours de serviteurs et de nombreux
chevaliers, le roi fait en outre occuper tous les espaces vides par ses
troupes, et, sur toute la circonférence, disposant les sentinelles de
telle sorte qu'elles veillent toujours, en alternant d'une station à
l'autre; ceux qui se trouvaient ainsi en dehors s'appliquèrent alors,
selon l'usage des camps, à se construire des cabanes avec des branches
d'arbres et de la paille sèche, afin de se mettre à l'abri de la pluie,
des frimas et du froid, puisqu'ils devaient demeurer longtemps en ces
lieux. Et, comme il n'y avait qu'_un seul point_ par où l'on pût arriver
vers les murailles (du château), en suivant un sentier tracé obliquement
et qui formait diverses sinuosités[59], le roi voulut qu'une double
garde veillât nuit et jour et avec le plus grand soin à la défense de ce
point, afin que nul ne pût pénétrer du dehors dans le camp, et que
personne n'osât faire ouvrir les portes du château ou en sortir, sans
être aussitôt ou frappé de mort, ou fait prisonnier....»
[Illustration: Ruines du château Gaillard. Étal actuel.]
Pendant tout l'hiver de 1203 à 1204, l'armée française resta dans ses
lignes. Roger de Lascy, qui commandait dans le château pour Jean sans
Terre, fut obligé, afin de ménager ses vivres, de chasser les habitants
du petit Andely qui s'étaient mis sous sa protection derrière les
remparts de la forteresse. Ces malheureux, repoussés à la fois par les
assiégés et les assiégeants, moururent de faim et de misère dans les
fossés, au nombre de douze cents.
Au mois de février 1204, Philippe Auguste qui sait que la garnison du
château Gaillard conserve encore pour un an de vivres, «impatient en son
cœur,» se décide à entreprendre un siège en règle. Il réunit la plus
grande partie de ses forces sur le plateau dominant, marqué R sur notre
figure (p. 343). De là il fait faire une chaussée pour aplanir le sol
jusqu'au fossé en avant de la tour A (p. 347)[60]. «Voici donc que du
sommet de la montagne jusqu'au fond de la vallée, et au bord des
premiers fossés, la terre est enlevée à l'aide de petits boyaux et
reçoit l'ordre de se défaire de ses aspérités rocailleuses, afin que
l'on puisse descendre du haut jusqu'en bas. Aussitôt un chemin,
suffisamment large et promptement tracé à force de coups de hache, se
forme à l'aide de poutres posées les unes à côté des autres et soutenues
des deux côtés par de nombreux poteaux en chêne plantés en terre pour
faire une palissade. Le long de ce chemin les hommes marchent en sûreté,
transportent des pierres, des branches, des troncs d'arbres, de lourdes
mottes de terre garnies d'un gazon verdoyant, et les rassemblent en
monceau pour travailler à combler le fossé....
«Bientôt s'élèvent sur divers points (résultat que nul n'eût osé
espérer) de nombreux pierriers et des mangonneaux, dont les bois ont été
en peu de temps coupés et dressés, et qui lancent contre les murailles
des pierres et des quartiers de roc roulant dans les airs. Et afin que
les dards, les traits et les flèches, lancés avec force du haut de ces
murailles, ne viennent pas blesser sans cesse les ouvriers et
manœuvres, qui, transportant des projectiles, sont exposés à
l'atteinte de ceux des ennemis, on construit entre ceux-ci et les
remparts une palissade de moyenne hauteur, formée de claies et de pieux
unis par l'osier flexible, afin que cette palissade, protégeant les
travailleurs, reçoive les premiers coups et repousse les traits trompés
dans leur direction. D'un autre côté, on fabrique des tours, que l'on
nomme aussi beffrois, à l'aide de beaucoup d'arbres et de chênes tout
verts que la doloire n'a point travaillés et dont la hache seule a
grossièrement enlevé les branchages; et ces tours, construites avec les
plus grands efforts, s'élèvent dans les airs à une telle hauteur que la
muraille opposée s'afflige de se trouver si fort au-dessous d'elles....
«A l'extrémité de la Roche et dans la direction de l'est (sud-est) était
une tour élevée (la tour A, fig. 2), flanquée des deux côtés par un mur
qui se terminait par un angle saillant au point de sa jonction. Cette
muraille se prolongeait sur une double ligne depuis le plus grand des
ouvrages avancés (la tour A) et enveloppait les deux flancs de l'ouvrage
le moins élevé[61]. Or voici par quel coup de vigueur nos gens
parvinrent à se rendre d'abord maîtres de cette tour (A). Lorsqu'ils
virent le fossé à peu près comblé, ils y établirent leurs échelles et y
descendirent promptement. Impatientés de tout retard, ils transportèrent
alors leurs échelles vers l'autre bord du fossé, au-dessous duquel se
trouvait la tour fondée sur le roc. Mais nulle échelle, quoiqu'elles
fussent assez longues, ne se trouva suffisante pour atteindre au pied de
la muraille, non plus qu'au sommet du rocher, d'où partait le pied de la
tour. Remplis d'audace, nos gens se mirent à percer alors dans le roc,
avec leurs poignards ou leurs épées, pour y faire des trous où ils
pussent poser leurs pieds et leurs mains, et, se glissant ainsi le long
des aspérités du rocher, ils se trouvèrent tout à coup arrivés au point
où commençaient les fondations de la tour[62]. Là, tendant les mains à
ceux de leurs compagnons qui se traînaient sur leurs traces, ils les
appellent à participer à leur entreprise, et employant des moyens qui
leur sont connus, ils travaillent alors à miner les flancs et les
fondations de la tour, se couvrant toujours de leurs boucliers, de peur
que les traits lancés sur eux sans relâche ne les forcent à reculer, et
se mettent ainsi à l'abri jusqu'à ce qu'il leur soit possible de se
cacher dans les entrailles mêmes de la muraille, après avoir creusé
au-dessous. Mais ils remplissent ces creux de troncs d'arbres, de peur
que cette partie du mur, ainsi suspendue en l'air, ne croule sur eux et
ne leur fasse beaucoup de mal en s'affaissant; puis, aussi tôt qu'ils
ont agrandi cette ouverture, ils mettent le feu aux arbres et se
retirent en un lieu de sûreté.» Les étançons brûlés, la tour s'écroule
en partie. Roger, désespérant alors de s'opposer à l'assaut, fait mettre
le feu à l'ouvrage avancé et se retire dans la seconde enceinte. Les
Français se précipitent sur les débris fumants de la brèche, et un
certain Cadoc, chevalier, plante le premier sa bannière au sommet de la
tour à demi renversée. Le petit escalier de cette tour, visible dans
notre plan, date de la construction première; il avait dû, à cause de sa
position enclavée, rester debout. C'est probablement par là que Cadoc
put atteindre le parapet resté debout.
Mais les Normands s'étaient retirés dans le château séparé de l'ouvrage
avancé par un profond et large fossé. Il fallait entreprendre un nouveau
siège, «Jean avait fait construire l'année précédente une certaine
maison, contiguë à la muraille et placée du côté droit du château, en
face du midi[63]. La partie inférieure de cette maison était destinée à
un service qui veut toujours être fait dans le mystère du cabinet[64],
et la partie supérieure, servant de chapelle, était consacrée à la
célébration de la messe: là il n'y avait point de porte au dehors, mais
en dedans (donnant sur la cour) il y en avait une par où l'on arrivait à
l'étage supérieur et une autre qui conduisait à l'étage inférieur. Dans
cette dernière partie de la maison était une fenêtre prenant jour sur la
campagne et destinée à éclairer les latrines.» Un certain Bogis[65],
ayant avisé cette fenêtre, se glissa le long du fond du fossé,
accompagné de quelques braves compagnons, et s'aidant mutuellement, tous
parvinrent à pénétrer par cette ouverture dans le cabinet situé au
rez-de-chaussée. Réunis dans cet étroit espace, ils brisent les portes;
l'alarme se répand parmi la garnison occupant la basse-cour, et croyant
qu'une troupe nombreuse envahit le bâtiment de la chapelle, les
défenseurs accumulent des fascines et y mettent le feu pour arrêter
l'assaillant; mais la flamme se répand dans la seconde enceinte du
château, Bogis et ses compagnons passent à travers le logis incendié et
vont se réfugier dans les grottes marquées G sur notre plan. Roger de
Lascy et les défenseurs, réduits au nombre de cent quatre-vingts, sont
obligés de se réfugier dans la dernière enceinte, chassés par le feu. «A
peine cependant la fumée a-t-elle un peu diminué que Bogis, sortant de
sa retraite et courant à travers les charbons ardents, aidé de ses
compagnons, coupe les cordes et abat, en le faisant rouler sur son axe,
le pont mobile qui était encore relevé[66], afin d'ouvrir un chemin aux
Français pour sortir par la porte. Les Français donc s'avancent en hâte
et se préparent à assaillir la haute citadelle dans laquelle l'ennemi
venait de se retirer en fuyant devant Bogis.
«Au pied du rocher par lequel on arrivait à cette citadelle était un
pont taillé dans le roc vif[67], que Richard avait fait ainsi couper
autrefois, en même temps qu'il fit creuser les fossés. Ayant fait
glisser une machine sur ce pont, les nôtres vont, sous sa protection,
creuser au pied de la muraille. De son côté, l'ennemi travaille aussi à
pratiquer une contre-mine, et ayant fait une ouverture, il lance des
traits contre nos mineurs et les force ainsi à se retirer. Les assiégés
cependant n'avaient pas tellement entaillé leur muraille qu'elle fut
menacée d'une chute; mais bientôt une catapulte lance contre elle
d'énormes blocs de pierre. Ne pouvant résister à ce choc, la muraille se
fend de toutes parts, et, crevant par le milieu, une partie du mur
s'écroule.» Les Français s'emparent de la brèche, et la garnison, trop
peu nombreuse désormais pour défendre la dernière enceinte, enveloppée,
n'a même pas le temps de se réfugier dans le donjon et de s'y enfermer.
C'était le 6 mars 1204. C'est ainsi que Philippe Auguste s'empara de ce
château, que ses contemporains regardaient comme imprenable.
Si nous avons donné à peu près en entier la description de ce siège
mémorable écrit par Guillaume le Breton, c'est qu'elle met en évidence
un fait curieux dans l'histoire de la fortification des châteaux. Le
château Gaillard, malgré sa situation, malgré l'habileté déployée par
Richard dans les détails de la défense, est trop resserré; les obstacles
accumulés sur un petit espace devaient nuire aux défenseurs en les
empêchant de se porter en masse sur le point attaqué. Richard avait
abusé des retranchements, des fossés intérieurs; les ouvrages amoncelés
les uns sur les autres servaient d'abri aux assaillants qui s'en
emparaient successivement; il n'était plus possible de les déloger; en
se massant derrière ces défenses acquises, ils pouvaient s'élancer en
force sur les points encore inattaqués, trop étroits pour être garnis de
nombreux soldats. Contre une surprise, contre une attaque brusque tentée
par un corps d'armée peu nombreux, le château Gaillard était excellent;
mais contre un siège en règle dirigé par un général habile et soutenu
par une armée considérable et bien munie d'engins, ayant du temps pour
prendre ses dispositions et des hommes en grand nombre pour les mettre à
exécution sans relâche, il devait tomber promptement, du moment que la
première défense était forcée; c'est ce qui arriva. Il ne faut pas moins
reconnaître que le château Gaillard n'était que la citadelle d'un vaste
ensemble de fortifications étudié et tracé de main de maître; que
Philippe Auguste armé de toute sa puissance avait dû employer huit mois
pour le réduire, et qu'enfin Jean sans Terre n'avait fait qu'une
tentative pour le secourir. Du vivant de Richard, l'armée française,
harcelée du dehors, n'eût pas eu le loisir de disposer ses attaques avec
cette méthode; elle n'aurait pu conquérir cette forteresse importante,
le boulevard de la Normandie, qu'au prix de bien plus grands sacrifices,
et peut-être eût-elle été obligée de lever le siège du château Gaillard
avant d'avoir pu entamer ses ouvrages extérieurs. Dès que Philippe se
fut emparé de ce point stratégique si bien choisi par Richard, Jean
sans Terre ne songea plus qu'à évacuer la Normandie, ce qu'il fit peu de
temps après, sans même tenter de garder les autres forteresses qui lui
restaient encore en grand nombre dans sa province, tant l'effet moral
produit par la prise du château Gaillard fut décisif[68].
E. VIOLLET-LE-DUC, _Dictionnaire raisonné de l'architecture
française du onzième au seizième
siècle_, t. III, Paris, in-8º, A. Morel, 1859.
II.--LA BATAILLE DE BOUVINES.
...L'ennemi avait le droit de compter sur la victoire. Otton, venu _cum
paucis militibus_ (une cinquantaine de chevaliers allemands), n'avait
sous ses ordres immédiats que quelques milliers d'hommes, cavaliers et
fantassins de Lorraine, de Limbourg, de Namur et de Brabant; mais
Salisbury commandait à une trentaine de mille hommes. Quant à la
Flandre, sans parler de ses cavaliers de fiefs et de communes, elle
«avait versé par les larges portes de ses cités» de Gand, d'Ypres, de
Bruges, d'Oudenarde, de Courtrai, etc., une fourmilière énorme de 40 000
fantassins.
Au roi Philippe, la noblesse et les communes du domaine royal, les
vassaux de France et leurs communes avaient donné environ 25 000 hommes.
Nous allions combattre un contre trois.
* * * * *
Philippe ne marcha pas sur Valenciennes où l'ennemi l'attendait,
couvert par des forêts marécageuses. C'est par l'infanterie surtout que
les coalisés l'emportaient sur le roi, et il savait combien était
redoutable la milice flamande, quand elle se trouvait bien retranchée.
Il avait mis tout son espoir en sa chevalerie et en sa cavalerie. «Que
les Teutons combattent à pied, dit un des poètes qui ont chanté la
bataille; toi, Français, combats toujours à cheval.»
_Tu, Gallice, pugna,
Semper eques..._
Au lieu de se diriger au sud-ouest, vers Valenciennes, il fait une
pointe au nord-ouest, jusqu'à Tournai, comme s'il voulait passer
l'Escaut et prendre ainsi les Impériaux à revers. Otton s'ébranle vers
Tournai. Philippe aussitôt bat en retraite sur Péronne, sachant bien ce
qu'il faisait, voulant attirer l'ennemi sur un champ favorable, car il
avait résolu de se battre «en plaine à plat, à découvert». L'ennemi le
suit.
Le 27 juillet, l'avant-garde française, composée surtout de milices que
précédait l'oriflamme, avait franchi le pont de Bouvines, sur la Marque.
La journée était belle et le soleil de midi flamboyait. Le roi se
délassait un moment, et mangeait au pied d'un frêne, tout près d'une
église dédiée à saint Pierre, quand des messagers accoururent, annonçant
à grandes clameurs que l'ennemi arrivait, et qu'il avait engagé l'action
contre l'arrière-garde qui pliait.
Philippe se lève, embrasse à grands bras les chevaliers de sa maison,
Montmorency et Guillaume des Barres, et Michel de Harnes, et Mauvoisin,
et Gérard la Truie, celui-ci venu de Lorraine tout exprès pour combattre
les Allemands. Puis, le roi entre dans l'église. Il n'est pas vrai qu'il
déposa sa couronne sur l'autel pour l'offrir au plus vaillant, car le
roi de France était, par profession, le plus vaillant, et sa couronne ne
lui appartenait pas. Dieu l'avait commise à Hugues de France et à la
race qui sortirait des reins de ce prince jusqu'à la consommation des
siècles.
Aussi bien n'était-ce pas le temps de discourir. Le roi pria
brièvement. Je voudrais bien qu'il eût dit la prière que lui prête un
chantre français de la bataille, car elle est bien jolie: «Seigneur, je
ne suis qu'un homme, mais je suis roi de France! Vous devez me garder,
sans manque. Gardez-moi et vous ferez bien. Car par moi vous ne perdrez
rien. Or donc, chevauchez, je vous suivrai, et partout après vous
j'irai....»
Il sort de l'église, «rayonnant de joie, comme si on l'eût invité à une
noce». Il monte à cheval, et, «haut sur son haut destrier,» se précipite
dans l'avant-garde ennemie, qu'il arrête par son choc. Après quoi, il
retourne vers les siens, qui se mettent en bataille.
Les deux armées s'allongent l'une en face de l'autre. On n'entend pas un
mot:
L'un ost ne l'autre mot ne sonne....
Philippe adresse aux siens un petit sermon. Il leur dit que toute sa foi
est en Dieu, qu'Otton, excommunié par le seigneur pape, ne peut manquer
d'être vaincu: «Nous, nous sommes chrétiens, nous jouissons de la
communion et de la paix de Sainte Église... Dieu, malgré nos péchés,
nous accordera la victoire sur ses ennemis et sur les nôtres.» Les
chevaliers lui demandent sa bénédiction. Le roi, élevant la main, les
bénit. Les trompes sonnent «à grans alaines et alonges». Le chapelain
placé derrière Philippe entonne avec son clerc le psaume: «Béni soit le
Seigneur, qui est ma force et qui instruit mes mains au combat»; puis
le: «Seigneur, le roi se réjouira en votre force». Jusqu'à la fin, «ils
chantèrent comme ils purent, car les larmes s'échappaient de leurs yeux
et les sanglots se mêlaient à leurs chants».