Garlande marque une date décisive dans l'histoire intérieure du règne.
D'une part, on ne verra plus se renouveler les convulsions politiques et
les luttes intestines auxquelles avait donné lieu jusqu'ici la question
toujours brûlante de l'hérédité des grands offices. L'esprit féodal
était vaincu sur ce terrain, comme il l'était aussi, d'une autre
manière, par l'activité militaire de Louis VI. La royauté, désormais
maîtresse de son palais, ne sera plus obligée de confier à des
châtelains, plus ou moins ennemis de ses intérêts, les hautes charges de
la couronne. Elle ne luttera plus avec eux pour en conserver la
propriété. Si elle laisse ces offices se perpétuer dans la même famille,
c'est qu'elle le voudra bien, et que les détenteurs ne lui causeront
aucune inquiétude; mais elle le voudra rarement. Tantôt l'office restera
vacant; tantôt il sera dépouillé des pouvoirs effectifs qui y sont
joints pour être conféré, à titre purement honorifique, aux grands
vassaux de la couronne. A cet égard, Louis le Gros fonda les traditions
monarchiques que devaient suivre ses successeurs. Le plus dangereux de
ces grands offices, le dapiférat, resta vacant pendant quatre ans, de
1127 à 1131.
Ce n'est pas seulement l'organisation du palais qui fut modifiée au
profit du pouvoir royal. De nouvelles influences se firent jour; le
personnel dirigeant se renouvela et la politique du souverain prit une
orientation un peu différente. Pendant les dix dernières années du
règne, le gouvernement de Louis VI se montre sensiblement mieux pondéré;
ses actes sont plus réfléchis et plus logiques; il ne cède plus aussi
souvent aux suggestions de la colère ou à l'appât du gain. Les mesures
qui sont prises durant cette période portent la marque d'une volonté
plus maîtresse d'elle-même et de ses instruments, mieux éclairée sur les
véritables intérêts de la monarchie et aussi plus soucieuse de la morale
et de la dignité du trône. Ce changement est dû en partie, sans aucun
doute, à l'effet naturel de l'âge sur le tempérament et le caractère du
prince. Mais il est certain aussi qu'il fut l'œuvre des conseillers
et des collaborateurs que Louis le Gros s'adjoignit après la crise où
sombra l'ambition des Garlande. A partir de 1128, la haute direction de
la politique royale appartint surtout à deux personnages qui n'avaient
jusqu'ici figuré qu'au second rang, le comte de Vermandois, Raoul, et
l'abbé de Saint-Denis, Suger. L'influence du premier se manifesta en
tout ce qui concernait les affaires militaires. Bien que le génie
politique du second se soit surtout donné carrière sous le règne de
Louis VII, on sait qu'il a pris une part considérable aux événements des
dernières années de Louis le Gros.
* * * * *
Raoul de Vermandois, qui remplaça Étienne de Garlande comme chef de
l'armée, était, ce qu'on appellera plus tard «un prince du sang», le
propre cousin du roi. Il avait donné depuis longtemps des preuves de son
dévouement à la cause royale. Jeune encore, il était venu combattre à
côté de son cousin pendant la seconde guerre du Puiset. Quand l'invasion
allemande menaça le territoire français, il accourut avec les
contingents aguerris que fournissait le territoire de Saint-Quentin, et
commanda le corps d'armée où se trouvaient les chevaliers du Ponthieu,
de l'Amiénois et du Beauvaisis. Ce Capétien de la branche cadette était,
par l'importance de son fief comme par son intrépidité personnelle, un
des plus fermes soutiens de la dynastie.
Par la situation même de son fief, il était l'ennemi naturel des maisons
de Champagne et de Couci; or, c'est précisément contre ces deux familles
que se portèrent les derniers efforts de Louis le Gros. Au dire de
Suger, ce fut l'influence prépondérante de Raoul qui détermina le roi à
aller forcer dans son repaire le trop fameux Thomas de Marle (1130). Le
comte de Vermandois se donna le plaisir de porter le coup mortel à
l'ennemi héréditaire de sa maison et de le jeter enchaîné aux pieds du
souverain. Deux ans après, une nouvelle expédition, décidée sans doute
aussi sur le conseil de Raoul, menaçait le fils de Thomas de Marle,
Enguerran de Couci. Louis assiégea la Fère pendant plus de deux mois
sans pouvoir s'en rendre maître. A la fin, le comte de Vermandois
consentit à un accord qui rétablissait la paix dans ce pays si longtemps
troublé. La guerre de 1132 se termina par le mariage d'Enguerran de
Couci avec la nièce du sénéchal, singulière issue d'une entreprise
militaire qui semblait destinée à satisfaire les intérêts du Vermandois
autant que ceux de la monarchie.
* * * * *
Les services que Suger rendit à Louis le Gros pendant la majeure partie
de son règne étaient plus désintéressés. L'homme d'État, que deux rois
de France honorèrent du nom d'ami et qui gouverna seul le royaume
pendant la seconde croisade, a été naturellement l'objet d'un grand
nombre de biographies. Mais ce sont moins des biographies que des éloges
composés sans critique et chargés de détails de fantaisie. Il reste à
écrire un livre digne de cette grande figure dans laquelle semblent
s'être incarnés les qualités séduisantes et le bon sens de notre génie
national.
[Illustration: Suger, d'après un vitrail de Saint-Denis.]
On trouve en Suger le plus frappant exemple de ce que peut obtenir une
volonté persévérante mise au service d'une intelligence supérieure. Ce
petit homme au corps malingre et chétif, d'une santé toujours fragile,
était issu de basse extraction, et ne dut sa fortune qu'à lui-même. Il
avait l'esprit vif, la parole imagée et prompte, une mémoire
extraordinaire qui lui permettait de recueillir sans effort les
souvenirs littéraires, les faits historiques, les anecdotes, en même
temps que les mille détails des affaires confiées à ses soins. Mais il
jouissait d'une faculté précieuse, celle de discerner sur-le-champ les
idées et les faits qu'il pouvait lui être utile de retenir, et de s'en
servir avec précision au moment voulu. Les contemporains ont surtout
admiré la facilité de sa parole, cette faconde intarissable et brillante
qui le faisait assimiler à Cicéron. Causeur infatigable, il lui arrivait
parfois de garder ses auditeurs jusqu'à une heure avancée de la nuit. Il
était par excellence «l'avocat» de la cour de Louis le Gros, c'est le
titre que lui donne la chronique de Morigni. Chargé d'exposer au roi
«les plaintes des églises, de lui présenter les suppliques des pauvres,
des veuves et des orphelins», il semble avoir joué au palais le double
rôle de «maître des requêtes et de procureur du roi», magistratures qui
n'apparaîtront formellement que plus tard dans les institutions
capétiennes. Il écrivait d'ailleurs, paraît-il, presque aussi facilement
qu'il parlait, et ceux qui l'ont connu ne tarissent pas d'éloges sur sa
science littéraire et sur l'éclat de son style. A vrai dire, le latin de
la _Vie de Louis le Gros_, moins banal et moins plat que celui de la
plupart des écrivains monastiques, se distingue surtout par l'obscurité,
le mauvais goût et l'incorrection. On y sent cependant une certaine
vigueur d'esprit, et je ne sais quelle flamme intérieure qui n'est point
le fait d'une âme vulgaire. Les qualités maîtresses de Suger, celles qui
firent de lui le ministre nécessaire et considéré même de ses ennemis,
sont précisément celles que vantent le moins ses contemporains: une
grande capacité de travail, la connaissance intime des hommes et des
choses, le sens pratique, une fermeté inébranlable jointe à une
judicieuse modération.
Il est assez difficile de mesurer avec exactitude l'influence exercée
par le célèbre abbé sur le gouvernement de Louis le Gros. Le moine
Guillaume, biographe, ou plutôt panégyriste de Suger, ne retrace avec
quelque détail la vie politique de son héros que lorsqu'il s'agit du
règne de Louis le Jeune et surtout de l'époque de la régence. Il faut
donc recourir à Suger lui-même et à sa principale œuvre historique.
Mais on sait que l'auteur de la _Vie de Louis le Gros_ a choisi, parmi
les événements du règne, ceux qui étaient le plus propres à mettre en
relief le courage et la magnanimité du roi. Il est fort incomplet en ce
qui concerne l'histoire intérieure de la curie, et les détails les plus
intéressants qu'il donne sur son rôle personnel se rapportent justement
à la période des guerres du Puiset, pendant laquelle il ne faisait pas
encore partie, à titre permanent, du conseil royal. C'est surtout à
dater de la chute des Garlande qu'il importerait de connaître la part
prise par l'abbé de Saint-Denis aux affaires publiques. Mais c'est alors
qu'il s'efface le plus et se confond à dessein, par une modestie sans
doute exagérée, dans le groupe des «amis et familiers» à qui le
souverain venait demander ses meilleures inspirations. Quant aux autres
chroniqueurs, français ou étrangers, ils sont muets sur le rôle
politique de Suger et semblent le connaître encore moins qu'Étienne de
Garlande. On chercherait vainement le nom de l'abbé de Saint-Denis dans
l'histoire d'Orderic Vital.
Les premiers rapports de Louis le Gros et de Suger datent probablement
de l'époque où tous deux vivaient, comme écoliers, dans la grande abbaye
capétienne. Aucun texte ne nous renseigne, d'ailleurs, sur leur intimité
d'enfance, et tout ce qu'on a dit de Suger à la cour de Philippe Ier
est fondé sur l'unique passage où il affirme avoir entendu le souverain
maudire devant son fils le donjon de Montlhéry. S'il assista en 1106 au
concile de Poitiers, en 1107 à la dédicace de l'église de la Charité et
à l'assemblée de Châlons, présidée par Pascal II, ce fut comme «orateur»
de l'abbaye de Saint-Denis, comme assesseur de son abbé, Adam, et
nullement comme chargé d'affaires de la royauté. Ses fonctions de prévôt
de Berneval, terre abbatiale relevant du roi d'Angleterre, puis de
prévôt de Touri, en Beauce, le tenaient éloigné du palais, où son nom
n'apparaît jamais à cette époque parmi ceux des souscripteurs ou des
témoins des diplômes royaux. Le rôle qu'il joua auprès du roi pendant
les guerres du Puiset s'explique naturellement par sa situation
d'administrateur et de défenseur des territoires que l'abbaye possédait
en Beauce. Ce n'est qu'en 1118 que Suger paraît avoir été pour la
première fois chargé d'une mission diplomatique par le gouvernement de
Louis le Gros. Il reçut l'ordre de se rendre à Maguelone pour souhaiter
la bienvenue au pape Gélase II. Le roi l'employa dès lors constamment
dans toutes les circonstances où il fallut entrer en rapport avec les
différents pontifes qui se succédèrent sur le trône de saint Pierre.
Mais il faut noter que ce rôle de négociateur des affaires
ecclésiastiques et d'ambassadeur auprès du Saint-Siège ne fut pas dévolu
exclusivement à l'abbé de Saint-Denis. Louis le Gros délégua aussi dans
cet office les chefs des grandes communautés parisiennes, les abbés de
Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Victor, de Saint-Magloire, le prieur de
Saint-Martin-des-Champs.
Lorsqu'en 1122 Suger eut été élu comme abbé sans que les électeurs
eussent requis au préalable l'agrément du roi, le nouveau dignitaire put
craindre que ce procédé n'attirât sur lui-même et sur l'abbaye les
persécutions du pouvoir laïque. Il en fut quitte pour la peur; l'amitié,
ici, fut plus forte que les nécessités de la politique. En venant
prendre l'oriflamme sur l'autel de Saint-Denis, pour aller ensuite
repousser l'invasion allemande (1124), le roi eut soin d'indiquer, dans
l'acte solennel dressé à cette occasion, qu'il avait reçu l'étendard
sacré des mains de Suger, «son familier et son fidèle conseiller». C'est
le premier témoignage direct et officiel qui nous soit connu de la part
faite à l'abbé de Saint-Denis dans l'amitié du roi et le maniement de la
chose publique. Il n'en résulte pas qu'il occupât dès lors au palais le
rang auquel devaient l'appeler par la suite son expérience des affaires
et la confiance particulière qu'il inspirait au souverain. La direction
de la curie appartenait encore pour quelques années à Étienne de
Garlande. Quoiqu'il y eût peu de ressemblance entre ces deux hommes, il
faut bien admettre, sur la foi de saint Bernard, que Suger était depuis
longtemps l'ami du sénéchal-archidiacre. Cette amitié ne lui était pas
seulement commandée par le souci de sa carrière politique. L'abbé de
Saint-Denis partageait les idées de Louis et d'Étienne sur la nécessité
de maintenir le clergé capétien dans la dépendance de l'autorité royale.
Sa modération d'esprit et son attachement au principe monarchique
l'empêchaient d'accepter, au moins dans leurs conséquences extrêmes, les
doctrines du parti réformiste. C'est ce que prouvent les attaques assez
vives dont il fut l'objet de la part de saint Bernard et le retard qu'il
mit à introduire la réforme dans la communauté de Saint-Denis. Il céda,
sans enthousiasme, au mouvement que dirigeait la papauté et que
favorisait l'opinion.
Quand le panégyriste de Suger affirme «qu'il n'y avait rien de caché
pour lui dans le gouvernement, que le roi ne prenait aucune décision
sans l'avoir consulté et qu'en son absence le palais semblait être
vide», ces paroles ne peuvent s'appliquer qu'à la période finale du
règne de Louis le Gros (1130-1137). C'est alors seulement, en effet, que
la présence continue de Suger au palais est attestée par les
souscriptions des chartes royales. Lui-même, d'ailleurs, se met en scène
(mais toujours en compagnie des autres conseillers intimes) dans les
circonstances importantes de la vie de son héros. En 1131, après la mort
du jeune prince Philippe, il engage le roi à faire couronner par
anticipation son second fils Louis, âgé de onze ans. Quatre ans après,
on le voit pleurant au chevet de son royal ami, qui, épuisé par une
cruelle maladie, croyait être à son dernier jour, et lui adressait ses
recommandations suprêmes.
L'influence prépondérante de l'abbé de Saint-Denis fut surtout marquée,
pendant cette période, par la réconciliation de Louis le Gros avec le
comte Thibaud de Champagne. Ce dernier, jusqu'ici ennemi acharné de la
dynastie régnante, venait de perdre son meilleur soutien en la personne
de son oncle, le roi d'Angleterre, Henri Ier. Comme il aspirait à le
remplacer sur le trône ducal de Normandie, il lui fallait l'appui du roi
de France. Suger, pour qui le roi anglais et son neveu avaient toujours
professé une considération particulière, facilita le rapprochement, et
crut faire acte de sage prévoyance en ramenant le grand fief de
Blois-Champagne dans le cercle de l'alliance capétienne. C'était un
événement politique de la plus haute importance, car il garantissait à
Louis le Gros la tranquillité de ses dernières années et lui permit
d'accomplir en paix l'acte qui était le digne couronnement de sa
glorieuse carrière, l'union du duché d'Aquitaine au domaine royal.
Lorsqu'on juillet 1137 Louis le Jeune s'achemina, avec un brillant
cortège, vers les rives de la Garonne où l'attendait l'héritière des
pays aquitains, les meilleurs amis de Louis le Gros et les plus
influents des palatins faisaient partie de l'expédition: le Sénéchal
Raoul de Vermandois, Guillaume Ier, comte de Nevers; Rotrou, comte du
Perche; le comte palatin, Thibaud de Champagne; Suger lui-même, et son
ami, Geoffroi de Lèves, évêque de Chartres. C'était le conseil royal qui
se déplaçait dans la personne des plus éminents de ses membres pour
faire honneur aux populations du Midi et les amener à subir sans
secousses et sans amertume la domination du roi du Nord. Louis le Gros,
resté presque seul au palais, fit ses adieux à ce fils qui ne devait
plus le revoir: «Que le Dieu tout-puissant, par qui règnent les rois, te
protège, mon cher enfant, car, si la fatalité voulait que vous me
fussiez enlevés, toi et les compagnons que je t'ai donnés, rien ne me
rattacherait plus à la royauté ni à la vie.»
Le vieux souverain avait raison. Pour la première fois, depuis la
fondation de la dynastie, on avait vu se former et se grouper autour du
prince un personnel de serviteurs intelligents, actifs et dévoués aux
institutions monarchiques. Louis le Gros léguait à son fils, en même
temps que Suger et Raoul de Vermandois, des clercs expérimentés, déjà au
courant des affaires de justice et de finances, et des chevaliers
toujours prêts à se ranger sous la bannière du maître. Les grands
offices étaient entre les mains de familles paisibles, dont la fidélité
et l'obéissance ne faisaient plus doute. La curie, débarrassée des
éléments féodaux qui la troublaient, offrait enfin à la royauté
l'instrument de pouvoir qui lui avait fait défaut jusqu'ici. On peut
dire que le gouvernement capétien était fondé.
A. LUCHAIRE, _Louis VI le Gros. Annales de sa vie et de
son règne_. Paris, A. Picard, 1889, in-8º. Introduction,
_passim_.
II.--GUERRES DE PHILIPPE AUGUSTE.
I.--LE SIÈGE DU CHATEAU GAILLARD.
Bâti par Richard Cœur de Lion, après que ce prince eut reconnu la
faute qu'il avait faite, par le traité d'Issoudun, en laissant à
Philippe Auguste le Vexin et la ville de Gisors, le château Gaillard,
près les Andelys, conserve encore, malgré son état de ruine, l'empreinte
du génie militaire du roi anglo-normand. Grâce à l'excellent travail de
M. A. Deville[56], chacun peut se rendre un compte exact des
circonstances qui déterminèrent la construction de cette forteresse,
la clé de la Normandie, place frontière capable d'arrêter longtemps
l'exécution des projets ambitieux du roi français....
[Illustration: Figure 1. D'après Viollet-le-Duc (p. 85).]
De Bonnières à Gaillon, la Seine descend presque en ligne droite vers le
nord-nord-ouest. Près de Gaillon, elle se détourne brusquement vers le
nord-est jusqu'aux Andelys, puis revient sur elle-même et forme une
presqu'île dont la gorge n'a guère que 2600 mètres d'ouverture. Les
Français, par le traité qui suivit la conférence d'Issoudun, possédaient
sur la rive gauche Vernon, Gaillon, Pacy-sur-Eure; sur la rive droite,
Gisors, qui était une des places les plus fortes de cette partie de la
France. Une armée dont les corps, réunis à Evreux, à Vernon et à Gisors,
se seraient simultanément portés sur Rouen, le long de la Seine, en se
faisant suivre d'une flottille, pouvait, en deux jours de marche,
investir la capitale de la Normandie et s'approvisionner de toutes
choses par la Seine. Planter une forteresse à cheval sur le fleuve,
entre les deux places de Vernon et de Gisors, en face d'une presqu'île
facile à garder, c'était intercepter la navigation du fleuve, couper les
deux corps d'invasion.... La position était donc, dans des circonstances
aussi défavorables que celle où se trouvait Richard, parfaitement
choisie....
Voici comment le roi anglo-normand disposa l'ensemble des défenses de ce
point stratégique (fig. 1). A l'extrémité de la presqu'île de Bernières,
du côté de la rive droite, la Seine côtoie des escarpements de roches
crayeuses fort élevées qui dominent toute la plaine d'alluvion. Sur un
îlot B qui divise le fleuve, Richard éleva d'abord un fort octogone muni
de tours, de fossés et de palissades; un pont de bois passant à travers
ce châtelet unit les deux rives. A l'extrémité de ce pont, en C, sur la
rive droite, il bâtit une enceinte, large tête de pont qui fut bientôt
remplie d'habitations et prit le nom de Petit-Andely. Un étang, formé
par la retenue des eaux de deux ruisseaux en D, isola complètement cette
tête de pont. Le grand Andely E, qui existait déjà avant ces travaux,
fut également fortifié, enclos de fossés que l'on voit encore et qui
sont remplis par les eaux des deux ruisseaux. Sur un promontoire élevé
de plus de cent mètres au-dessus du niveau de la Seine, et qui ne se
relie à la chaîne crayeuse que par une mince langue de terre du côté
sud, la forteresse principale fut assise en profitant de toutes les
saillies du rocher. En bas de l'escarpement, et enfilée par le château,
une estacade F, composée de trois rangées de pieux, vint barrer le cours
de la Seine. Cette estacade était en outre protégée par des ouvrages
palissadés établis sur le bord de la rive droite et par un mur
descendant d'une tour bâtie à mi-côte jusqu'au fleuve; de plus, en
amont, et comme une vedette du côté de la France, un fort fut bâti sur
le bord de la Seine en H, et prit le nom de _Boutavant_. La presqu'île
retranchée à la gorge et gardée, il était impossible à une armée ennemie
de trouver l'assiette d'un campement sur un terrain raviné, couvert de
roches énormes. Le val situé entre les deux Andelys, rempli par les eaux
abondantes des ruisseaux, commandé par les fortifications des deux
bourgs situés à chacune de ses extrémités, dominé par la forteresse, ne
pouvait être occupé, non plus que les rampes des coteaux environnants.
Ces dispositions générales prises avec autant d'habileté que de
promptitude, Richard apporta tous ses soins à la construction de la
forteresse principale qui devait commander l'ensemble des défenses.
Placée, comme nous l'avons dit, à l'extrémité d'un promontoire dont les
escarpements sont très abrupts, elle n'était accessible que par cette
langue de terre qui réunit le plateau extrême à la chaîne crayeuse;
toute l'attention de Richard se porta d'abord de ce côté attaquable.
Voici quelle fut la disposition de ses défenses. En A (fig. 2), en face
de la langue de terre qui réunit l'assiette du château à la hauteur
voisine, il fit creuser un fossé profond dans le roc vif et bâtit une
forte et haute tour dont les parapets atteignaient le niveau du plateau
dominant, afin de commander le sommet du coteau. Cette tour fut flanquée
de deux autres plus petites B; les courtines AD vont en dévalant et
suivent la pente naturelle du rocher; la tour A commandait donc tout
l'ouvrage avancé ADD. Un second fossé, également creusé dans le roc,
sépare cet ouvrage avancé du corps de la place. L'ennemi ne pouvait
songer à se loger dans ce second fossé qui était enfilé et dominé par
les quatre tours DDCC. Les deux tours CC commandaient certainement les
deux tours DD. On observera que l'ouvrage avancé ne communiquait pas
avec les dehors, mais seulement avec la _basse-cour_ du château. C'était
là une disposition toute normande que nous retrouvons à la Roche-Guyon.
La première enceinte E du château, en arrière de l'ouvrage avancé et ne
communiquant avec lui que par un pont de bois, contenait les écuries,
des communs et la chapelle H; c'était la _basse-cour_. Un puits était
creusé en F; sous l'aire de la cour, en G, sont taillées dans le roc de
vastes caves, dont le plafond est soutenu par des piliers de réserve;
ces caves prennent jour dans le fossé I du château et communiquent, par
deux boyaux creusés dans la craie, avec les dehors. En K s'ouvre la
porte du château; son seuil est élevé de plus de deux mètres au-dessus
de la contrescarpe du fossé L. Cette porte est masquée pour l'ennemi qui
se serait emparé de la première porte E, et il ne pouvait venir
l'attaquer qu'en prêtant le flanc à la courtine IL et le dos à la tour
plantée devant cette porte. De plus, du temps de Richard, un ouvrage
posé sur un massif réservé dans le roc, au milieu du fossé, couvrait la
porte K, qui était encore fermée par une herse, des vantaux et protégée
par deux réduits ou postes. Le donjon M s'élevait en face de l'entrée K
et l'enfilait. Les appartements du commandant étaient disposés du côté
de l'escarpement, en N, c'est-à-dire vers la partie du château où l'on
pouvait négliger la défense rapprochée et ouvrir des fenêtres. En P est
une poterne de secours, bien masquée et protégée par une forte défense
O. Cette poterne ne s'ouvre pas directement sur les dehors, mais sur le
chemin de ronde R percé d'une seconde poterne en S qui était la seule
entrée du château. Du côté du fleuve, en T, s'étagent des tours et
flancs taillés dans le roc et munis de parapets. Une tour V, accolée au
rocher, à pic sur ce point, se relie à la muraille X qui barrait le pied
de l'escarpement et les rives de la Seine, en se reliant à l'estacade Y
destinée à intercepter la navigation. Le grand fossé Z descend jusqu'en
bas de l'escarpement et est creusé à main d'homme; il était destiné à
empêcher l'ennemi de filer le long de la rivière, en se masquant à la
faveur de la saillie du rocher pour venir rompre la muraille ou mettre
le feu à l'estacade. Ce fossé pouvait aussi couvrir une sortie de la
garnison vers le fleuve et était en communication avec les caves G au
moyen des souterrains dont nous avons parlé.
[Illustration: Figure 1. D'après Viollet-le-Duc (p. 87).]