La révolution de palais qui mit fin à la domination d'Étienne de

Garlande marque une date décisive dans l'histoire intérieure du règne.

D'une part, on ne verra plus se renouveler les convulsions politiques et

les luttes intestines auxquelles avait donné lieu jusqu'ici la question

toujours brûlante de l'hérédité des grands offices. L'esprit féodal

était vaincu sur ce terrain, comme il l'était aussi, d'une autre

manière, par l'activité militaire de Louis VI. La royauté, désormais

maîtresse de son palais, ne sera plus obligée de confier à des

châtelains, plus ou moins ennemis de ses intérêts, les hautes charges de

la couronne. Elle ne luttera plus avec eux pour en conserver la

propriété. Si elle laisse ces offices se perpétuer dans la même famille,

c'est qu'elle le voudra bien, et que les détenteurs ne lui causeront

aucune inquiétude; mais elle le voudra rarement. Tantôt l'office restera

vacant; tantôt il sera dépouillé des pouvoirs effectifs qui y sont

joints pour être conféré, à titre purement honorifique, aux grands

vassaux de la couronne. A cet égard, Louis le Gros fonda les traditions

monarchiques que devaient suivre ses successeurs. Le plus dangereux de

ces grands offices, le dapiférat, resta vacant pendant quatre ans, de

1127 à 1131.

Ce n'est pas seulement l'organisation du palais qui fut modifiée au

profit du pouvoir royal. De nouvelles influences se firent jour; le

personnel dirigeant se renouvela et la politique du souverain prit une

orientation un peu différente. Pendant les dix dernières années du

règne, le gouvernement de Louis VI se montre sensiblement mieux pondéré;

ses actes sont plus réfléchis et plus logiques; il ne cède plus aussi

souvent aux suggestions de la colère ou à l'appât du gain. Les mesures

qui sont prises durant cette période portent la marque d'une volonté

plus maîtresse d'elle-même et de ses instruments, mieux éclairée sur les

véritables intérêts de la monarchie et aussi plus soucieuse de la morale

et de la dignité du trône. Ce changement est dû en partie, sans aucun

doute, à l'effet naturel de l'âge sur le tempérament et le caractère du

prince. Mais il est certain aussi qu'il fut l'œuvre des conseillers

et des collaborateurs que Louis le Gros s'adjoignit après la crise où

sombra l'ambition des Garlande. A partir de 1128, la haute direction de

la politique royale appartint surtout à deux personnages qui n'avaient

jusqu'ici figuré qu'au second rang, le comte de Vermandois, Raoul, et

l'abbé de Saint-Denis, Suger. L'influence du premier se manifesta en

tout ce qui concernait les affaires militaires. Bien que le génie

politique du second se soit surtout donné carrière sous le règne de

Louis VII, on sait qu'il a pris une part considérable aux événements des

dernières années de Louis le Gros.

* * * * *

Raoul de Vermandois, qui remplaça Étienne de Garlande comme chef de

l'armée, était, ce qu'on appellera plus tard «un prince du sang», le

propre cousin du roi. Il avait donné depuis longtemps des preuves de son

dévouement à la cause royale. Jeune encore, il était venu combattre à

côté de son cousin pendant la seconde guerre du Puiset. Quand l'invasion

allemande menaça le territoire français, il accourut avec les

contingents aguerris que fournissait le territoire de Saint-Quentin, et

commanda le corps d'armée où se trouvaient les chevaliers du Ponthieu,

de l'Amiénois et du Beauvaisis. Ce Capétien de la branche cadette était,

par l'importance de son fief comme par son intrépidité personnelle, un

des plus fermes soutiens de la dynastie.

Par la situation même de son fief, il était l'ennemi naturel des maisons

de Champagne et de Couci; or, c'est précisément contre ces deux familles

que se portèrent les derniers efforts de Louis le Gros. Au dire de

Suger, ce fut l'influence prépondérante de Raoul qui détermina le roi à

aller forcer dans son repaire le trop fameux Thomas de Marle (1130). Le

comte de Vermandois se donna le plaisir de porter le coup mortel à

l'ennemi héréditaire de sa maison et de le jeter enchaîné aux pieds du

souverain. Deux ans après, une nouvelle expédition, décidée sans doute

aussi sur le conseil de Raoul, menaçait le fils de Thomas de Marle,

Enguerran de Couci. Louis assiégea la Fère pendant plus de deux mois

sans pouvoir s'en rendre maître. A la fin, le comte de Vermandois

consentit à un accord qui rétablissait la paix dans ce pays si longtemps

troublé. La guerre de 1132 se termina par le mariage d'Enguerran de

Couci avec la nièce du sénéchal, singulière issue d'une entreprise

militaire qui semblait destinée à satisfaire les intérêts du Vermandois

autant que ceux de la monarchie.

* * * * *

Les services que Suger rendit à Louis le Gros pendant la majeure partie

de son règne étaient plus désintéressés. L'homme d'État, que deux rois

de France honorèrent du nom d'ami et qui gouverna seul le royaume

pendant la seconde croisade, a été naturellement l'objet d'un grand

nombre de biographies. Mais ce sont moins des biographies que des éloges

composés sans critique et chargés de détails de fantaisie. Il reste à

écrire un livre digne de cette grande figure dans laquelle semblent

s'être incarnés les qualités séduisantes et le bon sens de notre génie

national.

[Illustration: Suger, d'après un vitrail de Saint-Denis.]

On trouve en Suger le plus frappant exemple de ce que peut obtenir une

volonté persévérante mise au service d'une intelligence supérieure. Ce

petit homme au corps malingre et chétif, d'une santé toujours fragile,

était issu de basse extraction, et ne dut sa fortune qu'à lui-même. Il

avait l'esprit vif, la parole imagée et prompte, une mémoire

extraordinaire qui lui permettait de recueillir sans effort les

souvenirs littéraires, les faits historiques, les anecdotes, en même

temps que les mille détails des affaires confiées à ses soins. Mais il

jouissait d'une faculté précieuse, celle de discerner sur-le-champ les

idées et les faits qu'il pouvait lui être utile de retenir, et de s'en

servir avec précision au moment voulu. Les contemporains ont surtout

admiré la facilité de sa parole, cette faconde intarissable et brillante

qui le faisait assimiler à Cicéron. Causeur infatigable, il lui arrivait

parfois de garder ses auditeurs jusqu'à une heure avancée de la nuit. Il

était par excellence «l'avocat» de la cour de Louis le Gros, c'est le

titre que lui donne la chronique de Morigni. Chargé d'exposer au roi

«les plaintes des églises, de lui présenter les suppliques des pauvres,

des veuves et des orphelins», il semble avoir joué au palais le double

rôle de «maître des requêtes et de procureur du roi», magistratures qui

n'apparaîtront formellement que plus tard dans les institutions

capétiennes. Il écrivait d'ailleurs, paraît-il, presque aussi facilement

qu'il parlait, et ceux qui l'ont connu ne tarissent pas d'éloges sur sa

science littéraire et sur l'éclat de son style. A vrai dire, le latin de

la _Vie de Louis le Gros_, moins banal et moins plat que celui de la

plupart des écrivains monastiques, se distingue surtout par l'obscurité,

le mauvais goût et l'incorrection. On y sent cependant une certaine

vigueur d'esprit, et je ne sais quelle flamme intérieure qui n'est point

le fait d'une âme vulgaire. Les qualités maîtresses de Suger, celles qui

firent de lui le ministre nécessaire et considéré même de ses ennemis,

sont précisément celles que vantent le moins ses contemporains: une

grande capacité de travail, la connaissance intime des hommes et des

choses, le sens pratique, une fermeté inébranlable jointe à une

judicieuse modération.

Il est assez difficile de mesurer avec exactitude l'influence exercée

par le célèbre abbé sur le gouvernement de Louis le Gros. Le moine

Guillaume, biographe, ou plutôt panégyriste de Suger, ne retrace avec

quelque détail la vie politique de son héros que lorsqu'il s'agit du

règne de Louis le Jeune et surtout de l'époque de la régence. Il faut

donc recourir à Suger lui-même et à sa principale œuvre historique.

Mais on sait que l'auteur de la _Vie de Louis le Gros_ a choisi, parmi

les événements du règne, ceux qui étaient le plus propres à mettre en

relief le courage et la magnanimité du roi. Il est fort incomplet en ce

qui concerne l'histoire intérieure de la curie, et les détails les plus

intéressants qu'il donne sur son rôle personnel se rapportent justement

à la période des guerres du Puiset, pendant laquelle il ne faisait pas

encore partie, à titre permanent, du conseil royal. C'est surtout à

dater de la chute des Garlande qu'il importerait de connaître la part

prise par l'abbé de Saint-Denis aux affaires publiques. Mais c'est alors

qu'il s'efface le plus et se confond à dessein, par une modestie sans

doute exagérée, dans le groupe des «amis et familiers» à qui le

souverain venait demander ses meilleures inspirations. Quant aux autres

chroniqueurs, français ou étrangers, ils sont muets sur le rôle

politique de Suger et semblent le connaître encore moins qu'Étienne de

Garlande. On chercherait vainement le nom de l'abbé de Saint-Denis dans

l'histoire d'Orderic Vital.

Les premiers rapports de Louis le Gros et de Suger datent probablement

de l'époque où tous deux vivaient, comme écoliers, dans la grande abbaye

capétienne. Aucun texte ne nous renseigne, d'ailleurs, sur leur intimité

d'enfance, et tout ce qu'on a dit de Suger à la cour de Philippe Ier

est fondé sur l'unique passage où il affirme avoir entendu le souverain

maudire devant son fils le donjon de Montlhéry. S'il assista en 1106 au

concile de Poitiers, en 1107 à la dédicace de l'église de la Charité et

à l'assemblée de Châlons, présidée par Pascal II, ce fut comme «orateur»

de l'abbaye de Saint-Denis, comme assesseur de son abbé, Adam, et

nullement comme chargé d'affaires de la royauté. Ses fonctions de prévôt

de Berneval, terre abbatiale relevant du roi d'Angleterre, puis de

prévôt de Touri, en Beauce, le tenaient éloigné du palais, où son nom

n'apparaît jamais à cette époque parmi ceux des souscripteurs ou des

témoins des diplômes royaux. Le rôle qu'il joua auprès du roi pendant

les guerres du Puiset s'explique naturellement par sa situation

d'administrateur et de défenseur des territoires que l'abbaye possédait

en Beauce. Ce n'est qu'en 1118 que Suger paraît avoir été pour la

première fois chargé d'une mission diplomatique par le gouvernement de

Louis le Gros. Il reçut l'ordre de se rendre à Maguelone pour souhaiter

la bienvenue au pape Gélase II. Le roi l'employa dès lors constamment

dans toutes les circonstances où il fallut entrer en rapport avec les

différents pontifes qui se succédèrent sur le trône de saint Pierre.

Mais il faut noter que ce rôle de négociateur des affaires

ecclésiastiques et d'ambassadeur auprès du Saint-Siège ne fut pas dévolu

exclusivement à l'abbé de Saint-Denis. Louis le Gros délégua aussi dans

cet office les chefs des grandes communautés parisiennes, les abbés de

Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Victor, de Saint-Magloire, le prieur de

Saint-Martin-des-Champs.

Lorsqu'en 1122 Suger eut été élu comme abbé sans que les électeurs

eussent requis au préalable l'agrément du roi, le nouveau dignitaire put

craindre que ce procédé n'attirât sur lui-même et sur l'abbaye les

persécutions du pouvoir laïque. Il en fut quitte pour la peur; l'amitié,

ici, fut plus forte que les nécessités de la politique. En venant

prendre l'oriflamme sur l'autel de Saint-Denis, pour aller ensuite

repousser l'invasion allemande (1124), le roi eut soin d'indiquer, dans

l'acte solennel dressé à cette occasion, qu'il avait reçu l'étendard

sacré des mains de Suger, «son familier et son fidèle conseiller». C'est

le premier témoignage direct et officiel qui nous soit connu de la part

faite à l'abbé de Saint-Denis dans l'amitié du roi et le maniement de la

chose publique. Il n'en résulte pas qu'il occupât dès lors au palais le

rang auquel devaient l'appeler par la suite son expérience des affaires

et la confiance particulière qu'il inspirait au souverain. La direction

de la curie appartenait encore pour quelques années à Étienne de

Garlande. Quoiqu'il y eût peu de ressemblance entre ces deux hommes, il

faut bien admettre, sur la foi de saint Bernard, que Suger était depuis

longtemps l'ami du sénéchal-archidiacre. Cette amitié ne lui était pas

seulement commandée par le souci de sa carrière politique. L'abbé de

Saint-Denis partageait les idées de Louis et d'Étienne sur la nécessité

de maintenir le clergé capétien dans la dépendance de l'autorité royale.

Sa modération d'esprit et son attachement au principe monarchique

l'empêchaient d'accepter, au moins dans leurs conséquences extrêmes, les

doctrines du parti réformiste. C'est ce que prouvent les attaques assez

vives dont il fut l'objet de la part de saint Bernard et le retard qu'il

mit à introduire la réforme dans la communauté de Saint-Denis. Il céda,

sans enthousiasme, au mouvement que dirigeait la papauté et que

favorisait l'opinion.

Quand le panégyriste de Suger affirme «qu'il n'y avait rien de caché

pour lui dans le gouvernement, que le roi ne prenait aucune décision

sans l'avoir consulté et qu'en son absence le palais semblait être

vide», ces paroles ne peuvent s'appliquer qu'à la période finale du

règne de Louis le Gros (1130-1137). C'est alors seulement, en effet, que

la présence continue de Suger au palais est attestée par les

souscriptions des chartes royales. Lui-même, d'ailleurs, se met en scène

(mais toujours en compagnie des autres conseillers intimes) dans les

circonstances importantes de la vie de son héros. En 1131, après la mort

du jeune prince Philippe, il engage le roi à faire couronner par

anticipation son second fils Louis, âgé de onze ans. Quatre ans après,

on le voit pleurant au chevet de son royal ami, qui, épuisé par une

cruelle maladie, croyait être à son dernier jour, et lui adressait ses

recommandations suprêmes.

L'influence prépondérante de l'abbé de Saint-Denis fut surtout marquée,

pendant cette période, par la réconciliation de Louis le Gros avec le

comte Thibaud de Champagne. Ce dernier, jusqu'ici ennemi acharné de la

dynastie régnante, venait de perdre son meilleur soutien en la personne

de son oncle, le roi d'Angleterre, Henri Ier. Comme il aspirait à le

remplacer sur le trône ducal de Normandie, il lui fallait l'appui du roi

de France. Suger, pour qui le roi anglais et son neveu avaient toujours

professé une considération particulière, facilita le rapprochement, et

crut faire acte de sage prévoyance en ramenant le grand fief de

Blois-Champagne dans le cercle de l'alliance capétienne. C'était un

événement politique de la plus haute importance, car il garantissait à

Louis le Gros la tranquillité de ses dernières années et lui permit

d'accomplir en paix l'acte qui était le digne couronnement de sa

glorieuse carrière, l'union du duché d'Aquitaine au domaine royal.

Lorsqu'on juillet 1137 Louis le Jeune s'achemina, avec un brillant

cortège, vers les rives de la Garonne où l'attendait l'héritière des

pays aquitains, les meilleurs amis de Louis le Gros et les plus

influents des palatins faisaient partie de l'expédition: le Sénéchal

Raoul de Vermandois, Guillaume Ier, comte de Nevers; Rotrou, comte du

Perche; le comte palatin, Thibaud de Champagne; Suger lui-même, et son

ami, Geoffroi de Lèves, évêque de Chartres. C'était le conseil royal qui

se déplaçait dans la personne des plus éminents de ses membres pour

faire honneur aux populations du Midi et les amener à subir sans

secousses et sans amertume la domination du roi du Nord. Louis le Gros,

resté presque seul au palais, fit ses adieux à ce fils qui ne devait

plus le revoir: «Que le Dieu tout-puissant, par qui règnent les rois, te

protège, mon cher enfant, car, si la fatalité voulait que vous me

fussiez enlevés, toi et les compagnons que je t'ai donnés, rien ne me

rattacherait plus à la royauté ni à la vie.»

Le vieux souverain avait raison. Pour la première fois, depuis la

fondation de la dynastie, on avait vu se former et se grouper autour du

prince un personnel de serviteurs intelligents, actifs et dévoués aux

institutions monarchiques. Louis le Gros léguait à son fils, en même

temps que Suger et Raoul de Vermandois, des clercs expérimentés, déjà au

courant des affaires de justice et de finances, et des chevaliers

toujours prêts à se ranger sous la bannière du maître. Les grands

offices étaient entre les mains de familles paisibles, dont la fidélité

et l'obéissance ne faisaient plus doute. La curie, débarrassée des

éléments féodaux qui la troublaient, offrait enfin à la royauté

l'instrument de pouvoir qui lui avait fait défaut jusqu'ici. On peut

dire que le gouvernement capétien était fondé.

A. LUCHAIRE, _Louis VI le Gros. Annales de sa vie et de

son règne_. Paris, A. Picard, 1889, in-8º. Introduction,

_passim_.

II.--GUERRES DE PHILIPPE AUGUSTE.

I.--LE SIÈGE DU CHATEAU GAILLARD.

Bâti par Richard Cœur de Lion, après que ce prince eut reconnu la

faute qu'il avait faite, par le traité d'Issoudun, en laissant à

Philippe Auguste le Vexin et la ville de Gisors, le château Gaillard,

près les Andelys, conserve encore, malgré son état de ruine, l'empreinte

du génie militaire du roi anglo-normand. Grâce à l'excellent travail de

M. A. Deville[56], chacun peut se rendre un compte exact des

circonstances qui déterminèrent la construction de cette forteresse,

la clé de la Normandie, place frontière capable d'arrêter longtemps

l'exécution des projets ambitieux du roi français....

[Illustration: Figure 1. D'après Viollet-le-Duc (p. 85).]

De Bonnières à Gaillon, la Seine descend presque en ligne droite vers le

nord-nord-ouest. Près de Gaillon, elle se détourne brusquement vers le

nord-est jusqu'aux Andelys, puis revient sur elle-même et forme une

presqu'île dont la gorge n'a guère que 2600 mètres d'ouverture. Les

Français, par le traité qui suivit la conférence d'Issoudun, possédaient

sur la rive gauche Vernon, Gaillon, Pacy-sur-Eure; sur la rive droite,

Gisors, qui était une des places les plus fortes de cette partie de la

France. Une armée dont les corps, réunis à Evreux, à Vernon et à Gisors,

se seraient simultanément portés sur Rouen, le long de la Seine, en se

faisant suivre d'une flottille, pouvait, en deux jours de marche,

investir la capitale de la Normandie et s'approvisionner de toutes

choses par la Seine. Planter une forteresse à cheval sur le fleuve,

entre les deux places de Vernon et de Gisors, en face d'une presqu'île

facile à garder, c'était intercepter la navigation du fleuve, couper les

deux corps d'invasion.... La position était donc, dans des circonstances

aussi défavorables que celle où se trouvait Richard, parfaitement

choisie....

Voici comment le roi anglo-normand disposa l'ensemble des défenses de ce

point stratégique (fig. 1). A l'extrémité de la presqu'île de Bernières,

du côté de la rive droite, la Seine côtoie des escarpements de roches

crayeuses fort élevées qui dominent toute la plaine d'alluvion. Sur un

îlot B qui divise le fleuve, Richard éleva d'abord un fort octogone muni

de tours, de fossés et de palissades; un pont de bois passant à travers

ce châtelet unit les deux rives. A l'extrémité de ce pont, en C, sur la

rive droite, il bâtit une enceinte, large tête de pont qui fut bientôt

remplie d'habitations et prit le nom de Petit-Andely. Un étang, formé

par la retenue des eaux de deux ruisseaux en D, isola complètement cette

tête de pont. Le grand Andely E, qui existait déjà avant ces travaux,

fut également fortifié, enclos de fossés que l'on voit encore et qui

sont remplis par les eaux des deux ruisseaux. Sur un promontoire élevé

de plus de cent mètres au-dessus du niveau de la Seine, et qui ne se

relie à la chaîne crayeuse que par une mince langue de terre du côté

sud, la forteresse principale fut assise en profitant de toutes les

saillies du rocher. En bas de l'escarpement, et enfilée par le château,

une estacade F, composée de trois rangées de pieux, vint barrer le cours

de la Seine. Cette estacade était en outre protégée par des ouvrages

palissadés établis sur le bord de la rive droite et par un mur

descendant d'une tour bâtie à mi-côte jusqu'au fleuve; de plus, en

amont, et comme une vedette du côté de la France, un fort fut bâti sur

le bord de la Seine en H, et prit le nom de _Boutavant_. La presqu'île

retranchée à la gorge et gardée, il était impossible à une armée ennemie

de trouver l'assiette d'un campement sur un terrain raviné, couvert de

roches énormes. Le val situé entre les deux Andelys, rempli par les eaux

abondantes des ruisseaux, commandé par les fortifications des deux

bourgs situés à chacune de ses extrémités, dominé par la forteresse, ne

pouvait être occupé, non plus que les rampes des coteaux environnants.

Ces dispositions générales prises avec autant d'habileté que de

promptitude, Richard apporta tous ses soins à la construction de la

forteresse principale qui devait commander l'ensemble des défenses.

Placée, comme nous l'avons dit, à l'extrémité d'un promontoire dont les

escarpements sont très abrupts, elle n'était accessible que par cette

langue de terre qui réunit le plateau extrême à la chaîne crayeuse;

toute l'attention de Richard se porta d'abord de ce côté attaquable.

Voici quelle fut la disposition de ses défenses. En A (fig. 2), en face

de la langue de terre qui réunit l'assiette du château à la hauteur

voisine, il fit creuser un fossé profond dans le roc vif et bâtit une

forte et haute tour dont les parapets atteignaient le niveau du plateau

dominant, afin de commander le sommet du coteau. Cette tour fut flanquée

de deux autres plus petites B; les courtines AD vont en dévalant et

suivent la pente naturelle du rocher; la tour A commandait donc tout

l'ouvrage avancé ADD. Un second fossé, également creusé dans le roc,

sépare cet ouvrage avancé du corps de la place. L'ennemi ne pouvait

songer à se loger dans ce second fossé qui était enfilé et dominé par

les quatre tours DDCC. Les deux tours CC commandaient certainement les

deux tours DD. On observera que l'ouvrage avancé ne communiquait pas

avec les dehors, mais seulement avec la _basse-cour_ du château. C'était

là une disposition toute normande que nous retrouvons à la Roche-Guyon.

La première enceinte E du château, en arrière de l'ouvrage avancé et ne

communiquant avec lui que par un pont de bois, contenait les écuries,

des communs et la chapelle H; c'était la _basse-cour_. Un puits était

creusé en F; sous l'aire de la cour, en G, sont taillées dans le roc de

vastes caves, dont le plafond est soutenu par des piliers de réserve;

ces caves prennent jour dans le fossé I du château et communiquent, par

deux boyaux creusés dans la craie, avec les dehors. En K s'ouvre la

porte du château; son seuil est élevé de plus de deux mètres au-dessus

de la contrescarpe du fossé L. Cette porte est masquée pour l'ennemi qui

se serait emparé de la première porte E, et il ne pouvait venir

l'attaquer qu'en prêtant le flanc à la courtine IL et le dos à la tour

plantée devant cette porte. De plus, du temps de Richard, un ouvrage

posé sur un massif réservé dans le roc, au milieu du fossé, couvrait la

porte K, qui était encore fermée par une herse, des vantaux et protégée

par deux réduits ou postes. Le donjon M s'élevait en face de l'entrée K

et l'enfilait. Les appartements du commandant étaient disposés du côté

de l'escarpement, en N, c'est-à-dire vers la partie du château où l'on

pouvait négliger la défense rapprochée et ouvrir des fenêtres. En P est

une poterne de secours, bien masquée et protégée par une forte défense

O. Cette poterne ne s'ouvre pas directement sur les dehors, mais sur le

chemin de ronde R percé d'une seconde poterne en S qui était la seule

entrée du château. Du côté du fleuve, en T, s'étagent des tours et

flancs taillés dans le roc et munis de parapets. Une tour V, accolée au

rocher, à pic sur ce point, se relie à la muraille X qui barrait le pied

de l'escarpement et les rives de la Seine, en se reliant à l'estacade Y

destinée à intercepter la navigation. Le grand fossé Z descend jusqu'en

bas de l'escarpement et est creusé à main d'homme; il était destiné à

empêcher l'ennemi de filer le long de la rivière, en se masquant à la

faveur de la saillie du rocher pour venir rompre la muraille ou mettre

le feu à l'estacade. Ce fossé pouvait aussi couvrir une sortie de la

garnison vers le fleuve et était en communication avec les caves G au

moyen des souterrains dont nous avons parlé.

[Illustration: Figure 1. D'après Viollet-le-Duc (p. 87).]

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 27 / 45 段