sa politique au désir de s'en procurer. Son avidité lui fit commettre,
en 1106, alors qu'il n'était que roi désigné, une lourde faute politique
qu'il dut regretter bien amèrement par la suite. Gagné par l'or du roi
anglais, Henri Beauclerc, il le laissa réunir tranquillement le duché de
Normandie à son royaume; grave imprévoyance contre laquelle Philippe
Ier, mieux avisé, essaya vainement de le mettre en garde. Plus d'une
fois, sous son règne, on vit l'action de la justice royale suspendue,
les coupables ayant trouvé le moyen de corrompre les palatins et le
souverain lui-même. Mais rien n'égale le cynisme avec lequel, dans
l'affaire de la charte communale de Laon, Louis le Gros, également
sollicité par la commune et par l'évêque, vendit au dernier enchérisseur
l'appui de l'autorité royale. Cette âpreté au gain s'explique peut-être
par la disproportion fâcheuse qui commençait à exister entre les revenus
domaniaux et le chiffre toujours croissant des dépenses d'ordre
administratif et politique. On sait que Louis fut obligé de laisser en
gage pendant dix ans un des plus précieux joyaux de la couronne, vendu
plus tard à l'abbaye de Saint-Denis. Quoi qu'il en soit, la vénalité de
la curie était un fait notoire, et Guibert de Nogent, tout en prodiguant
l'éloge à Louis le Gros, n'hésitait point à le condamner sur cet
article. «Excellent à tous autres points de vue, dit-il, ce prince avait
le tort grave d'accorder sa confiance à des gens de basse condition et
d'une cupidité sordide, ce qui nuisit beaucoup à ses intérêts comme à sa
réputation et causa la perte de maintes personnes.» Le chroniqueur
Geoffroi de Courlon se faisait encore, à la fin du XIIIe siècle,
l'écho de ces bruits défavorables: «La même année, dit-il, mourut le roi
Louis VI, connu pour sa cupidité; il fit une tour à Paris et amassa de
grands trésors.»
Il faut reconnaître néanmoins que, dans les jugements portés sur Louis
par les contemporains, la somme du bien l'emporte sensiblement sur celle
du mal. Ils sont unanimes à vanter sa douceur, son humanité, son
affabilité pour tous et une sorte de candeur ou de bonhomie naturelle
qu'ils appellent sa «simplicité». Telle est l'expression dont se
servent, comme par l'effet d'une entente préalable, ceux qui l'ont connu
de plus près, Suger, Ives de Chartres et le chroniqueur de Morigni.
Suger a même dit quelque part qu'il était «débonnaire au delà de toute
imagination». Aussi ce gros homme sans malice se laissa-t-il jouer
quelquefois par des ennemis retors, comme Hugue du Puiset, à qui les
perfidies et les parjures ne coûtaient rien.
D'ordinaire la bonté va de pair avec la droiture. L'histoire a bien
rarement signalé chez Louis cette tendance, fort commune au moyen âge,
qui consiste à employer la ruse et la perfidie là où la force ouverte
n'a plus chance de réussir. Sa «simplicité» naturelle le portait plutôt
à frapper en face et à dédaigner les petits moyens. Il y avait en lui
une loyauté instinctive qui fut particulièrement mise en lumière dans sa
longue et pénible lutte avec la féodalité de l'Ile-de-France. On doit
remarquer, en effet, qu'il n'y a pas une seule de ces campagnes
dirigées souvent contre des ennemis dangereux et capables des plus
noires trahisons, où Louis ne se soit astreint à observer les règles du
droit féodal alors en vigueur, ce que Suger appelle la «coutume des
Français» ou la «loi salique». Ce représentant du principe et des
intérêts monarchiques, plus respectueux des lois de la féodalité que
certains de ses grands vassaux, n'a jamais manqué, avant d'entreprendre
une expédition, de sommer à plusieurs reprises, devant la cour de son
père ou devant la sienne, le baron dont il fallait punir les méfaits.
Toutes les guerres de Louis le Gros ont été ainsi précédées d'une action
judiciaire; pure question de forme, si l'on veut, en bien des cas, mais,
avec des bandits comme Hugue du Puiset ou Thomas de Marle, on pouvait
savoir gré au roi de ne pas oublier les formes.
Lorsque, en l'année 1109, Louis, sur le point d'en venir aux mains avec
le roi d'Angleterre, envoya un héraut à son rival pour lui reprocher
d'avoir violé le droit et l'inviter à donner la satisfaction exigée par
la coutume, le représentant du roi de France exprima fidèlement la
pensée et les sentiments de son maître, en ajoutant: «Il est honteux,
pour un roi, de transgresser la loi, parce que le roi et la loi puisent
leur autorité à la même source.» Louis le Gros eut la conscience d'avoir
conformé ses actes à ses principes dans toutes les circonstances où il
se trouva l'adversaire de la féodalité. Il attachait une telle
importance à cette règle de conduite qu'en 1135, se croyant à la veille
de sa mort, il se contenta de faire à son fils cette double
recommandation qui comprenait sans doute toute sa morale et résumait
pour lui les devoirs multiples de la royauté: _protéger les clercs, les
pauvres et les orphelins, en gardant à chacun son droit; n'arrêter
jamais un accusé dans la cour où on l'a sommé, à moins de flagrant délit
commis en ce lieu même_. Le premier précepte était essentiellement
d'ordre monarchique, la royauté pouvant se définir un sacerdoce de
justice et de paix exercé au profit du faible. Le second était d'ordre
féodal; il restreignait l'action du souverain, au bénéfice du vassal, en
garantissant le baron coupable contre l'atteinte immédiate de la justice
de son seigneur. Le roi qui, comme Louis le Gros, proclamait hautement
ce principe et s'en inspirait, devait passer, aux yeux des
contemporains, pour le type même de la loyauté et la vivante image du
droit.
Mais le trait le plus saillant de ce caractère chevaleresque, celui que
Suger, dans son histoire, a mis en relief avec une préférence évidente
et une singulière vigueur, c'est l'activité infatigable, la valeur
bouillante que rien n'arrête, parfois aussi la folle témérité du soldat.
[Illustration: Monnaie de Louis VI.]
Louis le Gros, en effet, fut, avant tout, un homme de guerre. Son rôle
militaire l'absorba tout entier jusqu'au jour où, la victoire lui ayant
laissé peu de chose à faire et les infirmités le saisissant, il se vit
obligé de prendre enfin le repos qu'il n'avait jamais connu. Encore ne
cessa-t-il de combattre que peu de temps avant sa mort; c'est seulement
en 1135 qu'il alla brûler son dernier château. Depuis longtemps déjà ses
forces le trahissaient; son embonpoint, nous l'avons dit, lui
interdisait l'usage du cheval, mais il mettait une énergie incroyable à
vouloir conduire en personne les expéditions les plus fatigantes.
Vainement ses amis l'engageaient à rester tranquille, à faire simplement
son devoir de chef d'État. Il ne pouvait s'y résigner et affrontait, au
grand préjudice de sa santé, des intempéries et des obstacles qui
faisaient reculer les jeunes gens. Envahi par l'obésité, presque
incapable de se mouvoir, désespéré de ne plus satisfaire au besoin
d'activité qui le dévorait, il disait, en gémissant, à ses intimes: «Ah!
quelle misérable condition que la nôtre; ne pouvoir jamais jouir en même
temps de l'expérience et de la force! Si j'avais su, étant jeune, si je
pouvais, maintenant que je suis vieux, j'aurais dompté bien des
empires.»
[Illustration: Le château de Senlis.]
Ce regret peint l'homme tout entier. Jamais souverain du moyen âge ne
paya plus directement et plus souvent de sa personne sur les champs de
bataille. Louis le Gros, «athlète incomparable et gladiateur éminent»,
comme dit Suger, avait l'orgueil de la force corporelle et de la valeur
sûre de ses coups. Il aimait la guerre pour elle-même et y prenait une
part aussi active que le dernier de ses soldats. Ses amis le blâmèrent
plus d'une fois de sacrifier au plaisir de se battre son devoir de chef
d'armée et le souci de la majesté royale. On le vit, au siège du château
de Mouchi, emporté par l'ardeur de la lutte, pénétrer dans le donjon qui
brûlait, au risque de périr dans le brasier, et en revenir, comme par
miracle, avec une extinction de voix dont il ne guérit que longtemps
après. Au passage de l'Indre, dans la campagne de 1108, c'est lui qui,
le premier, se jeta dans la rivière, où il eut de l'eau jusqu'au casque,
pour donner l'exemple à ses soldats et les lancer contre l'ennemi. Dans
les guerres du Puiset, il combat toujours plus en soldat qu'en roi,
s'enfonçant dans les rangs de ses adversaires, au mépris de toute
prudence, et se prenant corps à corps avec ceux qui lui tombent sous la
main. Ce hardi batailleur poussa un jour la naïveté jusqu'à proposer au
roi d'Angleterre, Henri Ier, de vider leurs différends par un combat
singulier. Le duel devait avoir lieu, en vue des deux armées, sur le
pont vermoulu de l'Epte, qui sépare la France de la Normandie. L'Anglais
ne répondit que par une raillerie à cette proposition trop
chevaleresque.
Tel était Louis le Gros, nature généreuse et sympathique, caractère
essentiellement français, bien fait pour donner à la royauté capétienne
le prestige moral qui lui avait fait défaut jusqu'ici. Cette mâle et
vigoureuse figure de soldat se détache avec un relief saisissant à côté
des physionomies indécises, à peine dessinées, des quatre premiers
Capétiens.
* * * * *
Au commencement du XIIe siècle, la puissance gouvernementale resta
partagée, comme auparavant, entre les membres de la famille royale, les
conseillers intimes ou palatins et l'assemblée des grands du royaume.
Mais ce dernier organe allait, sous le règne de Louis le Gros, devenir
de moins en moins important. C'est à cette époque, en effet, que
l'autorité de fait, dans le gouvernement, tendit à être dévolue tout
entière aux personnes de l'entourage immédiat du prince, à ses parents,
à la haute domesticité investie des charges de la couronne, au cénacle
obscur des clercs et des chevaliers qui constituaient la partie
permanente de la curie. Les conseillers intimes qui entouraient le
prince royal pendant sa désignation sont les mêmes qui ont souscrit
pendant bien des années les diplômes émanés de Louis, roi titulaire: son
précepteur, Hellouin de Paris; des chambellans: Froger de Châlons, Ferri
de Paris, Barthélemi de Montreuil, Henri le Lorrain; des clercs: Algrin
d'Étampes, et, à la fin du règne, Thierri Galeran; des chevaliers:
Nivard de Poissi, Raoul le Délié, Barthélemi de Fourqueux. Mais les plus
influents étaient sans contredit les frères de Garlande.
La faveur de la famille de Garlande, son influence sur la personne
royale et sur les affaires publiques, devait durer, avec certaines
vicissitudes, jusqu'à la fin de ce règne si bien rempli. Elle fut
entière et ne cessa de s'accroître pendant les vingt premières années.
Ce fait s'explique par le caractère du prince, comme par les nécessités
de sa situation. A peine avait-il commencé son règne définitif, qu'il se
trouva en butte aux attaques d'une foule d'ennemis conjurés pour sa
perte. Il lui fallut se défendre à la fois contre les membres de sa
propre famille qui aspiraient toujours à le remplacer, contre les
rancunes de la maison de Rochefort, l'intraitable turbulence des
seigneurs du Puiset, la haine persévérante du comte de Blois; enfin
contre l'inimitié traditionnelle du souverain anglo-normand. Au milieu
de ces guerres presque quotidiennes, de ces périls sans cesse
renaissants, la valeur guerrière d'Anseau et de Guillaume de Garlande,
l'intelligence de leur frère Étienne lui rendirent d'inestimables
services. Par intérêt, par reconnaissance et un peu aussi par faiblesse,
il leur abandonna la direction suprême de la curie. Anseau conserva le
commandement de l'armée jusqu'au jour où il périt glorieusement pour le
service du roi, au troisième siège du Puiset, en 1118. Ce fut alors son
frère Guillaume qui le remplaça. Il était à la tête des troupes royales,
en 1119, lors de la défaite de Brémule. Quant à Étienne, il avait reçu
la charge de chancelier, qui pouvait seule convenir à un personnage
ecclésiastique. A ce titre, il ne disposait pas seulement du sceau
royal, il était encore le directeur du clergé attaché à la chapelle, et
participait, dans une certaine mesure, à l'exercice de la puissance
judiciaire.
Tout s'abaissa bientôt devant le crédit des Garlande. Les autres
familles de palatins qui avaient partagé la fortune du prince pendant la
période de sa désignation durent céder à cette faveur sans précédents,
quand elles n'eurent pas à en souffrir. La maison de Chaumont, en Vexin,
touchait de fort près à Louis le Gros; un de ses membres épousa même la
fille naturelle de ce roi, nommée Isabelle. Aussi Hugue de Chaumont
demeura-t-il jusqu'à la fin du règne en possession de l'office de
connétable. La famille de la Tour ou de Senlis, moins appuyée, fut moins
heureuse. Elle perdit la bouteillerie en 1112, lorsque Gui de Senlis
fut remplacé par Gilbert de Garlande. Trois des grands offices sur cinq
se trouvèrent alors dévolus en même temps à la même maison, fait unique
dans l'histoire du palais capétien. En 1120, il se passa quelque chose
de plus extraordinaire encore. La mort de Guillaume de Garlande amena la
vacance du dapiférat. Pour empêcher que cette charge importante ne
sortît de la famille, le chancelier Etienne se fit nommer lui-même
sénéchal et cumula les deux fonctions, ce qui ne s'était jamais vu, ce
qu'on ne revit plus après lui. Un homme d'Église devenu le chef suprême
de l'armée! Cette étrange situation, prolongée pendant sept ans, donna
la mesure de la faiblesse du roi et de l'audace du favori.
L'ambition et la cupidité d'Étienne de Garlande ne connurent bientôt
plus de limites. Comme chancelier et chapelain en chef, il se fit
investir d'un grand nombre de bénéfices ecclésiastiques dans les églises
et les abbayes qui dépendaient immédiatement de la couronne. On le vit,
à la fois, chanoine d'Étampes, archidiacre de Notre-Dame de Paris, doyen
de l'abbaye de Sainte-Geneviève, doyen de Saint-Samson et de Saint-Avit
d'Orléans. Il voulut encore le décanat de l'église cathédrale d'Orléans;
pour le satisfaire, on donna l'évêché de Laon au doyen Hugue. Il essaya
même plusieurs fois d'arriver à l'épiscopat. Le gouvernement capétien
soutint pendant deux ans une lutte des plus vives contre le pape et les
partisans de la réforme pour lui assurer le siège de Beauvais. Étienne
fit aussi une tentative infructueuse sur celui de Paris. En 1114, à la
mort de Geoffroi, évêque de Beauvais, il osa demander qu'on transférât
dans cet évêché l'évêque de Paris, Galon, afin de se faire nommer à sa
place. Encore prétendait-il, une fois investi de la dignité épiscopale,
rester en possession de ses nombreux bénéfices. Cette fois, la mesure
était comble; le pape Pascal II refusa d'accueillir sa requête. Étienne
n'en restait pas moins «le second personnage du royaume, celui dont la
volonté régissait la France entière et qui paraissait moins servir le
roi que le gouverner», suivant l'expression décisive du chroniqueur de
Morigni.
Cette fortune insolente ne pouvait manquer d'exciter l'envie et de
soulever la haine. Étienne s'était fait de nombreux ennemis au palais,
dans l'entourage même du roi, comme au dehors, parmi les évêques et les
abbés que scandalisait sa conduite. Mais les plus dangereux pour lui se
trouvaient dans la famille royale. Elle ne pouvait lui pardonner
l'influence sans bornes dont il jouissait auprès de Louis le Gros.
Lorsque le roi eut épousé, en 1115, Adélaïde de Maurienne, le crédit du
chancelier cessa d'être aussi solide qu'auparavant. Il avait maintenant
une rivale. La reine ne tarda pas à prendre sur son mari l'ascendant que
lui assurèrent sa conduite, toujours irréprochable, et son heureuse
fécondité. Son pouvoir augmenta encore en 1119, lorsque l'avènement de
l'archevêque de Vienne, Gui, au trône pontifical fit d'elle la propre
nièce du pape.
Étienne de Garlande n'eut pas la souplesse et la prévoyance nécessaires
pour se concilier les bonnes grâces d'une personne que sa situation
rendait impossible à écarter. Loin de ménager la reine, il se plut, au
contraire, à l'irriter par des tracasseries multipliées. Les occasions
de conflit entre ces deux puissances rivales durent être nombreuses,
bien que l'histoire soit restée muette sur ces incidents.
L'inimitié d'une partie du clergé rendait sa situation encore plus
difficile. Comme archidiacre de Notre-Dame, il se trouvait sans cesse en
conflit avec l'évêque de Paris, Étienne de Senlis, membre de cette même
famille de palatins qui avait été une des premières victimes de
l'avènement des Garlande. A cette époque, l'état de guerre tendait à
devenir presque normal entre les archidiacres et les chefs des diocèses.
Bien que le nom d'Étienne de Garlande ne soit pas mentionné dans les
documents relatifs à la querelle de l'évêque de Paris avec l'archidiacre
Thibaud Notier, nul doute que le tout-puissant chancelier n'ait joué un
rôle prépondérant dans cette affaire, comme dans toutes les
circonstances où il s'agissait de diminuer l'autorité épiscopale. C'est
lui qui soutint contre l'évêque les prétentions de Galon, le maître des
écoles parisiennes; c'est lui qui, en s'opposant à l'introduction des
principes réformistes dans le diocèse et des chanoines de Saint-Victor
dans la cathédrale, amena la crise aiguë d'où sortirent l'expulsion
d'Étienne de Senlis, l'interdit jeté sur l'évêché de Paris et la menace
d'excommunication lancée contre Louis le Gros. Sous son influence, la
politique ecclésiastique du prince se dessina nettement dans un sens
antiréformiste. Étienne devint le défenseur naturel de tous ceux qui, se
disant opprimés par les doctrines nouvelles, essayaient de se soustraire
à la règle. Lorsqu'en 1122 Abailard voulut abandonner l'abbaye de
Saint-Denis, où ses supérieurs entendaient le retenir contre sa volonté,
il n'eut rien de plus pressé que de s'adresser au roi et à son conseil.
Étienne de Garlande représenta à Suger qu'en essayant de garder malgré
lui un homme tel qu'Abailard, il s'exposait à un scandale, sans aucun
profit pour sa communauté. Une transaction fut conclue en présence du
roi et de son ministre. Abailard obtint le droit de choisir le lieu de
sa retraite, mais sous la promesse de rester attaché à Saint-Denis et de
n'appartenir à aucun autre monastère.
L'attitude du chancelier devait lui attirer, on le conçoit, les
malédictions et les colères de tous ceux, évêques et abbés, qui
dirigeaient le mouvement réformiste. Dès l'année 1101, Ives de Chartres,
voulant l'empêcher d'arriver à l'évêché de Beauvais, dépeignait à Pascal
II, sous les couleurs les plus noires, ce clerc «illettré, joueur,
coureur de femmes, qui n'avait pas même le grade de sous-diacre et qui,
jadis, s'était vu excommunier par l'archevêque de Lyon pour adultère
notoire». Le portrait était sans doute un peu chargé, car Ives lui-même
se crut obligé, quelque temps après, dans une nouvelle lettre au pape,
de recommander le candidat qu'il avait si violemment attaqué. Mais saint
Bernard était plus logique. Son éloquente indignation, qui ne ménageait
ni rois ni papes, dénonça à la chrétienté le spectacle scandaleux donné
par cet archidiacre-sénéchal, antithèse vivante, personnage à double
face, «qui sert à la fois Dieu et le diable, revêt en même temps
l'armure et l'étole, porte les mets à la table du roi et célèbre les
saints offices, convoque les soldats au son du clairon et transmet au
peuple les ordres de l'évêque». Ce qui révolte surtout l'abbé de
Clairvaux, c'est que ce diacre, «plus chargé d'honneurs ecclésiastiques
que ne le tolèrent les canons, est infiniment moins attaché à ses
fonctions spirituelles qu'à son service de cour, aux choses du ciel
qu'aux choses de la terre». Il se glorifie avant tout de son titre de
sénéchal; «mais ce qui lui plaît dans cette charge, ce n'est pas la
besogne du soldat, c'est la pompe du commandement; de même que ce qui
lui tient le plus au cœur dans ses fonctions ecclésiastiques, ce sont
les profits qu'il en retire». Peut-on comprendre que le roi garde ce
clerc efféminé dans la curie, et que l'Église ne rejette pas de son sein
ce soldat qui la déshonore?
Le mécontentement du parti réformiste n'aurait sans doute pas suffi pour
rompre les liens d'amitié et de longue habitude qui unissaient le roi à
son favori. Une grave imprudence d'Étienne de Garlande amena la
révolution de palais que préparait depuis longtemps la reine Adélaïde et
que semblait avoir prévue saint Bernard (1127).
Comme tous les sénéchaux de France, ses prédécesseurs, comme tous les
grands officiers de la couronne, en général, Étienne, qui avait reçu le
dapiférat des mains de ses deux frères, ne songeait qu'à retenir cette
charge dans sa famille. Ne pouvant avoir lui-même d'héritier, il donna
sa nièce en mariage à Amauri IV, seigneur de Montfort et comte d'Évreux,
un des barons qui avaient rendu le plus de services à Louis le Gros dans
ses dernières guerres avec les Anglo-Normands. Le neveu du chancelier
reçut, avec le château de Rochefort, que lui apportait sa femme,
l'assurance de la future succession au dapiférat. Le roi ne fut
évidemment pas consulté. La situation était des plus graves. Louis VI
pouvait-il admettre qu'on disposât ainsi, sans son assentiment, de la
plus haute dignité de la couronne, et laisserait-il consacrer
bénévolement le principe de la transmission héréditaire des grands
offices? N'était-il pas temps de réagir contre une tendance qui devait
aboutir à rendre la royauté esclave de ses hauts fonctionnaires et à
faire des palatins les maîtres absolus du palais? Inquiet de l'ambition
de son favori, poussé par la reine et par le clergé, Louis le Gros se
décida cette fois à déployer une énergie dont il n'était pas coutumier
quand il s'agissait des affaires de sa cour. Il fit un véritable coup
d'État.
Dépouillé de ses fonctions de sénéchal et de chancelier, Étienne fut
chassé du palais. On le remplaça presque aussitôt à la chancellerie,
mais non au dapiférat, qui devait rester vacant pendant plusieurs
années. Son frère Gilbert partagea son sort, et la famille de Senlis
rentra en possession de la bouteillerie. Un ordre de la reine prescrivit
la destruction de toutes les maisons qu'Étienne avait fait bâtir à Paris
avec grand luxe. Ses vignes furent arrachées. On le traitait en ennemi
public.
Cependant, Étienne de Garlande n'était pas homme à tomber en silence,
avec la résignation du sage. Le coup d'État de Louis le Gros eut pour
résultat la guerre civile, guerre obscure et mal connue, qui dura au
moins trois ans, de 1128 à 1130. Étienne et Amauri de Montfort n'avaient
pas hésité à conclure alliance avec les pires ennemis du roi, Henri
Ier et Thibaud IV. Louis, soutenu seulement par son cousin, le comte
de Vermandois, Raoul, vint assiéger en personne une des forteresses de
la maison de Garlande, Livri en Brie. Grâce à de fréquents assauts et à
la supériorité de ses machines de guerre, il finit par emporter la
place, qu'il détruisit de fond en comble. Mais il paya cher sa victoire.
Raoul de Vermandois y perdit un œil et lui-même eut la jambe percée
d'un trait d'arbalète, blessure qu'il supporta avec ce courage stoïque
dont il avait déjà tant de fois donné la preuve. La crise que traversait
la royauté était alors d'autant plus grave que, tout en faisant la
guerre à son sénéchal, le roi se trouvait également au plus fort de sa
lutte avec l'évêque de Paris et avec le clergé réformiste. Aussi
jugea-t-il nécessaire de profiter d'un moment d'accalmie pour consolider
son trône ébranlé par tant de secousses et assurer sa dynastie contre
les dangers qu'il prévoyait encore. Le jour de Pâques 1129, son fils
aîné, Philippe, âgé de treize ans, jeune homme de haute mine et de
grande espérance, fut sacré à Reims et associé à la couronne.
C'était la meilleure réponse que put faire Louis le Gros aux attaques de
toute nature dont son pouvoir était l'objet. Étienne de Garlande ne
tarda pas à perdre l'espoir, dont il s'était flatté, d'intéresser la
nation entière à sa fortune. Il fut obligé de s'humilier, et, pour
rentrer en grâce auprès du souverain, de recourir à l'intervention de
cette même reine qui avait tant contribué à sa chute. Mais il lui fallut
abandonner toute prétention au dapiférat et à la propriété héréditaire
de cet office. Son complice, Amauri de Montfort, devait continuer plus
longtemps la résistance. Lorsque, par l'entremise d'Adélaïde et du
jeune roi Philippe, la réconciliation d'Étienne avec Louis le Gros fut
un fait accompli, le roi, en qui survivait une affection mal éteinte
pour la famille de Garlande, montra à l'égard de son ex-ministre une
mansuétude peut-être excessive. Ne pouvant lui restituer le titre de
sénéchal, il ne craignit pas de le rétablir dans sa fonction de
chancelier (1132) et la lui conserva jusqu'à la fin de son règne. Il est
vrai qu'à partir de cette époque Étienne n'apparaît plus guère dans
l'histoire que comme signataire des diplômes royaux. Son rôle politique
est fini; l'influence et le pouvoir ont passé à d'autres mains. A la
mort de Louis le Gros, le sceau royal lui sera enlevé pour être donné au
vice-chancelier Algrin. Le tout-puissant favori, l'homme qui avait tenu
tête au roi et à l'Église, disparaîtra complètement de la scène, où il
avait occupé la première place.