faisait publier à son de trompe et annonçait quels privilèges seraient
concédés aux nouveaux habitants. Nombre de coutumes concédées ainsi aux
nouvelles bastides nous sont parvenues; elles sont en général assez
semblables à celles dont étaient dotées les villes de bourgeoisie.
L'affranchissement du servage, des exemptions d'impôts, des franchises
commerciales, des garanties de liberté individuelle et de sécurité en
constituaient les dispositions principales. Fréquemment on instituait
aussi une administration municipale, mais qui restait presque toujours
sous la tutelle du baile; l'exercice de la justice était toujours
réservé aux représentants du souverain ou du moins des coseigneurs.
Naturellement, il arrivait que l'établissement de ces bastides amenait
le dépeuplement des seigneuries voisines, d'autant plus que les serfs
qui s'y rendaient n'avaient parfois rien à redouter du droit de suite.
Des plaintes s'élevèrent à plusieurs reprises; des évêques allèrent
jusqu'à excommunier les nouveaux habitants; des règlements intervinrent,
mais qui furent toujours rédigés de manière à affaiblir l'autorité
féodale et à favoriser le peuplement des bastides.
Sur l'emplacement choisi on plantait d'abord un mât, le _pal_, signe
visible de l'intention d'attirer les habitants. La ville de Pau doit son
nom à cet usage. Puis les officiers traçaient le plan de la ville
future. La plupart de ces bastides se ressemblaient. C'était toujours un
carré ou un rectangle aussi régulier que la nature du terrain le
permettait, entouré de murailles que dominaient des tours élevées de
distance en distance. Vers le centre une grande place carrée au centre
de laquelle s'élevait l'hôtel de ville, dont le rez-de-chaussée servait
de halle couverte. A cette place aboutissaient de grandes rues droites,
tracées au cordeau, coupées à angles droits par des rues moins larges,
coupées elles-mêmes perpendiculairement par des ruelles. Au delà des
murs on traçait des jardins, et plus loin s'étendaient des terres à
mettre en culture. A part quelques pâtures, réservées comme propriété
communale, les «padoents», tout le terrain était divisé en lots: places
à bâtir à l'intérieur de la ville, jardins ou cultures à l'extérieur,
que l'on mettait en adjudication. Autour de la place et quelquefois dans
les plus grandes rues, les maisons faisaient saillie, et formaient de
larges galeries couvertes soutenues par des piliers ou des poteaux. Le
plan de ces bastides avait ainsi l'aspect d'un damier; nombre de
localités l'ont conservé jusqu'à nos jours; on en peut juger par celui
de Montpazier (Dordogne) que nous donnons ci-contre d'après le relevé
qui en a été fait autrefois par M. F. de Verneilh.
[Illustration: Plan général de la bastide de Montapzier (Dordogne).--E,
est; S, sud; O, ouest; N, nord.--1. Place du marché; 2. Halle ou Hôtel
de Ville; 3. Puits; 4. Rues couvertes; 5. Église paroissiale; 6. Maison
dite du chapitre; 7. Portes monumentales; 8. Tours de l'enceinte.]
Les fortifications consistaient en un mur d'enceinte entouré d'une
circonvallation quelquefois double, et percé le plus souvent de quatre
portes se faisant face. Ces portes à pont-levis, précédées de
barbacanes, étaient flanquées ou surmontées de tours. D'autres tours,
placées notamment aux endroits où le mur était en retour d'équerre,
complétaient le système de défense. Parfois, mais assez rarement, un
château ou citadelle, occupé par une garnison royale, était établi à
cheval sur le mur d'enceinte afin de pouvoir protéger la ville contre
des assaillants ou maîtriser des insurrections. Dans l'intérieur un
emplacement avait été réservé à l'église qui souvent était elle-même
fortifiée et pouvait ainsi servir de réduit.
Beaucoup des villes ainsi créées reçurent des noms caractéristiques: le
plus fréquent est celui même de bastide; des centaines de localités du
Midi se nomment encore ainsi; d'autres noms, tels que Castelnau,
Villeneuve, indiquaient simplement que la ville était de fondation
récente; d'autres, comme Franqueville, Montségur, Villefranche,
faisaient allusion aux franchises dont les villes avaient été dotées;
d'autres indiquaient l'influence à la fois royale et française à
laquelle était due la fondation: Saint-Louis, Saint-Lys, Villeréal,
Montréal, etc.; quelques noms étaient ceux-là même des officiers royaux
qui les avaient bâties: Beaumarchais, Beauvais; un grand nombre de
localités avaient reçu le nom de grandes cités espagnoles, italiennes ou
même des bords du Rhin: Pampelonne, Fleurance (Florence), Barcelone,
Pavie, Cordes (Cordoue), Cologne, Plaisance, Grenade, etc.; beaucoup
enfin reçurent des noms pittoresques rappelant la beauté de
l'emplacement ou présageant la splendeur des nouvelles fondations:
Beaumont, Mirande, Belvezer, Mirabel, etc.; d'autres enfin conservèrent
d'anciens noms locaux.
Ce curieux mouvement de fondation de villes nouvelles dura un siècle
environ. Au XIVe siècle, la population était déjà trop dense, les
terrains en friche trop rares, la sécurité et la défense assez
affermies, pour que l'occasion de créer de nouvelles bastides se
rencontrât souvent.
A. GIRY, dans la _Grande Encyclopédie_
(H. Lamirault, éditeur), t. V.
III.--LE CHEF D'INDUSTRIE AU MOYEN ÂGE.
Pour se représenter la situation du chef d'industrie au XIIIe et au
XIVe siècle, il faut oublier le manufacturier contemporain avec ses
affaires considérables, ses gros capitaux, son outillage coûteux, ses
nombreux ouvriers; la fabrication en gros n'était pas imposée, comme
aujourd'hui, par l'étendue des débouchés et par la nécessité d'abaisser
le prix de revient pour lutter contre la concurrence. Le fabricant
n'avait donc pas besoin de locaux aussi vastes, d'un outillage aussi
dispendieux, d'un approvisionnement aussi considérable. D'ailleurs les
corporations possédaient des terrains, des machines, qu'elles mettaient
à la disposition de leurs membres. Les étaux de la grande boucherie
appartenaient à la communauté, qui les louait tous les ans. On n'a pas
conservé assez de baux de cette époque pour pouvoir donner même un
aperçu des loyers des boutiques et des ateliers. Le montant de ces
loyers était nécessairement très variable. Ainsi les chapeliers louaient
plus cher que d'autres industriels, parce qu'en foulant ils
compromettaient la solidité des maisons. Les marchandises garantissaient
le payement du loyer. Quand un boucher de Sainte-Geneviève ne payait pas
le terme de son étal, qui était de 25 s., soit 100 s. par an, l'abbaye
saisissait la viande et la vendait.
Les boutiques s'ouvraient sous une grande arcade, divisée
horizontalement par un mur d'appui et en hauteur par des montants de
pierre ou de bois. Les baies comprises entre ces montants étaient
occupées par des vantaux. Le vantail supérieur se relevait comme une
fenêtre à tabatière, le vantail inférieur s'abaissait et, dépassant
l'alignement, servait d'étal et de comptoir. Le chaland n'était donc pas
obligé d'entrer dans la boutique pour faire ses achats. Cela n'était
nécessaire que lorsqu'il avait à traiter une affaire d'importance.
Voilà pourquoi les statuts défendent d'appeler le passant arrêté devant
la boutique d'un confrère, pourquoi les textes donnent souvent aux
boutiques le nom de _fenêtres_. Le public voyait plus clair au dehors
que dans ces boutiques qui, au lieu des grandes vitrines de nos
magasins, n'avaient que des baies étroites pour recevoir le jour. Les
auvents en bois ou en tôle, les étages supérieurs qui surplombaient le
rez-de-chaussée, venaient encore assombrir les intérieurs. Les drapiers,
par exemple, tendaient des serpillières devant et autour de leurs
ouvroirs.
L'atelier et la boutique ne faisaient qu'un. En effet, les règlements
exigeaient que le travail s'exécutât au rez-de-chaussée sur le devant,
sous l'œil du public. Les clients qui entraient chez un fourbisseur
voyaient les ouvriers, ce qui ne serait pas arrivé si l'atelier et la
boutique avaient été deux pièces distinctes. Quant aux dimensions des
étaux et des ateliers, il y avait des étaux de trois pieds, de cinq
pieds, de cinq _quartiers_, des étaux portatifs de cinq pieds. Une
maison du Grand-Pont avait sur sa façade trois ateliers, dont l'un
mesurait deux toises de long sur une toise et demie de large, y compris
la saillie sur la voie publique. Les étaux des halles étaient tirés au
sort entre les maîtres de chaque métier.
* * * * *
[Illustration: Sceau des métiers d'Arles.]
Les matières premières qui entraient à Paris devaient être portées aux
Halles, où elles étaient visitées. Les fabricants ne pouvaient les
acheter lorsqu'elles étaient encore en route et s'approvisionner ainsi
aux dépens de leurs confrères. Les corporations en achetaient en gros
pour les partager ensuite également entre tous les maîtres; déjà sans
doute, afin d'éviter les injustices et les réclamations, les parts
étaient tirées au sort. Lorsqu'un fabricant survenait au moment où un
confrère allait conclure, soit par la _paumée_, soit par la remise du
_denier à Dieu_, un marché ayant pour objet des matières premières ou
des marchandises du métier, le témoin pouvait se faire céder, au prix
coûtant, une partie de l'achat. Comme la défense d'aller au-devant des
matières premières, comme le lotissement, cet usage singulier avait pour
but d'empêcher l'accaparement, de faire profiter tous les membres de la
corporation des bonnes occasions. Il était fondé sur cette idée que les
fabricants du même métier n'étaient pas des concurrents avides de
s'enrichir aux dépens les uns des autres, mais des confrères animés de
sentiments réciproques d'équité et de bienveillance et appelés à une
part aussi égale que possible dans la répartition des bénéfices. Cette
conception des rapports entre confrères découlait nécessairement de
l'existence même des corporations, comme la concurrence à outrance
résulte de l'isolement des industriels modernes. Pour exercer le droit
dont nous venons de parler, il fallait posséder la maîtrise dans sa
plénitude. Ainsi un boulanger _haubanier_ pouvait réclamer sa part dans
le blé acheté par un confrère non haubanier, mais la réciproque n'avait
pas lieu. Les fripiers ambulants n'étaient pas admis à intervenir dans
les marchés conclus devant eux par des fripiers en boutique, tandis que
ceux-ci participaient aux achats faits par les premiers. Les pêcheurs
et marchands de poisson d'eau douce payaient 20 s. en sus du prix
d'achat du métier pour acquérir ce droit. Lorsque le patron était
empêché, sa femme, un enfant, un apprenti, un serviteur avait qualité
pour l'exercer à sa place.
La préoccupation d'empêcher une trop grande inégalité dans la
répartition des bénéfices devait rendre les corporations peu favorables
aux sociétés commerciales. L'association, en effet, crée de puissantes
maisons qui attirent toute la clientèle et ruinent les producteurs
isolés. Aussi certaines corporations défendaient les sociétés de
commerce. Mais cette prohibition, loin d'être générale, comme on l'a
dit, avait un caractère exceptionnel. Si ces sociétés n'avaient pas été
parfaitement légales, Beaumanoir ne leur aurait pas donné une place dans
son chapitre des _Compagnies_. Le jurisconsulte traite, dans ce
chapitre, des associations les plus différentes, telles que la
communauté entre époux, la société taisible, les sociétés commerciales,
etc. Parmi ces dernières, il distingue celle qui se forme _ipso facto_
par l'achat d'une marchandise en commun, et celles qui se forment par
contrat. Celles-ci étaient nécessairement très variées, et, pour donner
une idée de leur variété, Beaumanoir cite la société en commandite, la
société temporaire, la société à vie; puis il énumère les causes de
dissolution, et il termine en parlant des actes qu'un associé fait pour
la société, de la responsabilité de ces actes, de la proportion entre
l'apport et les bénéfices de chaque associé, enfin du cas où un associé
administre seul les affaires sociales. D'autres textes, dont deux sont
relatifs à des sociétés en commandite et un troisième à une liquidation
entre associés, prouvent surabondamment que l'industrie parisienne
connaissait les sociétés commerciales; mais on ne comptait pas à Paris
beaucoup de maisons dirigées par des associés, ni même soutenues par des
commanditaires. Nous n'avons trouvé la raison sociale d'aucune société
française, tandis qu'on nommerait bien une dizaine de sociétés
italiennes se livrant en France à des opérations de banque et de
commerce: les Anguisciola (Angoisselles), les Perruzzi (Perruches), les
Frescobaldi (Frescombaus), etc.
Certains commerçants exerçaient à la fois plusieurs métiers, ou
joignaient aux profits du métier les gages d'un emploi complètement
étranger au commerce et à l'industrie. On pouvait être en même temps
tanneur, scieur, savetier et baudroyeur, boursier et mégissier. Le
tapissier de tapis _sarrazinois_ avait le droit de tisser la laine et la
toile après avoir fait un apprentissage, et réciproquement le tisserand
fabriquait des tapis à la même condition. Les statuts des chapeliers de
paon prévoient le cas où un chapelier réunirait à la chapellerie un
autre métier. La profession de tondeur de drap était incompatible avec
une autre industrie, mais non avec le commerce ni avec des fonctions
quelconques. Il était permis aux émouleurs de grandes forces de tondre
les draps et de forger; le cumul de tout autre métier leur était
interdit.
L'industrie chômait le dimanche, à la Noël, à l'Épiphanie, à Pâques, à
l'Ascension, à la Pentecôte, à la Fête-Dieu, à la Trinité, aux cinq
fêtes de la Vierge, à la Toussaint, aux fêtes des Apôtres, à la saint
Jean-Baptiste, à la fête patronale de la corporation. Le samedi et la
veille des fêtes, le travail ne durait pas au delà de nones, de vêpres
ou de complies. Certaines corporations permettaient de travailler et de
vendre, en cas d'urgence ou lorsque le client était un prince du sang.
Dans un grand nombre de métiers, une ou plusieurs boutiques restaient
ouvertes les jours chômés, et les chefs d'industrie profitaient à tour
de rôle de ce privilège lucratif. Certaines industries connaissaient la
morte-saison. C'est évidemment la morte-saison qui permettait aux
ouvriers tréfiliers, loués à l'année, de se reposer pendant le mois
d'août. L'industrie moderne n'en est pas exempte; mais le travail ne s'y
arrête jamais complètement, grâce au développement des débouchés et
aussi à cause de la nécessité d'utiliser un outillage coûteux qui se
détériore lorsqu'il ne fonctionne pas. Les coalitions étaient interdites
entre fabricants comme entre ouvriers. D'après Beaumanoir, ceux qui
prennent part à une coalition ayant pour but de faire hausser les
salaires, et accompagnée de menaces et de pénalités, sont passibles de
la prison et d'une amende de 60 s. Il n'est question que d'amende, mais
d'amende arbitraire, dans les statuts des tisserands drapiers. On se
coalisait aussi pour obtenir une réduction des heures de travail. La
justice ne manquait pas de frapper les coalitions, quand elles étaient
portées à sa connaissance et qu'elle avait entre les mains des preuves
suffisantes, mais il était bien facile à des fabricants peu nombreux de
s'entendre secrètement pour fixer le prix de leur travail. Ainsi une
coalition formée par les tisserands de Doullens dura pendant six ans
sans donner lieu à des poursuites, et lorsque l'échevinage en fut
informé ou en eut recueilli les preuves, il ne sut comment traiter les
coupables et demanda à l'échevinage d'Amiens ce qu'il ferait en pareil
cas.
Il semble que le monopole devait enrichir tous les maîtres et que
l'industrie ne conduisait jamais à la ruine et à la misère. Assurément
la plupart des fabricants faisaient de bonnes affaires, mais il y en
avait aussi qui vivaient dans la gêne, qui étaient pauvres en quittant
les affaires, qui tombaient en déconfiture. Les corporations avaient des
caisses de secours pour assister ceux de leurs membres qui n'avaient pas
réussi. Nous savons que des patrons cédaient leurs apprentis parce
qu'ils n'étaient plus en état de les entretenir. Il y avait parmi les
fourbisseurs et les armuriers des gens pauvres, habitant les faubourgs,
qui, ayant peu de chances de vendre dans leurs boutiques, avaient la
permission de colporter leurs armures. Des chaussetiers établis avaient
dû renoncer à travailler pour leur compte et rentrer dans la classe des
simples ouvriers. Le prévôt de Paris abaissait quelquefois l'amende
encourue pour contravention aux statuts, à cause de la pauvreté du
contrevenant. Une _linière_ se voit retirer son apprentie parce qu'elle
était souvent sans ouvrage, n'avait pas d'atelier et ne travaillait que
chez les autres. La fortune ne souriait donc pas à tous, et la situation
des fabricants était plus variée que ne le ferait supposer un régime
économique qui, restreignant leur nombre, imposait à tous les mêmes
conditions d'établissement, les mêmes procédés et les mêmes heures de
travail, leur ménageait autant que possible les mêmes chances
d'approvisionnement et aurait dû, par conséquent, leur assurer le même
débit. C'est que mille inégalités naturelles empêchaient l'uniformité à
laquelle tendaient les règlements.
Pour caractériser, en terminant, le rôle économique du chef
d'industrie, nous dirons que c'était à la fois un capitaliste et un
ouvrier, et que ses bénéfices représentaient en même temps l'intérêt de
son capital et le salaire de son travail; mais nous ajouterons que le
peu d'importance des frais généraux, la rareté des associations, en
faisaient un artisan beaucoup plus qu'un capitaliste, et assignaient au
travail une part prépondérante dans la production.
G. FAGNIEZ, _Études sur l'industrie et la classe industrielle
à Paris_, Paris, Vieweg, 1877, in-8º (_Bibliothèque
de l'École des Hautes-Études_, 33e fascicule).
CHAPITRE XI
LA ROYAUTÉ FRANÇAISE.
PROGRAMME.--_Les premiers rois capétiens. Le roi, sa cour, son
domaine; les grands vassaux._
_Louis VI. Louis VII et Philippe Auguste. Progrès du pouvoir royal;
extension du domaine._
_Le règne de saint Louis._
BIBLIOGRAPHIE.
=L'histoire des premiers rois capétiens= et des institutions
monarchiques en France au XIe et au XIIe siècle a été faite
d'une manière définitive par M. A. Luchaire: _Histoire des
institutions monarchiques de la France sous les premiers Capétiens,
987-1180_, Paris, 1801, 2e éd.--H. Luchaire a poussé l'histoire
des institutions françaises jusqu'à la fin du XIIIe siècle dans
son _Manuel des institutions françaises. Période des Capétiens
directs_, Paris, 1892, in-8º.--Enfin il a publié une courte
histoire de _Philippe Auguste_ (Paris, s. d., in-16).
Le règne capital de Philippe Auguste n'a pas encore été l'objet
d'une monographie définitive, quoique l'histoire en soit
aujourd'hui facile à faire. Les opuscules de MM. Williston Walker
(_On the increase of royal power in France under Philip Augustus_,
Leipzig, 1888, in-8º), R. Davidsohn (_Philip II August von
Frankreich und Ingeborg_, Stuttgart, 1888. in-8º) et A. Cartellieri
(_L'avènement de Philippe Auguste_, dans la _Revue historique_,
1893 et 1894), sont estimables.
Sur le règne de Louis VIII: Ch. Petit-Dutaillis, _Étude sur la vie
et le règne de Louis VIII_, Paris, 1895, in-8º.
L'histoire du =règne de Louis IX= a été écrite par deux historiens
consciencieux: F. Faure, _Histoire de saint Louis_, Paris, 1865, 2
vol. in-8º;--H. Wallon, _Saint Louis et son temps_, Paris, 1875, 2
vol. in-8º.--Mais les derniers résultats de la science se trouvent
dans des monographies, dont les plus recommandables sont: E.
Boutaric, _Saint Louis et Alphonse de Poitiers_, Paris, 1870,
in-8º;--A. Molinier, _Étude sur l'administration de Louis IX et
d'Alphonse de Poitiers (1226-1271)_, dans l'_Histoire générale de
Languedoc_ (éd. Privat), VII, p. 462;--E. Boutaric, _Marguerite de
Provence, femme de saint Louis_, Paris, 1868, in-8º, extr. de la
_Revue des questions historiques_, t. III;--R. Sternfeld, _Karl von
Anjou als Graf des Provence_, Berlin, 1888, in-8º;--P. Fournier,
_Le royaume d'Arles et de Vienne_, Paris, 1891, in-8º;--É. Berger,
_Saint Louis et Innocent IV, étude sur les rapports de la France et
du Saint-Siège_, Paris, 1893, in-8º;--le même, _Histoire de Blanche
de Castille, reine de France_, Paris, 1895, in-8º.
M. A. Lecoy de la Marche est l'auteur d'un grand nombre d'ouvrages
de vulgarisation sur le règne de Louis IX: _Saint Louis, son
gouvernement et sa politique_, Paris, 1887, in-8º;--_La France sous
saint Louis_, Paris [1894], in-8º;--etc.
I.--LOUIS LE GROS ET SA COUR.
LES GARLANDE.--RAOUL DE VERMANDOIS.--SUGER.
Louis VI, dont Suger vante «la belle figure et la prestance élégante»,
tenait de son père sa haute taille et la forte corpulence à laquelle il
doit son surnom de «Gros», déjà populaire au XIIe siècle. Sa tendance
à l'obésité, entretenue par un formidable appétit de chasseur, était
sensible dès 1119, époque où Orderic Vital vit au concile de Reims «ce
grand et gros homme au teint blême, à la parole facile». Un chroniqueur
anglais, fort malveillant du reste, raille cruellement Philippe et
Louis, «qui, dit-il, ont fait de leur ventre un dieu, et le plus funeste
de tous. Le père et le fils ont tellement dévoré que la graisse les a
perdus. Philippe en est mort, et Louis, quoique fort peu âgé, n'est pas
loin de subir le même sort.» L'obésité devint en effet pour Louis, comme
elle l'avait été pour Philippe, une insupportable maladie. A l'âge de
quarante-six ans, il ne pouvait plus monter à cheval. Les excès de
table contribuèrent peut-être, autant que les chaleurs torrides de l'été
de 1137, à provoquer la dysenterie qui l'emporta.
Il ne voulut se marier qu'à trente-cinq ans. Encore fallut-il que ses
amis lui adressassent, pour l'amener à changer de vie et à s'engager
dans des liens réguliers, les objurgations les plus pressantes.
L'autorité du grave Ives de Chartres ne fut pas de trop pour le
décider[55]. Tout en le félicitant d'avoir fixé son choix sur Adélaïde
de Maurienne, le prélat l'invite, avec une certaine insistance, à mettre
son projet à exécution. «Gardez-vous bien, lui dit-il, de différer
encore le moment de nouer le lien conjugal, pour que vos ennemis ne
continuent pas de rire d'un dessein si souvent conçu et si souvent
abandonné. Hâtez-vous! qu'il naisse bientôt, celui qui doit rendre
vaines les espérances des ambitieux et fixer sur une seule tête
l'affection changeante de vos sujets.» Louis donna pleine satisfaction à
ce sage conseiller. La reine Adélaïde le rendit en peu de temps père de
six fils et d'une fille. L'avenir de la dynastie était assuré.