Au temps de la plus grande puissance de l'Ordre, c'est-à-dire vers

l'année 1400, il y avait en Prusse un millier de chevaliers. Le nombre

en était incomparablement moins considérable au XIIIe siècle, surtout

au début de la conquête, quand l'Ordre, faible encore, avait ses membres

disséminés en Allemagne, en Italie et en terre sainte. La _Chronique de

l'Ordre_ ne raconte que de petits combats, où les Teutoniques, peu

nombreux, délaissés par leurs frères des commanderies d'Allemagne et peu

sûrs des colons, s'enferment dans des forteresses dont les faibles

garnisons maintiennent difficilement leurs communications par la

Vistule. Dix ans après que la guerre a commencé, plusieurs villes étant

déjà fondées, les chevaliers de Culm envoient trois fois à Reden pour

demander à _un_ chevalier de les venir assister. Ils députent ensuite

vers le grand maître en Allemagne, puis en Bohême et en Autriche,

mandant que tout est perdu si on ne les secourt: dix chevaliers arrivent

avec trente chevaux, et c'est assez pour qu'il y ait une grande joie à

Culm. Quant aux troupes de croisés que les bulles pontificales

expédiaient fréquemment en Prusse, elles n'ont jamais été nombreuses, et

l'imagination des vieux chroniqueurs s'est laissée aller à des

exagérations grotesques. Lorsque Dusbourg raconte que le roi de Bohême

Ottokar a pénétré jusqu'au fond du Samland avec une armée de 60 000

hommes, qui n'auraient certainement pu se mouvoir ni se nourrir dans ce

pays, il est probable qu'il ajoute deux zéros. Ainsi, c'est un petit

nombre de chevaliers, assistés par de petites troupes de croisés et par

les contingents militaires des colons, qui ont entrepris la conquête de

la Prusse, dont la population n'a guère dû dépasser 200 000 âmes. La

supériorité de l'armement, qui faisait de chaque Teutonique comme une

forteresse ambulante, la meilleure tactique, l'art de la fortification,

les divisions des Prussiens, leur incurie et cette incapacité des tribus

barbares à prévoir l'avenir et à y pourvoir, expliquent le succès

définitif, comme le petit nombre des forces engagées fait comprendre la

longueur de la lutte.

La conquête était comme un flot, qui avançait et reculait sans cesse.

Une armée de croisés arrivait-elle: l'Ordre déployait sa bannière. On se

mettait en route prudemment, précédé par des éclaireurs spécialement

dressés à cette besogne. Presque toujours on surprenait l'ennemi. On

occupait certains points bien choisis, sur des collines d'où l'on

découvrait au loin la campagne. On creusait des fossés, on plantait des

palissades et l'on bâtissait la forteresse. Au pied s'élevait un

village, fortifié aussi et dont chaque maison était mise en état de

défense: là on établissait des colons, venus avec les croisés; c'étaient

des ouvriers ou des laboureurs qui avaient quitté leur pays natal pour

aller chercher fortune en terre nouvelle, accompagnés de leurs femmes et

de leurs enfants, tous portant la croix comme les chevaliers. Il fallait

faire vite, car chaque croisade durait un an à peine. Les croisés

partis, la forteresse était exposée aux représailles de l'ennemi;

souvent elle était enlevée, brûlée, et le village détruit; puis les

Prussiens envahissaient le territoire auparavant conquis, et les

chevaliers, enfermés dans les châteaux, attendaient avec anxiété le

messager qui annonçait l'arrivée d'un secours. Il fallait s'accoutumer à

ce flux et à ce reflux perpétuels. Sur les hauteurs et dans les îles des

lacs, on avait préparé des maisons de refuge, où les colons, l'alarme

donnée, cherchaient un asile, et ces retraites précipitées étaient si

habituelles que des cabaretiers demandaient et obtenaient pour eux _et

leurs descendants_ le privilège de vendre à boire dans les lieux de

refuge.

Les chevaliers firent leur premier et plus solide établissement dans

l'angle formé par la Vistule, entre les embouchures de la Drevenz et de

l'Ossa, où Thorn et Culm furent bâtis dès l'année 1232. Aujourd'hui

encore, les souvenirs et les monuments de la conquête se pressent dans

le Culmerland. Le Culmerland soumis, la conquête suivit la Vistule, dont

tout le cours fut bientôt commandé par les forteresses de Thorn, Culm,

Marienwerder et Elbing. Dès lors les Teutoniques furent en communication

par la Baltique avec la mère patrie allemande; mais, sur le continent,

ils étaient séparés de l'Allemagne par le duché slave de Poméranie,

voisin peu sûr, qui voyait avec inquiétude, et il avait raison, des

conquérants allemands s'établir en pays slave. La guerre que le duc

poméranien Swantepolk fit à l'Ordre en 1241 fut le signal d'une première

révolte des Prussiens, qui dura onze années et qui fut terrible. Les

chevaliers l'emportèrent, et le bruit de ces luttes et de ces victoires

attira de nouveaux croisés, parmi lesquels parut, en 1254, le roi de

Bohême, Ottokar. Pour la première fois, des chrétiens pénètrent alors

dans le bois sacré de Romowe; Kœnigsberg est bâti, et son écusson, où

figure un chevalier dont le casque est couronné, a gardé, comme son nom,

le souvenir du roi de Bohême. Ottokar conta qu'il avait baptisé tout un

peuple et porté jusqu'à la Baltique les limites de son empire; mais

c'était une vanterie, comme les aimaient les Slaves du moyen âge, qui

faisaient moins de besogne que de bruit. Les chevaliers, au contraire,

usant pour le mieux des ressources qui leur arrivaient, reprenaient et

poursuivaient sérieusement la conquête. La première révolte à peine

apaisée, ils envoyèrent des colons fonder Memel, au delà du _Haff_

courlandais. Dès l'année 1237, l'ordre des Porte-Glaive, conquérant de

la Livonie, s'était fondu dans celui des Teutoniques, qui aspiraient à

dominer toute la Baltique orientale et tenaient déjà cent milles de la

côte.

Cette lutte fut l'âge héroïque de l'Ordre. Pendant ces années terribles,

les chevaliers sont soutenus par la foi. Dans les châteaux assiégés, où

ils tiennent contre toute espérance, mangeant chevaux et harnais, ils

adressent d'ardentes prières à la mère de Dieu. Avant de se jeter sur

l'ennemi, ils couvrent leurs épaules des cicatrices que fait la

discipline. C'était une dure race. Un chevalier usa sur sa peau

ensanglantée plusieurs cottes de mailles, et beaucoup dormaient ceints

de grosses ceintures de fer....

Colons et chevaliers ont à la fin du XIIIe siècle terre gagnée. Leurs

châteaux et leurs villes sont assis solidement sur le sol de la Prusse,

et ce qui reste des vaincus ne remuera plus. Les conquérants avaient usé

d'abord de ménagements, laissant aux paysans leur liberté et aux nobles

leur rang, après qu'ils avaient reçu le baptême. Ils faisaient

instruire les enfants dans les monastères; mais ces Prussiens ainsi

élevés avaient été les plus dangereux ennemis. Pendant et après les

révoltes, il n'y eut plus de droit pour les vaincus: les Allemands en

tuèrent un nombre énorme; ils transportèrent les survivants d'une

province dans une autre, et les classèrent, non d'après leur rang

héréditaire, mais d'après leur conduite envers l'Ordre, brisant à la

fois l'attache au sol natal et l'antique constitution du peuple. L'Ordre

garda quelques égards pour les anciens nobles qui avaient mérité par

leur conduite de demeurer libres et honorés; il employa aussi des

Prussiens à divers services publics, mais le nombre de ces privilégiés

était restreint, et la masse des vaincus tomba dans une condition

voisine de la servitude.--Un peuple fut supprimé pour faire place à une

colonie allemande.

E. LAVISSE, _Études sur l'histoire de Prusse_,

Paris, Hachette, 1885, in-16. _Passim._

CHAPITRE X

LES VILLES

PROGRAMME.--_Progrès des populations urbaines et rurales en

Occident.--Les communes. L'industrie, le commerce, les métiers, les

foires._

BIBLIOGRAPHIE.

M. A. Giry et ses élèves ont renouvelé de nos jours l'=histoire des

communes françaises= au moyen âge; leurs ouvrages seront préférés à

ceux, qui furent classiques, de Guizot et d'Aug. Thierry; mais ils

n'ont publié que des monographies, dont les principales sont: A.

Giry, _Histoire de la ville de Saint-Omer_, Paris, 1877, in-8º;--le

même, _Les Établissements de Rouen_, Paris, 1883-1885, 2 vol.

in-8º;--M. Prou, _Les coutumes de Lorris_, Paris, 1884, in-8º;--A.

Lefranc, _Histoire de la ville de Noyon_, Paris, 1887,

in-8º;--L.-H. Labande. _Histoire de Beauvais_, Paris, 1892,

in-8º.--Le sujet a été traité d'ensemble par MM. A. Luchaire (_Les

communes françaises à l'époque des Capétiens directs_, Paris, 1890,

in-8º) et J. Flach (_Les origines de l'ancienne France_, t. II,

Paris, 1893, in-8º).--Excellent résumé, par A. Giry et A. Réville,

dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, II (1893),

p. 411-476.

Sur l'=histoire des populations urbaines en Allemagne=, il y a

beaucoup de livres considérables, pour la plupart systématiques: G.

L. v. Maurer, _Geschichte der Städteverfassung in Deutschland_,

Erlangen, 1869-1873, 4 vol. in-8º;--C. Hegel, _Städte und Gilden

der germanischen Völker im Mittelalter_, Leipzig, 1891, 2 vol.

in-8º;--G. v. Below, _Der Ursprung der deutschen Städteverfassung_,

Düsseldorf, 1892, in-8º;--J. E. Kuntze, _Die deutschen

Städtegründungen oder Römerstädte und deutsche Städte im

Mittelalter_, Leipzig, 1891, in-8º.--Cf. H. Pirenne, _L'origine des

constitutions urbaines au moyen âge_, dans la _Revue historique_,

LIII (1893) et LVII (1895).

=En Italie=: Fr. Lanzani, _Storia dei comuni italiani dalle origini

al 1313_, Milano, 1882, in-8º;--N. F. Faraglia, _Il comune

nell'Italia meridionale_, Napoli, 1883, in-8º.

=En Angleterre=: Ch. Gross, _The Gild Merchant_, Oxford, 1890, 2 vol.

in-8º.

L'=histoire du commerce et de l'industrie en France= n'a pas encore

été traitée convenablement d'ensemble. Aux ouvrages généraux de MM.

Pigeonneau (_Histoire du commerce de la France_, t. Ier, Paris,

1885, in-8º) et Levasseur (_Histoire des classes ouvrières en

France_, 1859, 2 vol. in-8º), il faut préférer des monographies

telles que celles de MM. F. Bourquelot (_Les foires de Champagne_,

Paris, 1865, in-4º), G. Fagniez (_Études sur l'industrie et la

classe industrielle à Paris au XIIIe et au XIVe siècle_,

Paris, 1877, in-8º), L. Delisle (_Mémoire sur les opérations

financières des Templiers_, Paris, 1889, in-4º). Le livre de C.

Piton (_Les Lombards en France et à Paris_, Paris, 1891-1892, 2

vol. in-8º) est malheureusement insuffisant.--=Pour l'Allemagne=: A.

Doren, _Untersuchungen zur Geschichte der Kaufmannsgilden im

Mittelalter_, Leipzig, 1893, in-8º.--=Pour l'Angleterre=: W.

Cunningham, _The growth of English industry and commerce during the

early and middle ages_, Cambridge, 1890, in-8º;--W. Ashley, _An

introduction to English economic history and theory_, t. Ier,

London, 1888, in-8º.--=Pour l'Orient=: W. Heyd, _Histoire du commerce

du Levant au moyen âge_, Leipzig, 1885-1886, 2 vol. in-8º, tr. de

l'all.

L'=histoire des populations rurales, en France=, a été l'objet de

quelques travaux d'ensemble (Bonnemère, Dareste, Doniol), qui n'ont

plus de valeur. Une monographie locale est célèbre: L. Delisle,

_Études sur la condition de la classe agricole et sur l'état de

l'agriculture en Normandie pendant le moyen âge_, Paris, 1851,

in-8º.--Sur la vie rurale =en Allemagne=: K. Th. v. Inama-Sternegg,

_Deutsche Wirtschaftsgeschichte_, t. II (du Xe au XIIe

siècle), Leipzig, 1891, in-8º; et K. Lamprecht, _Deutsches

Wirtschaftsleben im Mittelalter_, Leipzig, 1886, 4 vol. in-8º.--=En

Angleterre=: F. Seebohm, _English village community_, London, 1883,

in-8º;--J. E. Thorold Rogers, _The history of agriculture and

prices in England_, t. Ier, Oxford, 1866, in-8º;--le même, _Six

centuries of work and wages_, Oxford, 1884, in-8º;--P. Vinogradoff,

_Villainage in England_, Oxford, 1892, in-8º.

I.--LES COMMUNES FRANÇAISES A L'ÉPOQUE DES CAPÉTIENS DIRECTS.

Si la science contemporaine a fait faire des progrès à l'histoire du

mouvement communal, c'est précisément parce qu'elle cherche moins à

l'expliquer qu'à le connaître.--La question des origines de cette

révolution, jadis si controversée, on a compris de nos jours qu'elle

était insoluble, en l'absence de documents relatifs à la constitution

municipale des cités et des bourgs pendant quatre cents ans, du VIIIe

siècle au XIe.

L'association[53] est un fait qui n'est ni germanique ni romain; il est

universel et se produit spontanément chez tous les peuples, dans toutes

les classes sociales, quand les circonstances exigent ou favorisent son

apparition. Les hypothèses des germanistes et des romanistes sont donc

gratuites. La révolution communale est un événement national. La commune

est née, comme les autres formes de l'émancipation populaire, du besoin

qu'avaient les habitants des villes de substituer l'exploitation limitée

et réglée à l'exploitation arbitraire dont ils étaient victimes. Il faut

toujours en revenir à la définition donnée par Guibert de Nogent:

«Commune! nom nouveau, nom détestable! Par elle les censitaires (_capite

censi_) sont affranchis de tout servage moyennant une simple redevance

annuelle; par elle ils ne sont condamnés, pour l'infraction aux lois,

qu'à une amende légalement déterminée; par elle, ils cessent d'être

soumis aux autres charges pécuniaires dont les serfs sont accablés.» Sur

certains points, cette limitation de l'exploitation seigneuriale s'est

faite à l'amiable, par une transaction pacifique survenue entre le

seigneur et ses bourgeois. Ailleurs il a fallu, pour qu'elle eût lieu,

une insurrection plus ou moins prolongée. Quand ce mouvement populaire a

eu pour résultat, non seulement d'assurer au peuple les libertés de

première nécessité qu'il réclamait, mais encore de diminuer à son profit

la situation politique du maître, en enlevant à celui-ci une partie de

ses prérogatives seigneuriales, il n'en est pas seulement sorti une

_ville affranchie_, mais une _commune_, seigneurie bourgeoise, investie

d'un certain pouvoir judiciaire et politique.

* * * * *

Que la commune ait été à l'origine le produit d'une insurrection ou de

la libre concession d'un seigneur, du jour où elle possédait une

certaine part de juridiction et de souveraineté, elle entrait dans la

société féodale. Si l'on considère la provenance et la condition de

chacun de ses membres pris individuellement, la commune reste un organe

des classes inférieures; envisagée dans son ensemble, en tant que

collectivité exerçant par ses magistrats, dans l'enceinte de la ville et

de sa banlieue, des pouvoirs plus ou moins étendus, elle prend place

parmi les États féodaux. Elle est une seigneurie.

La commune, c'est la _seigneurie collective populaire_, incarnée dans la

personne de son maire et de ses jurés. Cette sorte de seigneurie n'est

pas la seule de son genre qui existe au moyen âge. Le corps du clergé

possède aussi des seigneuries collectives, qui sont les abbayes et les

chapitres. De même que l'esprit, les principes et les usages propres à

la féodalité ont profondément pénétré la société ecclésiastique, au

point que les relations de ses membres prirent souvent la forme des

rapports établis entre les seigneurs laïques, de même la commune,

organisme populaire, a subi, elle aussi, l'influence de l'air ambiant.

Elle apparaît comme imprégnée de féodalité: bien mieux, on peut et l'on

doit dire que, toute bourgeoise et roturière qu'elle est par ses

racines, elle constitue un fief et un fief noble. Par rapport aux

différentes seigneuries qui s'étagent au-dessus d'elle, la commune est

une vassale: elle s'acquitte effectivement de toutes les obligations de

la féodalité.

La commune, comme un vassal, prête serment à son seigneur, serment de

foi et hommage, par l'organe de ses magistrats. Son seigneur a des

devoirs envers elle, comme il en a envers ses autres vassaux. Elle a son

rang marqué parmi les souverainetés locales qui composent le vasselage

d'un grand baron.

La commune est une seigneurie, un démembrement du fief supérieur. Car,

maîtresse de son sol, elle jouit des prérogatives attachées à la

souveraineté féodale. Le maire et les magistrats municipaux ont le

pouvoir législatif; ils rendent des ordonnances applicables au

territoire compris dans les limites de la banlieue. Ils possèdent le

pouvoir judiciaire; leur juridiction civile et criminelle ne s'arrête

que devant les justices particulières enclavées dans l'enceinte urbaine.

La municipalité, comme tout seigneur, fixe et prélève les impôts

nécessaires à l'entretien des fortifications et des édifices communaux,

au fonctionnement de ses divers services. Elle perçoit sur les bourgeois

des tailles et des octrois. Le seul droit que la commune ne partage pas

d'ordinaire avec le seigneur, c'est celui de battre monnaie. Il y a du

reste commune et commune, comme il y a fief et fief. Les fiefs auxquels

n'était attachée qu'une justice restreinte ne jouissaient que d'une

parcelle de souveraineté. De même, les communes avaient des libertés

plus ou moins larges. A Rouen, par exemple, la commune ne possède pas la

haute justice; la plupart des droits financiers et le contrôle de

l'administration municipale appartenaient au duc de Normandie. C'est que

le partage de la souveraineté qui avait eu lieu forcément entre la

commune et le seigneur, au moment de la création de la commune, s'était

accompli, suivant les régions, dans les conditions les plus variées. Ici

les parts se trouvaient presque égales; le seigneur ne s'était guère

réservé que les privilèges de la suzeraineté; là, au contraire, il avait

su garder pour lui presque tous ses droits de seigneur direct et de

propriétaire.

Mais, dépendante ou non, la commune était toujours en possession de

certains droits, de certains signes matériels qui lui donnaient son

caractère distinctif de seigneurie, et de seigneurie militairement

organisée.

D'abord, comme tout feudataire jouissant des droits seigneuriaux, elle

avait un _sceau_ particulier, symbole du pouvoir législatif,

administratif et judiciaire dont elle était investie. Le premier acte

d'une ville, qui se donnait ou recevait l'organisation communale, était

de se fabriquer un sceau, de même que le premier acte de l'autorité

seigneuriale qui abolissait la commune était de le lui enlever. Le sceau

communal était placé sous la garde du maire, qui avait seul qualité pour

s'en servir. A Amiens, la matrice du sceau était renfermée dans une

bourse que le maire portait constamment à sa ceinture. A Saint-Omer, on

le conservait soigneusement dans un coffre ou _huche_, dont les quatre

clefs avaient été remises au maire et à quelques autres magistrats.

[Illustration: Sceau de la ville de Compiègne.]

Une étude attentive des sceaux de ville révèle d'intéressantes

particularités. Les sceaux sont des documents authentiques, émanés des

communes elles-mêmes: ils permettent à l'historien de déterminer, par

certains côtés, le caractère et la vraie nature de ces petites

seigneuries. On y voit d'abord, très nettement accusé, le côté militaire

de l'institution. La féodalité se composant, avant tout, d'une

aristocratie de chevaliers dont la guerre constitue l'occupation

principale, la commune est aussi féodale à ce point de vue qu'à tous les

autres. Les sceaux des seigneurs laïques représentent d'ordinaire un

chevalier armé de toutes pièces, placé sur un cheval au galop; de même

les sceaux de nos républiques guerrières offrent le plus souvent une

image belliqueuse: un château fort, un homme d'armes, une foule armée.

Ce caractère n'est pas particulier aux communes de la France du Nord; on

le retrouve aussi bien dans la sigillographie des villes à consulats de

la France méridionale.

Les sceaux des communes de Soissons, de Senlis, de Compiègne

représentent le maire de la ville sous la forme d'un guerrier debout,

tenant épée et bouclier, revêtu de la cotte de mailles et du casque à

nasal. A Noyon, cet homme d'armes est figuré sortant à mi-corps d'une

tour crénelée. Ailleurs, la puissance bourgeoise n'est pas personnifiée

par un fantassin, mais (ce qui est bien plus féodal) par un cavalier

galopant et armé de toutes pièces. Ainsi se présentent à nous les sceaux

de Poitiers, de Saint-Riquier, de Saint-Josse-sur-Mer, de Poix, de

Péronne, de Nesle, de Montreuil-sur-Mer, de Doullens, de Chauni. Le

cavalier tient à la main une masse d'armes, une épée nue ou un bâton. Le

bâton est plus particulièrement l'emblème du pouvoir exercé par le

magistrat municipal. Le sceau de Chauni et celui de Vailli (près

Soissons) offrent ce trait spécial que le cavalier est suivi d'une

multitude armée de haches, de faux et de piques. Quelquefois, au lieu du

maire en armes, c'est la forteresse, qui est représentée: sur le sceau

de Beaumont-sur-Oise, par exemple, apparaît un château fort à deux

tourelles et à donjon carré.

[Illustration: Sceau de la ville de Noyon (1259).]

Cette préférence pour les attributs militaires n'était pas simplement

affaire de goût et d'humeur, mais résultat d'une nécessité. Seigneurie

possédant terre et juridiction, la commune du moyen âge était entourée

d'ennemis. Elle se protégeait contre eux par sa milice et aussi par son

enceinte de hautes murailles. On peut la considérer comme une place

forte, analogue au château féodal, dont le donjon s'appelle le

_beffroi_.

[Illustration: Sceau de la commune de Fismes.]

Le beffroi communal présentait primitivement la forme d'une grosse tour

carrée. Il s'élevait isolé sur l'une des places de la ville et servait

de centre de ralliement aux bourgeois associés. Au haut de cette tour se

trouvait un comble de charpente recouvert d'un toit de plomb ou

d'ardoise: là étaient suspendues les cloches de la commune. Les

_guetteurs_ ou sonneurs se tenaient dans une galerie régnant au-dessous

du toit et dont les quatre fenêtres regardaient de tous côtés l'horizon.

Ils étaient chargés de sonner pour donner l'éveil quand un danger

menaçait la commune: approche de l'ennemi, incendie, émeute; ils

sonnaient encore pour appeler les accusés au tribunal, les bourgeois aux

assemblées; pour indiquer aux ouvriers les heures de travail et de

repos, le lever du soleil et le couvre-feu. Mais le beffroi n'était pas

seulement un clocher. Pendant longtemps les grandes communes du Nord

n'eurent pas d'autre lieu de réunion à offrir à leurs magistrats. Au bas

de la tour se trouvaient la salle réservée au corps municipal, un dépôt

d'archives, un magasin d'armes.

Quelquefois le beffroi, au lieu d'être une tour, se présentait comme une

porte fortifiée que surmontaient une ou deux tourelles. Cette

particularité nous reporte à cette époque primitive de l'histoire des

communes où elles n'avaient pas encore construit un édifice spécial

destiné à contenir leurs cloches. On avait commencé simplement par les

suspendre au-dessus d'une des portes qui interrompaient l'enceinte.

[Illustration: Sceau de la commune de Nesle (1230).]

Remarquons enfin que le XIIe siècle, qui vit se former la plupart des

républiques bourgeoises, vit aussi, à son déclin, s'élever les grandes

cathédrales du nord de la France. Les plus beaux de ces édifices furent

construits précisément dans les villes où régnaient l'esprit communal le

plus intense et des haines souvent fort vives contre le clergé local. Il

est certain que les bourgeois les considéraient comme une sorte de

terrain neutre, où l'on pouvait se donner rendez-vous pour échanger ses

idées et conclure des affaires qui n'avaient rien de commun avec le

service religieux. Ce fut là peut-être une des causes qui empêchèrent

nos grandes communes de se bâtir, au XIIIe siècle, ces magnifiques

_hôtels de ville_ qu'on admire dans le nord de l'Allemagne, en Belgique,

en Italie.

* * * * *

La transformation des bourgeois assujettis en bourgeois indépendants

était un fait anormal, exceptionnel, une dérogation au droit commun; il

fallait avant tout que cette dérogation se justifiât par un titre. Ce

titre, véritable acte de naissance légalisé par le sceau de l'autorité

féodale, ce pacte fondamental et constitutif, c'est la _charte de

commune_.

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 23 / 45 段