Quand le visiteur a franchi le seuil, il est frappé de l'aspect

imposant, d'une majesté triste, que présente l'intérieur désert de la

forteresse. Un morne silence y a remplacé l'animation et le tumulte des

gens de guerre, et au milieu de ces grands restes d'un passé glorieux,

l'œil rencontre partout des décombres.

A droite, en D, se trouve un vestibule voûté communiquant avec la

chapelle, qui paraît dater de la fin du XIIe siècle. C'est une nef

terminée par une abside arrondie percée d'une petite baie ogivale, qui

mesure dans œuvre 21 mètres de long sur 8^m,40 de large; sa voûte en

berceau est divisée en quatre travées par des arcs doubleaux chanfreinés

retombant sur des pilastres engagés. On reconnaît encore ici une

production de l'école d'où sortaient les architectes qui élevèrent les

églises de Cluny, de Vézelay et la cathédrale d'Autun.

De l'autre côté de la cour et presque en face de la chapelle est la

grand'salle, élégante construction paraissant dater du milieu du

XIIIe siècle. Sur toute la longueur règne une galerie en forme de

cloître, composée de six petites travées; quatre sont fermées par des

arcatures à meneaux d'un fort beau style. Les archivoltes des deux

petites portes qui font communiquer la grand'salle avec cette galerie

sont ornées de riches moulures, retombant de chaque côté sur deux

colonnettes, et dans les linteaux monolithes qui les soutiennent se

voient des restes d'écussons malheureusement mutilés aujourd'hui.

[Illustration: Le Château du Krak. Etat actuel.]

Quant à la salle proprement dite, elle comprend trois grandes travées et

mesure en œuvre 25 mètres de long sur une largeur de 7 mètres. Les

arcs doubleaux et ogives retombent sur des consoles ornées de feuillages

et de figures fantastiques.--Un étage, maintenant détruit, semble

avoir complété cet édifice et a été remplacé par des maisons arabes

élevées sur les voûtes.--Une grande fenêtre surmontée de roses au nord,

une semblable au sud, ainsi que deux fenêtres s'ouvrant dans la face

orientale de l'édifice, éclairaient l'intérieur de ce vaisseau.

Sur l'un des côtés du contrefort du porche se lisent deux vers, gravés

en beaux caractères du milieu du XIIIe siècle:

Sit tibi copia, sit sapientia, formaque detur,

Inquinat omnia sola superbia, si comitetur.

Cette inscription, placée à l'entrée de la grand'salle où se tenaient

les chapitres de l'Ordre, paraît avoir été destinée à rappeler à tous

ses membres l'humilité et l'obéissance qui leur étaient imposées par

leurs vœux monastiques.

De cette première cour un escalier à pente très douce amène au niveau de

la cour supérieure E, où le visiteur trouve à sa droite une plate-forme

en pierre de taille (F) qui semble avoir été une aire à battre le grain.

A gauche sont des bâtiments (G) paraissant avoir servi de casernement

pour la garnison. En H, le long de la courtine occidentale se voit une

galerie crénelée sur laquelle règne le chemin de ronde. Au pied sont des

ruines que je crois avoir été des écuries ou qui du moins présentent une

grande analogie avec celles qui existent encore au château de

Carcassonne. A l'extrémité méridionale de cette esplanade se voient des

tours, les plus élevées de toutes les défenses du château, dont elles

commandent les approches. Elles renferment chacune plusieurs étages de

salles disposées pour servir les unes de magasins, les autres de logis

pour les défenseurs. De leurs plates-formes crénelées les sentinelles

découvraient au loin la présence de l'ennemi. Entre la première et la

seconde tour, un épais massif tient lieu de courtine; il est large de 18

mètres et forme une place d'armes sur laquelle pouvaient aisément être

installés plusieurs engins....

Le parapet de la muraille occidentale du réduit est dérasé sur presque

toute sa longueur. La tour (O) qui s'élève en arrière de la grand'salle

est le seul ouvrage important de cette face du château. Au pied

s'étendent de gigantesques talus en maçonnerie ayant à la fois pour

objet de prémunir les défenses contre l'effet des tremblements de

terre, et, en cas de siège, d'arrêter les travaux des mineurs.--Vers

l'extrémité nord-est de l'enceinte est placé l'ouvrage P, tour

barlongue, tout à fait analogue à celles qui se voient, en France, au

palais des Papes et dans les murailles d'Avignon. Malheureusement la

salle intérieure de cet ouvrage, qui se trouve au niveau du chemin de

ronde des remparts, a été transformée en habitation par une famille

d'Ansariés et tellement obstruée par des cloisons en pisé qu'il est

impossible de reconnaître les dispositions primitives.

Au-dessous de ce vaste ensemble de la seconde enceinte se trouvent de

profondes citernes qui servent encore aujourd'hui aux habitants de la

forteresse. Les anciens orifices ayant disparu sous les décombres, les

Arabes en tirent l'eau par un trou percé dans la voûte, non loin de la

grand'salle.

...Cette place formidable, le Krak des Chevaliers, qui avait résisté au

frère de Saladin, d'où les Hospitaliers avaient dominé pendant plus d'un

siècle la sultanie de Hamah, tomba en 1271 entre les mains du sultan

d'Égypte. Voici la relation de sa capture, telle qu'elle est dans

Ibn-Ferrat:

«Le sultan arriva devant Hosn-el-Akrad; le 20, les faubourgs du château

furent pris, et le Soudan de Hamah, Melik-el-Mansour, arriva avec son

armée. Le sultan alla à sa rencontre, mit pied à terre et marcha sous

ses étendards. L'émir Seïf-Eddin, prince de Sahyoun, et Nedjem-Eddin,

chef des Ismaéliens, vinrent aussi les rejoindre. Dans les derniers

jours de redjeb, les machines furent dressées. Le 7 de chaaban, le

bachourieh (ouvrage avancé) fut pris de vive force. On fit une place

pour le sultan, de laquelle il lançait des flèches. Il distribua de

l'argent et des robes d'honneur. Le 16 de chaaban, une des tours fut

rompue, les musulmans firent une attaque, montèrent au château et s'en

emparèrent. Les Francs se retirèrent sur le sommet de la colline ou du

château; d'autres Francs et des chrétiens furent amenés en présence du

sultan, qui les mit en liberté par amour pour son fils. On amena les

machines dans la forteresse et on les dressa contre la colline. En même

temps, le sultan écrivit une lettre supposée au nom du commandant des

Francs à Tripoli, adressée à ceux qui étaient dans le château et par

laquelle il leur ordonnait de le livrer. Ils demandèrent alors à

capituler. On accorda la vie sauve à la garnison, sous condition de

retourner en Europe.»

Le Krak semble avoir servi d'arsenal aux infidèles durant les dernières

années de la guerre contre les Francs.

D'après G. REY, _Études sur les monuments de l'architecture

militaire des Croisés en Syrie et dans l'île de

Chypre_. Paris, 1871, in-4º (Collection de Documents

inédits).

IV.--QUELQUES RÉSULTATS DES CROISADES.

L'Occident a emprunté à l'Orient, à la suite des Croisades, des produits

naturels dont l'acclimatation dans nos régions a modifié grandement

l'état de la civilisation matérielle.

Ces produits appartiennent en général non à la faune, mais à la flore de

l'Orient. Sans doute les Occidentaux apprirent à connaître les animaux

fabuleux des pays d'outre-mer; Louis IX, par exemple, reçut des

Mamelucks d'Égypte un éléphant qu'il donna ensuite au roi d'Angleterre;

il rapporta aussi des chiens de chasse tatars dont les descendants

furent longtemps nombreux dans la meute royale; les girafes excitaient

surtout la stupéfaction populaire. Mais c'étaient là des curiosités plus

propres à enfanter des contes et des fables qu'à transformer les

conditions matérielles de la vie. L'introduction, dans l'agriculture

européenne, d'un certain nombre de plantes orientales, eut une tout

autre importance. Le sésame, le caroubier, originaires de Syrie, ont

gardé jusqu'à nos jours leurs noms arabes. Le safran avait été importé

dès le Xe siècle par les Arabes en Espagne; ce sont les Croisades qui

en ont répandu la culture dans le reste de la chrétienté; une légende

veut qu'un pèlerin ait rapporté en Angleterre, dans un bâton creux, un

oignon de safran recueilli en terre sainte. La culture de la canne à

sucre, presque abandonnée en Sicile et dans l'Italie du sud, fut

revivifiée par la découverte des plantations florissantes de la Syrie.

Beaucoup de céréales et d'arbrisseaux se sont du reste introduits

obscurément; les graines d'Orient se propagèrent, transportées par

hasard dans les sacs des pèlerins, d'étape en étape, de jardin en

jardin, de pays à pays. Le maïs n'apparaît en Italie qu'après la

conquête de Constantinople par les Croisés de la quatrième croisade. La

culture du riz ne prit chez nous un grand développement qu'après les

expéditions d'outre-mer. L'origine arabe des noms du limon et de la

pistache indique suffisamment leur provenance. Jacques de Vitry compte

encore le limon parmi les plantes de la Palestine, étrangères à

l'Europe. L'abricot, appelé souvent au moyen âge prune de Damas ou

_damas_, a été rapporté, dit-on, par le comte d'Anjou; Damas est encore

aujourd'hui célèbre pour la richesse de ses vergers, et spécialement à

cause des quarante variétés d'abricots qu'on y récolte. Le petit oignon

si connu de nos ménagères, l'échalote, nous est venu d'Ascalon (italien,

_scalogno_; allemand, _aschlauch_). Le melon d'eau, resté jusqu'à nos

jours un élément très important de l'alimentation des populations du

sud-ouest de l'Europe, semble avoir été acclimaté pendant l'âge des

Croisades. Les Italiens lui donnent le nom byzantin d'_anguria_, et les

Français le nom arabe de _pastèque_.

Ce ne sont pas seulement des produits de la nature jusque-là inconnus ou

peu connus que les Croisades mirent en vogue chez nous, elles rendirent

familières une foule de procédés industriels et d'objets manufacturés.

_Coton_ est un mot arabe (_al-Koton_). Les cotonnades, les indiennes, se

sont répandues des bazars de Syrie sur nos marchés, de même que les

mousselines (de Mossoul) et les bougrans (de Bokhara). Le mot

_baldaquin_ désignait à l'origine une étoffe précieuse tirée de Baldach

ou Bagdad; _damas_ s'entendait d'un tissu précieux, de couleurs variées,

spécialement fabriqué à Damas.--Les magnaneries et les tissages de soie,

richesse de la Syrie, firent entrer dès lors la soie, jusque-là à peu

près inabordable pour les Occidentaux, dans l'habillement ordinaire des

riches. Ajoutez le satin, le samit ou velours. Les mots _baphus_,

_dibaphus_ et _diaspre_, _diapré_ viennent de Constantinople (δἱβαφος,

διἁσπορον); ils désignaient des étoffes de soie diversement teintes. Les

tapis orientaux furent adoptés pour couvrir les planchers et tendre les

murailles. On commença à en fabriquer en Europe d'après les modèles

exotiques dont on s'appliqua à copier les couleurs et les motifs: lions,

griffons, animaux fabuleux. On fit de même pour les belles broderies

mêlées de fils d'or et de perles dont on décora les nappes d'autel.

Saint Bernard tonnait déjà contre cet usage qui consistait à décorer

avec toutes sortes de bêtes effrayantes les objets d'art destinés au

service divin. Avec combien peu de succès! c'est ce dont témoignent les

parements d'autel du moyen âge qui sont parvenus jusqu'à nous, par

exemple ceux de la cathédrale d'Halberstadt et ceux du trésor de la

cathédrale d'Aix-la-Chapelle. Un style original ne naquit en Europe,

pour la fabrication des tapis et des broderies, que bien avant dans le

XIIIe siècle; le nom de _sarrasinois_ donné aux fabricants de tapis au

temps de Philippe Auguste en est la preuve.

Les Croisades eurent une action très sensible sur les modes et sur les

costumes, non seulement parce que les tailleurs eurent désormais à leur

disposition de nouvelles étoffes (comme le _camelot_, étoffe en laine de

chameau, fabriquée à Tripoli), mais parce qu'ils imitèrent les commodes

et somptueux costumes de l'Orient: _caftans_, _burnous_, _hoquetons_. Il

n'est pas jusqu'à l'habit, la _joppe_ des archers et des chasseurs

allemands, qu'on pourrait être tenté de prendre pour un vestige du vieux

costume bavarois, qui ne provienne de l'arabe _djobba_ à travers

l'italien _giuppa_ et le français _jupe_.--Les modes byzantines et

musulmanes trouvèrent surtout accueil, comme il est naturel, auprès des

nobles dames. De longs vêtements, légers et souples, avec des manches

pendantes, firent fureur, et pour l'arrangement des cheveux on adopta

toutes sortes d'artifices usités à Byzance. C'est à cette époque qu'il

devint d'usage, pour les dames, de se farder avec du safran. Aux

Vénitiens on doit la propagation des miroirs, qui remplacèrent les

plaques de métal poli dont on se servait auparavant. Les confortables

pantoufles ou _babouches_ ont passé de la Perse, leur pays d'origine,

chez les Francs par l'intermédiaire de Sarrasins.

[Illustration: Constructions latines en terre sainte.--Château de

Tancrède à Tibériade.]

Les Francs empruntèrent encore aux infidèles nombre de coutumes

relatives à la tenue et à l'hygiène du corps. Se raser passait au

XIIe siècle pour un trait caractéristique des Occidentaux, tandis que

l'Oriental y voyait une honte et en faisait le châtiment des poltrons.

On voit, dans les chroniques de terre sainte, des mahométans se raser la

barbe pour avoir l'air de chrétiens; c'était de leur part une ruse de

guerre. Même dans les miniatures du XIIIe siècle, les musulmans sont

reconnaissables à leurs belles barbes, les chrétiens à leurs faces

glabres. Cependant le port de la barbe se répandit peu à peu, d'abord

parmi les pèlerins, puis parmi les Francs de Syrie, puis en Europe. Les

ablutions et les bains de vapeur devinrent aussi plus fréquents, chez

les Francs, par suite des exigences du climat asiatique et de la

contagion de l'exemple.

Les chevaliers d'Occident eurent beaucoup à apprendre des Sarrasins en

ce qui touche l'équipement militaire: les tentes, les hastes en roseau

ornées de banderolles, et les fers de lance damasquinés, le léger

bouclier à main appelé _targe_ ou rondache (arabe, _al-daraka_), le

hoqueton, déjà nommé, qui était un justaucorps de dessous, rembourré de

ouate de coton, les pigeons voyageurs, l'arbalète. Encore en 1097, les

Croisés ne connaissaient pas l'arbalète et s'enfuyaient devant les Turcs

qui en étaient armés, tandis que, déjà au deuxième concile de Latran

(1139), ceux qui employaient cette arme contre des chrétiens étaient

menacés d'excommunication. L'arbalète ne fut employée par les chrétiens

au XIIe siècle qu'en Palestine, dans les combats contre les

infidèles, à qui on l'avait empruntée. Les ingénieurs francs

s'instruisirent aussi infiniment à l'école de l'Orient en mécanique, en

balistique, en pyrotechnie et dans la science des fortifications.

La civilisation du moyen âge doit en outre aux Croisades une institution

célèbre, celle des armoiries héraldiques. Si, avant les Croisades, les

chevaliers avaient déjà l'habitude de faire peindre des ornements sur

leurs boucliers, on ne se transmettait pas, comme on le fit depuis, ces

ornements de génération en génération. Le système des armoiries

régulières et héréditaires naquit en Orient. Les couleurs, en blason,

portent des noms arabes (_azur_, bleu; _gueule_, rouge, de _gül_, la

rose; _sinople_, vert)[52]. Le lambrequin n'est autre chose que le

_kouffieh_ arabe, c'est-à-dire des draperies à franges, mises sous le

casque pour préserver la nuque des caresses brûlantes du soleil. Dans la

langue du blason, les pièces d'or s'appellent _bezants_. La croix

héraldique est une croix byzantine. Les animaux héraldiques sont des

animaux d'Orient.

Enfin, un objet qu'au premier abord on serait prêt à considérer comme

chrétien par excellence, le chapelet, n'a été généralement connu et

adopté par les chrétiens d'Occident qu'à la suite des Croisades. Il

était d'un usage universel chez les ascètes et les dévots de l'Orient

dès la fin du IXe siècle; il leur était venu de l'Inde bouddhiste,

qui avait eu besoin d'une machine pour défiler régulièrement les

interminables prières de sa monotone liturgie. Les musulmans ont encore

aujourd'hui des chapelets suspendus à leur ceinture, comme les religieux

de l'Église catholique. Est-il rien de plus caractéristique des échanges

internationaux qui s'opérèrent à la faveur des expéditions de terre

sainte?

D'après H. PRUTZ, _Kulturgeschichte der Kreuzzüge_, Berlin,

1883, in-8º.

V.--LA CONQUÊTE DE LA PRUSSE PAR LES CHEVALIERS TEUTONIQUES.

Jacques de Vitry rapporte «qu'un honnête et religieux Allemand, inspiré

par la Providence, fit bâtir à Jérusalem, où il habitait avec sa femme,

un hôpital pour ses compatriotes». C'était vers l'année 1128. Si

l'honnête et religieux Allemand avait rêvé l'avenir comme fit Jacob le

patriarche, un étonnant spectacle se fût déroulé devant lui. Il aurait

vu les infirmiers de son hôpital, non contents du soin des malades,

s'armer et devenir l'Ordre militaire des Teutoniques, l'ordre nouveau

grandir auprès de ses aînés, les Templiers et les Hospitaliers, et

s'avancer à ce point dans la faveur du pape, de l'empereur et des rois,

qu'il ajoute les privilèges aux privilèges, les domaines aux domaines,

et que le château du grand maître se dresse parmi les plus superbes de

la Palestine. Tout à coup un changement de décor lui eût montré les

Teutoniques portant leurs manteaux blancs à croix noire des bords du

Jourdain à ceux de la Vistule, combattant, au lieu du cavalier sarrasin

vêtu de laine blanche, le Prussien couvert de peaux de bêtes; détruisant

un peuple pour en créer un autre, bâtissant des villes, donnant des

lois, gouvernant mieux qu'aucun prince au monde, jusqu'au jour où, comme

énervés par la fortune, ils sont attaqués à la fois par leurs sujets et

par leurs ennemis.

* * * * *

Les Prussiens, que les Chevaliers Teutoniques ont détruits, étaient un

peuple de race lithuanienne, mélangé d'éléments finnois; ils habitaient

au bord de la Baltique, entre la Vistule et le Pregel.

Au début du XIIIe siècle, une tentative fut faite pour convertir les

Prussiens; ils étaient restés jusque-là étrangers à la civilisation

chrétienne. Le moine Christian, sorti du monastère poméranien d'Oliva,

avant-poste chrétien jeté à quelques kilomètres de la terre païenne,

franchit la Vistule et bâtit sur la rive droite quelques églises. Ce fut

assez pour que le pape prît sous la protection des apôtres Pierre et

Paul le pays tout entier et instituât Christian évêque de Prusse. Le

nouveau diocèse était à conquérir; pour donner des soldats à l'évêque,

le pape fit prêcher la croisade contre les Sarrasins du Nord. La «folie

de la croix» était alors apaisée, et les chevaliers avaient à plusieurs

reprises marqué leurs préférences pour les croisades courtes. Les papes

s'accommodaient, non sans regret, aux nécessités du temps, et les

indulgences étaient aussi abondantes pour le Bourguignon croisé contre

les Albigeois, ou pour le chevalier saxon croisé contre les Prussiens,

qu'elles l'avaient été jadis pour Godefroi de Bouillon ou pour Frédéric

Barberousse. «Le chemin n'est ni long ni difficile, disaient les

prêcheurs de la croisade albigeoise, et copieuse est la récompense.»

Ainsi parlaient les prêcheurs de la croisade prussienne.

Plusieurs armées marchèrent contre les Sarrasins du nord; mais elles ne

firent que passer, pillant, brûlant, puis livrant aux représailles des

Prussiens exaspérés les églises chrétiennes. En 1224, les Barbares

massacrent les chrétiens, détruisent les églises, passent la Vistule

pour aller incendier le monastère d'Oliva, et la Drevenz pour aller

ravager la Pologne. Ce pays était alors partagé entre les deux fils du

roi Casimir; l'un d'eux, Conrad, avait la Mazovie, et, voisin de la

Prusse, il portait tout le poids d'une guerre qui n'avait jamais été si

terrible. Ne se fiant plus à des secours irréguliers et dangereux, il se

souvint que l'évêque de Livonie, en fondant un ordre chevaleresque,

avait mis la croisade en permanence sur le sol païen, et il députa vers

le grand maître des Teutoniques pour lui demander son aide.

Le grand maître à qui s'adressa Conrad était Hermann de Salza, le plus

habile politique du XIIIe siècle, où il a été mêlé à toutes les

grandes affaires. Dans ce temps de lutte sans merci entre l'empire et la

papauté, où les deux chefs de la chrétienté se haïssaient mutuellement,

le pape excommuniant l'empereur, l'empereur déposant le pape, l'un et

l'autre se couvrant d'injures et se comparant qui à l'Antéchrist, qui

aux plus vilaines bêtes de l'Apocalypse, Hermann demeura l'ami et même

l'homme de confiance de Frédéric et de Grégoire IX. Il n'est pas prudent

d'associer un pareil homme à une entreprise politique en lui offrant une

part dans les bénéfices: s'il ne cherchait point à grossir cette part, à

quoi servirait cette habileté? Conrad de Mazovie et Christian d'Oliva

espéraient sans doute que les Teutoniques feraient leur besogne

moyennant quelque cession de territoire sur laquelle on reviendrait dans

la suite, mais ils s'aperçurent qu'ils s'étaient trompés. Conrad offre

à l'Ordre le pays de Culm, entre l'Ossa et la Drevenz, toujours disputé

entre les Polonais et les Prussiens et qui alors était à conquérir.

Hermann accepte, mais il demande à l'empereur de confirmer cette

donation et d'y ajouter celle de la Prusse entière. L'empereur, en sa

qualité de maître du monde, cède au grand maître et à ses successeurs

l'antique droit de l'empire sur les montagnes, la plaine, les fleuves,

les bois et la mer _in partibus Prussiæ_. Hermann demande la

confirmation pontificale, et le pape, à son tour, lui donne cette terre

qui appartenait à Dieu; il fait de nouveau prêcher la croisade contre

les infidèles, prescrivant aux chevaliers de combattre de la main droite

et de la main gauche, munis de l'armure de Dieu, pour arracher la terre

des mains des Prussiens, et ordonnant aux princes de secourir les

Teutoniques. Après les premières victoires, il déclarera de nouveau la

Prusse propriété de saint Pierre; il la cédera de nouveau aux

Teutoniques, de façon qu'ils la possèdent «librement et en toute

propriété», et menacera quiconque les voudrait troubler dans cette

possession «de la colère du Tout-Puissant et des bienheureux Pierre et

Paul, ses apôtres».

Quand tout fut en règle, en 1230, la guerre commença. La première fois

que les Prussiens aperçurent dans les rangs des Polonais ces cavaliers

vêtus du long manteau blanc sur lequel se détachait la croix noire, ils

demandèrent à un de leurs prisonniers qui étaient ces hommes et d'où ils

venaient. Le prisonnier, rapporte Pierre de Dusbourg, répondit: «Ce sont

de pieux et preux chevaliers envoyés d'Allemagne par le seigneur pape

pour combattre contre vous, jusqu'à ce que votre dure tête plie devant

la sainte Eglise.» Les Prussiens rirent beaucoup de la prétention du

seigneur pape. Les chevaliers n'étaient pas si gais. Le grand maître

avait dit à Hermann Balke, en l'envoyant combattre les païens avec le

titre de «maître de Prusse»: «Sois fort et robuste; car c'est toi qui

introduiras les fils d'Israël, c'est-à-dire tes frères, dans la terre

promise. Dieu t'accompagnera!» Mais cette terre promise parut triste aux

chevaliers, quand ils l'aperçurent pour la première fois d'un château

situé sur la rive gauche de la Vistule, non loin de Thorn, et qu'on

appelait d'un joli nom, _Vogelsang_, c'est-à-dire le chant des

oiseaux. «Peu nombreux en face d'une multitude infinie d'ennemis, ils

chantaient le cantique de la tristesse, car ils avaient abandonné la

douce terre de la patrie, terre fertile et pacifique, et ils allaient

entrer dans une terre d'horreur, dans une vaste solitude emplie

seulement par la terrible guerre.»

[Illustration: Le château des Chevaliers Teutoniques, à Marienbourg en

Prusse.]

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 22 / 45 段