extrême. «Quant li Latin, dit Ernoul, orent prise Constantinoble, il
avoient l'escu Damedieu enbracé, et, tantost come il furent dedens, il
le geterent jus, et enbracerent l'escu au diable; il corurent sus a
sainte Iglise premierement, et briserent les abbaïes et les roberent.»
Les châsses des saints, dont beaucoup étaient en cuivre émaillé, et par
conséquent sans valeur pour les pillards, furent brisées. On arrachait
les pierreries et les camées qui en faisaient l'ornement, et l'on en
jetait au loin les reliques. Un nombre infini de ces reliures de métal
si somptueuses qui recouvraient les livres de chœur eurent un sort
pareil; les images des saints furent foulées aux pieds ou lancées à la
mer. Au bout de quelques jours, les Latins paraissent avoir eu honte de
ces scandales et même redouté la colère divine. Le conseil des chefs se
réunit, et l'on prit des mesures sévères pour arrêter tous ces excès.
Les évêques de l'armée fulminèrent l'excommunication contre tous ceux
qui se rendraient coupables de nouveaux sacrilèges, et aussi contre ceux
qui ne viendraient pas mettre, en des lieux désignés à cet effet, le
butin déjà recueilli. Quelques jours plus tard, d'ailleurs, l'élection
et le couronnement de Baudouin Ier (16 mai) vinrent substituer un
pouvoir régulier à l'anarchie; les différents corps de l'armée furent
cantonnés dans les divers quartiers de la ville, et un ordre au moins
apparent vint succéder aux scènes de violence des premiers jours. Mais
là commence, surtout en ce qui concerne les trésors des églises et des
reliques, la seconde période du pillage, celle de la spoliation
régulière et méthodique; cette période paraît avoir duré plusieurs mois,
plusieurs années, je dirai même presque autant que l'empire latin
d'Orient.
* * * * *
Il n'est pas impossible d'entrer dans quelques détails sur la nature des
objets sacrés plus particulièrement recherchés par les Latins; il semble
que ces objets peuvent se diviser en deux classes: les reliques et les
ornements ecclésiastiques; mais, pour les uns comme pour les autres, les
croisés ne paraissent point avoir agi à l'aventure.
Parmi les reliques, ce sont les fragments du bois de la Vraie Croix,
depuis longtemps objet d'une vénération spéciale en France, qui semblent
avoir excité le plus vivement leur convoitise. Constantinople avait sur
ce point de quoi les satisfaire; sans parler des reliques insignes, des
τἱμια Ξὑλα, grand était le nombre de ces phylactères, de ces
_encolpia_, destinés à être portés au cou, et dont l'usage, parmi les
familles riches, était déjà général du temps de saint Jean Chrysostome;
tous contenaient, avec d'autres reliques, une parcelle plus ou moins
importante du bois de la Vraie Croix. Les palais des familles
princières, les couvents, renfermaient d'autres croix plus grandes; les
«couronnes de lumière» des églises en portaient souvent de suspendues
au-dessus des autels. Au retour des croisés, les sanctuaires de l'Europe
en reçurent un grand nombre, presque toujours gratifiées, soit par ceux
qui les rapportaient, soit par ceux qui les recevaient en dépôt, de
quelque origine plus ambitieuse qu'authentique. Presque toutes étaient
censées avoir appartenu à Constantin, à sainte Hélène ou tout au moins à
Manuel Comnène.
Après la Vraie Croix, c'étaient les reliques de l'Enfance et de la
Passion du Christ, celles de la Vierge, des Apôtres, de saint Jean le
Précurseur, du protomartyr saint Étienne, de saint Laurent, de saint
Georges et de saint Nicolas que les Latins recherchaient avec le plus
d'avidité. Une idée dont ils paraissent aussi avoir été pénétrés et qui
leur avait été sans doute suggérée dès avant leur départ, c'est
l'intérêt que pouvaient avoir certaines grandes églises de l'Europe à
posséder des reliques considérables et authentiques des saints orientaux
sous le vocable desquels elles avaient été dédiées; c'est ainsi que les
cathédrales de Châlons-sur-Marne et de Langres, qui reçurent chacune,
pendant le temps des croisades, trois envois successifs des restes de
saint Étienne et de saint Mammès, leurs patrons respectifs, furent
redevables à la prise de Constantinople des plus considérables de ces
envois.
Quant aux objets destinés au service du culte et à l'ornementation des
églises, il suffit de parcourir les listes des présents adressés à cette
époque de Constantinople en Occident pour être étonné de la quantité
considérable de vases sacrés en or et en argent, d'encensoirs, de croix
processionnelles, de parements d'autels et de vêtements ecclésiastiques,
même de tapis et de tissus neufs d'or, d'argent et de soie, qui prirent
le chemin de l'Italie, de la France et de l'Allemagne. Les dyptiques,
les tables d'ivoire qui devaient servir à enrichir les couvertures des
manuscrits de l'Occident, figurent aussi en grand nombre parmi les
objets recueillis par les croisés. Enfin, ce ne dut pas être sans penser
de loin à l'ornementation des châsses encore barbares de leurs saints
que les clercs de l'armée latine firent si ample provision de ces
anneaux, de ces pierres antiques, dont ils remplirent, à leur retour,
les trésors de leurs cathédrales, et que, sans le vouloir, ils ont ainsi
sauvés d'une destruction presque certaine.
[Illustration: Émaux byzantins du reliquaire de Limbourg.
(Didron, _Annales archéologiques_.)]
* * * * *
Que devint tout ce butin religieux? Une partie considérable dut en être
détournée, ainsi que nous le verrons plus loin; mais le reste, à la
suite des mesures prises, vers Pâques, par les chefs de l'armée, fut-il,
avec les autres dépouilles de la ville, rapporté aux lieux désignés à
cet effet--trois églises, suivant Villehardouin, un monastère, selon
Clari--et mis en commun sous la garde de dix chevaliers et de dix
Vénitiens? Il n'y a guère lieu d'en douter en ce qui concerne les
ornements d'église et les vases sacrés. Pour les reliques, il est
certain qu'un grand nombre fut rapporté, mais il y a lieu de penser
qu'elles furent dès l'origine séparées du reste du butin, car on voit
qu'à l'exemple des croisés de 1097, ceux de 1204 confièrent au doyen des
évêques, à Garnier de Trainel, évêque de Troyes, la charge qu'avait
remplie à Jérusalem Arnould de Rohas, celle de _procurator sanctarum
reliquiarum_, et que ce fut dans la maison habitée par Garnier que tous
ces objets sacrés trouvèrent un asile.
Un premier partage du butin fut fait entre le 22 avril et le 9 mai. Il
est à croire que les Vénitiens se remboursèrent de leur double créance
contre les croisés et contre les Comnènes, et qu'une fois les sommes
prélevées, il fut fait, comme le dit Sanudo, deux parts égales, l'une
pour les Latins et l'autre pour Venise, parts dont un quart retourna,
après le couronnement de Baudouin Ier, au trésor impérial: suivant
Villehardouin, les trois huitièmes des croisés montèrent à la somme de
400 000 marcs (20 800 000 francs). Mais le maréchal de Champagne ne
parle pas d'un second partage raconté en détail par Robert de Clari.
Suivant Robert, ces deux premières répartitions n'auraient porté que sur
le _gros argent_, la monnaie et la vaisselle massive; quant aux joyaux,
aux tissus d'or et de soie, ils auraient été, vers le mois d'août,
furtivement enlevés par les chevaliers restés dans la ville pendant la
campagne de Baudouin Ier contre Boniface de Monferrat, et divisés
entre ces traîtres pour lesquels Clari ne trouve pas d'injures assez
fortes. C'est donc entre les mains de ces chevaliers félons, et
probablement sur l'ordre et au profit du doge, qui commandait dans la
ville en l'absence de l'empereur, que tombèrent tous les trésors enlevés
aux églises, et rien ne nous indique de quelle manière Vénitiens et
Francs se les partagèrent entre eux.
[Illustration: Saint Louis transportant les reliques de la Passion à la
Sainte-Chapelle.]
Quant aux reliques, il semble bien que les évêques latins, l'empereur et
les Vénitiens en aient eu chacun une part.--Garnier de Trainel, qui
disposa pendant près d'une année des reliques mises en commun, en envoya
de très précieuses à Troyes par Jean L'Anglois, son chapelain; c'est de
lui que l'archevêque de Sens reçut le chef de saint Victor. Nivelon de
Cherisy, évêque de Soissons, enrichit de reliques Soissons, la célèbre
abbaye de Notre-Dame, et un grand nombre de sanctuaires des contrées
voisines. Conrad de Halberstadt ne paraît pas avoir été moins bien
partagé que Nivelon, si l'on en juge par la valeur des objets rapportés
par lui, dont la plupart existent encore aujourd'hui au trésor de la
cathédrale d'Halberstadt.--Le premier empereur latin de Constantinople
adressa de son côté en Europe quantité d'objets précieux, et Baudouin
Ier obéit en cela aux conseils d'une politique éclairée. Devenu le
chef d'un État aussi mal affermi, il avait besoin d'autres sympathies et
d'autres alliances que celles dont avait pu se contenter le comte de
Flandre, et devait oublier le temps où, soutien de Philippe de Souabe et
vassal turbulent du roi de France, il avait eu à se plaindre des deux
personnages les plus influents de l'époque, Innocent III et Philippe
Auguste; aussi est-ce précisément à eux les premiers qu'il notifie son
avènement, joignant aux lettres qu'il leur adresse des présents
considérables. Barozzi, maître du Temple en Lombardie, est chargé par
lui de porter au pape un véritable trésor, dans lequel figure une statue
d'or et une d'argent avec un rubis acheté 1000 marcs, et de nombreuses
croix. Philippe Auguste reçoit, outre des reliques de son patron et une
croix admirable, deux vêtements impériaux et un rubis d'une grosseur
extraordinaire. Après la défaite d'Andrinople, le successeur de Baudoin
Ier, Henri Ier, continua les envois commencés par son père, dans
l'espoir que ces libéralités lui concilieraient les sympathies de
l'Occident. Les princes laïques ou ecclésiastiques qui avaient pris la
croix, mais qui ne s'étaient pas encore acquittés de leur vœu, furent
naturellement l'objet des premières libéralités de l'empereur. C'est
ainsi que le duc d'Autriche reçut un fragment de la vraie croix. La
Belgique et le Nord de la France, d'où il avait lieu d'espérer les
secours les plus efficaces, reçurent de nombreuses marques de sa
munificence: Clairvaux, où se trouvaient les tombes de sa maison, Namur,
où régnait son frère, Bruges, Courtrai, Liessies conservèrent longtemps
ou conservent encore les richesses qu'il leur envoya. Après Henri
Ier, il faut descendre jusqu'aux années lamentables de Baudouin II
pour voir reparaître en Occident de nouvelles reliques byzantines;
malheureusement, alors, il ne s'agit plus de dons gracieux, mais de
vulgaires engagements. Après avoir vendu, pour soutenir son armée,
jusqu'au plomb des toits de son palais, l'empereur se voit réduit à
abandonner en nantissement aux Vénitiens les joyaux religieux de la
couronne impériale. C'est en 1239 que saint Louis rachète le plus
précieux de tous, la Couronne d'épines; puis, en 1241, la Grande Croix,
la Lance et l'Éponge, jusqu'à ce que, en 1247, Baudouin II vienne
solennellement confirmer le transfert, dans la Sainte-Chapelle de Paris,
des grandes reliques impériales du Bucoléon.--Quant aux Vénitiens,
familiers de longue date avec le martyrologe byzantin, ils n'éprouvaient
pas, comme les Latins, de difficulté à déchiffrer les inscriptions des
reliquaires[46], et leur choix dut être promptement et bien fait. On
voit par les récits des pèlerins qui, dans les siècles postérieurs,
s'embarquèrent à Venise pour se rendre en Palestine, que cette cité
était devenue, depuis 1204, comme une ville sainte, tant était grand le
nombre des objets sacrés qu'elle offrait à la vénération des fidèles. Ce
que, d'ailleurs, même après l'incendie du trésor de Saint-Marc en 1231,
la basilique ducale contient encore de reliques de premier ordre et de
spécimens sans prix de l'orfèvrerie byzantine peut donner une idée de ce
que ce sanctuaire reçut de Constantinople après la quatrième croisade.
[Illustration: La Sainte-Chapelle du Palais, bâtie par saint Louis pour
recevoir les reliques du Bucoléon.]
Mais en dehors du butin mis en commun, qui fut l'objet d'un partage
régulier, le récit du pillage a déjà montré qu'il y eut un immense butin
détourné par les vainqueurs indisciplinés. Hugues de Saint-Paul fit bien
pendre, l'écu au col, des chevaliers coupables de n'avoir pas rapporté
leur butin particulier à la masse commune; mais en fait de reliques, on
croyait faire une bonne œuvre en volant les Grecs. Martin de Pairis
se laissait traiter par son biographe de _prædo sanctus_; il dut donc y
avoir sur ce point une certaine tolérance, qui d'ailleurs devint légale
le 22 avril 1205, terme assigné à l'obligation du rapport des objets
trouvés. Or, quelques semaines plus tard (juin), abordaient de toutes
parts, de Syrie aussi bien que des divers pays de l'Occident, une foule
de gens qu'avait attirés la nouvelle inattendue de la prise de
Constantinople, et qui venaient demander leur part des dépouilles de la
ville impériale. Deux ans après (sept. 1207) est signalée l'arrivée des
renforts amenés jusqu'à Bari par Nivelon de Cherisy; ce furent de
nouvelles convoitises à satisfaire; enfin, pendant tout le règne de
Henri, il paraît y avoir eu entre l'Occident et Constantinople un
mouvement non interrompu de gens d'armes qui venaient chercher aventure
en Romanie et ne s'en retournaient jamais les mains vides. Nous voyons
ainsi Dalmase de Sercey et Ponce de Bussière passer un hiver entier à
combiner le vol du chef de saint Clément. Comment d'ailleurs expliquer
autrement que par des soustractions frauduleuses le fait que de petits
chevaliers portant à peine bannière, comme Henri d'Ulmen, aient pu
obtenir des trésors tels (à parler seulement de leur valeur intrinsèque)
que ceux dont ce seigneur des environs de Trèves a enrichi toute la
Basse-Lorraine[47]?
D'après M. le comte RIANT, _Des dépouilles religieuses
enlevées à Constantinople au XIIIe siècle_, dans
les _Mémoires de la Société des antiquaires de
France_, 4e série, t. VI (1875)[48].
III.--LE KRAK DES CHEVALIERS.
UNE FORTERESSE LATINE EN SYRIE.
[Illustration: QALA'AT EL-HOSN (LE KRAK DES CHEVALIERS)]
Les principautés franques de Syrie, divisées en fiefs, se couvrirent,
vers le milieu du XIIe siècle, de châteaux, d'églises et de
fondations monastiques. Les monuments religieux appartiennent tous à
l'école romane, qui, à cette époque, élevait en France les églises de
Cluny, de Vézelay, de la Charité-sur-Loire, etc., mais qui, en Syrie,
fit, sous l'influence byzantine, surtout quant à l'ornementation, des
emprunts à l'antiquité et à l'art arabe. Il en fut de même pour les
châteaux forts, dont plusieurs, ceux du Margat, du Krak et de Tortose,
par exemple, furent conçus sur des proportions gigantesques, puisque
leurs dimensions sont le double de celles des plus vastes châteaux de
France: Coucy et Pierrefonds.
Les architectes qui les ont élevés semblent avoir pris pour modèles les
forteresses élevées en France, sur les côtes de l'ouest, dans les
bassins de la Loire et de la Seine, aux XIe et XIIe siècles, mais
ils ont emprunté aux Byzantins la double enceinte, les échauguettes en
pierre, d'énormes talus en maçonnerie qui triplent à la base l'épaisseur
des murailles, certains ouvrages de défense destinés à remplacer le
donjon français. C'est à ce type franco-byzantin qu'appartenaient la
plupart des châteaux des Hospitaliers en Syrie.
Les Templiers avaient une autre manière de bâtir, plus analogue à celle
des Sarrasins. Les chevaliers teutoniques en avaient aussi une autre:
leur principale forteresse, Montfort ou Starkenberg, était un château
des bords du Rhin transplanté en Syrie.
Choisissons comme exemple, entre cent, le Krak des Chevaliers, parce
qu'il est encore à peu près dans l'état où le laissèrent les chevaliers
de Saint-Jean au mois d'avril 1271. A peine quelques créneaux
manquent-ils au couronnement des murailles; à peine quelques voûtes se
sont-elles effondrées. L'ensemble a conservé un aspect imposant qui
donne au voyageur une bien haute idée de la puissance de l'Ordre qui l'a
élevé.
* * * * *
Sur l'un des sommets dominant le col qui met en communication la vallée
de l'Oronte avec le bassin de la Méditerranée, se dresse le
Qala'at-el-Hosn.
Tel est le nom moderne de la forteresse que nous trouvons désignée par
les chroniqueurs des croisades sous celui de _Krak_ ou _Crat des
Chevaliers_.
Position militaire de premier ordre qui commande le défilé par lequel
passent les routes de Homs et de Hamah à Tripoli et à Tortose, cette
place était encore merveilleusement située pour servir de base
d'opérations à une armée agissant contre les États des soudans de Hamah.
Le Krak formait, en même temps, avec les châteaux d'Akkar, d'Arcas, du
Sarc, de la Colée, de Chastel-Blanc, d'Areymeh, de Yammour
(Chastel-Rouge), Tortose et Markab, ainsi qu'avec les tours et les
postes secondaires reliant entre elles ces diverses places, une ligne de
défense destinée à protéger le comté de Tripoli contre les incursions
des musulmans, restés maîtres de la plus grande partie de la Syrie
orientale.
Du haut de ses murs, la vue embrasse, vers l'est, le lac de Homs et une
partie du cours de l'Oronte. Au delà se déroulent, au loin, les immenses
plaines du désert de Palmyre. Vers le nord, les montagnes des Ansariés
arrêtent le regard, qui, vers l'ouest, s'étend par la vallée Sabbatique,
aujourd'hui Nahar-es-Sabte, sur la riche et fertile vallée où furent les
villes phéniciennes de Symira, de Carné, d'Amrit, et découvre à
l'horizon les flots étincelants de la Méditerranée. Au sud, les deux
chaînes du Liban et de l'Anti-Liban esquissent leurs grands sommets aux
fronts couverts de neiges. Plus près, à l'est, comme un tapis de
verdure, s'étend, au pied du château, la plaine de la Boukeiah-el-Hosn,
la Bochée des chroniqueurs, théâtre d'un combat célèbre.
Les divers auteurs, tant chrétiens qu'arabes, qui ont écrit l'histoire
des croisades, parlent fréquemment de ce château, nommé par les premiers
le Krak[49] et par les seconds Hosn-el-Akrad. Ce nom paraît assez
identique à celui de l'appellation franque, qui pourrait bien n'être
qu'une corruption du mot arabe _Akrad_, Kurde[50].
Le comte de Saint-Gilles, en 1102, après s'être emparé de Tortose,
entreprit le siège du château des Kurdes, mais il l'abandonna, et nous
ne savons pas à quelle époque les Francs occupèrent cette position. Un
passage d'Ibn-Ferrat donne à penser cependant que ce fut vers l'année
1125. Depuis lors, le Krak paraît avoir été un simple fief dont le nom
était porté par ses possesseurs jusqu'à l'année 1145, date à laquelle
Raymond, comte de Tripoli, le concéda aux Hospitaliers de Saint-Jean de
Jérusalem.
Qu'était le château à cette époque? C'est une question à laquelle il est
impossible de répondre; nous savons seulement que cette forteresse eut
beaucoup à souffrir de divers tremblements de terre, particulièrement en
1157, 1169 et 1202. Il est donc à présumer que ce fut à la suite de
celui de 1202 que le Qala'at-el-Hosn dut être reconstruit à peu près
entièrement et tel que nous le voyons aujourd'hui.
Après sa cession aux Hospitaliers, le gouvernement du Krak fut confié à
des châtelains de l'Ordre. Le fameux Hugues de Revel en était châtelain
en 1243. Nous savons que la garnison ordinaire de la forteresse était de
2000 combattants.
Le relief de la montagne sur laquelle s'élève le Krak des Chevaliers est
d'environ 300 mètres au-dessus du fond des vallées qui, de trois côtés,
l'isolant des montagnes voisines, en font une espèce de promontoire.--La
forteresse a deux enceintes que sépare un large fossé en partie rempli
d'eau. La seconde forme réduit et domine la première, dont elle commande
tous les ouvrages; elle renferme les dépendances du château:
grand'salle, chapelle, logis, magasins, etc. Un long passage voûté,
d'une défense facile, est la seule entrée de la place. Les remparts et
les tours sont formidables sur tous les points où des escarpements ne
viennent pas apporter un puissant obstacle à l'assaillant.
[Illustration: Essai de restitution du Krak, d'après M. Rey.]
Au nord et à l'ouest, la première ligne se compose de courtines reliant
des tourelles arrondies et couronnées d'une galerie munie
d'échauguettes, portées sur des consoles, formant, sur la plus grande
partie du pourtour de la forteresse, un véritable hourdage de pierre. Ce
couronnement présente une grande analogie avec les premiers parapets
munis d'échauguettes qui aient existé en France, où nous les voyons
apparaître dans les murailles d'Aigues-Mortes et au château de Montbard
en Bourgogne, sous le règne de Philippe le Hardi. Mais au
Qala'at-el-Hosn, il est impossible de ne pas leur assigner une date bien
antérieure.
Au-dessus de ce premier rang de défenses s'étend une banquette bordée
d'un parapet crénelé avec meurtrières au centre de chaque merlon. Ici
nous retrouvons un usage généralement suivi en Europe dans les
constructions militaires durant le XIIe et le XIIIe siècle: les
tourelles dominent la courtine, et des escaliers de quelques marches
conduisent des chemins de ronde sur les plates-formes.
Chaque tour renferme une salle éclairée par des meurtrières, et dans les
courtines s'ouvrent à des intervalles réguliers de grandes niches
voûtées en tiers-point, au fond desquelles sont percées de hautes
archères destinées à recevoir des arbalètes à treuil ou d'autres engins
de guerre du même genre. En France, dès le commencement du XIIIe
siècle, ces défenses, peu élevées au-dessus du niveau du sol, n'étaient
déjà plus en usage, ayant l'inconvénient de signaler aux assaillants les
points les plus faibles de la muraille; mais, au Krak, nous ne les
trouvons employées que sur les faces de la forteresse couronnant des
escarpes, et, par suite, à l'abri du jeu des machines, tandis que vers
le sud les murs sont massifs dans toute leur longueur.
La tourelle qui se trouve à l'angle nord-ouest de la première enceinte
est surmontée d'une construction arrondie d'environ 4 mètres de hauteur.
Ce fut, selon toute apparence, la base d'un moulin à vent, si nous en
jugeons par le nom moderne, Bordj et-Tahouneh (la tour du moulin), ainsi
que par les corbeaux sur lesquels s'appuyaient les potelets et les
liens supportant cet ouvrage, qui devait être en charpente[51].
Le sud étant le point le plus vulnérable de la place, c'est là qu'ont
été élevés les principaux ouvrages, et c'est surtout dans les tours
d'angles et à la tour carrée placée dans l'axe du château (en A) qu'on
s'est efforcé de disposer les défenses les plus importantes. Aussi ces
tours sont-elles bâties sur des proportions beaucoup plus considérables
que les autres, et tous les moyens de résistance s'y trouvent-ils
accumulés. Bien que séparée de la seconde enceinte par le fossé B rempli
d'eau, cette première ligne en est assez rapprochée pour être sous la
protection des ouvrages IJK qui la dominent de façon qu'au moment de
l'attaque les défenseurs du réduit pouvaient prendre part au combat.
On pénètre dans le château (en C) par une porte ogivale au-dessus de
laquelle se lit, entre deux lions, l'inscription mutilée qu'y fit graver
le sultan Malek ed-Daher-Bybars après le siège qui, en 1271, mit le Krak
en son pouvoir.
Au nom du Dieu clément et miséricordieux.
La restauration de ce château béni a été ordonnée sous le règne de
notre maître le sultan, le roi puissant, le victorieux, le juste,
le défenseur de la foi, le guerrier assisté de Dieu, le conquérant
favorisé de la victoire, la pierre angulaire du monde et de la
religion, le père de la victoire, Bybars l'associé de l'émir des
croyants, et cela à la date du jour de mercredi....
Une rampe voûtée, formant galerie en pente assez douce pour être
accessible aux cavaliers, commence au vestibule qui occupe la base du
saillant C et conduit dans les deux enceintes. Elle présente un système
d'obstacles accumulés avec un soin minutieux, très intéressant spécimen
de l'art militaire franco-oriental au XIIIe siècle.
Ce sont d'abord deux portes successives, en avant de chacune desquelles
se voit un regard circulaire percé dans la voûte et destiné tout à la
fois à donner du jour et à permettre aux assiégés d'accabler de
projectiles un ennemi qui, ayant réussi à forcer l'entrée du château,
aurait pénétré dans la galerie.--Puis, la rampe franchit à ciel ouvert
le terre-plein de la première enceinte; elle tourne alors brusquement
sur elle-même et s'engage dans une seconde galerie où se trouve une
troisième porte. Une herse et des vantaux fermaient jadis cette dernière
porte, en avant de laquelle est un grand mâchicoulis carré, semblable à
celui qu'on voit à la Porte Narbonnaise de la cité de Carcassonne.