Dans les premiers moments, la rage des conquérants paraît avoir été

extrême. «Quant li Latin, dit Ernoul, orent prise Constantinoble, il

avoient l'escu Damedieu enbracé, et, tantost come il furent dedens, il

le geterent jus, et enbracerent l'escu au diable; il corurent sus a

sainte Iglise premierement, et briserent les abbaïes et les roberent.»

Les châsses des saints, dont beaucoup étaient en cuivre émaillé, et par

conséquent sans valeur pour les pillards, furent brisées. On arrachait

les pierreries et les camées qui en faisaient l'ornement, et l'on en

jetait au loin les reliques. Un nombre infini de ces reliures de métal

si somptueuses qui recouvraient les livres de chœur eurent un sort

pareil; les images des saints furent foulées aux pieds ou lancées à la

mer. Au bout de quelques jours, les Latins paraissent avoir eu honte de

ces scandales et même redouté la colère divine. Le conseil des chefs se

réunit, et l'on prit des mesures sévères pour arrêter tous ces excès.

Les évêques de l'armée fulminèrent l'excommunication contre tous ceux

qui se rendraient coupables de nouveaux sacrilèges, et aussi contre ceux

qui ne viendraient pas mettre, en des lieux désignés à cet effet, le

butin déjà recueilli. Quelques jours plus tard, d'ailleurs, l'élection

et le couronnement de Baudouin Ier (16 mai) vinrent substituer un

pouvoir régulier à l'anarchie; les différents corps de l'armée furent

cantonnés dans les divers quartiers de la ville, et un ordre au moins

apparent vint succéder aux scènes de violence des premiers jours. Mais

là commence, surtout en ce qui concerne les trésors des églises et des

reliques, la seconde période du pillage, celle de la spoliation

régulière et méthodique; cette période paraît avoir duré plusieurs mois,

plusieurs années, je dirai même presque autant que l'empire latin

d'Orient.

* * * * *

Il n'est pas impossible d'entrer dans quelques détails sur la nature des

objets sacrés plus particulièrement recherchés par les Latins; il semble

que ces objets peuvent se diviser en deux classes: les reliques et les

ornements ecclésiastiques; mais, pour les uns comme pour les autres, les

croisés ne paraissent point avoir agi à l'aventure.

Parmi les reliques, ce sont les fragments du bois de la Vraie Croix,

depuis longtemps objet d'une vénération spéciale en France, qui semblent

avoir excité le plus vivement leur convoitise. Constantinople avait sur

ce point de quoi les satisfaire; sans parler des reliques insignes, des

τἱμια Ξὑλα, grand était le nombre de ces phylactères, de ces

_encolpia_, destinés à être portés au cou, et dont l'usage, parmi les

familles riches, était déjà général du temps de saint Jean Chrysostome;

tous contenaient, avec d'autres reliques, une parcelle plus ou moins

importante du bois de la Vraie Croix. Les palais des familles

princières, les couvents, renfermaient d'autres croix plus grandes; les

«couronnes de lumière» des églises en portaient souvent de suspendues

au-dessus des autels. Au retour des croisés, les sanctuaires de l'Europe

en reçurent un grand nombre, presque toujours gratifiées, soit par ceux

qui les rapportaient, soit par ceux qui les recevaient en dépôt, de

quelque origine plus ambitieuse qu'authentique. Presque toutes étaient

censées avoir appartenu à Constantin, à sainte Hélène ou tout au moins à

Manuel Comnène.

Après la Vraie Croix, c'étaient les reliques de l'Enfance et de la

Passion du Christ, celles de la Vierge, des Apôtres, de saint Jean le

Précurseur, du protomartyr saint Étienne, de saint Laurent, de saint

Georges et de saint Nicolas que les Latins recherchaient avec le plus

d'avidité. Une idée dont ils paraissent aussi avoir été pénétrés et qui

leur avait été sans doute suggérée dès avant leur départ, c'est

l'intérêt que pouvaient avoir certaines grandes églises de l'Europe à

posséder des reliques considérables et authentiques des saints orientaux

sous le vocable desquels elles avaient été dédiées; c'est ainsi que les

cathédrales de Châlons-sur-Marne et de Langres, qui reçurent chacune,

pendant le temps des croisades, trois envois successifs des restes de

saint Étienne et de saint Mammès, leurs patrons respectifs, furent

redevables à la prise de Constantinople des plus considérables de ces

envois.

Quant aux objets destinés au service du culte et à l'ornementation des

églises, il suffit de parcourir les listes des présents adressés à cette

époque de Constantinople en Occident pour être étonné de la quantité

considérable de vases sacrés en or et en argent, d'encensoirs, de croix

processionnelles, de parements d'autels et de vêtements ecclésiastiques,

même de tapis et de tissus neufs d'or, d'argent et de soie, qui prirent

le chemin de l'Italie, de la France et de l'Allemagne. Les dyptiques,

les tables d'ivoire qui devaient servir à enrichir les couvertures des

manuscrits de l'Occident, figurent aussi en grand nombre parmi les

objets recueillis par les croisés. Enfin, ce ne dut pas être sans penser

de loin à l'ornementation des châsses encore barbares de leurs saints

que les clercs de l'armée latine firent si ample provision de ces

anneaux, de ces pierres antiques, dont ils remplirent, à leur retour,

les trésors de leurs cathédrales, et que, sans le vouloir, ils ont ainsi

sauvés d'une destruction presque certaine.

[Illustration: Émaux byzantins du reliquaire de Limbourg.

(Didron, _Annales archéologiques_.)]

* * * * *

Que devint tout ce butin religieux? Une partie considérable dut en être

détournée, ainsi que nous le verrons plus loin; mais le reste, à la

suite des mesures prises, vers Pâques, par les chefs de l'armée, fut-il,

avec les autres dépouilles de la ville, rapporté aux lieux désignés à

cet effet--trois églises, suivant Villehardouin, un monastère, selon

Clari--et mis en commun sous la garde de dix chevaliers et de dix

Vénitiens? Il n'y a guère lieu d'en douter en ce qui concerne les

ornements d'église et les vases sacrés. Pour les reliques, il est

certain qu'un grand nombre fut rapporté, mais il y a lieu de penser

qu'elles furent dès l'origine séparées du reste du butin, car on voit

qu'à l'exemple des croisés de 1097, ceux de 1204 confièrent au doyen des

évêques, à Garnier de Trainel, évêque de Troyes, la charge qu'avait

remplie à Jérusalem Arnould de Rohas, celle de _procurator sanctarum

reliquiarum_, et que ce fut dans la maison habitée par Garnier que tous

ces objets sacrés trouvèrent un asile.

Un premier partage du butin fut fait entre le 22 avril et le 9 mai. Il

est à croire que les Vénitiens se remboursèrent de leur double créance

contre les croisés et contre les Comnènes, et qu'une fois les sommes

prélevées, il fut fait, comme le dit Sanudo, deux parts égales, l'une

pour les Latins et l'autre pour Venise, parts dont un quart retourna,

après le couronnement de Baudouin Ier, au trésor impérial: suivant

Villehardouin, les trois huitièmes des croisés montèrent à la somme de

400 000 marcs (20 800 000 francs). Mais le maréchal de Champagne ne

parle pas d'un second partage raconté en détail par Robert de Clari.

Suivant Robert, ces deux premières répartitions n'auraient porté que sur

le _gros argent_, la monnaie et la vaisselle massive; quant aux joyaux,

aux tissus d'or et de soie, ils auraient été, vers le mois d'août,

furtivement enlevés par les chevaliers restés dans la ville pendant la

campagne de Baudouin Ier contre Boniface de Monferrat, et divisés

entre ces traîtres pour lesquels Clari ne trouve pas d'injures assez

fortes. C'est donc entre les mains de ces chevaliers félons, et

probablement sur l'ordre et au profit du doge, qui commandait dans la

ville en l'absence de l'empereur, que tombèrent tous les trésors enlevés

aux églises, et rien ne nous indique de quelle manière Vénitiens et

Francs se les partagèrent entre eux.

[Illustration: Saint Louis transportant les reliques de la Passion à la

Sainte-Chapelle.]

Quant aux reliques, il semble bien que les évêques latins, l'empereur et

les Vénitiens en aient eu chacun une part.--Garnier de Trainel, qui

disposa pendant près d'une année des reliques mises en commun, en envoya

de très précieuses à Troyes par Jean L'Anglois, son chapelain; c'est de

lui que l'archevêque de Sens reçut le chef de saint Victor. Nivelon de

Cherisy, évêque de Soissons, enrichit de reliques Soissons, la célèbre

abbaye de Notre-Dame, et un grand nombre de sanctuaires des contrées

voisines. Conrad de Halberstadt ne paraît pas avoir été moins bien

partagé que Nivelon, si l'on en juge par la valeur des objets rapportés

par lui, dont la plupart existent encore aujourd'hui au trésor de la

cathédrale d'Halberstadt.--Le premier empereur latin de Constantinople

adressa de son côté en Europe quantité d'objets précieux, et Baudouin

Ier obéit en cela aux conseils d'une politique éclairée. Devenu le

chef d'un État aussi mal affermi, il avait besoin d'autres sympathies et

d'autres alliances que celles dont avait pu se contenter le comte de

Flandre, et devait oublier le temps où, soutien de Philippe de Souabe et

vassal turbulent du roi de France, il avait eu à se plaindre des deux

personnages les plus influents de l'époque, Innocent III et Philippe

Auguste; aussi est-ce précisément à eux les premiers qu'il notifie son

avènement, joignant aux lettres qu'il leur adresse des présents

considérables. Barozzi, maître du Temple en Lombardie, est chargé par

lui de porter au pape un véritable trésor, dans lequel figure une statue

d'or et une d'argent avec un rubis acheté 1000 marcs, et de nombreuses

croix. Philippe Auguste reçoit, outre des reliques de son patron et une

croix admirable, deux vêtements impériaux et un rubis d'une grosseur

extraordinaire. Après la défaite d'Andrinople, le successeur de Baudoin

Ier, Henri Ier, continua les envois commencés par son père, dans

l'espoir que ces libéralités lui concilieraient les sympathies de

l'Occident. Les princes laïques ou ecclésiastiques qui avaient pris la

croix, mais qui ne s'étaient pas encore acquittés de leur vœu, furent

naturellement l'objet des premières libéralités de l'empereur. C'est

ainsi que le duc d'Autriche reçut un fragment de la vraie croix. La

Belgique et le Nord de la France, d'où il avait lieu d'espérer les

secours les plus efficaces, reçurent de nombreuses marques de sa

munificence: Clairvaux, où se trouvaient les tombes de sa maison, Namur,

où régnait son frère, Bruges, Courtrai, Liessies conservèrent longtemps

ou conservent encore les richesses qu'il leur envoya. Après Henri

Ier, il faut descendre jusqu'aux années lamentables de Baudouin II

pour voir reparaître en Occident de nouvelles reliques byzantines;

malheureusement, alors, il ne s'agit plus de dons gracieux, mais de

vulgaires engagements. Après avoir vendu, pour soutenir son armée,

jusqu'au plomb des toits de son palais, l'empereur se voit réduit à

abandonner en nantissement aux Vénitiens les joyaux religieux de la

couronne impériale. C'est en 1239 que saint Louis rachète le plus

précieux de tous, la Couronne d'épines; puis, en 1241, la Grande Croix,

la Lance et l'Éponge, jusqu'à ce que, en 1247, Baudouin II vienne

solennellement confirmer le transfert, dans la Sainte-Chapelle de Paris,

des grandes reliques impériales du Bucoléon.--Quant aux Vénitiens,

familiers de longue date avec le martyrologe byzantin, ils n'éprouvaient

pas, comme les Latins, de difficulté à déchiffrer les inscriptions des

reliquaires[46], et leur choix dut être promptement et bien fait. On

voit par les récits des pèlerins qui, dans les siècles postérieurs,

s'embarquèrent à Venise pour se rendre en Palestine, que cette cité

était devenue, depuis 1204, comme une ville sainte, tant était grand le

nombre des objets sacrés qu'elle offrait à la vénération des fidèles. Ce

que, d'ailleurs, même après l'incendie du trésor de Saint-Marc en 1231,

la basilique ducale contient encore de reliques de premier ordre et de

spécimens sans prix de l'orfèvrerie byzantine peut donner une idée de ce

que ce sanctuaire reçut de Constantinople après la quatrième croisade.

[Illustration: La Sainte-Chapelle du Palais, bâtie par saint Louis pour

recevoir les reliques du Bucoléon.]

Mais en dehors du butin mis en commun, qui fut l'objet d'un partage

régulier, le récit du pillage a déjà montré qu'il y eut un immense butin

détourné par les vainqueurs indisciplinés. Hugues de Saint-Paul fit bien

pendre, l'écu au col, des chevaliers coupables de n'avoir pas rapporté

leur butin particulier à la masse commune; mais en fait de reliques, on

croyait faire une bonne œuvre en volant les Grecs. Martin de Pairis

se laissait traiter par son biographe de _prædo sanctus_; il dut donc y

avoir sur ce point une certaine tolérance, qui d'ailleurs devint légale

le 22 avril 1205, terme assigné à l'obligation du rapport des objets

trouvés. Or, quelques semaines plus tard (juin), abordaient de toutes

parts, de Syrie aussi bien que des divers pays de l'Occident, une foule

de gens qu'avait attirés la nouvelle inattendue de la prise de

Constantinople, et qui venaient demander leur part des dépouilles de la

ville impériale. Deux ans après (sept. 1207) est signalée l'arrivée des

renforts amenés jusqu'à Bari par Nivelon de Cherisy; ce furent de

nouvelles convoitises à satisfaire; enfin, pendant tout le règne de

Henri, il paraît y avoir eu entre l'Occident et Constantinople un

mouvement non interrompu de gens d'armes qui venaient chercher aventure

en Romanie et ne s'en retournaient jamais les mains vides. Nous voyons

ainsi Dalmase de Sercey et Ponce de Bussière passer un hiver entier à

combiner le vol du chef de saint Clément. Comment d'ailleurs expliquer

autrement que par des soustractions frauduleuses le fait que de petits

chevaliers portant à peine bannière, comme Henri d'Ulmen, aient pu

obtenir des trésors tels (à parler seulement de leur valeur intrinsèque)

que ceux dont ce seigneur des environs de Trèves a enrichi toute la

Basse-Lorraine[47]?

D'après M. le comte RIANT, _Des dépouilles religieuses

enlevées à Constantinople au XIIIe siècle_, dans

les _Mémoires de la Société des antiquaires de

France_, 4e série, t. VI (1875)[48].

III.--LE KRAK DES CHEVALIERS.

UNE FORTERESSE LATINE EN SYRIE.

[Illustration: QALA'AT EL-HOSN (LE KRAK DES CHEVALIERS)]

Les principautés franques de Syrie, divisées en fiefs, se couvrirent,

vers le milieu du XIIe siècle, de châteaux, d'églises et de

fondations monastiques. Les monuments religieux appartiennent tous à

l'école romane, qui, à cette époque, élevait en France les églises de

Cluny, de Vézelay, de la Charité-sur-Loire, etc., mais qui, en Syrie,

fit, sous l'influence byzantine, surtout quant à l'ornementation, des

emprunts à l'antiquité et à l'art arabe. Il en fut de même pour les

châteaux forts, dont plusieurs, ceux du Margat, du Krak et de Tortose,

par exemple, furent conçus sur des proportions gigantesques, puisque

leurs dimensions sont le double de celles des plus vastes châteaux de

France: Coucy et Pierrefonds.

Les architectes qui les ont élevés semblent avoir pris pour modèles les

forteresses élevées en France, sur les côtes de l'ouest, dans les

bassins de la Loire et de la Seine, aux XIe et XIIe siècles, mais

ils ont emprunté aux Byzantins la double enceinte, les échauguettes en

pierre, d'énormes talus en maçonnerie qui triplent à la base l'épaisseur

des murailles, certains ouvrages de défense destinés à remplacer le

donjon français. C'est à ce type franco-byzantin qu'appartenaient la

plupart des châteaux des Hospitaliers en Syrie.

Les Templiers avaient une autre manière de bâtir, plus analogue à celle

des Sarrasins. Les chevaliers teutoniques en avaient aussi une autre:

leur principale forteresse, Montfort ou Starkenberg, était un château

des bords du Rhin transplanté en Syrie.

Choisissons comme exemple, entre cent, le Krak des Chevaliers, parce

qu'il est encore à peu près dans l'état où le laissèrent les chevaliers

de Saint-Jean au mois d'avril 1271. A peine quelques créneaux

manquent-ils au couronnement des murailles; à peine quelques voûtes se

sont-elles effondrées. L'ensemble a conservé un aspect imposant qui

donne au voyageur une bien haute idée de la puissance de l'Ordre qui l'a

élevé.

* * * * *

Sur l'un des sommets dominant le col qui met en communication la vallée

de l'Oronte avec le bassin de la Méditerranée, se dresse le

Qala'at-el-Hosn.

Tel est le nom moderne de la forteresse que nous trouvons désignée par

les chroniqueurs des croisades sous celui de _Krak_ ou _Crat des

Chevaliers_.

Position militaire de premier ordre qui commande le défilé par lequel

passent les routes de Homs et de Hamah à Tripoli et à Tortose, cette

place était encore merveilleusement située pour servir de base

d'opérations à une armée agissant contre les États des soudans de Hamah.

Le Krak formait, en même temps, avec les châteaux d'Akkar, d'Arcas, du

Sarc, de la Colée, de Chastel-Blanc, d'Areymeh, de Yammour

(Chastel-Rouge), Tortose et Markab, ainsi qu'avec les tours et les

postes secondaires reliant entre elles ces diverses places, une ligne de

défense destinée à protéger le comté de Tripoli contre les incursions

des musulmans, restés maîtres de la plus grande partie de la Syrie

orientale.

Du haut de ses murs, la vue embrasse, vers l'est, le lac de Homs et une

partie du cours de l'Oronte. Au delà se déroulent, au loin, les immenses

plaines du désert de Palmyre. Vers le nord, les montagnes des Ansariés

arrêtent le regard, qui, vers l'ouest, s'étend par la vallée Sabbatique,

aujourd'hui Nahar-es-Sabte, sur la riche et fertile vallée où furent les

villes phéniciennes de Symira, de Carné, d'Amrit, et découvre à

l'horizon les flots étincelants de la Méditerranée. Au sud, les deux

chaînes du Liban et de l'Anti-Liban esquissent leurs grands sommets aux

fronts couverts de neiges. Plus près, à l'est, comme un tapis de

verdure, s'étend, au pied du château, la plaine de la Boukeiah-el-Hosn,

la Bochée des chroniqueurs, théâtre d'un combat célèbre.

Les divers auteurs, tant chrétiens qu'arabes, qui ont écrit l'histoire

des croisades, parlent fréquemment de ce château, nommé par les premiers

le Krak[49] et par les seconds Hosn-el-Akrad. Ce nom paraît assez

identique à celui de l'appellation franque, qui pourrait bien n'être

qu'une corruption du mot arabe _Akrad_, Kurde[50].

Le comte de Saint-Gilles, en 1102, après s'être emparé de Tortose,

entreprit le siège du château des Kurdes, mais il l'abandonna, et nous

ne savons pas à quelle époque les Francs occupèrent cette position. Un

passage d'Ibn-Ferrat donne à penser cependant que ce fut vers l'année

1125. Depuis lors, le Krak paraît avoir été un simple fief dont le nom

était porté par ses possesseurs jusqu'à l'année 1145, date à laquelle

Raymond, comte de Tripoli, le concéda aux Hospitaliers de Saint-Jean de

Jérusalem.

Qu'était le château à cette époque? C'est une question à laquelle il est

impossible de répondre; nous savons seulement que cette forteresse eut

beaucoup à souffrir de divers tremblements de terre, particulièrement en

1157, 1169 et 1202. Il est donc à présumer que ce fut à la suite de

celui de 1202 que le Qala'at-el-Hosn dut être reconstruit à peu près

entièrement et tel que nous le voyons aujourd'hui.

Après sa cession aux Hospitaliers, le gouvernement du Krak fut confié à

des châtelains de l'Ordre. Le fameux Hugues de Revel en était châtelain

en 1243. Nous savons que la garnison ordinaire de la forteresse était de

2000 combattants.

Le relief de la montagne sur laquelle s'élève le Krak des Chevaliers est

d'environ 300 mètres au-dessus du fond des vallées qui, de trois côtés,

l'isolant des montagnes voisines, en font une espèce de promontoire.--La

forteresse a deux enceintes que sépare un large fossé en partie rempli

d'eau. La seconde forme réduit et domine la première, dont elle commande

tous les ouvrages; elle renferme les dépendances du château:

grand'salle, chapelle, logis, magasins, etc. Un long passage voûté,

d'une défense facile, est la seule entrée de la place. Les remparts et

les tours sont formidables sur tous les points où des escarpements ne

viennent pas apporter un puissant obstacle à l'assaillant.

[Illustration: Essai de restitution du Krak, d'après M. Rey.]

Au nord et à l'ouest, la première ligne se compose de courtines reliant

des tourelles arrondies et couronnées d'une galerie munie

d'échauguettes, portées sur des consoles, formant, sur la plus grande

partie du pourtour de la forteresse, un véritable hourdage de pierre. Ce

couronnement présente une grande analogie avec les premiers parapets

munis d'échauguettes qui aient existé en France, où nous les voyons

apparaître dans les murailles d'Aigues-Mortes et au château de Montbard

en Bourgogne, sous le règne de Philippe le Hardi. Mais au

Qala'at-el-Hosn, il est impossible de ne pas leur assigner une date bien

antérieure.

Au-dessus de ce premier rang de défenses s'étend une banquette bordée

d'un parapet crénelé avec meurtrières au centre de chaque merlon. Ici

nous retrouvons un usage généralement suivi en Europe dans les

constructions militaires durant le XIIe et le XIIIe siècle: les

tourelles dominent la courtine, et des escaliers de quelques marches

conduisent des chemins de ronde sur les plates-formes.

Chaque tour renferme une salle éclairée par des meurtrières, et dans les

courtines s'ouvrent à des intervalles réguliers de grandes niches

voûtées en tiers-point, au fond desquelles sont percées de hautes

archères destinées à recevoir des arbalètes à treuil ou d'autres engins

de guerre du même genre. En France, dès le commencement du XIIIe

siècle, ces défenses, peu élevées au-dessus du niveau du sol, n'étaient

déjà plus en usage, ayant l'inconvénient de signaler aux assaillants les

points les plus faibles de la muraille; mais, au Krak, nous ne les

trouvons employées que sur les faces de la forteresse couronnant des

escarpes, et, par suite, à l'abri du jeu des machines, tandis que vers

le sud les murs sont massifs dans toute leur longueur.

La tourelle qui se trouve à l'angle nord-ouest de la première enceinte

est surmontée d'une construction arrondie d'environ 4 mètres de hauteur.

Ce fut, selon toute apparence, la base d'un moulin à vent, si nous en

jugeons par le nom moderne, Bordj et-Tahouneh (la tour du moulin), ainsi

que par les corbeaux sur lesquels s'appuyaient les potelets et les

liens supportant cet ouvrage, qui devait être en charpente[51].

Le sud étant le point le plus vulnérable de la place, c'est là qu'ont

été élevés les principaux ouvrages, et c'est surtout dans les tours

d'angles et à la tour carrée placée dans l'axe du château (en A) qu'on

s'est efforcé de disposer les défenses les plus importantes. Aussi ces

tours sont-elles bâties sur des proportions beaucoup plus considérables

que les autres, et tous les moyens de résistance s'y trouvent-ils

accumulés. Bien que séparée de la seconde enceinte par le fossé B rempli

d'eau, cette première ligne en est assez rapprochée pour être sous la

protection des ouvrages IJK qui la dominent de façon qu'au moment de

l'attaque les défenseurs du réduit pouvaient prendre part au combat.

On pénètre dans le château (en C) par une porte ogivale au-dessus de

laquelle se lit, entre deux lions, l'inscription mutilée qu'y fit graver

le sultan Malek ed-Daher-Bybars après le siège qui, en 1271, mit le Krak

en son pouvoir.

Au nom du Dieu clément et miséricordieux.

La restauration de ce château béni a été ordonnée sous le règne de

notre maître le sultan, le roi puissant, le victorieux, le juste,

le défenseur de la foi, le guerrier assisté de Dieu, le conquérant

favorisé de la victoire, la pierre angulaire du monde et de la

religion, le père de la victoire, Bybars l'associé de l'émir des

croyants, et cela à la date du jour de mercredi....

Une rampe voûtée, formant galerie en pente assez douce pour être

accessible aux cavaliers, commence au vestibule qui occupe la base du

saillant C et conduit dans les deux enceintes. Elle présente un système

d'obstacles accumulés avec un soin minutieux, très intéressant spécimen

de l'art militaire franco-oriental au XIIIe siècle.

Ce sont d'abord deux portes successives, en avant de chacune desquelles

se voit un regard circulaire percé dans la voûte et destiné tout à la

fois à donner du jour et à permettre aux assiégés d'accabler de

projectiles un ennemi qui, ayant réussi à forcer l'entrée du château,

aurait pénétré dans la galerie.--Puis, la rampe franchit à ciel ouvert

le terre-plein de la première enceinte; elle tourne alors brusquement

sur elle-même et s'engage dans une seconde galerie où se trouve une

troisième porte. Une herse et des vantaux fermaient jadis cette dernière

porte, en avant de laquelle est un grand mâchicoulis carré, semblable à

celui qu'on voit à la Porte Narbonnaise de la cité de Carcassonne.

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 21 / 45 段