d'affirmer que tous ceux-là sont des sots qui croient qu'un Dieu
créateur de l'univers et tout-puissant est né d'une vierge.... Il ajoute
qu'on ne doit absolument croire qu'à ce qui est prouvé par les lois des
choses et par la raison naturelle.» Telle était en effet la véritable
hérésie de l'empereur. Il ne s'agit plus, ici, de réduire la puissance
politique de l'Église, d'enlever aux papes la direction supérieure de la
chrétienté; c'est le prestige même de la foi chrétienne qu'il veut
atteindre, et, de même qu'il a sécularisé l'État, en soumettant toutes
les forces de la société, l'Église comme les autres, à la volonté d'un
seul maître, il sécularise la science, la philosophie, la foi, en leur
donnant pour maîtresse unique et souveraine la raison.
Frédéric II se préoccupait sincèrement des hauts problèmes
philosophiques, non point comme un chrétien qui demande à la sagesse
profane la confirmation de sa foi, mais comme un esprit libre qui aspire
à la vérité, quelque affligeante qu'elle puisse être pour les croyances
communes de son siècle. Il dirigeait à sa cour une véritable académie
philosophique. Un disciple des écoles d'Oxford, de Paris et de Tolède,
Michel Scot, chrétien régulier, que protégea Grégoire IX, lui avait
apporté en 1227, traduits en latin, les principaux commentaires
aristotéliques d'Averroès et, entre autres, celui du _Traité de l'Ame_.
En 1229, l'empereur, tout en négociant avec le Soudan, chargeait les
ambassadeurs musulmans de questions savantes pour les docteurs d'Arabie,
d'Égypte et de Syrie. Plus tard il interrogeait encore sur les mêmes
points de métaphysique le Juif espagnol Juda ben Salomo Cahen, l'auteur
d'une encyclopédie, l'_Inquisitio sapientiæ_; il renouvelait enfin, vers
1240, cette enquête rationnelle, dans le monde entier de l'islam, puis
près d'Ibn Sabin de Murcie, le plus célèbre dialecticien de l'Espagne.
Celui-ci répondit «pour l'amour de Dieu et le triomphe de l'islamisme»,
et le texte arabe de ses réponses est conservé, sous le titre de
_Questions siciliennes_, avec les demandes de l'empereur, dans un
manuscrit d'Oxford. «Aristote, interrogeait Frédéric, a-t-il démontré
l'éternité du monde? S'il ne l'a pas fait, que valent ses arguments?
Quel est le but de la science théologique, et quels sont les principes
préliminaires de cette science, si toutefois elle a des principes
préliminaires, entendons, si elle relève de la pure raison? Quelle est
la nature de l'âme? Est-elle immortelle? Quel est l'indice de son
immortalité? Que signifient ces mots de Mahomet: «Le cœur du croyant
est entre les doigts du miséricordieux?»
[Illustration: Monnaie de Frédéric II.]
Ces idées hardies, vers lesquelles jusqu'alors le moyen âge ne s'était
tourné que pour les exorciser, ont traversé la civilisation de l'Italie
impériale, tout en suivant, comme en un lit parallèle, la direction même
de la politique de l'empereur. Le parti gibelin se sentit d'autant plus
libre du côté de l'Église de Rome, que la philosophie patronnée par son
prince affranchissait plus résolument la raison humaine de l'obsession
du surnaturel. Et comme le fond de toute métaphysique recèle une
doctrine morale, les partisans de l'empereur, ceux qui aimaient la
puissance temporelle, la richesse et les félicités terrestres, tout en
s'inquiétant assez peu de l'éternité du monde et de l'intellect unique,
accueillirent avec empressement une sagesse qui les rassurait sur le
lendemain de la mort, rendait plus douce la vie présente, déconcertait
le prêtre et l'inquisiteur, éteignait les foudres du pape. Les
_Épicuriens_ de Florence, en qui le XIIe siècle avait vu les pires
ennemis de la paix sociale, puisqu'ils attiraient sur la cité les
colères du ciel, furent, à deux reprises, vers la fin du règne de
Frédéric et sous Manfred, les maîtres de leur république. Les Uberti
tinrent alors la tête du parti impérial dans l'Italie supérieure: ils
dominèrent avec dureté et grandeur d'âme, et à côté d'eux, «plus de cent
mille nobles, dit Benvenuto d'Imola, hommes de haute condition, qui
pensaient, comme leur capitaine Farinata et comme Épicure, que le
paradis ne doit être cherché qu'en ce monde». Jusqu'à la fin du XIIIe
siècle, à travers toutes les vicissitudes de leur fortune politique, ces
indomptables gibelins portèrent très haut leur incrédulité religieuse,
peut-être même un matérialisme radical. «Quand les bonnes gens, dit
Boccace, voyaient passer Guido Cavalcanti tout rêveur dans les rues de
Florence, il cherche, disaient-ils, des raisons pour prouver qu'il n'y a
pas de Dieu.» On avait dit la même chose de Manfred, qui ne croyait,
écrit Villani, «ni en Dieu, ni aux saints, mais seulement aux plaisirs
de la chair». On attribua au cardinal toscan Ubaldini, qui soutint
vaillamment à Rome le parti maudit des Hohenstaufen, cette parole déjà
voltairienne: «Si l'âme existe, j'ai perdu la mienne pour les gibelins.»
On le voit, chez tous, le trait caractéristique de l'incrédulité est le
même; ils ont rejeté, comme superstitieuses, les croyances essentielles
de toute religion; qu'ils le sachent ou non, ils procèdent d'Averroès.
Dante a groupé quelques-uns d'entre eux, Farinata, Frédéric II,
Ubaldini, Cavalcante Cavalcanti, dans la même fosse infernale; mais le
plus «magnanime» de tous, Farinata, ne veut pas croire à l'enfer, dont
la flamme le dévore; il se dresse debout, de la ceinture en haut, hors
de son sarcophage embrasé, et promène un œil altier sur l'horrible
région qu'il méprisera éternellement:
Ed ei s'ergea col petto e colla fronte,
Come avesse l'inferno in gran dispitto.
(_Inf._, X, 35.)
A cette métaphysique d'incrédulité, à cet effacement du surnaturel dans
la vie des consciences, correspond une vue nouvelle de la nature. Ici,
le miracle s'est évanoui, l'omniprésence de Dieu, cette joie des âmes
pures, l'embûche perpétuelle de Satan, cette terreur des esprits
faibles, ont disparu; il ne reste plus que les lois immuables qui
règlent l'évolution indéfinie des êtres vivants, les combinaisons des
forces et des éléments. La renaissance des sciences naturelles avait
pour première condition une théorie toute rationnelle de la nature.
C'est encore vers Aristote, naturaliste et physicien, que les Arabes,
alchimistes et médecins, ramenèrent l'Italie méridionale. Vers 1250,
Michel Scot traduisit pour Frédéric l'abrégé fait par Avicenne de
l'_Histoire des animaux_. Maître Théodore était le chimiste de la cour
et préparait des sirops et diverses sortes de sucres pour la table
impériale. La grande école de Salerne renouvelait, pour l'Occident, les
études médicales, d'après les méthodes de la science arabe,
l'observation directe des organes et des fonctions du corps humain, la
recherche des plantes salutaires, l'analyse des poisons,
l'expérimentation des eaux thermales. Frédéric rétablit le règlement des
empereurs romains qui interdisait la médecine à quiconque n'avait pas
subi d'examen et obtenu la licence. Il fixa à cinq années le cours de
médecine et de chirurgie. Il fit étudier les propriétés des sources
chaudes de Pouzzoles. Il donnait lui-même des prescriptions à ses amis
et inventait des recettes. On lui amenait d'Asie et d'Afrique les
animaux les plus rares et il en observait les mœurs; le livre _De
arte venandi cum avibus_, qui lui est attribué, est un traité sur
l'anatomie et l'éducation des oiseaux de chasse. Les simples contaient
des choses terribles sur ses expériences. Il éventrait, disait-on, des
hommes pour étudier la digestion; il élevait des enfants dans
l'isolement, pour voir quelle langue ils inventeraient, l'hébreu, le
grec, le latin, l'arabe, ou l'idiome de leurs propres parents, dit Fra
Salimbene, dont toutes ces nouveautés bouleversent l'esprit; il faisait
sonder par ses plongeurs les gouffres du détroit de Messine; il se
préoccupait de la distance qui sépare la terre des astres. Les moines se
scandalisèrent de cette curiosité universelle; ils y voyaient la marque
de l'orgueil et de l'impiété; Salimbene la qualifie, avec un ineffable
dédain, de superstition, de perversité maudite, de présomption scélérate
et de folie. Le moyen âge n'aimait point que l'on scrutât de trop près
les profondeurs de l'œuvre divine, que l'on surprît le jeu de la vie
humaine ou celui de la machine céleste. Les sciences de la nature lui
semblaient suspectes de maléfice, de sorcellerie. L'Italie, engagée par
les Hohenstaufen dans les voies de l'observation expérimentale, devait
être longtemps encore la seule province de la chrétienté où l'homme
contemplât, sans inquiétude, les phénomènes et les lois du monde
visible.
E. GEBHART, _L'Italie mystique_, Paris, Hachette,
1893, in-16, 2e éd. _Passim._
CHAPITRE IX
LES CROISADES
PROGRAMME.--_Fondation du royaume de Jérusalem. La prise de
Constantinople. Influence de la civilisation orientale sur
l'Occident.--Croisades et missions dans l'Orient de l'Europe._
BIBLIOGRAPHIE.
Il n'y a pas, en français, de bonne =histoire générale des
croisades=. Celle de Michaud, que l'on a tort de lire encore, ne
vaut rien. Celle de Wilken (_Geschichte der Kreuzzüge_, Leipzig,
1807-1832, 7 vol. in-8º) est vieillie. Il existe en allemand trois
Manuels: B. Kugler, _Geschichte der Kreuzzüge_, Berlin, 1891, 2e
éd.;--H. Prutz, _Kulturgeschichte der Kreuzzüge_, Berlin, 1883,
in-8º;--O. Henne am Rhyn, _Kulturgeschichte der Kreuzzüge_,
Leipzig, 1894, in-8º.
Les monographies relatives à l'histoire des Croisades sont
innombrables. C'est une des parties de l'histoire du moyen âge qui
ont été étudiées de nos jours avec le plus de soin. Voir, entre
autres: Cte P. Riant, _Expéditions et pèlerinages des
Scandinaves en Terre Sainte au temps des Croisades_, Paris, 1865,
in-8º;--R. Röhricht, _Beiträge zur Geschichte der Kreuzzüge_,
Berlin, 1876, 2 vol. in-8º;--H. v. Sybel, _Geschichte des ersten
Kreuzzüges_, Berlin, 1881, in-8º;--J. Tessier, _Quatrième croisade.
La diversion sur Zara et Constantinople_, Paris, 1884, in-8º";--R.
Röhricht, _Studien zur Geschichte des fünften Kreuzzüges_,
Innsbrück, 1891, in-8º;--le même, _Die Kreuzpredigten gegen den
Islam_, dans la _Zeitschrift für Kirchengeschichte_, VI (1884);--A.
Lecoy de la Marche, _La prédication de la croisade au XIIIe
siècle_, dans la _Revue des Questions historiques_, juillet
1890;--H. Derenbourg, _Ousâma-ibn-Mounkidh, un émir syrien au
premier siècle des croisades_, Paris, 1889-1893, in-8º.
L'=histoire des établissements des croisés en Orient= (Palestine,
Syrie, Achaïe, Chypre, etc.) a été l'objet de quelques travaux
considérables, dont les principaux sont: G. Dodu, _Histoire des
institutions monarchiques dans le royaume latin de Jérusalem_,
Paris, 1894, in-8º;--G. Rey, _Les colonies franques de Syrie_,
Paris, 1884, in-8º;--G. Schlumberger, _Les principautés franques
dans le Levant_, Paris, 1879, in-8º;--Cte L. de Mas Latrie,
_Histoire de l'île de Chypre sous les princes de la maison de
Lusignan_, Paris, 1852-1861, 3 vol. in-8º;--C. Buchon, _Histoire
des conquêtes et de l'établissement des Français dans les provinces
de l'ancienne Grèce au moyen âge_, Paris, 1846, in-8º;--Bonne de
Guldencrone, _L'Achaïe féodale_, Paris, 1889, in-8º;--W. Heyd,
_Histoire du commerce du Levant au moyen âge_, Leipzig, 1885-1886,
2 vol. in-8º, trad. de l'all.
Sur la légende de =Saladin= au moyen âge: G. Paris, dans le _Journal
des Savants_, 1893.
=L'histoire intérieure de l'Asie= à l'époque des Croisades est
esquissée d'une manière intéressante et nouvelle par M. L. Cahun,
dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, précitée,
t. II (1895), ch. XVI.
Le Programme ne parle pas des =croisades d'Espagne=. C'est cependant
un sujet important. Consulter, en attendant la publication de la
grande «Histoire générale de l'Espagne» préparée par l'Académie de
l'Histoire de Madrid: R. Dozy, _Histoire des musulmans d'Espagne_,
Leyde, 1861, 4 vol. in-8º.
I.--PIERRE L'HERMITE.
On a entassé sur le nom de Pierre l'Hermite, dont la personnalité est si
étroitement liée à l'histoire de la première croisade, une quantité de
légendes et d'amplifications de rhétorique. Sur sa vie, antérieurement à
son premier pèlerinage, on ne possède cependant qu'un nombre extrêmement
restreint de documents authentiques. Il s'appelait Pierre; il était né à
Amiens ou aux environs de cette ville, et fut moine; ajoutons qu'il
n'exerça jamais d'autre profession, et nous aurons dit tout ce qu'on
sait de source certaine. Tous les renseignements supplémentaires que
fournissent les historiens modernes sont hypothèse et roman.
Que n'a-t-on pas raconté de lui? Son pèlerinage en Palestine, sa
rencontre et son entretien avec le patriarche grec de Jérusalem, la
vision céleste dont il fut favorisé dans cette ville[45], la mission
qu'il y reçut de prêcher la croisade, sa visite au pape Urbain II dont
il aurait obtenu le consentement, puis son apparition en Occident comme
précurseur du pape, et son départ à la tête d'une grande armée de
croisés rassemblée par lui; tous ces récits traditionnels forment comme
un nimbe autour de sa tête.--Reste à savoir s'ils sont corroborés par
des preuves solides.
Il est très probable que Pierre fit, en effet, un voyage en Orient avant
1096. Mais le chroniqueur Albert d'Aix s'est fait l'interprète d'une
pure légende en lui attribuant, pendant son séjour à Jérusalem, dans
l'église du Saint-Sépulcre, une vision qui aurait été la cause
déterminante de la croisade. On ne sait même pas si Pierre, lors de ce
premier voyage, avait pu arriver près de Jérusalem ou s'il avait été
obligé de s'arrêter avant d'avoir atteint la frontière de la Palestine.
La tradition rapportée par Albert d'Aix a dû se former pendant les vingt
premières années du XIIe siècle; elle a pris naissance dans l'opinion
fermement accréditée alors que l'entreprise avait été préparée _non tam
humanitus quant divinitus_. Sous l'influence de cette idée que le monde
céleste est en relation étroite avec le monde terrestre, et les
véritables motifs de la croisade venant à s'effacer de plus en plus du
souvenir des contemporains, il n'est pas étonnant que la légende soit
arrivée à se substituer complètement à la réalité. On s'explique que
dans les pays où Pierre a le premier prêché la croisade, tels que le
nord de la France, la Lorraine et le pays du Rhin, la foule ait pu
oublier tout ce qui en dehors de lui avait contribué au même but, pour
faire de lui seul l'agent essentiel de l'entreprise.
Pierre, en revenant de terre sainte, eut-il une entrevue avec Urbain II,
soit à Rome, soit en France? fut-il le précurseur du pape, qu'il aurait
décidé à organiser l'expédition d'outre-mer? Cela est fort douteux; les
écrivains contemporains du XIe siècle laissent tous entendre qu'en
France ce n'est pas Pierre l'Hermite, mais Urbain seul, qui a donné
l'impulsion au mouvement de la croisade. Le moment où Pierre a paru en
public pour la première fois ne saurait être placé avant le concile de
Clermont. «Il faut, dit Sybel, laisser au pape la gloire dont jusqu'à
nos jours l'hermite d'Amiens lui a disputé une bonne moitié. Urbain vint
à Clermont à un moment où une tendance inconsciente poussait le monde
vers l'Orient, mais où aucune parole n'avait encore été prononcée dans
ce sens. Cette parole, il la fit entendre, et alors princes et
chevaliers, nobles et vilains, et, parmi les vilains, Pierre, se
levèrent. Rendons au pape ce qui lui appartient.»
Que Pierre ait assisté, comme le veut la tradition vulgaire, au concile
de Clermont et qu'il y ait prononcé une harangue, ce sont encore là des
faits qui ne sont ni certains ni même probables. Car c'est pendant
l'hiver de 1095-96 que Pierre prêcha pour la première fois la croisade.
Mais, suivant Orderic Vital, l'Hermite, suivi de quinze mille hommes à
pied et à cheval, arriva à Cologne le samedi de Pâques, 12 avril 1096.
«C'était, dit Guibert de Nogent, l'écume de la France, _fæx residua
Francorum_.» Comment avait-il pu réunir en si peu de temps pareille
troupe autour de lui? La famine de 1095, qui arracha tant de misérables
au sol natal, ne suffit pas à l'expliquer; il faut encore faire la part
du prestige personnel de l'Hermite.
D'après les témoins oculaires, Pierre était un homme intelligent,
énergique, décidé, rude, enthousiaste, un tribun populaire. De petite
taille, maigre, brun de visage, avec une longue barbe grise, il était
vêtu d'une robe de laine et d'un froc de moine, sans chausses ni
chaussures. Il allait monté sur un âne dont la foule idolâtre arrachait
les poils pour s'en faire des reliques. Il menait une vie austère, ne
mangeait ni pain ni viande, mais buvait du vin. Il distribuait
généreusement les dons qu'il recevait en abondance.
Il faut reconnaître que le succès de la prédication de cet homme fut
extraordinaire. Les bandes qui le suivaient l'entouraient d'une telle
vénération que ses actions et ses paroles étaient pour elles des oracles
divins. Guibert, qui avait assisté au concile de Clermont, est forcé de
rendre ce témoignage à l'Hermite: «Je n'ai jamais vu personne être
honoré de la sorte».
[Illustration: L'église du Saint-Sépulcre, à Jérusalem.]
Ainsi, l'appel du pape fut, pour ainsi dire, le foyer qui projeta sur le
nom de Pierre les premiers rayons de célébrité. Mais, dès lors, les
récits où il racontait son pèlerinage manqué et les souffrances des
pèlerins, sa parole ardente, la nouveauté même de la croisade, le
placèrent si haut dans l'opinion des masses qu'elles le regardèrent
comme un saint.
L'étendue des pays parcourus par Pierre pendant sa prédication est
d'ailleurs une des causes qui ont le plus contribué à fonder sa
réputation. Entre le concile de Clermont et son départ pour l'Orient, il
trouva moyen de parcourir des distances énormes, gagnant partout des
partisans à la cause du pape. Là où il ne pouvait pas aller lui-même, il
envoyait sans doute des missionnaires, comme Gauthier sans Avoir,
Reinold de Breis, Gauthier de Breteuil et Gottschalk. Il semble qu'il
ait commencé sa carrière oratoire en Berry, province limitrophe de
l'Auvergne et de la Marche, où Urbain se trouvait pendant l'hiver de
1095. Il passa de là en Lorraine et dans la région rhénane, mais son
itinéraire est inconnu.
Après un séjour d'une semaine à Cologne, il traversa paisiblement avec
une armée immense et confuse de Français, de Souabes, de Bavarois et de
Lorrains, l'Allemagne du sud et la Hongrie. La traversée de la Bulgarie
fut, au contraire, difficile et sanglante. Les bandes de Pierre étaient
décimées quand elles arrivèrent à Constantinople, trois mois et dix
jours après leur départ de Cologne. Elles y trouvèrent un nombre assez
considérable de pèlerins venus de Lombardie, et Gauthier sans Avoir, qui
s'était séparé du gros des forces de l'Hermite sur les bords du Rhin,
pour prendre les devants.
L'expédition se termina au mois d'octobre par un désastre lamentable
près de Civitot ou Hersek, en Asie Mineure. Parmi ceux qui échappèrent
aux coups des Turcs, on cite, outre Pierre, le comte Henri de
Schwarzenberg, Frédéric de Zimmern, Rodolphe de Brandis, qui, blessés
dans le combat, guérirent de leurs blessures et se joignirent plus tard
à l'armée de Godefroi de Bouillon. Mais le plus grand nombre périt,
entre autres Gauthier sans Avoir, percé de sept flèches, le comte
palatin Hugues de Tubingue, le duc Walther de Teck, le comte Rodolphe de
Sarverden. On voit que les compagnons de Pierre n'avaient point été,
comme on le dit souvent sur la foi de Guibert de Nogent, exclusivement
recrutés dans la lie des populations occidentales.
En se répandant en Europe, la nouvelle du désastre porta, sans doute,
une grave atteinte à la considération dont le nom de Pierre l'Hermite
était entouré; on dut tout d'abord attribuer la responsabilité du sang
versé, comme on le fit pour Volkmar, Gottschalk et Emich, ces hommes
que le chroniqueur Ekkehard compare à la _paille_, tandis que Godefroi
de Bouillon et les autres chefs aimés de Dieu sont le _bon grain_. En
tout cas, après la déroute de Civitot, le rôle de l'Hermite fut
brusquement terminé. On le retrouve dans la grande armée des croisés
pendant l'hiver de 1097, mais il n'y exerce pas d'influence. Pendant le
siège d'Antioche, en janvier 1098, il essaya même de s'enfuir,
apparemment pour ne point supporter plus longtemps les fatigues de
l'expédition. De là le bruit qui arriva en l'an 1100 au plus tard à la
connaissance d'Ekkehard, que «Pierre avait été un hypocrite: _Petrum
multi postea hypocritam esse dicebant._»
[Illustration: La porte de David, à Jérusalem.]
Cependant Pierre, ramené de force au camp des croisés, fit
convenablement le reste de la campagne. Il fut même employé par les
chefs chrétiens pour négocier avec Kerbogha, puis chargé de
l'administration du trésor des pauvres de l'armée, sur lesquels il avait
gardé peut-être quelque chose de son premier ascendant. Après la prise
de Jérusalem, il resta dans cette ville avec les malades, tandis que les
hommes valides faisaient contre les Sarrasins la marche qui aboutit à la
décisive victoire d'Ascalon. Tel est le dernier renseignement
authentique sur le rôle joué par l'Hermite pendant la première croisade
et sur son séjour en terre sainte. On peut admettre comme vraisemblable
qu'il revint d'Orient vers 1099 ou 1100, en compagnie de pèlerins
originaires du pays de Liège. Sur les instances de ses derniers
admirateurs, il aurait fondé aux environs de Huy une église et un
monastère. C'est là qu'il mourut. Son corps fut transféré en 1242 dans
l'église de Neufmoustier.
D'après H. HAGENMEYER, _Le vrai et le faux sur Pierre
l'Hermite, analyse critique des témoignages historiques
relatifs à ce personnage et des légendes auxquelles
il a donné lieu_, trad. de l'all. par Furcy
Raynaud, Paris, 1883, in-8º, à la librairie de la Société
bibliographique.
II.--LE PILLAGE DE CONSTANTINOPLE PAR LES CROISÉS DE 1204.
Si l'on n'écoutait que les lamentations de Nicétas sur la seconde prise
de Constantinople, la ville impériale, théâtre d'abominations sans
égales, aurait vu périr, en 1204, sous les coups de Barbares ignorants,
aussi bien tous les chefs-d'œuvre de l'art antique qui s'y trouvaient
rassemblés que les plus précieux et les plus vénérables des objets
consacrés par les souvenirs du christianisme. Heureusement, sur tous ces
faits, il faut se garder de prendre à la lettre tant le récit de
Nicétas, déplorant la destruction de monuments qui existent encore
aujourd'hui, que les assertions de Nicolas d'Otrante, se plaignant de la
disparition des reliquaires de la Passion qui, en réalité, ne quittèrent
le palais du Bucoléon que pour passer, trente ans plus tard, dans le
trésor de la Sainte-Chapelle. Mais, tout en faisant la part des
exagérations des vaincus, il est impossible de nier qu'à la suite du
dernier assaut donné à Byzance par les Latins, et malgré l'accueil si
humble qu'ils reçurent des Grecs, et surtout du clergé, des scènes
horribles de meurtre et de pillage se succédèrent dans la malheureuse
ville. Seulement, il faut distinguer deux périodes différentes dans
l'histoire de ces faits regrettables: la première, courte et violente,
dura du 14 au 16 avril 1204; c'est pendant ces trois jours qu'eurent
lieu les profanations dont les Grecs se plaignirent si justement au pape
dans un curieux mémoire qui nous a été conservé, et dont trois lettres
d'Innocent III sont l'écho indigné. C'est à peine si la garde mise par
les chefs de l'armée dans les palais impériaux put préserver les
chapelles de ces palais de la rapacité des soldats; aucun sanctuaire ne
paraît avoir été épargné, et Sainte-Sophie dut à ses trésors merveilleux
et à l'immense renom dont ils jouissaient de se voir le théâtre d'excès
plus odieux que partout ailleurs. Aux profanations des églises vinrent
s'ajouter celles des tombes impériales, dont Nicétas ne craint pas
d'accuser Thomas Morosini, patriarche latin élu, mais qui durent être
stériles, Alexis III s'étant chargé, sept ans plus tôt, de les
dépouiller de tous les joyaux qu'elles contenaient.