Grégoire IX dit quelque part de Frédéric II: «Il ment au point

d'affirmer que tous ceux-là sont des sots qui croient qu'un Dieu

créateur de l'univers et tout-puissant est né d'une vierge.... Il ajoute

qu'on ne doit absolument croire qu'à ce qui est prouvé par les lois des

choses et par la raison naturelle.» Telle était en effet la véritable

hérésie de l'empereur. Il ne s'agit plus, ici, de réduire la puissance

politique de l'Église, d'enlever aux papes la direction supérieure de la

chrétienté; c'est le prestige même de la foi chrétienne qu'il veut

atteindre, et, de même qu'il a sécularisé l'État, en soumettant toutes

les forces de la société, l'Église comme les autres, à la volonté d'un

seul maître, il sécularise la science, la philosophie, la foi, en leur

donnant pour maîtresse unique et souveraine la raison.

Frédéric II se préoccupait sincèrement des hauts problèmes

philosophiques, non point comme un chrétien qui demande à la sagesse

profane la confirmation de sa foi, mais comme un esprit libre qui aspire

à la vérité, quelque affligeante qu'elle puisse être pour les croyances

communes de son siècle. Il dirigeait à sa cour une véritable académie

philosophique. Un disciple des écoles d'Oxford, de Paris et de Tolède,

Michel Scot, chrétien régulier, que protégea Grégoire IX, lui avait

apporté en 1227, traduits en latin, les principaux commentaires

aristotéliques d'Averroès et, entre autres, celui du _Traité de l'Ame_.

En 1229, l'empereur, tout en négociant avec le Soudan, chargeait les

ambassadeurs musulmans de questions savantes pour les docteurs d'Arabie,

d'Égypte et de Syrie. Plus tard il interrogeait encore sur les mêmes

points de métaphysique le Juif espagnol Juda ben Salomo Cahen, l'auteur

d'une encyclopédie, l'_Inquisitio sapientiæ_; il renouvelait enfin, vers

1240, cette enquête rationnelle, dans le monde entier de l'islam, puis

près d'Ibn Sabin de Murcie, le plus célèbre dialecticien de l'Espagne.

Celui-ci répondit «pour l'amour de Dieu et le triomphe de l'islamisme»,

et le texte arabe de ses réponses est conservé, sous le titre de

_Questions siciliennes_, avec les demandes de l'empereur, dans un

manuscrit d'Oxford. «Aristote, interrogeait Frédéric, a-t-il démontré

l'éternité du monde? S'il ne l'a pas fait, que valent ses arguments?

Quel est le but de la science théologique, et quels sont les principes

préliminaires de cette science, si toutefois elle a des principes

préliminaires, entendons, si elle relève de la pure raison? Quelle est

la nature de l'âme? Est-elle immortelle? Quel est l'indice de son

immortalité? Que signifient ces mots de Mahomet: «Le cœur du croyant

est entre les doigts du miséricordieux?»

[Illustration: Monnaie de Frédéric II.]

Ces idées hardies, vers lesquelles jusqu'alors le moyen âge ne s'était

tourné que pour les exorciser, ont traversé la civilisation de l'Italie

impériale, tout en suivant, comme en un lit parallèle, la direction même

de la politique de l'empereur. Le parti gibelin se sentit d'autant plus

libre du côté de l'Église de Rome, que la philosophie patronnée par son

prince affranchissait plus résolument la raison humaine de l'obsession

du surnaturel. Et comme le fond de toute métaphysique recèle une

doctrine morale, les partisans de l'empereur, ceux qui aimaient la

puissance temporelle, la richesse et les félicités terrestres, tout en

s'inquiétant assez peu de l'éternité du monde et de l'intellect unique,

accueillirent avec empressement une sagesse qui les rassurait sur le

lendemain de la mort, rendait plus douce la vie présente, déconcertait

le prêtre et l'inquisiteur, éteignait les foudres du pape. Les

_Épicuriens_ de Florence, en qui le XIIe siècle avait vu les pires

ennemis de la paix sociale, puisqu'ils attiraient sur la cité les

colères du ciel, furent, à deux reprises, vers la fin du règne de

Frédéric et sous Manfred, les maîtres de leur république. Les Uberti

tinrent alors la tête du parti impérial dans l'Italie supérieure: ils

dominèrent avec dureté et grandeur d'âme, et à côté d'eux, «plus de cent

mille nobles, dit Benvenuto d'Imola, hommes de haute condition, qui

pensaient, comme leur capitaine Farinata et comme Épicure, que le

paradis ne doit être cherché qu'en ce monde». Jusqu'à la fin du XIIIe

siècle, à travers toutes les vicissitudes de leur fortune politique, ces

indomptables gibelins portèrent très haut leur incrédulité religieuse,

peut-être même un matérialisme radical. «Quand les bonnes gens, dit

Boccace, voyaient passer Guido Cavalcanti tout rêveur dans les rues de

Florence, il cherche, disaient-ils, des raisons pour prouver qu'il n'y a

pas de Dieu.» On avait dit la même chose de Manfred, qui ne croyait,

écrit Villani, «ni en Dieu, ni aux saints, mais seulement aux plaisirs

de la chair». On attribua au cardinal toscan Ubaldini, qui soutint

vaillamment à Rome le parti maudit des Hohenstaufen, cette parole déjà

voltairienne: «Si l'âme existe, j'ai perdu la mienne pour les gibelins.»

On le voit, chez tous, le trait caractéristique de l'incrédulité est le

même; ils ont rejeté, comme superstitieuses, les croyances essentielles

de toute religion; qu'ils le sachent ou non, ils procèdent d'Averroès.

Dante a groupé quelques-uns d'entre eux, Farinata, Frédéric II,

Ubaldini, Cavalcante Cavalcanti, dans la même fosse infernale; mais le

plus «magnanime» de tous, Farinata, ne veut pas croire à l'enfer, dont

la flamme le dévore; il se dresse debout, de la ceinture en haut, hors

de son sarcophage embrasé, et promène un œil altier sur l'horrible

région qu'il méprisera éternellement:

Ed ei s'ergea col petto e colla fronte,

Come avesse l'inferno in gran dispitto.

(_Inf._, X, 35.)

A cette métaphysique d'incrédulité, à cet effacement du surnaturel dans

la vie des consciences, correspond une vue nouvelle de la nature. Ici,

le miracle s'est évanoui, l'omniprésence de Dieu, cette joie des âmes

pures, l'embûche perpétuelle de Satan, cette terreur des esprits

faibles, ont disparu; il ne reste plus que les lois immuables qui

règlent l'évolution indéfinie des êtres vivants, les combinaisons des

forces et des éléments. La renaissance des sciences naturelles avait

pour première condition une théorie toute rationnelle de la nature.

C'est encore vers Aristote, naturaliste et physicien, que les Arabes,

alchimistes et médecins, ramenèrent l'Italie méridionale. Vers 1250,

Michel Scot traduisit pour Frédéric l'abrégé fait par Avicenne de

l'_Histoire des animaux_. Maître Théodore était le chimiste de la cour

et préparait des sirops et diverses sortes de sucres pour la table

impériale. La grande école de Salerne renouvelait, pour l'Occident, les

études médicales, d'après les méthodes de la science arabe,

l'observation directe des organes et des fonctions du corps humain, la

recherche des plantes salutaires, l'analyse des poisons,

l'expérimentation des eaux thermales. Frédéric rétablit le règlement des

empereurs romains qui interdisait la médecine à quiconque n'avait pas

subi d'examen et obtenu la licence. Il fixa à cinq années le cours de

médecine et de chirurgie. Il fit étudier les propriétés des sources

chaudes de Pouzzoles. Il donnait lui-même des prescriptions à ses amis

et inventait des recettes. On lui amenait d'Asie et d'Afrique les

animaux les plus rares et il en observait les mœurs; le livre _De

arte venandi cum avibus_, qui lui est attribué, est un traité sur

l'anatomie et l'éducation des oiseaux de chasse. Les simples contaient

des choses terribles sur ses expériences. Il éventrait, disait-on, des

hommes pour étudier la digestion; il élevait des enfants dans

l'isolement, pour voir quelle langue ils inventeraient, l'hébreu, le

grec, le latin, l'arabe, ou l'idiome de leurs propres parents, dit Fra

Salimbene, dont toutes ces nouveautés bouleversent l'esprit; il faisait

sonder par ses plongeurs les gouffres du détroit de Messine; il se

préoccupait de la distance qui sépare la terre des astres. Les moines se

scandalisèrent de cette curiosité universelle; ils y voyaient la marque

de l'orgueil et de l'impiété; Salimbene la qualifie, avec un ineffable

dédain, de superstition, de perversité maudite, de présomption scélérate

et de folie. Le moyen âge n'aimait point que l'on scrutât de trop près

les profondeurs de l'œuvre divine, que l'on surprît le jeu de la vie

humaine ou celui de la machine céleste. Les sciences de la nature lui

semblaient suspectes de maléfice, de sorcellerie. L'Italie, engagée par

les Hohenstaufen dans les voies de l'observation expérimentale, devait

être longtemps encore la seule province de la chrétienté où l'homme

contemplât, sans inquiétude, les phénomènes et les lois du monde

visible.

E. GEBHART, _L'Italie mystique_, Paris, Hachette,

1893, in-16, 2e éd. _Passim._

CHAPITRE IX

LES CROISADES

PROGRAMME.--_Fondation du royaume de Jérusalem. La prise de

Constantinople. Influence de la civilisation orientale sur

l'Occident.--Croisades et missions dans l'Orient de l'Europe._

BIBLIOGRAPHIE.

Il n'y a pas, en français, de bonne =histoire générale des

croisades=. Celle de Michaud, que l'on a tort de lire encore, ne

vaut rien. Celle de Wilken (_Geschichte der Kreuzzüge_, Leipzig,

1807-1832, 7 vol. in-8º) est vieillie. Il existe en allemand trois

Manuels: B. Kugler, _Geschichte der Kreuzzüge_, Berlin, 1891, 2e

éd.;--H. Prutz, _Kulturgeschichte der Kreuzzüge_, Berlin, 1883,

in-8º;--O. Henne am Rhyn, _Kulturgeschichte der Kreuzzüge_,

Leipzig, 1894, in-8º.

Les monographies relatives à l'histoire des Croisades sont

innombrables. C'est une des parties de l'histoire du moyen âge qui

ont été étudiées de nos jours avec le plus de soin. Voir, entre

autres: Cte P. Riant, _Expéditions et pèlerinages des

Scandinaves en Terre Sainte au temps des Croisades_, Paris, 1865,

in-8º;--R. Röhricht, _Beiträge zur Geschichte der Kreuzzüge_,

Berlin, 1876, 2 vol. in-8º;--H. v. Sybel, _Geschichte des ersten

Kreuzzüges_, Berlin, 1881, in-8º;--J. Tessier, _Quatrième croisade.

La diversion sur Zara et Constantinople_, Paris, 1884, in-8º";--R.

Röhricht, _Studien zur Geschichte des fünften Kreuzzüges_,

Innsbrück, 1891, in-8º;--le même, _Die Kreuzpredigten gegen den

Islam_, dans la _Zeitschrift für Kirchengeschichte_, VI (1884);--A.

Lecoy de la Marche, _La prédication de la croisade au XIIIe

siècle_, dans la _Revue des Questions historiques_, juillet

1890;--H. Derenbourg, _Ousâma-ibn-Mounkidh, un émir syrien au

premier siècle des croisades_, Paris, 1889-1893, in-8º.

L'=histoire des établissements des croisés en Orient= (Palestine,

Syrie, Achaïe, Chypre, etc.) a été l'objet de quelques travaux

considérables, dont les principaux sont: G. Dodu, _Histoire des

institutions monarchiques dans le royaume latin de Jérusalem_,

Paris, 1894, in-8º;--G. Rey, _Les colonies franques de Syrie_,

Paris, 1884, in-8º;--G. Schlumberger, _Les principautés franques

dans le Levant_, Paris, 1879, in-8º;--Cte L. de Mas Latrie,

_Histoire de l'île de Chypre sous les princes de la maison de

Lusignan_, Paris, 1852-1861, 3 vol. in-8º;--C. Buchon, _Histoire

des conquêtes et de l'établissement des Français dans les provinces

de l'ancienne Grèce au moyen âge_, Paris, 1846, in-8º;--Bonne de

Guldencrone, _L'Achaïe féodale_, Paris, 1889, in-8º;--W. Heyd,

_Histoire du commerce du Levant au moyen âge_, Leipzig, 1885-1886,

2 vol. in-8º, trad. de l'all.

Sur la légende de =Saladin= au moyen âge: G. Paris, dans le _Journal

des Savants_, 1893.

=L'histoire intérieure de l'Asie= à l'époque des Croisades est

esquissée d'une manière intéressante et nouvelle par M. L. Cahun,

dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, précitée,

t. II (1895), ch. XVI.

Le Programme ne parle pas des =croisades d'Espagne=. C'est cependant

un sujet important. Consulter, en attendant la publication de la

grande «Histoire générale de l'Espagne» préparée par l'Académie de

l'Histoire de Madrid: R. Dozy, _Histoire des musulmans d'Espagne_,

Leyde, 1861, 4 vol. in-8º.

I.--PIERRE L'HERMITE.

On a entassé sur le nom de Pierre l'Hermite, dont la personnalité est si

étroitement liée à l'histoire de la première croisade, une quantité de

légendes et d'amplifications de rhétorique. Sur sa vie, antérieurement à

son premier pèlerinage, on ne possède cependant qu'un nombre extrêmement

restreint de documents authentiques. Il s'appelait Pierre; il était né à

Amiens ou aux environs de cette ville, et fut moine; ajoutons qu'il

n'exerça jamais d'autre profession, et nous aurons dit tout ce qu'on

sait de source certaine. Tous les renseignements supplémentaires que

fournissent les historiens modernes sont hypothèse et roman.

Que n'a-t-on pas raconté de lui? Son pèlerinage en Palestine, sa

rencontre et son entretien avec le patriarche grec de Jérusalem, la

vision céleste dont il fut favorisé dans cette ville[45], la mission

qu'il y reçut de prêcher la croisade, sa visite au pape Urbain II dont

il aurait obtenu le consentement, puis son apparition en Occident comme

précurseur du pape, et son départ à la tête d'une grande armée de

croisés rassemblée par lui; tous ces récits traditionnels forment comme

un nimbe autour de sa tête.--Reste à savoir s'ils sont corroborés par

des preuves solides.

Il est très probable que Pierre fit, en effet, un voyage en Orient avant

1096. Mais le chroniqueur Albert d'Aix s'est fait l'interprète d'une

pure légende en lui attribuant, pendant son séjour à Jérusalem, dans

l'église du Saint-Sépulcre, une vision qui aurait été la cause

déterminante de la croisade. On ne sait même pas si Pierre, lors de ce

premier voyage, avait pu arriver près de Jérusalem ou s'il avait été

obligé de s'arrêter avant d'avoir atteint la frontière de la Palestine.

La tradition rapportée par Albert d'Aix a dû se former pendant les vingt

premières années du XIIe siècle; elle a pris naissance dans l'opinion

fermement accréditée alors que l'entreprise avait été préparée _non tam

humanitus quant divinitus_. Sous l'influence de cette idée que le monde

céleste est en relation étroite avec le monde terrestre, et les

véritables motifs de la croisade venant à s'effacer de plus en plus du

souvenir des contemporains, il n'est pas étonnant que la légende soit

arrivée à se substituer complètement à la réalité. On s'explique que

dans les pays où Pierre a le premier prêché la croisade, tels que le

nord de la France, la Lorraine et le pays du Rhin, la foule ait pu

oublier tout ce qui en dehors de lui avait contribué au même but, pour

faire de lui seul l'agent essentiel de l'entreprise.

Pierre, en revenant de terre sainte, eut-il une entrevue avec Urbain II,

soit à Rome, soit en France? fut-il le précurseur du pape, qu'il aurait

décidé à organiser l'expédition d'outre-mer? Cela est fort douteux; les

écrivains contemporains du XIe siècle laissent tous entendre qu'en

France ce n'est pas Pierre l'Hermite, mais Urbain seul, qui a donné

l'impulsion au mouvement de la croisade. Le moment où Pierre a paru en

public pour la première fois ne saurait être placé avant le concile de

Clermont. «Il faut, dit Sybel, laisser au pape la gloire dont jusqu'à

nos jours l'hermite d'Amiens lui a disputé une bonne moitié. Urbain vint

à Clermont à un moment où une tendance inconsciente poussait le monde

vers l'Orient, mais où aucune parole n'avait encore été prononcée dans

ce sens. Cette parole, il la fit entendre, et alors princes et

chevaliers, nobles et vilains, et, parmi les vilains, Pierre, se

levèrent. Rendons au pape ce qui lui appartient.»

Que Pierre ait assisté, comme le veut la tradition vulgaire, au concile

de Clermont et qu'il y ait prononcé une harangue, ce sont encore là des

faits qui ne sont ni certains ni même probables. Car c'est pendant

l'hiver de 1095-96 que Pierre prêcha pour la première fois la croisade.

Mais, suivant Orderic Vital, l'Hermite, suivi de quinze mille hommes à

pied et à cheval, arriva à Cologne le samedi de Pâques, 12 avril 1096.

«C'était, dit Guibert de Nogent, l'écume de la France, _fæx residua

Francorum_.» Comment avait-il pu réunir en si peu de temps pareille

troupe autour de lui? La famine de 1095, qui arracha tant de misérables

au sol natal, ne suffit pas à l'expliquer; il faut encore faire la part

du prestige personnel de l'Hermite.

D'après les témoins oculaires, Pierre était un homme intelligent,

énergique, décidé, rude, enthousiaste, un tribun populaire. De petite

taille, maigre, brun de visage, avec une longue barbe grise, il était

vêtu d'une robe de laine et d'un froc de moine, sans chausses ni

chaussures. Il allait monté sur un âne dont la foule idolâtre arrachait

les poils pour s'en faire des reliques. Il menait une vie austère, ne

mangeait ni pain ni viande, mais buvait du vin. Il distribuait

généreusement les dons qu'il recevait en abondance.

Il faut reconnaître que le succès de la prédication de cet homme fut

extraordinaire. Les bandes qui le suivaient l'entouraient d'une telle

vénération que ses actions et ses paroles étaient pour elles des oracles

divins. Guibert, qui avait assisté au concile de Clermont, est forcé de

rendre ce témoignage à l'Hermite: «Je n'ai jamais vu personne être

honoré de la sorte».

[Illustration: L'église du Saint-Sépulcre, à Jérusalem.]

Ainsi, l'appel du pape fut, pour ainsi dire, le foyer qui projeta sur le

nom de Pierre les premiers rayons de célébrité. Mais, dès lors, les

récits où il racontait son pèlerinage manqué et les souffrances des

pèlerins, sa parole ardente, la nouveauté même de la croisade, le

placèrent si haut dans l'opinion des masses qu'elles le regardèrent

comme un saint.

L'étendue des pays parcourus par Pierre pendant sa prédication est

d'ailleurs une des causes qui ont le plus contribué à fonder sa

réputation. Entre le concile de Clermont et son départ pour l'Orient, il

trouva moyen de parcourir des distances énormes, gagnant partout des

partisans à la cause du pape. Là où il ne pouvait pas aller lui-même, il

envoyait sans doute des missionnaires, comme Gauthier sans Avoir,

Reinold de Breis, Gauthier de Breteuil et Gottschalk. Il semble qu'il

ait commencé sa carrière oratoire en Berry, province limitrophe de

l'Auvergne et de la Marche, où Urbain se trouvait pendant l'hiver de

1095. Il passa de là en Lorraine et dans la région rhénane, mais son

itinéraire est inconnu.

Après un séjour d'une semaine à Cologne, il traversa paisiblement avec

une armée immense et confuse de Français, de Souabes, de Bavarois et de

Lorrains, l'Allemagne du sud et la Hongrie. La traversée de la Bulgarie

fut, au contraire, difficile et sanglante. Les bandes de Pierre étaient

décimées quand elles arrivèrent à Constantinople, trois mois et dix

jours après leur départ de Cologne. Elles y trouvèrent un nombre assez

considérable de pèlerins venus de Lombardie, et Gauthier sans Avoir, qui

s'était séparé du gros des forces de l'Hermite sur les bords du Rhin,

pour prendre les devants.

L'expédition se termina au mois d'octobre par un désastre lamentable

près de Civitot ou Hersek, en Asie Mineure. Parmi ceux qui échappèrent

aux coups des Turcs, on cite, outre Pierre, le comte Henri de

Schwarzenberg, Frédéric de Zimmern, Rodolphe de Brandis, qui, blessés

dans le combat, guérirent de leurs blessures et se joignirent plus tard

à l'armée de Godefroi de Bouillon. Mais le plus grand nombre périt,

entre autres Gauthier sans Avoir, percé de sept flèches, le comte

palatin Hugues de Tubingue, le duc Walther de Teck, le comte Rodolphe de

Sarverden. On voit que les compagnons de Pierre n'avaient point été,

comme on le dit souvent sur la foi de Guibert de Nogent, exclusivement

recrutés dans la lie des populations occidentales.

En se répandant en Europe, la nouvelle du désastre porta, sans doute,

une grave atteinte à la considération dont le nom de Pierre l'Hermite

était entouré; on dut tout d'abord attribuer la responsabilité du sang

versé, comme on le fit pour Volkmar, Gottschalk et Emich, ces hommes

que le chroniqueur Ekkehard compare à la _paille_, tandis que Godefroi

de Bouillon et les autres chefs aimés de Dieu sont le _bon grain_. En

tout cas, après la déroute de Civitot, le rôle de l'Hermite fut

brusquement terminé. On le retrouve dans la grande armée des croisés

pendant l'hiver de 1097, mais il n'y exerce pas d'influence. Pendant le

siège d'Antioche, en janvier 1098, il essaya même de s'enfuir,

apparemment pour ne point supporter plus longtemps les fatigues de

l'expédition. De là le bruit qui arriva en l'an 1100 au plus tard à la

connaissance d'Ekkehard, que «Pierre avait été un hypocrite: _Petrum

multi postea hypocritam esse dicebant._»

[Illustration: La porte de David, à Jérusalem.]

Cependant Pierre, ramené de force au camp des croisés, fit

convenablement le reste de la campagne. Il fut même employé par les

chefs chrétiens pour négocier avec Kerbogha, puis chargé de

l'administration du trésor des pauvres de l'armée, sur lesquels il avait

gardé peut-être quelque chose de son premier ascendant. Après la prise

de Jérusalem, il resta dans cette ville avec les malades, tandis que les

hommes valides faisaient contre les Sarrasins la marche qui aboutit à la

décisive victoire d'Ascalon. Tel est le dernier renseignement

authentique sur le rôle joué par l'Hermite pendant la première croisade

et sur son séjour en terre sainte. On peut admettre comme vraisemblable

qu'il revint d'Orient vers 1099 ou 1100, en compagnie de pèlerins

originaires du pays de Liège. Sur les instances de ses derniers

admirateurs, il aurait fondé aux environs de Huy une église et un

monastère. C'est là qu'il mourut. Son corps fut transféré en 1242 dans

l'église de Neufmoustier.

D'après H. HAGENMEYER, _Le vrai et le faux sur Pierre

l'Hermite, analyse critique des témoignages historiques

relatifs à ce personnage et des légendes auxquelles

il a donné lieu_, trad. de l'all. par Furcy

Raynaud, Paris, 1883, in-8º, à la librairie de la Société

bibliographique.

II.--LE PILLAGE DE CONSTANTINOPLE PAR LES CROISÉS DE 1204.

Si l'on n'écoutait que les lamentations de Nicétas sur la seconde prise

de Constantinople, la ville impériale, théâtre d'abominations sans

égales, aurait vu périr, en 1204, sous les coups de Barbares ignorants,

aussi bien tous les chefs-d'œuvre de l'art antique qui s'y trouvaient

rassemblés que les plus précieux et les plus vénérables des objets

consacrés par les souvenirs du christianisme. Heureusement, sur tous ces

faits, il faut se garder de prendre à la lettre tant le récit de

Nicétas, déplorant la destruction de monuments qui existent encore

aujourd'hui, que les assertions de Nicolas d'Otrante, se plaignant de la

disparition des reliquaires de la Passion qui, en réalité, ne quittèrent

le palais du Bucoléon que pour passer, trente ans plus tard, dans le

trésor de la Sainte-Chapelle. Mais, tout en faisant la part des

exagérations des vaincus, il est impossible de nier qu'à la suite du

dernier assaut donné à Byzance par les Latins, et malgré l'accueil si

humble qu'ils reçurent des Grecs, et surtout du clergé, des scènes

horribles de meurtre et de pillage se succédèrent dans la malheureuse

ville. Seulement, il faut distinguer deux périodes différentes dans

l'histoire de ces faits regrettables: la première, courte et violente,

dura du 14 au 16 avril 1204; c'est pendant ces trois jours qu'eurent

lieu les profanations dont les Grecs se plaignirent si justement au pape

dans un curieux mémoire qui nous a été conservé, et dont trois lettres

d'Innocent III sont l'écho indigné. C'est à peine si la garde mise par

les chefs de l'armée dans les palais impériaux put préserver les

chapelles de ces palais de la rapacité des soldats; aucun sanctuaire ne

paraît avoir été épargné, et Sainte-Sophie dut à ses trésors merveilleux

et à l'immense renom dont ils jouissaient de se voir le théâtre d'excès

plus odieux que partout ailleurs. Aux profanations des églises vinrent

s'ajouter celles des tombes impériales, dont Nicétas ne craint pas

d'accuser Thomas Morosini, patriarche latin élu, mais qui durent être

stériles, Alexis III s'étant chargé, sept ans plus tôt, de les

dépouiller de tous les joyaux qu'elles contenaient.

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 20 / 45 段