rechercher maintenant les effets de ce pouvoir sur l'ensemble de
l'Église. Il faudrait montrer les évêques se désintéressant de leurs
devoirs pastoraux en proportion du peu d'étendue laissé à leur action,
les dissensions naissant du droit d'appel au sein des églises comme dans
les monastères, une sorte de désorganisation se substituant peu à peu à
l'unité par les régimes d'exception qu'à des degrés divers créaient les
privilèges, le clergé transformé, pour ainsi dire, en un monde de
plaideurs, les églises appauvries par les frais énormes des procès[41],
les évêques chargés de dettes, la justice à Rome achetée trop souvent à
prix d'argent; en un mot, l'Église déviant de sa voie, se désagrégeant
par les dissensions intestines, rompue dans son unité et s'altérant déjà
par la corruption. Il faudrait montrer enfin cette Église romaine, dans
laquelle s'étaient absorbées les églises locales, se viciant à son tour
et devenant «un champ de bataille pour les plaideurs», une espèce de
«bureau européen», où, au milieu de notaires, de scribes et d'employés
de toute sorte, on ne s'occupait que de procès et d'affaires,--en
d'autres termes, cessant d'être une véritable Église pour n'être plus
que la cour de Rome ou la _Curie romaine_.
Cette situation, signalée avec amertume par les contemporains, et dont
on saisit les traces dans la correspondance d'Innocent III, a été, plus
d'une fois, constatée par les historiens. Toutefois on aurait tort de
faire peser sur la seule époque d'Innocent III la responsabilité d'une
telle situation. Née du pouvoir excessif de la papauté, cette situation
avait commencé avant lui; elle s'aggrava sous ses successeurs. La
lecture attentive des documents permet de suivre, à leur véritable date,
les progrès d'un état de choses dont on n'a pas suffisamment marqué la
succession. Ainsi, à ne parler que du changement de l'Église romaine en
_curie_, changement considéré par les hommes pieux du temps comme
funeste pour la religion, on peut en placer l'origine vers le milieu du
XIIe siècle[42], un peu avant le moment où le collège des cardinaux
se vit chargé, à l'exclusion du clergé et des fidèles[43], de pourvoir à
l'élection des papes. Ce qu'on peut dire en somme, c'est que le
pontificat d'Innocent III, qui marque, pour la papauté, l'apogée du
pouvoir absolu, marque aussi, pour l'Église, le commencement d'une
décadence qui, un siècle après, arrivera au dernier degré sous les papes
d'Avignon.
Ainsi fut viciée, dans ses effets, l'œuvre de Grégoire VII. Il
s'était servi de la puissance du Saint-Siège pour réprimer les désordres
de l'Église, et cette puissance, étendue inconsidérément par ses
successeurs, avait produit d'autres désordres. En même temps que
l'Église s'altérait, la papauté, à son insu et par les mêmes causes, se
trouva transformée. Elle se vit amenée à déserter les choses
spirituelles pour le tracas des affaires, la théologie pour le droit.
Noyée sous le flot des affaires sans nombre qui affluent vers elle, elle
perdit de vue les horizons de la spiritualité. Grégoire le Grand se
plaignait déjà que son esprit, fatigué de soucis, ne fût plus capable de
s'élancer vers les régions supérieures. Combien, depuis cette époque,
les choses s'étaient aggravées! «Emporté, écrivait Innocent III, dans le
tourbillon des affaires qui m'enlacent de leurs nœuds, je me vois
livré à autrui et comme arraché à moi-même. La méditation m'est
interdite, la pensée presque impossible; à peine puis-je respirer.»--Une
autre particularité sur laquelle se tait Innocent III, mais qui résulte
de faits épars dans sa correspondance, c'est que, forcé par la
multiplicité des affaires, auxquelles il ne pouvait suffire, d'élargir
en proportion la sphère d'action ou d'influence de ses cardinaux et de
ses légats, il les laissait empiéter sur son autorité et s'arroger une
indépendance qu'il était impuissant à réprimer. On peut même dire, sans
outrepasser la vérité, que, dans ses lettres, Innocent III apparaît plus
d'une fois comme captif dans le cercle que forment autour de lui ses
cardinaux. Ainsi, quand on y regarde de près, on s'aperçoit que ce pape,
maître absolu de l'Église, était écrasé par les affaires et dominé par
ses conseils.
F. ROCQUAIN, _La papauté au moyen âge_, Paris.
Didier et Cie, 1881, in-8º. _Passim._
III.--LE «LIVRE DES CENS» DE L'ÉGLISE ROMAINE
LE «DENIER DE SAINT-PIERRE»
L'Église romaine a eu, de très bonne heure, de grandes propriétés
foncières. Aussi éprouva-t-elle bien vite la nécessité de faire dresser
un état de ses revenus, ou, comme on disait alors, un «Polyptyque»; à la
fin du Ve siècle, le pape Gélase s'acquitta de cette tâche avec tant
de succès que son œuvre, à peine modifiée par saint Grégoire le
Grand, était encore d'un usage courant quatre siècles plus tard.
Mais durant les épreuves qu'eurent à subir au Xe et au XIe siècle
la ville de Rome et la papauté, il se creusa un véritable abîme entre
les temps anciens et les temps nouveaux. Les vieilles archives, les
vieux titres de l'Église romaine disparurent dans la tourmente, et
lorsque Grégoire VII entreprit de réorganiser toute chose, il eut
grand'peine à rassembler les débris qui avaient échappé au naufrage.
C'est de ce moment que date à Rome le double mouvement qui pousse d'une
part à recueillir et à coordonner des titres domaniaux, c'est-à-dire à
former des cartulaires, et, d'autre part, à établir de nouveaux
polyptyques, c'est-à-dire de nouveaux états de revenus. De là différents
essais auxquels le camérier Cencius, l'officier chargé des temporalités
de l'Église, donna en 1192 leur forme définitive.
L'œuvre de Cencius se compose de deux parties:
1º D'un registre où sont inscrits, province par province, les noms des
débiteurs de l'Église romaine et la quotité de leurs redevances;
2º D'un cartulaire qui contient les titres constitutifs de la propriété
et de la suzeraineté du Saint-Siège (donations, testaments, contrats
d'achat ou d'échange, serments d'hommage, etc.).
De ces deux parties la première constitue ce qu'on peut appeler
proprement le _Liber censuum_ de l'Église romaine.
* * * * *
Un livre censier, ou, comme dit Brussel, un livre terrier, «est un
registre de la recette faite pour un an de tous les cens et rentes
appartenant à une _seigneurie_».
La liste des divers cens et rentes que percevait le pape à la fin du
XIIe siècle, en sa qualité de _seigneur_, voilà ce qui constitue le
_Liber censuum_ de Cencius.
Au sein du monde féodal, le Saint-Siège devait nécessairement prendre
l'apparence extérieure qui s'imposait alors à tous les membres de la
société, aux personnes morales comme aux individus; il est devenu une
seigneurie.
On sait que le moyen âge entendait par ce terme un ensemble de droits,
d'origine et de caractères très divers, où la propriété et la
souveraineté confondues se marquaient par de certains services et
redevances.
Dans l'Italie centrale, où le Saint-Siège avait depuis longtemps de
vastes domaines, qui, au temps de Charlemagne, lui avaient valu la
cession d'une partie de la puissance publique, la seigneurie du pape
s'était établie tout naturellement, comme en d'autres lieux celle des
ducs et des comtes.
Mais le Saint-Siège était un pouvoir d'une nature spéciale: son
caractère de puissance morale et universelle lui valut dans le monde
féodal une autre seigneurie d'un genre particulier.
A la fin du neuvième siècle, lorsque les princes carolingiens, qui
avaient été longtemps les «patrons» des églises et des monastères, ne
furent plus en état de défendre la propriété ecclésiastique contre les
usurpations des laïques, on songea à invoquer la protection pontificale.
C'était le temps des grands pontificats de Nicolas Ier et de Jean
VIII. Les fondateurs de monastères, désireux d'assurer la perpétuité de
leur œuvre, sollicitèrent le patronat du Saint-Siège et ils
«recommandèrent» à l'apôtre la propriété de l'être moral qu'ils
constituaient. Les possessions attribuées à certains instituts
monastiques furent ainsi considérées comme le bien de saint Pierre, et,
pour reconnaître le domaine éminent ainsi concédé à l'apôtre, elles
furent grevées d'un cens annuel en faveur du Saint-Siège.
Cela eut de grandes conséquences dans l'ordre temporel aussi bien que
dans l'ordre spirituel.
D'une part, les monastères censiers échappèrent peu à peu à la main des
évêques pour relever directement du Saint-Siège, et, d'autre part, la
nature originelle du lien qui les rattachait à Rome détermina, à travers
toute l'Europe, la constitution d'un domaine pontifical d'un caractère
particulier.
La papauté posséda sur les terres des plus grandes abbayes un droit
éminent de propriété, qui se marquait par le payement d'un cens, et il
n'en fallut pas davantage pour que peu à peu le Saint-Siège assimilât à
ce droit très spécial celui que la coutume lui assignait sur nombre
d'États chrétiens, et qui s'exprimait par des redevances analogues.
Après la dissolution de l'Empire romain, qui avait été longtemps pour
les princes barbares la source de toute légitimité, le Saint-Siège avait
paru tout désigné pour succéder dans ce rôle à l'Empire.
L'apôtre enseigne que tout pouvoir légitime vient de Dieu. Mais qui donc
aura mission d'éclairer les consciences, de se prononcer sur la
légitimité des pouvoirs de fait, sinon celui qui a reçu du Christ le
droit de lier et de délier toute chose?
C'est donc à la papauté que les hommes ont fait appel. Les États
naissants et les dynasties nouvelles ont senti le besoin de se faire
reconnaître par elle. Elle a sacré Pépin et couronné Charlemagne; elle a
érigé des trônes et dispensé des couronnes.
La papauté s'est trouvée investie de la sorte d'une véritable
magistrature, d'un droit qu'on pourrait appeler _supra régalien_, et ce
droit, comme les droits régaliens eux-mêmes, a pris, à certains moments,
une forme féodale.
Les puissances de fraîche date désirèrent marquer d'un signe visible
leur union avec le Saint-Siège et s'obligèrent à lui servir une
redevance annuelle.
Cette redevance prit bien vite le nom de «cens» et se confondit aussitôt
avec les divers revenus d'origine foncière que le Saint-Siège percevait
sous ce nom. Elle fut incorporée au domaine, elle compta parmi les
rentes de la seigneurie.
Les papes du XIe siècle, et Grégoire VII en particulier,
s'efforcèrent de préciser les rapports que marquait ce cens payé à Rome
par divers États chrétiens.
Le domaine éminent possédé par l'apôtre sur les monastères censiers se
traduisait sans difficulté par la censive. Mais pour des principautés et
des royaumes, il paraissait difficile d'admettre que la redevance
conservât le caractère d'un simple lien de droit privé.
Les papes y virent un signe de suprématie politique et Grégoire VII
réclama le serment d'hommage à Guillaume le Conquérant, comme un
suzerain à son vassal.
[Illustration: Lettre d'Eugène III, 16 août 1147.
Spécimen de l'écriture employée au XIIe siècle à la Chancellerie
pontificale.
_Musée des Archives départementales_, nº 39.]
TRANSCRIPTION
_Eugenius, episcopus, servus servorum Dei. Dilectis filiis
canonicis Trecensis ecclesie, salutem et apostolicam benedictionem.
Sicut ea que a nobis statuuntur firma volumus et illibata
persistere, ita ea que a fratribus nostris episcopis rationabili
providentia fiunt, ut in suo vigore permaneant, diligenti nos
convenit sollicitudine providere. Quod ergo a discretione religiosi
viri Acconis episcopi...._
_Si quis igitur hujus nostre confirmationis paginam sciens contra
eam temere venire temptaverit, indignationem omnipotentis Dei et
beatorum Petri et Pauli apostolorum ejus se noverit incursurum.
Datum Autisiodori. XVII. kl. septembris._
Cette thèse de la cour de Rome ne fut pas admise partout sans
contestation, et il faut reconnaître qu'elle n'a jamais complètement
triomphé[44].
Elle n'en a pas moins dominé pendant plusieurs siècles les relations du
Saint-Siège avec la plupart des États européens, et le principe en est
clairement énoncé à la première page du _Liber censuum_.
Le camérier de 1192 a soigneusement relevé tous les cens dus au
Saint-Siège, et, sans s'occuper de rechercher l'origine de chacun d'eux,
il a consigné dans un même registre le nom de tous ceux qui en étaient
grevés, parce que pour lui, comme pour la Chambre Apostolique, les
églises, monastères, cités ou royaumes, ainsi rapprochés en vertu d'un
symbole unique, étaient tous également du domaine de Saint Pierre, car
tous ils étaient, ainsi que l'écrivait le camérier en sa préface, «_in
jus et proprietatem beati Petri consistentes_».
L'œuvre de Cencius marque, par conséquent, le point d'arrivée d'une
longue évolution historique, qui a constitué, au profit du Saint-Siège,
une seigneurie d'un caractère spécial et d'une immense étendue.
P. FABRE, _Étude sur le Liber censuum de l'Église
romaine_, Paris, E. Thorin, 1892, in-8º.
IV.--L'EMPEREUR FRÉDÉRIC II.
Pour les bons chrétiens, pour l'Église, pour les guelfes, Frédéric fut
une figure de l'Antéchrist. La lutte qu'il soutint contre deux papes
inflexibles, Grégoire IX et Innocent IV, eut, aux yeux des amis du
Saint-Siège, la grandeur d'un drame apocalyptique. Satan seul avait pu
souffler une telle malice dans l'âme d'un prince que l'Église romaine
avait tenu tout enfant entre ses bras, au temps d'Innocent III. «C'était
un athéiste», affirme Fra Salimbene, qui énumère tous les vices de
l'empereur, la fourberie, l'avarice, la luxure, la cruauté, la colère,
et les histoires étranges que l'on contait tout bas, au fond des
couvents, sur ce personnage formidable. Au moment où Frédéric venait de
dénoncer à tous les rois et à l'épiscopat Grégoire IX comme faux pape et
faux prophète, celui-ci lançait l'encyclique _Ascendit de mari_: «Voyez
la bête qui monte du fond de la mer, la bouche pleine de blasphèmes,
avec les griffes de l'ours et la rage du lion, le corps pareil à celui
du léopard. Elle ouvre sa gueule pour vomir l'outrage contre Dieu; elle
lance sans relâche ses javelots contre le tabernacle du Seigneur et les
saints du ciel.» L'année suivante, Grégoire écrivait: «L'empereur,
s'élevant au-dessus de tout ce qu'on appelle Dieu et prenant d'indignes
apostats pour agents de sa perversité, s'érige en ange de lumière sur la
montagne de l'orgueil.... Il menace de renverser le siège de saint
Pierre, de substituer à la foi chrétienne les anciens rites des peuples
païens, et, se tenant assis dans le Temple, il usurpe les fonctions du
sacerdoce.» «A force de fréquenter les Grecs et les Arabes, écrit
l'auteur anonyme de la _Vie de Grégoire IX_, il s'imagine, tout réprouvé
qu'il est, être un Dieu sous la forme humaine.» L'avocat pontifical
Albert de Beham, familier d'Innocent IV, écrit encore, en 1245: «Il a
voulu s'asseoir dans la chaire de Dieu comme s'il était Dieu; non
seulement il s'est efforcé de créer un pape et de soumettre à sa
domination le siège apostolique, mais il a voulu usurper le droit divin,
changer l'alliance éternelle établie par l'Évangile, changer les lois et
les conditions de la vie des hommes.» En 1245 et 1248, Innocent IV
déliait du serment de fidélité le clergé et les sujets du royaume des
Deux-Siciles, enlevait l'Église sicilienne aux juridictions impériales,
retranchait de la société politique, comme de la communion religieuse,
les comtes et les bourgeois fidèles au parti de l'empereur, autorisait
les seigneurs ecclésiastiques à fortifier leurs châteaux contre
l'empereur, et jurait solennellement d'écraser jusqu'aux derniers
rejetons de «cette race de vipères».
Pierre de la Vigne et les courtisans du prince souabe répondaient d'une
voix aussi sonore que celle des champions de l'Église. Pierre était le
confident de Frédéric. «J'ai tenu, dit son âme à Dante, les deux clefs
de son cœur, que j'ouvrais et refermais d'une main très douce;» on
peut croire que, chaque fois qu'il écrivait, il n'était que l'écho de la
pensée de l'empereur. Mais la façon dont il exalta la mission religieuse
de son maître, par l'exagération des idées et des images, a trop
d'analogie avec les invectives lancées par les défenseurs du
Saint-Siège. Pour le chancelier, même pour l'archevêque de Palerme
Beraldo, pour le notaire impérial Nicolas de Rocca et les prélats
gibelins qui font leur cour à César à l'aide des textes de l'Évangile,
Frédéric est une sorte de Messie, un apôtre chargé par Dieu de révéler
l'Esprit saint, le pontife de l'Église définitive, «le grand aigle aux
grandes ailes» qu'Ezéchiel a prophétisé. Quant à Pierre de la Vigne, il
sera le vicaire de Frédéric, comme le premier Pierre a été celui de
Jésus; il est la pierre angulaire, il est la vigne féconde dont les
branches ombragent et réjouissent le monde. Le Galiléen a renié trois
fois son Seigneur, le Capouan ne reniera jamais le sien. La fonction
mystique de l'Église romaine est sur le point de finir. «Le haut cèdre
du Liban sera coupé, criaient les prophètes populaires, il n'y aura plus
qu'un seul Dieu, c'est-à-dire un monarque. Malheur au clergé! S'il
tombe, un ordre nouveau est tout prêt.» Innocent IV trouvait sur sa
table des vers annonçant la déchéance prochaine de la Rome des papes. Et
les troubadours provençaux, les exilés de la croisade albigeoise, qui
avaient vu leurs villes livrées aux inquisiteurs, chantaient dans les
palais de Palerme et de Lucera les strophes furieuses de Guillaume
Figueira: «Rome traîtresse, l'avarice vous perd et vous tondez de trop
près la laine de vos brebis.... Rome, vous rongez la chair et les os des
simples, vous entraînez les aveugles dans le fossé, vous pardonnez les
péchés pour de l'argent; d'un trop mauvais fardeau, Rome, vous vous
chargez.... Rome, je suis content de penser que bientôt vous viendrez à
mauvais port, si l'empereur justicier mène droit sa fortune et fait ce
qu'il doit faire. Rome, je vous le dis en vérité, votre violence, nous
la verrons décliner. Rome, que notre vrai sauveur me laisse bientôt voir
cette ruine!»
Mais des cris de guerre et des formules de malédiction sont des
témoignages bien vagues pour une recherche de la réalité historique. Il
faut laisser retomber la poussière de ce champ de bataille, si l'on veut
apercevoir clairement quelle fut l'action de l'empereur contre le
Saint-Siège et l'Église chrétienne.
Il est, avant tout, certain qu'il n'a jamais tenté de provoquer un
schisme dans l'Église. Il appelait avec mépris Milan «la sentine des
patarins». A ses ennemis implacables, Grégoire IX et Innocent IV, il n'a
point opposé d'antipape. Il n'a point soutenu le faux pape de 1227 qui,
appuyé par les barons romains, siégea ix semaines à Saint-Pierre. Il
invoquait Dieu à témoin de sa fidélité au symbole approuvé par l'Église
romaine, selon la discipline universelle de l'Église. Sur son lit de
mort, écrit son fils Manfred au roi Conrad, «il a reconnu d'un cœur
repentant, humblement, comme chrétien orthodoxe, la sacro-sainte Église
romaine, sa mère». Ainsi, jusqu'à la fin, il maintint son adhésion
extérieure au christianisme romain. En 1242, dans le long interrègne qui
suivit la mort de Célestin IV, et au moment où il revenait sans cesse en
face des murs de Rome, que défendaient contre lui les barons guelfes, il
écrivait aux cardinaux d'une façon aussi pressante que saint Louis
lui-même, sur la nécessité de rendre sans retard à l'Église son pasteur
suprême. Innocent IV élu, il le félicita avec des paroles toutes
filiales; mais, six mois plus tard, il menaçait le Sénat et le peuple
romain de sa colère si Rome ne se soumettait point «au maître absolu de
la terre et de la mer, dont tous les désirs doivent s'accomplir». En
avril 1244, il annonçait à Conrad sa réconciliation avec le pape, il se
réjouissait d'avoir été admis par le pontife, en sa qualité de «fils
dévot de l'Église, et comme prince catholique, dans l'unité de
l'Église»; mais il ajoutait: «comme fils aîné et unique, et _patron_ de
l'Église, _sicut primus et unicus Ecclesie filius et patronus_, notre
devoir est d'en favoriser la grandeur.... Nous tâchons de toutes nos
forces, nous souhaitons d'un cœur sincère cette réformation de
l'Église qui nous donnera la paix, ainsi qu'à nos amis et fidèles, pour
toujours.»
[Illustration: La Ziza, palais des rois normands et souabes de Sicile,
près de Palerme.]
Voilà des paroles qui éclairent singulièrement l'histoire religieuse de
Frédéric II. Le patron, le protecteur de l'Église, pour lui, n'est autre
que le maître absolu de l'Église. Il entend que celle-ci se courbe,
aussi docilement que la noblesse féodale et les villes, sous la loi
rigide de l'État. Il prétend disposer des choses ecclésiastiques aussi
librement que des intérêts séculiers de l'empire. Il écrivait déjà en
1236, à Grégoire IX, au sujet de la collation des bénéfices: «Vous vous
irritez de ce que nous ayions choisi des personnes jeunes et
indignes.... Mais n'est-ce pas, en vertu du droit divin, un sacrilège
de disputer sur les mérites de notre munificence, c'est-à-dire sur la
question de savoir si ceux que l'empereur nomme sont dignes ou non?» Il
écrira, en 1246, à tous les princes de la chrétienté: «Le pontife n'a le
droit d'exercer contre nous aucune rigueur, même pour causes légitimes.»
En 1248, dans une épître à l'empereur de Nicée, son gendre, il se plaint
amèrement des rapports insupportables que les princes de l'Occident ont
avec les chefs de l'Église latine; dans tous les troubles de l'État,
toutes les révoltes et toutes les guerres, il dénonce la main toujours
présente de l'Église, qui abuse d'une liberté pestilentielle. Pour lui
l'Orient seul, l'Orient schismatique de Byzance et les khalifats
musulmans ont résolu le problème des relations entre l'Église et l'État;
ils n'ont point affaire à des pontifes-rois; chez eux, la société
cléricale n'est point un corps politique. Ceci est la plaie de l'Europe
et de l'Occident. L'Asie est bien heureuse: elle jouit de la paix
religieuse; la puissance du prince n'y connaît point de limite, parce
que là-bas, en dehors du sanctuaire, l'Église n'existe plus.
Mais ce protectorat impérial, ce gouvernement césarien de l'Église par
le maître de l'empire a pour condition nécessaire la réformation de
l'Église. Ce n'est point assez que le pape et les évêques n'aient plus
aucune action politique, que la souveraineté temporelle du pape à Rome
disparaisse aussi bien que la souveraineté féodale des évêques dans leur
diocèse. Il faut encore que la hiérarchie ecclésiastique renonce à sa
force sociale, que le champ de son influence soit borné à l'apostolat
direct des consciences, que, pour elle, les chrétiens ne soient plus les
membres d'une société politique, mais simplement des âmes individuelles.
Dans son encyclique de 1246, Frédéric écrivait: «Les clercs se sont
engraissés des aumônes des grands, et ils oppriment nos fils et nos
sujets, oubliant notre droit paternel, ne respectant plus en nous ni
l'empereur ni le roi.... Notre conscience est pure, et, par conséquent,
Dieu est avec nous; nous invoquons son témoignage sur l'intention que
nous avons toujours eue de réduire les clercs de tous les degrés, et
surtout les plus hauts d'entre eux, à un état tel qu'ils reviennent à la
condition où ils étaient dans l'Église primitive, menant une vie tout
apostolique et imitant l'humilité du Seigneur. Les clercs de ce temps
conversaient avec les anges, faisaient d'éclatants miracles, soignaient
les infirmes, ressuscitaient les morts, régnaient sur les rois par la
sainteté de leur vie et non par la force de leurs armes. Ceux-ci, livrés
au siècle, enivrés de délices, oublient Dieu; ils sont trop riches, et
la richesse étouffe en eux la religion. C'est un acte de charité de les
soulager de ces richesses qui les écrasent et les damnent.» En 1249, il
accuse, en face de la chrétienté entière, Innocent IV d'avoir séduit le
médecin qui, à Parme, tenta d'empoisonner l'empereur; il invoque le
concours de tous les princes pour le salut de «la sainte Église, sa
mère», qu'il a, dit-il, le droit et la volonté «de réformer pour
l'honneur de Dieu».
[Illustration: Sceau de Frédéric II.]
* * * * *