Après avoir constaté le pouvoir absolu de la papauté, il faudrait

rechercher maintenant les effets de ce pouvoir sur l'ensemble de

l'Église. Il faudrait montrer les évêques se désintéressant de leurs

devoirs pastoraux en proportion du peu d'étendue laissé à leur action,

les dissensions naissant du droit d'appel au sein des églises comme dans

les monastères, une sorte de désorganisation se substituant peu à peu à

l'unité par les régimes d'exception qu'à des degrés divers créaient les

privilèges, le clergé transformé, pour ainsi dire, en un monde de

plaideurs, les églises appauvries par les frais énormes des procès[41],

les évêques chargés de dettes, la justice à Rome achetée trop souvent à

prix d'argent; en un mot, l'Église déviant de sa voie, se désagrégeant

par les dissensions intestines, rompue dans son unité et s'altérant déjà

par la corruption. Il faudrait montrer enfin cette Église romaine, dans

laquelle s'étaient absorbées les églises locales, se viciant à son tour

et devenant «un champ de bataille pour les plaideurs», une espèce de

«bureau européen», où, au milieu de notaires, de scribes et d'employés

de toute sorte, on ne s'occupait que de procès et d'affaires,--en

d'autres termes, cessant d'être une véritable Église pour n'être plus

que la cour de Rome ou la _Curie romaine_.

Cette situation, signalée avec amertume par les contemporains, et dont

on saisit les traces dans la correspondance d'Innocent III, a été, plus

d'une fois, constatée par les historiens. Toutefois on aurait tort de

faire peser sur la seule époque d'Innocent III la responsabilité d'une

telle situation. Née du pouvoir excessif de la papauté, cette situation

avait commencé avant lui; elle s'aggrava sous ses successeurs. La

lecture attentive des documents permet de suivre, à leur véritable date,

les progrès d'un état de choses dont on n'a pas suffisamment marqué la

succession. Ainsi, à ne parler que du changement de l'Église romaine en

_curie_, changement considéré par les hommes pieux du temps comme

funeste pour la religion, on peut en placer l'origine vers le milieu du

XIIe siècle[42], un peu avant le moment où le collège des cardinaux

se vit chargé, à l'exclusion du clergé et des fidèles[43], de pourvoir à

l'élection des papes. Ce qu'on peut dire en somme, c'est que le

pontificat d'Innocent III, qui marque, pour la papauté, l'apogée du

pouvoir absolu, marque aussi, pour l'Église, le commencement d'une

décadence qui, un siècle après, arrivera au dernier degré sous les papes

d'Avignon.

Ainsi fut viciée, dans ses effets, l'œuvre de Grégoire VII. Il

s'était servi de la puissance du Saint-Siège pour réprimer les désordres

de l'Église, et cette puissance, étendue inconsidérément par ses

successeurs, avait produit d'autres désordres. En même temps que

l'Église s'altérait, la papauté, à son insu et par les mêmes causes, se

trouva transformée. Elle se vit amenée à déserter les choses

spirituelles pour le tracas des affaires, la théologie pour le droit.

Noyée sous le flot des affaires sans nombre qui affluent vers elle, elle

perdit de vue les horizons de la spiritualité. Grégoire le Grand se

plaignait déjà que son esprit, fatigué de soucis, ne fût plus capable de

s'élancer vers les régions supérieures. Combien, depuis cette époque,

les choses s'étaient aggravées! «Emporté, écrivait Innocent III, dans le

tourbillon des affaires qui m'enlacent de leurs nœuds, je me vois

livré à autrui et comme arraché à moi-même. La méditation m'est

interdite, la pensée presque impossible; à peine puis-je respirer.»--Une

autre particularité sur laquelle se tait Innocent III, mais qui résulte

de faits épars dans sa correspondance, c'est que, forcé par la

multiplicité des affaires, auxquelles il ne pouvait suffire, d'élargir

en proportion la sphère d'action ou d'influence de ses cardinaux et de

ses légats, il les laissait empiéter sur son autorité et s'arroger une

indépendance qu'il était impuissant à réprimer. On peut même dire, sans

outrepasser la vérité, que, dans ses lettres, Innocent III apparaît plus

d'une fois comme captif dans le cercle que forment autour de lui ses

cardinaux. Ainsi, quand on y regarde de près, on s'aperçoit que ce pape,

maître absolu de l'Église, était écrasé par les affaires et dominé par

ses conseils.

F. ROCQUAIN, _La papauté au moyen âge_, Paris.

Didier et Cie, 1881, in-8º. _Passim._

III.--LE «LIVRE DES CENS» DE L'ÉGLISE ROMAINE

LE «DENIER DE SAINT-PIERRE»

L'Église romaine a eu, de très bonne heure, de grandes propriétés

foncières. Aussi éprouva-t-elle bien vite la nécessité de faire dresser

un état de ses revenus, ou, comme on disait alors, un «Polyptyque»; à la

fin du Ve siècle, le pape Gélase s'acquitta de cette tâche avec tant

de succès que son œuvre, à peine modifiée par saint Grégoire le

Grand, était encore d'un usage courant quatre siècles plus tard.

Mais durant les épreuves qu'eurent à subir au Xe et au XIe siècle

la ville de Rome et la papauté, il se creusa un véritable abîme entre

les temps anciens et les temps nouveaux. Les vieilles archives, les

vieux titres de l'Église romaine disparurent dans la tourmente, et

lorsque Grégoire VII entreprit de réorganiser toute chose, il eut

grand'peine à rassembler les débris qui avaient échappé au naufrage.

C'est de ce moment que date à Rome le double mouvement qui pousse d'une

part à recueillir et à coordonner des titres domaniaux, c'est-à-dire à

former des cartulaires, et, d'autre part, à établir de nouveaux

polyptyques, c'est-à-dire de nouveaux états de revenus. De là différents

essais auxquels le camérier Cencius, l'officier chargé des temporalités

de l'Église, donna en 1192 leur forme définitive.

L'œuvre de Cencius se compose de deux parties:

1º D'un registre où sont inscrits, province par province, les noms des

débiteurs de l'Église romaine et la quotité de leurs redevances;

2º D'un cartulaire qui contient les titres constitutifs de la propriété

et de la suzeraineté du Saint-Siège (donations, testaments, contrats

d'achat ou d'échange, serments d'hommage, etc.).

De ces deux parties la première constitue ce qu'on peut appeler

proprement le _Liber censuum_ de l'Église romaine.

* * * * *

Un livre censier, ou, comme dit Brussel, un livre terrier, «est un

registre de la recette faite pour un an de tous les cens et rentes

appartenant à une _seigneurie_».

La liste des divers cens et rentes que percevait le pape à la fin du

XIIe siècle, en sa qualité de _seigneur_, voilà ce qui constitue le

_Liber censuum_ de Cencius.

Au sein du monde féodal, le Saint-Siège devait nécessairement prendre

l'apparence extérieure qui s'imposait alors à tous les membres de la

société, aux personnes morales comme aux individus; il est devenu une

seigneurie.

On sait que le moyen âge entendait par ce terme un ensemble de droits,

d'origine et de caractères très divers, où la propriété et la

souveraineté confondues se marquaient par de certains services et

redevances.

Dans l'Italie centrale, où le Saint-Siège avait depuis longtemps de

vastes domaines, qui, au temps de Charlemagne, lui avaient valu la

cession d'une partie de la puissance publique, la seigneurie du pape

s'était établie tout naturellement, comme en d'autres lieux celle des

ducs et des comtes.

Mais le Saint-Siège était un pouvoir d'une nature spéciale: son

caractère de puissance morale et universelle lui valut dans le monde

féodal une autre seigneurie d'un genre particulier.

A la fin du neuvième siècle, lorsque les princes carolingiens, qui

avaient été longtemps les «patrons» des églises et des monastères, ne

furent plus en état de défendre la propriété ecclésiastique contre les

usurpations des laïques, on songea à invoquer la protection pontificale.

C'était le temps des grands pontificats de Nicolas Ier et de Jean

VIII. Les fondateurs de monastères, désireux d'assurer la perpétuité de

leur œuvre, sollicitèrent le patronat du Saint-Siège et ils

«recommandèrent» à l'apôtre la propriété de l'être moral qu'ils

constituaient. Les possessions attribuées à certains instituts

monastiques furent ainsi considérées comme le bien de saint Pierre, et,

pour reconnaître le domaine éminent ainsi concédé à l'apôtre, elles

furent grevées d'un cens annuel en faveur du Saint-Siège.

Cela eut de grandes conséquences dans l'ordre temporel aussi bien que

dans l'ordre spirituel.

D'une part, les monastères censiers échappèrent peu à peu à la main des

évêques pour relever directement du Saint-Siège, et, d'autre part, la

nature originelle du lien qui les rattachait à Rome détermina, à travers

toute l'Europe, la constitution d'un domaine pontifical d'un caractère

particulier.

La papauté posséda sur les terres des plus grandes abbayes un droit

éminent de propriété, qui se marquait par le payement d'un cens, et il

n'en fallut pas davantage pour que peu à peu le Saint-Siège assimilât à

ce droit très spécial celui que la coutume lui assignait sur nombre

d'États chrétiens, et qui s'exprimait par des redevances analogues.

Après la dissolution de l'Empire romain, qui avait été longtemps pour

les princes barbares la source de toute légitimité, le Saint-Siège avait

paru tout désigné pour succéder dans ce rôle à l'Empire.

L'apôtre enseigne que tout pouvoir légitime vient de Dieu. Mais qui donc

aura mission d'éclairer les consciences, de se prononcer sur la

légitimité des pouvoirs de fait, sinon celui qui a reçu du Christ le

droit de lier et de délier toute chose?

C'est donc à la papauté que les hommes ont fait appel. Les États

naissants et les dynasties nouvelles ont senti le besoin de se faire

reconnaître par elle. Elle a sacré Pépin et couronné Charlemagne; elle a

érigé des trônes et dispensé des couronnes.

La papauté s'est trouvée investie de la sorte d'une véritable

magistrature, d'un droit qu'on pourrait appeler _supra régalien_, et ce

droit, comme les droits régaliens eux-mêmes, a pris, à certains moments,

une forme féodale.

Les puissances de fraîche date désirèrent marquer d'un signe visible

leur union avec le Saint-Siège et s'obligèrent à lui servir une

redevance annuelle.

Cette redevance prit bien vite le nom de «cens» et se confondit aussitôt

avec les divers revenus d'origine foncière que le Saint-Siège percevait

sous ce nom. Elle fut incorporée au domaine, elle compta parmi les

rentes de la seigneurie.

Les papes du XIe siècle, et Grégoire VII en particulier,

s'efforcèrent de préciser les rapports que marquait ce cens payé à Rome

par divers États chrétiens.

Le domaine éminent possédé par l'apôtre sur les monastères censiers se

traduisait sans difficulté par la censive. Mais pour des principautés et

des royaumes, il paraissait difficile d'admettre que la redevance

conservât le caractère d'un simple lien de droit privé.

Les papes y virent un signe de suprématie politique et Grégoire VII

réclama le serment d'hommage à Guillaume le Conquérant, comme un

suzerain à son vassal.

[Illustration: Lettre d'Eugène III, 16 août 1147.

Spécimen de l'écriture employée au XIIe siècle à la Chancellerie

pontificale.

_Musée des Archives départementales_, nº 39.]

TRANSCRIPTION

_Eugenius, episcopus, servus servorum Dei. Dilectis filiis

canonicis Trecensis ecclesie, salutem et apostolicam benedictionem.

Sicut ea que a nobis statuuntur firma volumus et illibata

persistere, ita ea que a fratribus nostris episcopis rationabili

providentia fiunt, ut in suo vigore permaneant, diligenti nos

convenit sollicitudine providere. Quod ergo a discretione religiosi

viri Acconis episcopi...._

_Si quis igitur hujus nostre confirmationis paginam sciens contra

eam temere venire temptaverit, indignationem omnipotentis Dei et

beatorum Petri et Pauli apostolorum ejus se noverit incursurum.

Datum Autisiodori. XVII. kl. septembris._

Cette thèse de la cour de Rome ne fut pas admise partout sans

contestation, et il faut reconnaître qu'elle n'a jamais complètement

triomphé[44].

Elle n'en a pas moins dominé pendant plusieurs siècles les relations du

Saint-Siège avec la plupart des États européens, et le principe en est

clairement énoncé à la première page du _Liber censuum_.

Le camérier de 1192 a soigneusement relevé tous les cens dus au

Saint-Siège, et, sans s'occuper de rechercher l'origine de chacun d'eux,

il a consigné dans un même registre le nom de tous ceux qui en étaient

grevés, parce que pour lui, comme pour la Chambre Apostolique, les

églises, monastères, cités ou royaumes, ainsi rapprochés en vertu d'un

symbole unique, étaient tous également du domaine de Saint Pierre, car

tous ils étaient, ainsi que l'écrivait le camérier en sa préface, «_in

jus et proprietatem beati Petri consistentes_».

L'œuvre de Cencius marque, par conséquent, le point d'arrivée d'une

longue évolution historique, qui a constitué, au profit du Saint-Siège,

une seigneurie d'un caractère spécial et d'une immense étendue.

P. FABRE, _Étude sur le Liber censuum de l'Église

romaine_, Paris, E. Thorin, 1892, in-8º.

IV.--L'EMPEREUR FRÉDÉRIC II.

Pour les bons chrétiens, pour l'Église, pour les guelfes, Frédéric fut

une figure de l'Antéchrist. La lutte qu'il soutint contre deux papes

inflexibles, Grégoire IX et Innocent IV, eut, aux yeux des amis du

Saint-Siège, la grandeur d'un drame apocalyptique. Satan seul avait pu

souffler une telle malice dans l'âme d'un prince que l'Église romaine

avait tenu tout enfant entre ses bras, au temps d'Innocent III. «C'était

un athéiste», affirme Fra Salimbene, qui énumère tous les vices de

l'empereur, la fourberie, l'avarice, la luxure, la cruauté, la colère,

et les histoires étranges que l'on contait tout bas, au fond des

couvents, sur ce personnage formidable. Au moment où Frédéric venait de

dénoncer à tous les rois et à l'épiscopat Grégoire IX comme faux pape et

faux prophète, celui-ci lançait l'encyclique _Ascendit de mari_: «Voyez

la bête qui monte du fond de la mer, la bouche pleine de blasphèmes,

avec les griffes de l'ours et la rage du lion, le corps pareil à celui

du léopard. Elle ouvre sa gueule pour vomir l'outrage contre Dieu; elle

lance sans relâche ses javelots contre le tabernacle du Seigneur et les

saints du ciel.» L'année suivante, Grégoire écrivait: «L'empereur,

s'élevant au-dessus de tout ce qu'on appelle Dieu et prenant d'indignes

apostats pour agents de sa perversité, s'érige en ange de lumière sur la

montagne de l'orgueil.... Il menace de renverser le siège de saint

Pierre, de substituer à la foi chrétienne les anciens rites des peuples

païens, et, se tenant assis dans le Temple, il usurpe les fonctions du

sacerdoce.» «A force de fréquenter les Grecs et les Arabes, écrit

l'auteur anonyme de la _Vie de Grégoire IX_, il s'imagine, tout réprouvé

qu'il est, être un Dieu sous la forme humaine.» L'avocat pontifical

Albert de Beham, familier d'Innocent IV, écrit encore, en 1245: «Il a

voulu s'asseoir dans la chaire de Dieu comme s'il était Dieu; non

seulement il s'est efforcé de créer un pape et de soumettre à sa

domination le siège apostolique, mais il a voulu usurper le droit divin,

changer l'alliance éternelle établie par l'Évangile, changer les lois et

les conditions de la vie des hommes.» En 1245 et 1248, Innocent IV

déliait du serment de fidélité le clergé et les sujets du royaume des

Deux-Siciles, enlevait l'Église sicilienne aux juridictions impériales,

retranchait de la société politique, comme de la communion religieuse,

les comtes et les bourgeois fidèles au parti de l'empereur, autorisait

les seigneurs ecclésiastiques à fortifier leurs châteaux contre

l'empereur, et jurait solennellement d'écraser jusqu'aux derniers

rejetons de «cette race de vipères».

Pierre de la Vigne et les courtisans du prince souabe répondaient d'une

voix aussi sonore que celle des champions de l'Église. Pierre était le

confident de Frédéric. «J'ai tenu, dit son âme à Dante, les deux clefs

de son cœur, que j'ouvrais et refermais d'une main très douce;» on

peut croire que, chaque fois qu'il écrivait, il n'était que l'écho de la

pensée de l'empereur. Mais la façon dont il exalta la mission religieuse

de son maître, par l'exagération des idées et des images, a trop

d'analogie avec les invectives lancées par les défenseurs du

Saint-Siège. Pour le chancelier, même pour l'archevêque de Palerme

Beraldo, pour le notaire impérial Nicolas de Rocca et les prélats

gibelins qui font leur cour à César à l'aide des textes de l'Évangile,

Frédéric est une sorte de Messie, un apôtre chargé par Dieu de révéler

l'Esprit saint, le pontife de l'Église définitive, «le grand aigle aux

grandes ailes» qu'Ezéchiel a prophétisé. Quant à Pierre de la Vigne, il

sera le vicaire de Frédéric, comme le premier Pierre a été celui de

Jésus; il est la pierre angulaire, il est la vigne féconde dont les

branches ombragent et réjouissent le monde. Le Galiléen a renié trois

fois son Seigneur, le Capouan ne reniera jamais le sien. La fonction

mystique de l'Église romaine est sur le point de finir. «Le haut cèdre

du Liban sera coupé, criaient les prophètes populaires, il n'y aura plus

qu'un seul Dieu, c'est-à-dire un monarque. Malheur au clergé! S'il

tombe, un ordre nouveau est tout prêt.» Innocent IV trouvait sur sa

table des vers annonçant la déchéance prochaine de la Rome des papes. Et

les troubadours provençaux, les exilés de la croisade albigeoise, qui

avaient vu leurs villes livrées aux inquisiteurs, chantaient dans les

palais de Palerme et de Lucera les strophes furieuses de Guillaume

Figueira: «Rome traîtresse, l'avarice vous perd et vous tondez de trop

près la laine de vos brebis.... Rome, vous rongez la chair et les os des

simples, vous entraînez les aveugles dans le fossé, vous pardonnez les

péchés pour de l'argent; d'un trop mauvais fardeau, Rome, vous vous

chargez.... Rome, je suis content de penser que bientôt vous viendrez à

mauvais port, si l'empereur justicier mène droit sa fortune et fait ce

qu'il doit faire. Rome, je vous le dis en vérité, votre violence, nous

la verrons décliner. Rome, que notre vrai sauveur me laisse bientôt voir

cette ruine!»

Mais des cris de guerre et des formules de malédiction sont des

témoignages bien vagues pour une recherche de la réalité historique. Il

faut laisser retomber la poussière de ce champ de bataille, si l'on veut

apercevoir clairement quelle fut l'action de l'empereur contre le

Saint-Siège et l'Église chrétienne.

Il est, avant tout, certain qu'il n'a jamais tenté de provoquer un

schisme dans l'Église. Il appelait avec mépris Milan «la sentine des

patarins». A ses ennemis implacables, Grégoire IX et Innocent IV, il n'a

point opposé d'antipape. Il n'a point soutenu le faux pape de 1227 qui,

appuyé par les barons romains, siégea ix semaines à Saint-Pierre. Il

invoquait Dieu à témoin de sa fidélité au symbole approuvé par l'Église

romaine, selon la discipline universelle de l'Église. Sur son lit de

mort, écrit son fils Manfred au roi Conrad, «il a reconnu d'un cœur

repentant, humblement, comme chrétien orthodoxe, la sacro-sainte Église

romaine, sa mère». Ainsi, jusqu'à la fin, il maintint son adhésion

extérieure au christianisme romain. En 1242, dans le long interrègne qui

suivit la mort de Célestin IV, et au moment où il revenait sans cesse en

face des murs de Rome, que défendaient contre lui les barons guelfes, il

écrivait aux cardinaux d'une façon aussi pressante que saint Louis

lui-même, sur la nécessité de rendre sans retard à l'Église son pasteur

suprême. Innocent IV élu, il le félicita avec des paroles toutes

filiales; mais, six mois plus tard, il menaçait le Sénat et le peuple

romain de sa colère si Rome ne se soumettait point «au maître absolu de

la terre et de la mer, dont tous les désirs doivent s'accomplir». En

avril 1244, il annonçait à Conrad sa réconciliation avec le pape, il se

réjouissait d'avoir été admis par le pontife, en sa qualité de «fils

dévot de l'Église, et comme prince catholique, dans l'unité de

l'Église»; mais il ajoutait: «comme fils aîné et unique, et _patron_ de

l'Église, _sicut primus et unicus Ecclesie filius et patronus_, notre

devoir est d'en favoriser la grandeur.... Nous tâchons de toutes nos

forces, nous souhaitons d'un cœur sincère cette réformation de

l'Église qui nous donnera la paix, ainsi qu'à nos amis et fidèles, pour

toujours.»

[Illustration: La Ziza, palais des rois normands et souabes de Sicile,

près de Palerme.]

Voilà des paroles qui éclairent singulièrement l'histoire religieuse de

Frédéric II. Le patron, le protecteur de l'Église, pour lui, n'est autre

que le maître absolu de l'Église. Il entend que celle-ci se courbe,

aussi docilement que la noblesse féodale et les villes, sous la loi

rigide de l'État. Il prétend disposer des choses ecclésiastiques aussi

librement que des intérêts séculiers de l'empire. Il écrivait déjà en

1236, à Grégoire IX, au sujet de la collation des bénéfices: «Vous vous

irritez de ce que nous ayions choisi des personnes jeunes et

indignes.... Mais n'est-ce pas, en vertu du droit divin, un sacrilège

de disputer sur les mérites de notre munificence, c'est-à-dire sur la

question de savoir si ceux que l'empereur nomme sont dignes ou non?» Il

écrira, en 1246, à tous les princes de la chrétienté: «Le pontife n'a le

droit d'exercer contre nous aucune rigueur, même pour causes légitimes.»

En 1248, dans une épître à l'empereur de Nicée, son gendre, il se plaint

amèrement des rapports insupportables que les princes de l'Occident ont

avec les chefs de l'Église latine; dans tous les troubles de l'État,

toutes les révoltes et toutes les guerres, il dénonce la main toujours

présente de l'Église, qui abuse d'une liberté pestilentielle. Pour lui

l'Orient seul, l'Orient schismatique de Byzance et les khalifats

musulmans ont résolu le problème des relations entre l'Église et l'État;

ils n'ont point affaire à des pontifes-rois; chez eux, la société

cléricale n'est point un corps politique. Ceci est la plaie de l'Europe

et de l'Occident. L'Asie est bien heureuse: elle jouit de la paix

religieuse; la puissance du prince n'y connaît point de limite, parce

que là-bas, en dehors du sanctuaire, l'Église n'existe plus.

Mais ce protectorat impérial, ce gouvernement césarien de l'Église par

le maître de l'empire a pour condition nécessaire la réformation de

l'Église. Ce n'est point assez que le pape et les évêques n'aient plus

aucune action politique, que la souveraineté temporelle du pape à Rome

disparaisse aussi bien que la souveraineté féodale des évêques dans leur

diocèse. Il faut encore que la hiérarchie ecclésiastique renonce à sa

force sociale, que le champ de son influence soit borné à l'apostolat

direct des consciences, que, pour elle, les chrétiens ne soient plus les

membres d'une société politique, mais simplement des âmes individuelles.

Dans son encyclique de 1246, Frédéric écrivait: «Les clercs se sont

engraissés des aumônes des grands, et ils oppriment nos fils et nos

sujets, oubliant notre droit paternel, ne respectant plus en nous ni

l'empereur ni le roi.... Notre conscience est pure, et, par conséquent,

Dieu est avec nous; nous invoquons son témoignage sur l'intention que

nous avons toujours eue de réduire les clercs de tous les degrés, et

surtout les plus hauts d'entre eux, à un état tel qu'ils reviennent à la

condition où ils étaient dans l'Église primitive, menant une vie tout

apostolique et imitant l'humilité du Seigneur. Les clercs de ce temps

conversaient avec les anges, faisaient d'éclatants miracles, soignaient

les infirmes, ressuscitaient les morts, régnaient sur les rois par la

sainteté de leur vie et non par la force de leurs armes. Ceux-ci, livrés

au siècle, enivrés de délices, oublient Dieu; ils sont trop riches, et

la richesse étouffe en eux la religion. C'est un acte de charité de les

soulager de ces richesses qui les écrasent et les damnent.» En 1249, il

accuse, en face de la chrétienté entière, Innocent IV d'avoir séduit le

médecin qui, à Parme, tenta d'empoisonner l'empereur; il invoque le

concours de tous les princes pour le salut de «la sainte Église, sa

mère», qu'il a, dit-il, le droit et la volonté «de réformer pour

l'honneur de Dieu».

[Illustration: Sceau de Frédéric II.]

* * * * *

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 19 / 45 段