Rome ne possédait cependant aucune source de richesse. Sa situation

était défavorable au commerce; n'ayant point de marché, elle ne

fabriquait aucune marchandise, et l'insalubrité de sa campagne, résultat

d'un long abandon, en rendait la fertilité inutile. Alors déjà, comme

aujourd'hui, elle s'élevait, solitaire et délaissée, au milieu du désert

qui s'étendait jusqu'au pied même de ses murailles. Comme il n'y avait

pas d'industrie, il n'y avait rien qui ressemblât à une classe

bourgeoise. Le peuple n'était qu'une vile populace, toujours prompte à

suivre le démagogue qui flattait sa vanité, plus prompte encore à

l'abandonner au moment du péril. La superstition était pour lui une

question d'orgueil national, mais il vivait dans le voisinage trop

immédiat des choses sacrées pour les respecter beaucoup; il maltraitait

le pape et exploitait les pèlerins que ses autels attiraient en foule;

c'était probablement la seule classe d'hommes en Europe qui ne fournît

aucune recrue aux armées de la Croix. Les prêtres, les moines et tous

les parasites divers d'une cour ecclésiastique formaient une large part

de la population; le reste était entretenu, pour la plupart dans un

état de demi-mendicité, par une quantité incalculable d'associations

religieuses qu'enrichissaient les dons ou les dépouilles de la

chrétienté latine. Les familles nobles étaient nombreuses, puissantes,

féroces; elles s'entouraient de bandes de partisans sans aucune

discipline, et ne cessaient de guerroyer entre elles autour de leurs

châteaux dans la contrée avoisinante ou dans les rues mêmes de la cité.

Si les choses avaient pu suivre leur cours naturel, une de ces familles,

celle des Colonna par exemple, ou celle des Orsini, aurait probablement

fini par dompter ses rivales et par établir, ainsi qu'on le vit dans les

républiques de la Romagne et de la Toscane, une _signoria_ ou tyrannie

locale, analogue à celles qui s'implantèrent jadis dans les villes de la

Grèce. Mais la présence du pouvoir sacerdotal fit obstacle à cette

tendance et, par cela même, aggrava la confusion dans la cité. Bien que

le pape ne fût pas encore reconnu comme souverain légitime, il était,

non seulement le personnage de Rome le plus considérable, mais le seul

dont l'autorité offrît l'apparence d'un certain caractère officiel.

Toutefois le règne de chaque pontife était court; il ne disposait

d'aucune force militaire; il était fréquemment absent de son siège. Il

appartenait, en outre, très souvent à l'une de ces grandes familles, et,

à ce titre, n'était rien de plus qu'un chef de faction dans l'intérieur

de sa ville, tandis qu'on le vénérait dans toute l'Europe comme le

pontife universel.

Celui qui aurait dû être pour Rome ce que leurs rois nationaux étaient

pour les villes de France, d'Angleterre ou d'Allemagne, c'était

l'empereur. Mais son pouvoir était une pure chimère, importante surtout

en ce qu'elle servait de prétexte à l'opposition que les Colonna et les

autres chefs gibelins faisaient au parti du pape. Ses droits, même en

théorie, étaient matière à controverse. Les papes, dont les

prédécesseurs s'étaient contentés de gouverner en qualité de lieutenants

de Charlemagne ou d'Otton, soutenaient à présent que Rome, en tant que

cité spirituelle, ne pouvait être soumise à aucune juridiction

temporelle, et qu'elle ne pouvait, par conséquent, faire partie de

l'empire romain, quoiqu'elle en fût cependant la capitale. Non

seulement, arguait-on, Constantin avait cédé Rome à Sylvestre et à ses

successeurs, mais le Saxon Lothaire, lors de son couronnement, avait,

de plus, formellement renoncé à sa souveraineté en prêtant hommage entre

les mains du pontife et en recevant de lui la couronne comme son vassal.

Les papes sentaient alors que leur dignité et leur influence ne

pouvaient que perdre, s'ils admettaient même en apparence dans le lieu

de leur résidence la juridiction d'un souverain civil, et, quoiqu'il

leur fût impossible d'y affermir leur propre autorité, ils réussirent du

moins à en exclure toute autre que la leur. C'est pour cela qu'ils

étaient si mal à l'aise toutes les fois qu'un empereur venait leur

demander de le couronner, qu'ils lui suscitaient toute espèce de

difficultés et s'efforçaient de s'en débarrasser le plus tôt possible.

Il faut dire ici quelque chose du programme de ces visites impériales à

Rome, et des traces que les Allemands y ont laissées de leur présence,

en se rappelant toujours qu'à partir de Frédéric II, être couronné dans

sa capitale fut pour un empereur l'exception au lieu d'être la règle.

Le voyageur qui entre à Rome aujourd'hui, s'il arrive, comme c'est

l'ordinaire, par la voie de Civita-Vecchia, y est introduit par le

chemin de fer avant qu'il s'en soit douté; il se jette dans une voiture

à la gare et est déposé à la porte de son hôtel, au milieu de la ville

moderne, sans avoir absolument rien vu. S'il arrive en voiture de la

Toscane, en suivant la route déserte qui passe près de Véies et franchit

le pont Milvius, il jouit, il est vrai, du haut des pentes de la chaîne

ciminienne, de la splendide perspective de la Campagne, semblable à une

mer entourée de collines étincelantes; mais de la cité, il n'aperçoit

aucun indice, sauf le dôme de Saint-Pierre, jusqu'à ce qu'il soit dans

ses murs. Il en était tout autrement au moyen âge. Alors les voyageurs,

quelle que fût leur condition, depuis l'humble pèlerin jusqu'à

l'archevêque de promotion récente qui venait, accompagné d'une suite

pompeuse, recevoir des mains du pape le pallium sacramentel, s'en

approchaient du côté du nord ou du nord-est; suivant un passage tracé

dans le sol montueux de la rive toscane du Tibre, ils faisaient halte

sur le sommet du Monte Mario[34]--le mont de la Joie--et voyaient «la

cité des solennités» s'étendre sous leurs yeux, depuis les énormes

constructions du Latran, bien loin sur le mont Cælius, jusqu'à la

basilique de Saint-Pierre à leurs pieds. Ce n'était pas, comme

aujourd'hui, un océan houleux de coupoles, mais une masse de maisons

basses aux rouges toitures, interrompue par de hautes tours de briques,

et çà et là par des monceaux de ruines antiques, bien plus

considérables que ce qu'il en reste. Et au-dessus de tout cela se

dressaient ces deux monuments des Césars païens, ces monuments qui

contemplent encore, du haut de leur immobile sérénité, le spectacle que

leur donnent les armées des nations nouvelles et les fêtes d'une

nouvelle religion,--les colonnes de Trajan et de Marc-Aurèle.

[Illustration: L'empereur Otton III, d'après une miniature de

l'Évangéliaire de Bamberg.]

Du Monte Mario, l'armée teutonne, après avoir fait ses oraisons,

descendait dans le champ de Néron, espace formé par les terrains plats

qui aboutissent à la porte Saint-Ange. C'était là que les représentants

du peuple romain avaient l'habitude d'aller au-devant de l'empereur

nouvellement élu, de lui demander la confirmation de leurs chartes et de

recevoir le serment qu'il prêtait de maintenir leurs bonnes coutumes.

Une procession se formait alors: les prêtres et les moines, qui étaient

sortis pour saluer l'empereur en chantant des hymnes, prenaient les

devants; les chevaliers et les soldats romains, quels qu'ils fussent,

venaient ensuite; puis le monarque, suivi d'une longue troupe de

chevalerie transalpine. Pénétrant dans la cité, ils s'avançaient jusqu'à

Saint-Pierre, où le pape, entouré de son clergé, se tenait sur le grand

perron de la basilique pour souhaiter la bienvenue au roi des Romains et

lui donner sa bénédiction. Le lendemain, on procédait au couronnement,

avec des cérémonies très compliquées[35]. Leur accompagnement le plus

ordinaire, dont le livre du rituel ne fait pas mention, c'était le son

des cloches appelant aux armes et le cri de bataille des combattants

allemands et italiens. Le pape, quand il ne pouvait empêcher l'empereur

d'entrer à Rome, le priait de laisser le gros de son armée hors des

murs, et, s'il ne l'obtenait pas, il pourvoyait à sa sécurité en

excitant des complots et des séditions contre son trop puissant ami. Le

peuple romain, d'un autre côté, tout violent qu'il se montrât souvent à

l'égard du pape, plaçait pourtant en lui une sorte d'orgueil national.

Bien différents étaient ses sentiments pour le capitaine teuton qui

venait d'un pays lointain recevoir dans sa cité, sans lui en savoir gré

cependant, les insignes d'un pouvoir que la bravoure de leurs ancêtres

avait fondé. Dépouillé de son ancien droit d'élire l'évêque universel,

il tâcha d'autant plus désespérément de se persuader que c'était lui qui

choisissait le prince universel; et sa mortification était toujours plus

cuisante chaque fois qu'un nouveau souverain repoussait avec mépris ses

prétentions et faisait parader sous ses yeux sa rude cavalerie barbare.

C'est pour cela qu'une sédition était à Rome la conséquence presque

forcée d'un couronnement. Il y eut trois révoltes contre Otton le Grand.

Otton III, en dépit de son affection passionnée pour la cité, y fut en

butte à la même mauvaise foi et à la même haine, et la quitta enfin de

désespoir après avoir fait d'inutiles tentatives de conciliation[36]. Un

siècle plus tard, le couronnement de Henri V fut l'occasion de tumultes

violents, car il se saisit du pape et des cardinaux à Saint-Pierre et

les tint prisonniers jusqu'à ce qu'ils se fussent soumis à ses

exigences. Hadrien IV, qui s'en souvenait, aurait volontiers forcé les

troupes de Frédéric Barberousse à demeurer hors des murs; mais la

rapidité de leurs mouvements déconcerta ses plans et prévint les

résistances de la populace romaine. S'étant établi dans la cité

Léonine[37], Frédéric barricada le pont qui traverse le Tibre et fut

couronné en bonne forme à Saint-Pierre. Mais la cérémonie s'achevait à

peine, lorsque les Romains, qui s'étaient rassemblés en armes au

Capitole, forcèrent le pont, tombèrent sur les Allemands et ne furent

repoussés qu'avec peine, grâce aux efforts personnels de Frédéric. Il ne

s'aventura pas à les poursuivre plus avant dans la cité, et ne fut, à

aucune époque de son règne, capable de s'en rendre entièrement maître.

Pareillement déçus, ses successeurs acceptèrent enfin leur défaite et se

contentèrent de recevoir leur couronne aux conditions qu'y mirent les

papes, et de repartir sans insister.

[Illustration: San Bartolommeo in Isola, à Rome.]

Y venant rarement et y faisant un séjour de si courte durée, il n'est

pas surprenant que les empereurs teutons dans les sept siècles qui vont

de Charlemagne à Charles-Quint, aient laissé à Rome des traces moins

nombreuses de leur présence que Titus ou qu'Hadrien seulement; moins

nombreuses même et moins considérables que celles qui sont attribuées

par la tradition à ceux qu'elle appelle Servius Tullius et Tarquin

l'Ancien. Les monuments qui subsistent ont surtout pour effet de rendre

plus sensible l'absence de tous les autres. Le plus important date du

temps d'Otton III, le seul empereur qui tenta de fixer à Rome sa

résidence permanente. Du palais, qui ne fut probablement guère qu'une

simple tour construite par lui sur l'Aventin, on n'a découvert aucun

vestige; mais l'église qu'il fonda pour y déposer les cendres de son

ami, le martyr saint Adalbert, est encore debout sur l'île du Tibre.

Ayant reçu de Bénévent des reliques qu'on supposa être celles de

l'apôtre Barthélemy[38], elle fut dédiée à ce saint, et est à présent

l'église de San Bartolommeo in Isola, dont le curieux et pittoresque

beffroi de briques rouges, devenues grises par l'effet du temps, se

dresse au milieu des orangers d'un jardin de couvent, d'où il domine les

eaux jaunes et tourbillonnantes du Tibre.

Otton II, fils d'Otton le Grand, mourut à Rome et fut inhumé dans la

crypte de Saint-Pierre; il est le seul empereur qui ait trouvé un lieu

de repos parmi les tombeaux des papes. Sa tombe n'est pas loin de celle

de son neveu, Grégoire V: elle est très simple et d'un marbre

grossièrement sculpté. Le couvercle du superbe sarcophage de porphyre où

il reposa quelque temps sert actuellement de fonts baptismaux à

Saint-Pierre; on peut le voir dans la chapelle où se font les baptêmes,

à gauche en entrant dans l'église, non loin des tombeaux des Stuarts. Ce

sont là toutes ou à peu près toutes les traces du passage de ses

maîtres teutons que Rome ait conservées jusqu'à nous. Les peintures, il

est vrai, ne manquent pas, depuis la mosaïque de la Scala Santa dans le

palais de Latran et les curieuses fresques de l'église des Santi Quattro

Incoronati[39], jusqu'aux décorations de la chapelle Sixtine et aux

loges de Raphaël dans le Vatican, où les triomphes de la papauté sur

tous ses adversaires sont représentés avec un art incomparable. Mais

toutes ces peintures manquent d'exactitude; elles sont, pour la plupart,

de beaucoup postérieures aux événements qu'elles figurent.

J. BRYCE, _Le saint Empire romain germanique_,

Paris, A. Colin, 1890, in-8º. Trad. de l'anglais par

A. Domergue.

II.--INNOCENT III, LA CURIE ROMAINE ET L'ÉGLISE.

LA MONARCHIE PONTIFICALE.

Dans les lettres d'Innocent III relatives à l'Église, un fait se révèle

d'abord: le pouvoir énorme de la papauté et l'immense étendue de son

action. Les lettres litigieuses en offrent, à elles seules, un sensible

témoignage. On y voit que non seulement les affaires importantes (_causæ

majores_), mais toutes les affaires de l'Église, toutes les

difficultés, quelles qu'elles fussent, qui naissaient dans son sein,

aboutissaient au Saint-Siège. Un très petit nombre de ces affaires

étaient évoquées par le pape; toutes allaient à lui naturellement, par

l'effet d'une institution entrée alors dans les mœurs du clergé: ce

droit d'appel au Saint-Siège, établi jadis avec éclat par Nicolas

Ier, mais qui n'avait pris une entière extension que depuis Grégoire

VII.

Avec la haute idée qu'il se faisait de la mission de la papauté,

Grégoire VII avait jugé que, le Saint-Siège devant à tous une égale

protection, il convenait de rendre accessible à tous le recours à cette

tutelle suprême. Favorisé par les successeurs de Grégoire, cet usage de

l'appel avait pris un développement si rapide et si universel qu'à

l'époque d'Innocent III aucun événement ne se passait dans l'Église où

il n'amenât l'intervention de la papauté. De la part des appelants se

commettaient des abus qui n'échappaient pas à l'attention d'Innocent

III. Il reconnaissait que ce droit d'appel, établi dans l'intérêt des

faibles, des opprimés, devenait souvent, aux mains des oppresseurs, un

moyen de se dérober à de justes châtiments infligés par les supérieurs

ecclésiastiques. Il essaya de tempérer ces abus. Quand il confiait aux

évêques locaux la connaissance de certaines causes, il déclarait

quelquefois que la sentence prononcée par eux serait définitive et sans

appel (_sublato appellationis obstaculo_). Il ne fit cela que rarement;

s'il eût pris en ce sens quelque mesure générale, c'eût été porter

atteinte à l'autorité du Saint-Siège, en tarissant l'une des sources les

plus sûres de son pouvoir, et à son esprit non moins qu'à son prestige,

en le dépouillant de son caractère de magistrature suprême et toujours

accessible. Loin de vouloir limiter cette faculté d'appel, il était

attentif à la maintenir en son intégrité, et, à l'occasion, savait

rappeler en termes sévères qu'il entendait que personne n'osât apporter

obstacle à l'exercice de ce droit. De là qu'arrivait-il? C'est que les

sentences des évêques, toujours susceptibles d'être modifiées ou cassées

par le Saint-Siège, étaient en outre suspendues dans leurs effets

pendant le temps, souvent très long, que durait l'instance auprès de la

cour de Rome; c'est que, par une autre conséquence, les évêques

perdaient de leur autorité ou de leur crédit aux yeux des fidèles de

leurs diocèses. A mesure que les appels s'étaient multipliés, les

églises locales avaient tendu ainsi à s'amoindrir devant l'Église

romaine; et, à l'époque d'Innocent III, le nombre seul des lettres

litigieuses qui remplissent sa correspondance est un indice du degré

d'affaiblissement où ces églises étaient tombées.

Les lettres de privilèges fournissent un signe non moins caractéristique

de la situation de l'Église à cette époque et conduisent aux mêmes

conclusions. Ces lettres, pour la plupart, n'étaient autre chose que des

actes qui, sous des formes et en des mesures diverses, affranchissaient

de la juridiction épiscopale les personnes ou les établissements qui les

avaient obtenues. Assurément ces sortes de lettres ne doivent pas plus

que les lettres litigieuses être attribuées spécialement au temps

d'Innocent III; mais ce qui appartient à cette époque, c'est le nombre

considérable et des unes et des autres. Ces lettres de privilèges,

octroyées à quelques personnages, à des chapitres, mais surtout à des

couvents, aidaient de deux manières à l'ascendant du Saint-Siège, en

diminuant l'autorité des évêques et en créant au pape des serviteurs

dévoués. Ces conséquences ne devaient pas échapper à la prudence

d'Innocent III. Sa prédilection pour les monastères, au détriment du

clergé séculier, est un des traits les plus sensibles de sa

correspondance[40].

Ces amoindrissements de la puissance épiscopale résultaient d'une

situation que sans doute les évêques subissaient malgré eux. Mais on les

voit faire eux-mêmes l'aveu indirect de leur faiblesse dans les mille

questions (_consultationes_) qu'ils adressent au pape sur toute sorte de

sujets. Nous possédons, non ces questions elles-mêmes, mais les réponses

du pape. Ces réponses, à la vérité, sont conçues de telle manière qu'il

est aisé de rétablir les questions qui les provoquent. Le pape répond en

effet article par article, reproduisant, à chaque point nouveau,

l'interrogation qui lui est faite. Autant de questions, autant de

paragraphes distincts. Quand la lettre du consultant est diffuse ou

obscure, il en résume ou en éclaircit d'abord des données principales,

et entre ensuite en matière. Les questions adressées au pape étaient si

nombreuses, que, dès la première année de son pontificat, Innocent III

reconnaissait que l'une de ses principales occupations était d'y

répondre. Que si l'on recherche quels étaient les sujets ordinaires de

ces questions multipliées, on constate que la plupart étaient relatives

à des points de droit. Innocent III s'étonne d'être si souvent consulté

sur cette matière. «Vous avez autour de vous des juristes exercés,

écrit-il à l'évêque de Bayeux, et vous êtes vous-même très instruit sur

le droit; comment se fait-il que vous nous consultiez sur des points

dont la clarté n'offre aucune prise au doute?» Toutefois, loin de

repousser les consultations sur ce sujet, il les encourageait, les

exigeait même; il voulait que tous les doutes fussent soumis au

Saint-Siège. «A celui qui établit le droit, disait-il, il appartient de

discerner le droit.» Dans le décret de Gratien, qui faisait alors

autorité pour toute l'Église, le pape est comparé au Christ, lequel,

soumis en apparence à la loi, était en réalité le maître de la loi. Les

lettres d'Innocent III fournissent une pleine confirmation de cette

doctrine; on y voit qu'aux yeux des évêques, et sans doute à ses propres

yeux, le pape est la personnification du droit, la loi vivante de

l'Église.

Ce n'était pas seulement sur le droit que les évêques demandaient des

éclaircissements au Saint-Siège. Ils le consultaient encore sur les

obscurités du dogme. Comme il fixe le droit, le pape fixe aussi la foi;

du moins c'est à lui qu'il appartient d'interpréter les Écritures

(_exponere Scripturas_); et, suivant une opinion contemporaine où l'on

reconnaît le développement des idées posées par Grégoire VII, tout ce

qui s'écarte de la doctrine du Saint-Siège est ou hérétique ou

schismatique.--En dehors du droit et de la doctrine, si l'on considère

en quoi consistent les éclaircissements, les avis demandés à tout moment

au pape par les évêques, il semble qu'il représente pour eux la sagesse

universelle, infaillible, et que rien ne doive demeurer, pour son

esprit, inconnu ou obscur. Les questions les plus singulières, les plus

inattendues, les plus simples, lui sont adressées. Un jour, c'est le cas

d'un moine qui a indiqué un remède à une femme malade d'une tumeur à la

gorge; la femme est morte; le moine fera-t-il pénitence? Un autre jour,

c'est le cas d'un écolier qui a blessé un voleur entré la nuit dans son

logis. Le sacrement du mariage sert de motif à des consultations qui

tiennent souvent plus de la médecine que du droit canon. D'autres fois,

ce sont des questions purement grammaticales. «Votre fraternité, écrit

Innocent III à l'évêque de Saragosse, nous a demandé ce qu'on doit

entendre par le mot _novalis_. Selon les uns, on désigne de ce nom le

sol laissé en jachère pendant une année; selon d'autres, cette

appellation n'est applicable qu'aux bois dépouillés de leurs arbres et

mis ensuite en culture. Ces deux interprétations ont également pour

elles l'autorité du droit civil. Quant à nous, nous avons une autre

interprétation puisée à une source différente; et nous croyons que,

lorsqu'il arrivait à nos prédécesseurs d'accorder à de pieux

établissements un privilège ou quelque permission relative aux terres

ainsi désignées, ils entendaient parler de champs ouverts à la culture,

et qui, de mémoire d'homme, n'avaient jamais été cultivés.»

[Illustration: Sceau de Célestin III, au type des apôtres.]

Ainsi, de la part des évêques, aucun ressort, aucune initiative. C'est

le pape qui partout semble agir et penser pour eux. Cette ingérence du

Saint-Siège ne se faisait pas sentir uniquement à l'égard des évêques.

Quand on lit les lettres dites de _constitution_, où le pape établit

soit pour des couvents, soit pour des chapitres, des règlements de

discipline, on est surpris des détails qui attirent son attention. Les

moindres particularités du vêtement, la forme et la longueur des

étoffes, l'attitude au chœur, au réfectoire, au dortoir, sont

minutieusement réglées; il n'y a pas jusqu'aux couvertures de lit dont

il ne s'occupe; il indique les cas où l'abbé pourra prendre ses repas et

dormir dans une chambre particulière au lieu de le faire dans les salles

communes.

Tout cela est caractéristique. Ce pape qui répond à toutes les

questions, qui tranche tous les doutes, qui agit et pense à la place des

évêques, qui règle dans les monastères le vêtement et le sommeil, qui

juge, légifère, administre, qui fixe le droit et le dogme et dispose des

bénéfices, c'est la monarchie absolue assise au sein de l'Église.

L'œuvre de Grégoire VII est enfin consommée. Au lieu de ce clergé

d'humeur fière et quelquefois rebelle, contre lequel ce pape se vit

contraint de lutter, on aperçoit un clergé soumis et toujours docile à

la voix du pontife. Les rares symptômes d'indépendance qu'on parvient à

saisir se manifestent uniquement chez quelques évêques mêlés à la

querelle de l'Empire et aux événements de l'hérésie albigeoise. La

papauté ne prétend pas encore que la nomination aux évêchés lui

appartient; elle ne trahira cette prétention que plus tard. Mais déjà

les élections épiscopales sont toutes soumises à l'approbation du

Saint-Siège. Quand l'élection est rejetée, le pape fixe un délai de

quinze jours, d'un mois au plus, passé lequel, si l'on ne s'entend pas

sur un nouveau choix qui puisse être agréé, il menace de pourvoir

lui-même à la nomination. Quelquefois il n'y a pas d'élection; le pape

est prié directement par les intéressés de désigner l'évêque qui lui

convient. L'élection, quand elle a lieu, n'est souvent qu'une vaine

formalité. Les évêques une fois nommés, le pape, à son gré, les

transfère, les suspend ou les dépose. En somme, personne n'est évêque

que «par la grâce du Saint-Siège»; le mot n'y est pas, mais le fait. Ce

sont, on peut le dire, moins des évêques que des sujets que gouverne

Innocent III; ils en ont l'attitude, ils en ont aussi le langage.

Pour compléter ce tableau, ajoutons qu'il n'y a plus d'assemblées

générales de l'Église. A la place de ces synodes que, presque chaque

année, Grégoire VII réunissait à Rome, et dans lesquels on sentait

vivre, en quelque sorte, l'Église universelle, on ne trouve que le

conseil particulier du pape, le conseil des cardinaux. Ce qui reste des

conciles n'est plus qu'un simulacre. Déjà, sous Alexandre III, on ne

voyait dans les conciles qu'un moyen d'entourer de plus de solennité les

décisions notifiées par le pape. Le troisième synode de Latran, en 1179,

est appelé dans des écrits contemporains «le concile du souverain

pontife». Au quatrième et fameux synode de Latran, qui eut lieu sous

Innocent III en 1215, et auquel assistèrent 453 évêques, le rôle de

ceux-ci consista uniquement à entendre et approuver les décrets rédigés

par le Saint-Siège. A partir de ce moment, la dénomination d'_évêque

universel_, revendiquée à plusieurs reprises par les papes et insérée

par Grégoire VII dans ses _Dictatus_, devient une réalité. Innocent III

est dès lors l'évêque unique de la chrétienté.

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 18 / 45 段