forteresses prirent rapidement une grande importance. Simples châteaux
de bois plus ou moins fortifiés au Xe siècle, elles sont de briques
ou de pierre au XIIe[32]. Aussi les suzerains essayèrent-ils
d'entraver ces constructions qui permettaient à leurs vassaux de leur
résister avec succès. Peu à peu s'introduisit dans les actes d'hommage
une clause portant défense aux vassaux d'augmenter les anciennes
forteresses ou d'en construire de nouvelles. En 1128, le comte
d'Ampurias ayant fait creuser de nouveaux fossés et élever de nouvelles
murailles, le comte de Barcelone le force à remettre le château dans son
premier état. En 1146, à Barcelone, malgré la défense du comte, un de
ses vassaux a construit une forteresse; le suzerain prend conseil de ses
prud'hommes, et ceux-ci le décident à concéder le nouveau château en
alleu à ses constructeurs, en ne se réservant que le droit d'en user en
temps de guerre envers et contre tous. A cause du malheur des temps, la
plupart des monastères durent demander à leurs suzerains, pendant le
XIIe siècle, des permissions analogues: c'était le seul moyen
d'assurer à leurs hommes un peu de sécurité; ils ne les obtinrent
parfois qu'à prix d'argent.
Outre le service d'ost et de chevauchée, nous trouvons encore, dans le
Midi comme dans le Nord, une autre forme de service militaire imposée
aux vassaux: c'est l'_estage_ ou obligation de résider pendant un
certain temps chaque année dans le château du seigneur et d'y tenir
garnison. L'histoire de l'_estage_ de Carcassonne est typique. En 1125,
le vicomte Bernard Aton venait de rentrer dans sa ville de Carcassonne,
dont les habitants étaient révoltés depuis trois ans. Sa victoire fut
naturellement suivie de nombreuses confiscations. Pour s'attacher ses
hommes, le vainqueur leur distribua les terres des traîtres et créa dans
la ville de Carcassonne un certain nombre de châtellenies. Chaque tour
de la cité avec la maison attenante (_mansus_) forma un fief qui
entraîna, outre les obligations ordinaires, les charges suivantes:
résidence, soit perpétuelle (_per totum annum_), soit temporaire (quatre
ou huit mois par an), dans la cité; le feudataire doit amener sa famille
avec lui et prête un serment spécial, relatif à la bonne et fidèle garde
de la ville et des faubourgs. Le tout forme une _castellania_, et le
feudataire s'appelle _castellanus_. Un serment collectif du 4 avril 1126
nous donne les noms de tous ces châtelains; ils étaient alors au nombre
de seize, dont le plus considérable était un seigneur du Narbonnais,
Bernard de Canet; les autres appartenaient aux meilleures maisons de
Carcassès et notamment à la famille Pelapol, qui joua un grand rôle à
Carcassonne pendant tout le XIIe siècle.....
D'après A. MOLINIER, _Étude sur l'administration féodale
dans le Languedoc_ (900-1250), dans l'_Histoire générale
de Languedoc_ (éd. Privat), Toulouse, t. VII (1879),
p. 132.
IV.--LES MŒURS FÉODALES DANS «_RAOUL DE CAMBRAI_».
Le comte Raoul Taillefer, à qui l'empereur de France avait, en
récompense de ses services, concédé le fief de Cambrai et donné sa
sœur en mariage, est mort, laissant sa femme, la belle Aalais, grosse
d'un fils. Ce fils, c'est Raoul de Cambrai, le héros du poème. Il était
encore petit enfant lorsque l'empereur voulut, sur l'avis de ses barons,
donner le fief de Cambrai et la veuve de Raoul Taillefer au Manceau
Gibouin, l'un de ses fidèles. Aalais repoussa avec indignation cette
proposition, mais si elle réussit à garder son veuvage, elle ne put
empêcher le roi de donner au Manceau le Cambrésis.
Cependant le jeune Raoul grandissait. Lorsqu'il eut atteint l'âge de
quinze ans, il prit pour écuyer un jeune homme de son âge, Bernier, fils
bâtard d'Ybert de Ribemont. Bientôt le jeune Raoul, accompagné d'une
suite nombreuse, se présente à la cour du roi, qui le fait chevalier et
ne tarde pas à le nommer son sénéchal. Après quelques années, Raoul,
excité par son oncle Guerri d'Arras, réclame hautement sa terre au roi.
Celui-ci répond qu'il ne peut en dépouiller le Manceau Gibouin qu'il en
a investi. «Empereur, dit alors Raoul, la terre du père doit par droit
revenir au fils. Je serais blâmé de tous si je subissais plus longtemps
la honte de voir ma terre occupée par un autre.» Et il termine par des
menaces de mort à l'adresse du Manceau. Le roi promet alors à Raoul de
lui accorder la première terre qui deviendra vacante. Quarante otages
garantissent cette promesse.
Un an après, le comte Herbert de Vermandois vient à mourir. Raoul met
aussitôt le roi en demeure d'accomplir sa promesse. Celui-ci refuse
d'abord: le comte Herbert a laissé quatre fils, vaillants chevaliers, et
il serait injuste de déshériter quatre personnes pour l'avantage d'une
seule. Raoul, irrité, ordonne aux chevaliers qui lui ont été assignés
comme otages de se rendre dans sa prison. Ceux-ci vont trouver le roi,
qui se résigne alors à concéder à Raoul la terre de Vermandois, mais
sans lui en garantir aucunement la possession. Douleur de Bernier qui,
appartenant par son père au lignage de Herbert, cherche vainement à
détourner Raoul de son entreprise.
Malgré les prières de Bernier, malgré les sages avertissements de sa
mère, Raoul s'obstine à envahir la terre des fils Herbert. Au cours de
la guerre le moutier d'Origny est incendié, les religieuses qui
l'habitaient périssent dans l'incendie, et parmi elles Marsens, la mère
de Bernier, sans que son fils puisse lui porter secours. Par suite une
querelle surgit entre Bernier et Raoul. Celui-ci, emporté par la colère,
injurie gravement son compagnon et finit par le frapper d'un tronçon de
lance. Bientôt revenu de son emportement, il offre à Bernier une
éclatante réparation, mais celui-ci refuse avec hauteur et se réfugie
auprès de son père, Ybert de Ribemont.
Dès lors commence la guerre entre les quatre fils de Herbert de
Vermandois et Raoul de Cambrai. Les quatre frères rassemblent leurs
hommes sous Saint-Quentin. Avant de se mettre en marche vers Origny, ils
envoient porter à Raoul des propositions de paix qui ne sont pas
acceptées. Un second messager, qui n'est autre que Bernier, vient
présenter de nouveau les mêmes propositions. Raoul eut été disposé à les
accueillir, mais son oncle, Guerri d'Arras, l'en détourne. Bernier défie
alors son ancien seigneur: il veut le frapper, et se retire poursuivi
par Raoul et les siens. Bientôt le combat s'engage. Dans la mêlée,
Bernier rencontre son seigneur, et de nouveau il lui offre la paix.
Raoul lui répond par des paroles insultantes. Les deux chevaliers se
précipitent l'un sur l'autre et Raoul est tué.
Guerri demande une trêve jusqu'à ce que les morts soient enterrés. Elle
lui est accordée, mais, à la vue de son neveu mort, sa colère se
réveille, et il recommence la lutte. Il est battu et s'enfuit avec les
débris de sa troupe.
On rapporte à Cambrai le corps de Raoul. Lamentations d'Aalais. Sa
douleur redouble quand elle apprend que son fils a été tué par le bâtard
Bernier. Son petit-fils Gautier vient auprès d'elle: c'est lui qui
héritera du Cambrésis. Il jure de venger son oncle. Heluis de Ponthieu,
l'amie de Raoul, vient à son tour pleurer sur le corps de celui qu'elle
devait épouser. On enterre Raoul.
Plusieurs années s'écoulent. Gautier est devenu un jeune homme; il pense
à venger son oncle. Guerri l'arme chevalier et la guerre recommence. Un
premier engagement a lieu sous Saint-Quentin. Gautier se mesure par deux
fois avec Bernier, et à chaque fois le désarçonne. A son tour Bernier,
qui a vainement offert un accord à son ennemi, vient assaillir Cambrai.
Gautier lui propose de vider leur querelle par un combat singulier. Au
jour fixé, les deux barons se rencontrent, chacun ayant avec soi un seul
compagnon: Aliaume de Namur est celui de Bernier, et Gautier est
accompagné de son grand-oncle Guerri. Le duel se prolonge jusqu'au
moment où les deux combattants, couverts de blessures, sont hors d'état
de tenir leurs armes. Mais un nouveau duel a lieu aussitôt entre Guerri
et Aliaume. Ce dernier est blessé mortellement; Gautier, un peu moins
grièvement blessé que Bernier, l'assiste à ses derniers moments.
Bernier, qui est cause de ce malheur, car c'est lui qui a excité Aliaume
à se battre, accuse Guerri d'avoir frappé son adversaire en trahison.
Fureur de Guerri qui se précipite sur Bernier et l'aurait tué si Gautier
ne l'avait protégé. Bernier et Gautier retournent, l'un à Saint-Quentin,
l'autre à Cambrai.
Peu après, à la Pentecôte, l'empereur mande ses barons à sa cour. Guerri
et Gautier, Bernier et son père Ybert de Ribemont se trouvent réunis à
la table du roi. Guerri frappe Bernier sans provocation. Aussitôt une
mêlée générale s'engage, et c'est à grand'peine qu'on sépare les barons.
Il est convenu que Gautier et Bernier se battront de nouveau. Ils se
font de nombreuses blessures. Enfin, par ordre du roi, on les sépare,
quand tous deux sont hors d'état de combattre. Le roi les fait soigner
dans son palais, mais il a le tort de les mettre trop près l'un de
l'autre, dans la même salle, où ils continuent à s'invectiver.
Cependant dame Aalais arrive aussi à la cour du roi son frère.
Apercevant Bernier, elle entre en fureur, et saisissant un levier, elle
l'eût assommé, si on ne l'en avait empêchée. Bernier sort du lit, se
jette à ses pieds. Lui, ses oncles et ses parents implorent la merci de
Gautier et d'Aalais qui finissent par se laisser toucher. La paix est
rétablie au grand désappointement du roi contre qui Guerri se répand en
plaintes amères, l'accusant d'avoir été la cause première de la guerre.
Le roi choisit ce moment pour dire à Ybert de Ribemont que, lui mort, il
disposera de la terre de Vermandois. «Mais, répond Ybert, je l'ai donnée
l'autre jour à Bernier.--Comment diable! répond le roi, est-ce qu'un
bâtard doit tenir terre?» La querelle s'envenime, les barons se jettent
sur le roi qui est blessé dans la lutte. Ils se retirent en mettant le
feu à la cité de Paris, et chacun retourne en son pays, tandis que le
roi mande ses hommes pour tirer vengeance des barons qui l'ont
insulté....
* * * * *
Cherchons maintenant dans l'histoire quels événements ont pu être le
point de départ de cette longue suite de récits.
Le héros de notre poème a cela de commun avec Roland, que sa mort est
racontée brièvement par un annaliste contemporain, mais en des termes
suffisamment précis pour qu'il ne soit pas possible de révoquer en doute
le caractère historique d'une portion importante de la première partie
de _Raoul de Cambrai_.
«En l'année 943, écrit Flodoard, mourut le comte Herbert. Ses fils
l'ensevelirent à Saint-Quentin, et, apprenant que Raoul, fils de Raoul
de Gouy, venait pour envahir les domaines de leur père, ils
l'attaquèrent et le mirent à mort. Cette nouvelle affligea fort le roi
Louis.»
La seule chose qui, dans les paroles du chanoine de Reims, ne concorde
qu'imparfaitement avec le poème, c'est le nom du père de Raoul. Mais
cette différence est certainement plus apparente que réelle, car, si
Flodoard le nomme Raoul de Gouy et non Raoul de Cambrésis, nous savons
d'ailleurs que ce Raoul, mort dix-sept ans auparavant, avait été «comte»
et selon toute vraisemblance, comte en Cambrésis, puisque Gouy était
situé dans le _pagus_ ou _comitatus Cameracensis_, au milieu d'une
région forestière, l'Arrouaise, dont les habitants sont présentés par le
poète comme les vassaux du jeune Raoul de Cambrai.
Raoul de Gouy ne doit pas être distingué de ce comte Raoul, qui, en 921,
semble agir en qualité de comte du Cambrésis, lorsque, avec l'appui de
Haguenon, le favori de Charles le Simple, il obtient de ce prince que
l'abbaye de Maroilles soit donnée à l'évêque de Cambrai. Quoi qu'il en
soit, Raoul de Gouy prit une part active aux événements qui suivirent la
déchéance de Charles le Simple: ainsi, il accompagnait, en 923, les
vassaux de Herbert de Vermandois et le comte Engobrand dans une heureuse
attaque du camp des Normands qui, sous le commandement de Rögnvald, roi
des Normands des bouches de la Loire, étaient venus, à l'appel de
Charles, ravager la portion occidentale du Vermandois. Ses terres, on ne
sait pourquoi, furent exceptées deux ans après (925), ainsi que le comté
de Ponthieu et le marquisat de Flandre, de l'armistice que le duc de
France, Hugues le Grand, conclut alors avec les Normands. Raoul de Gouy
terminait, vers la fin de l'année 926, une carrière qui, malgré sa
brièveté, paraît avoir été celle d'un homme fameux en son temps....
Selon le poème, Raoul Taillefer aurait épousé Aalais, sœur du roi
Louis, qu'il aurait laissée, en mourant, grosse de Raoul, le futur
adversaire des fils Herbert. Ces circonstances sont loin d'être
invraisemblables. Aalais est, en effet, le nom d'une des nombreuses
sœurs du roi Louis d'Outremer, issues du mariage de Charles le Simple
avec la reine Fréderune, et il n'est pas impossible qu'en 926, date de
la mort de Raoul de Gouy, elle fût mariée à l'un des comtes qui avaient
été les sujets de son père; d'autre part, en supposant que Raoul de
Gouy, mort prématurément en 926, ait laissé sa femme enceinte d'un fils,
ce fils posthume, lors de la mort de Herbert de Vermandois, en 943,
aurait eu dix-sept ans environ, âge qui n'est en désaccord ni avec le
texte de _Raoul de Cambrai_, ni avec ce que nous savons de l'époque
carolingienne, car en ce temps on entrait fort jeune dans la vie active
et surtout dans la vie militaire; ainsi, pour n'en citer qu'un exemple
entre tant d'autres, un roi carolingien, Louis III, celui-là même dont
un poème en langage francique et la chanson de Gormond célèbrent la
lutte contre les Normands, Louis III mourut âgé au plus de dix-neuf ans,
un an après avoir battu les pirates du Nord, deux ans après qu'il eût
conduit une expédition en Bourgogne contre le roi Boson.
Quoi qu'il en soit de l'origine de la comtesse Aalais, femme de Raoul de
Gouy, son souvenir se conserva durant plusieurs siècles dans l'église
cathédrale de Cambrai et dans l'abbaye de Saint-Géry de la même ville, à
raison de legs qu'elle leur avait faits pour le repos de l'âme de son
malheureux fils; c'est du moins ce qu'attestent une charte de Liebert,
évêque de Cambrai, rédigée vers 1050, et la chronique rimée vers le
milieu du XIIIe siècle par Philippe Mousket....
Les mœurs féodales dans la première partie du _Raoul_ portent en plus
d'une strophe les marques d'une certaine antiquité; il serait difficile
toutefois de faire ici le départ de ce qui appartient véritablement au
Xe siècle. L'hérédité des fiefs n'y est point encore complètement
établie, mais il faut reconnaître que les remanieurs ne pouvaient guère,
sans nuire à l'économie du poème, introduire sur ce point les coutumes
de leur temps. La réparation à la fois éclatante et bizarre que Raoul
offre à Bernier après l'incendie d'Origny[33], et qui est l'une des
formes de l'_harmiscara_ des textes carolingiens, semble encore un trait
conservé de la chanson primitive sur la mort de Raoul, mais on sait
combien il est difficile de renfermer dans des limites chronologiques la
plupart des usages du moyen âge: telle coutume oubliée presque
totalement en France a pu se perpétuer dans le coin d'une province; elle
a pu disparaître complètement de notre pays et se conserver plusieurs
siècles encore à l'étranger. C'est pourquoi nous croyons sage de nous
abstenir de plus amples considérations.
P. MEYER et A. LONGNON, _Raoul de Cambrai,
chanson de geste_, Paris, 1882, in-8º. Introduction,
_passim_.
CHAPITRE VIII
L'ALLEMAGNE ET L'ITALIE
PROGRAMME.--_Les duchés allemands; Henri Ier; les Marches; Otton
Ier en Italie. Nouvelle restauration de l'Empire._
_L'empereur et le pape. La réforme de l'Église. Grégoire VII. La
querelle des investitures. Alexandre III et Frédéric Barberousse._
_Innocent III, Frédéric II._
BIBLIOGRAPHIE.
=L'histoire générale de l'Allemagne= sous les derniers Carolingiens,
sous les empereurs saxons, franconiens et sous les Hohenstaufen, a
été très souvent écrite.--Dans la collection des _Jahrbücher der
deutschen Geschichte_ ont été publiées d'excellentes annales pour
les règnes d'Henri I, d'Henri II, de Conrad II, d'Henri III,
d'Henri IV et d'Henri V, de Lothaire, de Conrad III, d'Henri VI,
d'Otton IV, de Frédéric II.--L'ouvrage de W. v. Giesebrecht,
_Geschichte der deutschen Kaiserzeit_ (Leipzig, 1881-1890, 5 vol.
in-8º) est célèbre.--Il existe en allemand beaucoup d'exposés
généraux, à l'usage du grand public. Sans parler de la _Deutsche
Geschichte_, précitée, de K. Lamprecht, de celle de K. W. Nitzsch
(_Geschichte des deutschen Volkes_, Leipzig, 1892, 3 vol. in-8º,
2e éd.), et de l'estimable Manuel sommaire de B. Gebhardt
(_Handbuch der deutschen Geschichte_, Stuttgart, 1891, in-8º), où
cette période de l'histoire d'Allemagne est esquissée à grands
traits, voir: H. Gerdes, _Geschichte des deutschen Volkes. Zeit der
karolingischen und sächsischen Könige_, Leipzig, 1891, in-8º;--M.
Manitius, _Deutsche Geschichte unter den sächsischen und salischen
Kaisern (911-1125)_, Stuttgart, 1889, in-8º;--J. Jastrow, _Deutsche
Geschichte im Zeitalter der Hohenstaufen_, Berlin, 1893 et s.,
in-8º.--Parmi les monographies de premier ordre: Th. Sickel, _Das
Privilegium Otto I für die römische Kirche vom J. 962_, Innsbrück,
1883, in-8º;--O. Harnack, _Das Kurfürstencollegium bis zur Mitte
des vierzehnten Jahrhunderts_, Giessen, 1883, in-8º.--On a en
français: J. Bryce, _Le saint Empire romain germanique_, Paris,
1890, in-8º;--C. de Cherrier, _Histoire de la lutte des papes et
des empereurs de la maison de Souabe_, Paris, 1858-1859, 3 vol.
in-8º (Vieilli);--J. Zeller, _Fondation de l'Empire germanique.
Otton le Grand et les Ottonides_, Paris, 1873, in-8º; _L'Empire
germanique et l'Église au moyen âge_, Paris, 1876, in-8º; _L'Empire
germanique sous les Hohenstaufen_, Paris, 1881, in-8º; _L'empereur
Frédéric II et la chute de l'Empire germanique au moyen âge_,
Paris, 1885, in-8º;--G. Blondel, _Étude sur la politique de
l'empereur Frédéric II en Allemagne_, Paris, 1892, in-8º.
=L'histoire de l'église romaine, du XIe au XIIIe siècle=, a été
aussi fort étudiée. Parmi les ouvrages généraux, consulter, outre
l'excellent Manuel de K. Müller (_Kirchengeschichte_, I, Freiburg
i. Brisgau, 1892, in-8º) et les autres Manuels d'histoire
ecclésiastique (ci-dessous, Bibliographie du ch. XIII), les
narrations de J. Langen (_Geschichte der römischen Kirche_, t. III
[de Nicolas Ier à Grégoire VII], Bonn, 1892, in-8º, et IV [de
Grégoire VII à Innocent III], Bonn, 1893, in-8º), et de F. Rocquain
(_La Cour de Rome et l'esprit de Réforme avant Luther_, t. Ier,
Paris, 1893, in-8º).--L'opuscule élémentaire de U. Balzani (_The
popes and the Hohenstaufen_, London, 1889, in-16) n'est pas sans
mérite.--Il y a des monographies sur les grands papes: Grégoire
VII, Alexandre III, Innocent III, Grégoire IX, Innocent IV, etc.,
dont quelques-unes sont très bonnes; les principales sont celles de
W. Martens (_Gregor VII, sein Leben u. Wirken_, Leipzig, 1894, 2
vol. in-8º), de H. Reuter (_Geschichte Alexanders der dritten und
der Kirche seiner Zeit_, Leipzig, 1860-1864, 3 vol. in-8º), de F.
Hurter (_Histoire du pape Innocent III_, Paris, 1843, 3 vol. in-8º,
tr. de l'all.). Citons encore, en seconde ligne, les travaux d'O.
Delarc (_Saint Grégoire VII et la réforme de l'Église au XIe
siècle_, Paris, 1889-1890, 3 vol. in-8º), de J. Felten (_Papst
Gregor IX_, Freib. i. B., 1886, in-8º) et de C. Rodenberg,
_Innocenz IV und das Königreich Sicilien, 1245-1254_, Halle, 1892,
in-8º.--Sur Rome pontificale au moyen âge, lire, outre la célèbre
_Geschichte der Stadt Rom_, de F. Gregorovius, précitée, le livre
excellent de A. Graf, _Roma nella memoria e nelle immaginazioni del
medio evo_, Torino, 1882, 2 vol. in-8º.--Cf. G. Paris, dans le
_Journal des Savants_, 1884, p. 557-577.
Sur l'=histoire d'Italie=, l'œuvre capitale est celle de J.
Ficker, _Forschungen zur Reichs-und Rechtsgeschichte Italiens_,
Innsbrück, 1868-1874, 4 vol. in-8º; mais il existe d'autres bons
livres qui ne sont pas assez connus. Citons entre beaucoup d'autres
monographies importantes: Fr. Lanzani, _Storia dei comuni italiani
dalle origini al 1313_, Milano, 1882, in-8º;--P. Villari, _I primi
due secoli della storia di Firenze_, Firenze, 1893, in-8º;--L. v.
Heinemann, _Geschichte der Normannen in Unteritalien und Sicilien
bis zum Aussterben des normannischen Königshauses_, I, Leipzig,
1894, in-8º.
I.--LA VILLE DE ROME AU MOYEN ÂGE
«On rapporte, dit Sozomène, dans le neuvième livre de son _Histoire
ecclésiastique_, que lorsque Alaric se dirigeait à marches forcées sur
Rome, un saint moine d'Italie l'exhorta à épargner la cité et à ne pas
être la cause d'aussi horribles calamités. Mais Alaric répondit: «Ce
n'est pas en vertu de ma propre volonté que j'agis ainsi; il y a
quelqu'un qui me pousse et qui ne me laisse aucun repos, et qui m'a
ordonné de détruire Rome.»
Vers la fin du Xe siècle, le Bohémien Woitech, célèbre plus tard dans
la légende sous le nom de saint Adalbert, quitta son évêché de Prague
pour voyager en Italie et se fixa dans le monastère romain de
Sant'Alessio. Au bout de quelques années passées dans cette solitude
religieuse, il fut invité à venir reprendre les devoirs de son siège et
s'y consacra de nouveau au milieu de ses compatriotes à demi sauvages.
Bientôt, cependant, son ancien désir se réveilla en lui; il regagna sa
cellule sur les hauteurs de l'Aventin, et là, errant parmi les vieilles
reliques et se chargeant des plus humbles occupations du couvent, il
vécut heureux quelque temps. A la fin, les reproches de son
métropolitain, l'archevêque de Mayence, et les commandements exprès du
pape Grégoire V le contraignirent à repasser les Alpes et il se joignit
à la suite d'Otton III, se lamentant, dit son biographe, de ce qu'il ne
lui fût plus permis désormais de jouir de sa douce quiétude au sein de
la mère des martyrs, de la demeure des Apôtres, de la Rome enchantée. Au
bout de quelques mois, il subissait le martyre chez les Lithuaniens
païens de la Baltique.
Environ quatre cents ans plus tard et neuf cents ans après Alaric,
François Pétrarque écrit en ces termes à son ami Jean Colonna: «Ne
penses-tu pas que je souhaite vivement voir cette cité, qui n'a jamais
eu et n'aura jamais son égale; qu'un ennemi même a appelée une cité de
rois; sur la population de laquelle il a été écrit: «Grande est la
valeur du peuple romain, grand et terrible est son nom»; dont la gloire
sans exemple et l'empire sans pareil, passé, présent et futur, ont été
célébrés par les divins prophètes; où sont les tombes des apôtres et des
martyrs et les corps de tant de milliers de soldats du Christ?»
C'était la même impulsion qui entraînait irrésistiblement le guerrier,
le moine et l'érudit vers la cité mystique, qui était pour l'Europe du
moyen âge bien plus que n'avait été Delphes pour la Grèce ou la Mecque
pour l'Islam, la Jérusalem de la chrétienté, la ville qui avait jadis
gouverné la terre et gouvernait à présent le monde des esprits
incorporels. Car Rome offrait à chaque classe d'hommes un genre
d'attractions particulier. Le pèlerin dévot venait prier devant la
châsse du prince des apôtres; l'amoureux des lettres et de la poésie
rêvait à Virgile et à Cicéron parmi les colonnes renversées du Forum;
les rois germains venaient avec leurs armées chercher dans l'antique
capitale du monde la source de la puissance temporelle.
* * * * *
[Illustration: Entrée du Forum par la Voie Sacrée.]