De ces considérations découle l'idée qu'on doit se faire, à notre sens,

de la royauté de Hugue Capet. Par sa nature et ses traits essentiels,

cette royauté ne fait que continuer celle de l'ère carolingienne. Le duc

des Francs la recevant en principe telle que l'avaient possédée ses

prédécesseurs, avec les mêmes prérogatives et les mêmes tendances, n'a

en somme rien fondé de nouveau.--Du moins est-ce ainsi que les premiers

Capétiens eux-mêmes envisagèrent leur situation, aussitôt qu'ils eurent

pris possession de la dignité royale. Ils sentaient que leur avènement

ne constituait pas un état de choses nouveau et qu'ils représentaient

simplement, après les Carolingiens, un système politique dont l'origine

remontait aux premiers temps de la monarchie franque. Sacrés par

l'Église, ils ne cessèrent de se considérer comme les héritiers

légitimes des deux dynasties qui avaient précédé la leur. L'opinion

générale, en somme, n'était point contraire à cette manière de voir,

malgré la lenteur que mirent quelques provinces du Midi à les

reconnaître et les rancunes de certains princes féodaux. L'affirmation

de quelques chroniqueurs très postérieurs à l'avènement de Hugues Capet,

suivant laquelle ce roi, doutant lui-même de son droit, se serait

abstenu de porter la couronne, est absolument inacceptable. Ce fait est

inconciliable avec ce que nous apprennent les monuments contemporains

authentiques et notamment les diplômes royaux. On y voit Hugue Capet et

ses successeurs rappeler, à chaque instant, le souvenir de _leurs

prédécesseurs_ carolingiens et mérovingiens, se proclamer les

continuateurs de leur politique et les exécuteurs de leurs capitulaires

et de leurs décrets. Le premier Capétien est naturellement le plus

attentif à constater les liens qui unissent son gouvernement à ceux qui

l'ont précédé; mais ses descendants n'y manquent pas non plus. La

diplomatique royale du XIe siècle présente, pour l'expression de ce

fait, les formules les plus précises et les plus variées: «Suivant la

coutume de nos prédécesseurs», dit Hugue Capet dans un diplôme de 987

pour l'abbaye de Saint-Vincent de Laon; et dans un diplôme de Henri

Ier pour l'abbaye de Saint-Thierri de Reims, on lit: «_Regum et

imperatorum quibus cum officio tum dignitate successimus..._»

A. LUCHAIRE, _Histoire des institutions monarchiques de la

France sous les premiers Capétiens_, t. Ier, Paris.

A. Picard, 1891, 2e éd. _Passim._

II.--LA CHEVALERIE.

La Chevalerie s'est développée au moyen âge dans toute l'Europe

parallèlement à la féodalité avec laquelle elle a des liens

nombreux.--Les origines de cette institution sont complexes et

certainement très lointaines. C'est avec raison, selon nous, qu'on a

rappelé, à propos de l'entrée dans la Chevalerie, l'ancienne coutume

germanique, signalée par Tacite (_Germanie_, c. 13), de la remise

solennelle des armes au jeune Germain, à l'âge où il peut devenir un

guerrier.... Les chroniqueurs racontent la cérémonie dans laquelle

Charlemagne ceignit solennellement l'épée à son fils Louis, âgé de

treize ans (791) et celle où celui-ci, devenu empereur à son tour, remit

en 838 les «armes viriles» à son fils Charles parvenu à l'âge de seize

ans. Mais ce qui a dû contribuer plus que toute autre chose à la

formation, au développement et à l'organisation de la chevalerie, c'est

la transformation profonde que paraît avoir subie l'organisation

militaire vers le milieu du VIIIe siècle. Jusqu'alors l'infanterie

avait été la force principale des armées germaniques, les cavaliers ne

s'y rencontraient qu'à l'état d'exception; depuis lors la cavalerie

prend un rôle prépondérant qu'elle gardera jusqu'à la fin du moyen âge;

elle devient la force principale sinon unique de l'armée. Dans la langue

de l'époque, le mot latin _miles_ continue à désigner le guerrier à

cheval, mais en français on l'a toujours appelé _chevalier_: au moment

où naît la langue française, le noble ne sert plus qu'à cheval; la

chevalerie a déjà un commencement d'organisation. Pendant la première

période de la féodalité, le chevalier est donc le cavalier en âge de

porter les armes et assez riche pour s'équiper à ses frais, ce qui

implique qu'il appartenait à la noblesse héréditaire ou qu'il avait reçu

un de ces bénéfices militaires devenus des fiefs. Les éperons sont

l'attribut essentiel du chevalier. D'après l'ancien droit scandinave,

qu'il est à propos de rapprocher ici des usages féodaux, quiconque

pouvait entrer dans la caste des privilégiés pourvu qu'il eût un cheval

valant au moins quarante marcs, une armure complète et qu'il justifiât

d'une fortune suffisante pour satisfaire à cette charge. En France même

la chevalerie n'a jamais constitué une caste absolument fermée. Sans

doute, l'aptitude personnelle à être chevalier était caractéristique de

la noblesse; cependant en principe, tout chevalier pouvait créer un

chevalier; dans certains pays, dans le midi de la France

particulièrement, on passait assez facilement de la roture à la

chevalerie, et les exemples de vilains armés chevaliers sont assez

nombreux dans l'histoire. Plus tard, au XIIIe siècle, les rois de

France prétendirent défendre à leurs vassaux, et même aux grands

feudataires, de conférer la chevalerie à des non nobles, mais ils n'y

réussirent jamais complètement. Par contre il était d'usage que tous les

nobles devinssent chevaliers; des ordonnances royales du XIIIe siècle

convertirent même cet usage en loi positive et y donnèrent une sanction

en punissant d'amende les écuyers nobles qui n'avaient pas reçu la

chevalerie à vingt-quatre ans accomplis.

[Illustration: Un chevalier du XIe siècle, d'après la tapisserie de

Bayeux.]

Le développement de la féodalité au cours du XIe siècle et

particulièrement l'ensemble des relations féodales contribuèrent à

fixer, à régulariser et à organiser l'institution de la chevalerie. Elle

constitua pendant toute cette période la cavalerie féodale et les

devoirs des chevaliers furent précisément ceux qui résultaient de leur

situation de vassaux ou de suzerains, auxquels s'ajouta ce sentiment

particulier de l'honneur que l'on appela par la suite précisément

l'honneur chevaleresque. La bravoure, la fidélité, la loyauté, furent

alors les qualités essentielles du chevalier. Les croisades, où se

rencontrèrent et se mêlèrent les armées féodales de toute l'Europe, y

ajoutèrent bientôt des caractères nouveaux. Par elles, la chevalerie

devint en même temps plus chrétienne et plus universelle; ce fut comme

une vaste affiliation de tous les gentilshommes de la chrétienté, ayant

ses règles et ses rites. Aux anciennes obligations d'être fidèle à son

seigneur et de le défendre contre ses ennemis s'en sont ajoutées de

nouvelles qui ont pris bientôt le premier rang: défendre la chrétienté,

protéger l'Église, combattre les infidèles. C'est cette chevalerie que

nous font connaître la plupart de nos chansons de geste. Sous le nom de

Charlemagne, de Roland, de Renaud et de tous les héros de l'époque

carolingienne, c'est la société chevaleresque du XIIe siècle qu'elles

nous montrent avec une exactitude et une fidélité que confirment toutes

les sources historiques.

A cette époque, tout fils de gentilhomme se prépare dès l'enfance à

devenir chevalier: à sept ans, au sortir des mains des femmes, il est

envoyé à la cour d'un baron, souvent du suzerain de son père et parfois

du roi, où il est damoiseau (_domicellus_) ou valet (_vassaletus_). Il

remplit en cette qualité des fonctions domestiques, ennoblies par le

rang des personnages qu'il sert, et en même temps reçoit l'instruction

et l'éducation que comporte sa naissance. Plus tard, il devient écuyer

(_armiger_) et à ce titre est attaché au service personnel d'un

chevalier, qu'il accompagne à la chasse, dans les tournois, à la guerre.

Il complète ainsi son éducation militaire jusqu'à ce qu'il soit en âge

d'être fait chevalier. L'âge de la chevalerie a beaucoup varié. Il y a

des exemples d'enfants armés chevaliers à dix ou onze ans; on se

rappelle qu'à douze ans, sous les Carolingiens, on prêtait au souverain

le serment de fidélité. Très fréquemment c'est à quinze ans qu'on

entrait dans la chevalerie; c'était l'âge de la majorité chez les

Germains, et pendant tout le moyen âge, c'est lorsque son fils aîné

atteignait l'âge de quinze ans que le seigneur pouvait requérir l'aide

de chevalerie. Toutefois, il y eut tendance à reculer jusqu'à vingt et

un ans, c'est-à-dire jusqu'à l'époque de la majorité, l'âge de l'entrée

dans la chevalerie.

[Illustration: Un adoubement d'après le ms. fr. 782 de la Bibl. nat.

(XIIIe siècle).]

Le plus souvent la date de la cérémonie, de l'_adoubement_ (c'est le

terme technique), était choisie et fixée d'avance; elle coïncidait

d'ordinaire avec une grande fête de l'Église; mais souvent aussi on

créait des chevaliers à l'improviste, sur le champ de bataille, après

des actions d'éclat, ou même avant la bataille, au moment d'engager

l'action.

Au commencement et jusqu'au milieu du XIIe siècle, la cérémonie est

encore très simple: elle consiste essentiellement dans la remise des

armes au jeune écuyer, par un chevalier. On s'adressait pour cela à un

puissant baron, à son suzerain, au roi; souvent le père tenait à adouber

lui-même son fils; les Espagnols s'armaient eux-mêmes. La scène se

passait le plus souvent sur le perron du château, en présence de la

foule assemblée. Le parrain ou les parrains, car souvent on en requérait

plusieurs, revêtaient le candidat du haubert et du heaume, lui

ceignaient l'épée, lui chaussaient les éperons dorés, après quoi l'un

d'eux lui donnait la _colée_; il faut entendre par là un formidable coup

de la paume de la main assené sur la nuque. Quand les mœurs

s'adoucirent, on la remplaça par l'_accolade_, un simple attouchement,

quelques coups du plat de l'épée ou même un baiser. En quoi faisant on

adressait au nouveau chevalier quelques paroles très brèves, souvent ces

deux mots seuls: «Sois preux.» Le cheval était tenu en main au bas du

perron; aussitôt armé, le chevalier devait l'enfourcher sans s'aider de

l'étrier et courir un _eslai_, c'est-à-dire faire un temps de galop.

Après quoi il lui restait encore à courir une _quintaine_. On appelait

ainsi une sorte de jeu ou plutôt d'épreuve qui consistait à s'escrimer à

cheval contre une espèce de mannequin armé d'un haubert ou d'un heaume.

Ainsi qu'on le voit, le rituel de l'adoubement était, au début, tout

militaire et très simple. Il se compliqua plus tard. Il s'y ajouta

d'abord des cérémonies religieuses, telles que la veillée des armes dans

l'église, la bénédiction de l'épée, une messe solennelle; peu à peu, la

cérémonie devint de plus en plus ecclésiastique: l'ancien adoubement se

transforma en une espèce de sacrement administré par l'évêque; ce fut

l'évêque qui fit les chevaliers, leur ceignit l'épée, leur donna

l'accolade et leur adressa un sermon sur leurs devoirs. Sous le titre de

_Benedictio novi militis_ d'anciens pontificaux nous ont conservé tout

le rituel, toute la liturgie de ces cérémonies. Plus tard encore, il s'y

ajouta tout un développement symbolique et mystique très compliqué et

très raffiné, des jeûnes, des veillées, des confessions et des

communions préparatoires, le bain symbolique au sortir duquel le

néophyte était revêtu de vêtements de couleurs allégoriques. C'est le

rituel du XVe siècle, celui qu'ont seul connu pendant longtemps les

historiens de la chevalerie.

[Illustration: Geoffroy Plantagenet, d'après une plaque émaillée. (Musée

du Mans.)]

Dès la fin du XIIe siècle, en effet, sous l'influence du

développement de la civilisation, sous l'influence aussi des romans de

la Table ronde, l'idéal chevaleresque s'était peu à peu sensiblement

modifié. A l'ancienne cavalerie féodale, encore barbare et violente,

mais singulièrement virile et propre à développer toutes les qualités du

gentilhomme, se substituait peu à peu une chevalerie galante et amollie

où les belles manières remplaçaient les brutalités héroïques, où la

témérité, l'imprudence et parfois l'extravagance tenaient lieu du

courage véritable. C'est la chevalerie d'aventures, mise en honneur par

ces romans si répandus depuis le XIIIe siècle, dont l'_Orlando_ de

l'Arioste et plus tard le _Don Quichotte_ sont de merveilleuses et

cruelles parodies. Au lieu des récits épiques des vieilles chansons de

geste, ces romans nous montrent toujours quelque beau chevalier partant,

à travers des pays merveilleux, à la recherche des aventures, faisant

des vœux extravagants, mettant son point d'honneur à tenir des

serments futiles, allant de tournois en tournois, portant aux plus

hardis des défis insolents, vainqueur des plus braves grâce à des

talismans, arrêté par des enchantements, délivré par quelque belle

princesse pour l'amour de laquelle il fait de nouveaux vœux, retourne

à de nouvelles aventures et à de nouveaux combats.

Les tournois qui, pendant la première période, avaient été l'image de la

guerre et une rude préparation au métier des armes, devinrent la

principale occupation des chevaliers; mais loin de préparer à la guerre,

ces fêtes brillantes et fastueuses, qui en différaient de plus en plus,

en écartèrent plutôt la noblesse dont elles devinrent l'occupation

principale et qu'elles contribuèrent à ruiner. Le luxe inouï qu'on

déploya dans ces fêtes, les prodigalités auxquelles elles conduisirent

eurent même cette conséquence singulière d'introduire dans la guerre des

idées de profit et de lucre: les chevaliers en vinrent à combattre pour

faire des prisonniers et leur demander ensuite de grosses rançons. Telle

était la chevalerie, aussi imprudente et malhabile que brillante, qui

fut pendant la guerre de Cent ans la cause de tous les revers de la

France. Le XIIe siècle avait marqué l'apogée de l'institution, les

symptômes de décadence s'étaient manifestés au cours du XIIIe siècle,

le XIVe et le XVe siècle marquent le terme de la décadence et de

la décrépitude. Il y eut bien, au XVIe siècle, sous la

personnification de Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, une

tentative de renaissance chevaleresque, mais ce ne fut qu'une apparence:

les destinées de la chevalerie étaient dès lors accomplies et les formes

qui persistèrent quelque temps encore n'en furent plus que de vaines

survivances.

A. GIRY, «Chevalerie», dans la _Grande Encyclopédie_

(H. Lamirault, éditeur), t. X.

III.--LA FÉODALITÉ EN LANGUEDOC.

La transformation du bénéfice viager en fief irrévocable s'opéra, dans

le Midi, de l'an 900 à l'an 950; passé cette date, la féodalité est

constituée.

En Languedoc, bien des ennemis attaquèrent de bonne heure le régime

féodal: le droit germanique, origine principale de ce régime, est dès le

XIe siècle battu en brèche par le droit romain, droit coutumier des

anciens habitants du pays depuis près de mille ans; l'Église, qui a dû

entrer dans ce cadre étroit de terres et de personnes superposées, finit

par en échapper et se constitue une existence indépendante; enfin, à

partir du XIIe siècle, les bourgeois des villes, enrichis par le

commerce et par l'industrie, réclament des libertés et fondent au milieu

des seigneuries de véritables républiques. Ajoutons encore la royauté

qui, toute-puissante dans le Midi dès la fin du XIIIe siècle,

transforma rapidement ce régime décrépit.

* * * * *

On reconnaît généralement dans le nord de la France deux espèces de

propriétés féodales: le _fief_ et la _censive_, l'un ne devant que des

services honorables, l'autre payant un cens en argent et des redevances

en nature. Il est difficile d'admettre que cette distinction ait existé

dans le Midi, où le _fief_, dans plus d'un cas, avait à payer des

redevances pécuniaires, tandis que les censitaires n'étaient point

exempts, aussi généralement qu'on le suppose, du service militaire; les

bourgeois, les vilains eux-mêmes y étaient astreints; et dans les villes

neuves de la Marche d'Espagne, le suzerain se réservait spécialement

l'_ostis_ et la _cavalcata_ sur tous les habitants des nouveaux

villages.

Mais on peut distinguer au moins deux espèces de fiefs: à l'origine le

fief semble être le bénéfice devenu héréditaire; plus tard c'est une

concession à titre onéreux. On donna en fief des terres, des droits

utiles, pour assurer la culture des unes, la perception des autres; ce

fut tout un système d'administration. C'est ainsi qu'il y avait en

Rouergue un _fevum sirventale_; le vassal est le _serviens_, le sergent

du suzerain, il perçoit ses revenus et veille sur ses intérêts. Nous

voyons encore concéder à titre de fiefs des droits de péage, des salles

basses dans un château, des églises, des revenus ecclésiastiques. Dès le

milieu du XIe siècle, on devient feudataire en recevant du suzerain

une somme d'argent: l'archevêque Guifred de Narbonne fit du vicomte de

Béziers son vassal en lui donnant en fief héréditaire une certaine somme

en deniers ou en denrées.

La possession d'un fief, quel qu'il fût, imposait au feudataire des

devoirs, dont les principaux étaient la prestation de l'hommage et du

serment de fidélité, et le service militaire.

* * * * *

I.--On appelle _hommage_ la reconnaissance due par le vassal à son

seigneur; c'est la même chose que l'ancienne recommandation; le vassal

s'avoue l'homme de son suzerain pour raison de tel ou tel fief, de tel

ou tel domaine. La forme de l'hommage est, à l'origine, celle de

l'ancienne recommandation; le vassal fléchit le genou, met ses mains

dans celles du suzerain; ils échangent le baiser de paix.

Les plus anciens actes d'hommage sont rédigés en un langage barbare,

mélange de formes latines et de formes vulgaires (Xe, XIe siècle).

Plus tard, dans les pays de Toulouse et de Carcassonne, la langue latine

l'emporta; dès le commencement du XIIe siècle, les hommages prêtés au

vicomte Bernard Aton de Carcassonne sont en latin. Dans le Languedoc

oriental, au contraire, ce fut le provençal qui triompha, et, jusqu'au

commencement du XIIIe siècle, les hommages rendus au seigneur de

Montpellier furent rédigés en langue vulgaire, sauf la date et les noms

des témoins qui furent écrits en latin.

Quand un fief avait été partagé entre plusieurs enfants, à l'origine le

fils aîné devait seul l'hommage. En 1269, Alphonse de Poitiers,

renouvelant une ordonnance de Philippe Auguste, décida qu'à l'avenir

chacun des copartageants devrait séparément l'hommage. Quand le fief

était entre les mains d'une femme, le mari prêtait l'hommage au nom de

celle-ci. Si le possesseur du fief était un mineur, son tuteur était

astreint à sa place à toutes les obligations du vassal, mais le jeune

feudataire devait renouveler personnellement l'hommage quand il avait

atteint l'âge de chevalier.

Le serment de fidélité se prêtait en même temps que l'hommage, et il

était généralement énoncé dans le même acte. Il se prêtait sur les

saints évangiles ou sur des reliques, les clercs se tenant debout devant

le livre ou devant le reliquaire et récitant la formule la main sur la

poitrine (_inspectis sacrosanctis evangeliis_), les laïques posant la

main sur l'évangile ou sur la relique (_tactis sacrosanctis

evangeliis_). Mais le serment de fidélité n'était pas toujours une

conséquence directe de la recommandation [, comme l'était la prestation

d'hommage]. En principe tout habitant libre d'une seigneurie devait ce

serment au seigneur de la terre. On trouve dans le Languedoc des

exemples fort anciens de serments prêtés par tous les hommes libres

d'une seigneurie. En 1107, par exemple, les bourgeois de Carcassonne

jurèrent au vicomte Bernard Aton de lui être fidèles, de ne point le

tromper, de ne point lui nuire, de le secourir contre quiconque

essayerait de lui enlever la ville. Rappelons que l'Église imposa aussi

l'obligation du serment à tous les fidèles, quand, dans ses conciles

provinciaux, elle eut organisé la _paix de Dieu_.

II.--Des obligations qui incombaient au vassal le service militaire

était, à tous les points de vue, la plus importante. Ce fut elle qui

donna à la féodalité son caractère de police guerrière et qui lui permit

de créer un nouvel état social. A l'époque carolingienne, le service

militaire n'était dû qu'au souverain, à celui auquel tous les sujets

avaient prêté le serment de fidélité. Le _senior_ ne pouvait l'exiger de

son _vassus_. Mais on comprend que les comtes et autres officiers royaux

aient pu exiger pour eux-mêmes le service de guerre qu'ils demandaient

aux fidèles de l'empereur pour celui-ci; ils sont restés les seuls

représentants du pouvoir central; ils administrent le pays, et presque

tous les hommes libres qui l'habitent sont devenus leurs recommandés. En

outre, dans l'état où se trouve le pays, la fidélité due au seigneur

comporte surtout la défense de sa vie, exposée tous les jours dans des

aventures de grande route. Les guerres civiles, dès l'époque de Charles

le Chauve, ravagent continuellement le Midi, et chaque homme puissant

s'entoure de gens à lui qui l'aideront dans l'attaque et dans la

défense. L'obligation pour le vassal de rendre à son seigneur le service

militaire est donc une suite naturelle du serment de fidélité qu'il lui

a prêté, serment qui l'oblige à défendre sa vie, son honneur et ses

biens.

Le plus ancien texte qui nous montre le service de guerre dû à un

particulier est un acte de l'an 954. Ce service y est représenté comme

condition de l'inféodation de certains châteaux. Il est dû par le

feudataire envers et contre tous, à l'exception du comte d'Urgel,

suzerain supérieur. Cet acte, dont les termes sont les mêmes que ceux

des actes du XIIe siècle, offre déjà l'énumération des différentes

formes du service militaire féodal, l'_hostis_, la _cavalcata_, et

l'obligation de rendre les châteaux forts à la première réquisition.

Entre ces deux termes, _hostis_ et _cavalcata_, il n'y a que peu de

différence; le droit de requérir à la fois l'une et l'autre fut possédé

par la plupart des seigneurs méridionaux. Ces deux termes paraissent

seulement désigner des guerres plus ou moins importantes. L'_hostis_ ou

_ostis_ est la grande expédition régulière, entraînant le siège de

quelque château ennemi; la _cavalcata_ (chevauchée) est plutôt une

promenade militaire en pays ennemi. Ce que nous savons des guerres

féodales des XIe et XIIe siècles nous fait penser qu'elles

consistèrent surtout en chevauchées.

A l'origine, tout possesseur de fief doit, personnellement et à ses

frais, le service militaire. On peut même dire que cette obligation est,

avec l'hérédité, la plus grande différence qui existe entre le bénéfice

et le fief. Mais jamais l'exercice de ce droit de réquisition du

suzerain ne fut réglementé dans le Midi, ou du moins il ne le fut que

dans certaines seigneuries. Jamais ne s'établit dans le Languedoc une

règle générale comme celle des quarante jours de service du Nord de la

France. Nombre de textes prouvent que dans cette province les vassaux

restèrent à la discrétion du seigneur, qui put les convoquer aussi

souvent, pour un temps aussi long qu'il le voulut.--Ce service, en

apparence si rigoureux, admit pourtant, en pratique, de notables

adoucissements. La plupart des villes s'en firent exempter. Un savant de

nos jours a même pu dire qu'au XIIIe siècle beaucoup de fiefs du

Languedoc ne le devaient plus, parce qu'il était tombé peu à peu en

désuétude; c'est ce qui expliquerait en partie la faiblesse et

l'inexpérience des armées méridionales pendant la guerre des Albigeois

et la honteuse défaite de Muret.

[Illustration: «Château du Xe siècle, sur sa motte, avec enceinte en

palissades de bois.» D'après l'_Abécédaire d'archéologie_ de H. de

Caumont, _Architecture militaire_, p. 393.]

Au service militaire proprement dit se rattache une obligation qui

incombe à tout possesseur de forteresse. En principe, tout château est

_rendable à merci_, c'est-à-dire qu'à la première réquisition du

suzerain, «irrité ou apaisé» (_iratus vel pacatus_), le vassal doit lui

remettre sa forteresse. Cette demande du seigneur peut avoir deux

motifs: tantôt il l'exige à titre de simple reconnaissance de sa

suzeraineté (_recognitio dominii_), tantôt par défiance à l'égard du

vassal. C'est cette alternative que les actes expriment brièvement par

la clause _iratus vel pacatus_.--Cette obligation du château rendable à

merci, qui paraît dès le milieu du Xe siècle, finit par devenir si

universelle que, dans un acte de 1190, un vassal puissant stipule qu'il

en sera affranchi.

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 16 / 45 段