Le fameux Psautier de Charles le Chauve, écrit vers le milieu du IXe

siècle par un certain Liuthard, qui se nomme à la fin, est tout entier

écrit en onciale d'or sur vélin blanc. Les initiales et les titres sont

sur bandes de pourpre, et en tête de chaque nocturne on trouve une page

d'ornement; on y remarque une foule de motifs empruntés à l'art antique,

entre autres une grecque de deux teintes vue en perspective, copiée

probablement sur une mosaïque. Quelques feuillets entièrement pourprés

sont chargés des rinceaux les plus délicats, dignes des peintres de la

Renaissance. Les peintures sont au nombre de trois. La première

représente David accompagné de ses quatre compagnons accoutumés: l'un

d'eux, qui danse, paraît copié sur un modèle romain. Dans la seconde

figure le roi Charles, sous un fronton à l'antique, de couleur violette:

le roi est sur un trône d'orfèvrerie, il a la couronne sur la tête et

porte des sandales de pourpre. La troisième peinture, qui fait vis-à-vis

à cette dernière, représente un écrivain assis et nimbé. Quelques-unes

des initiales de ce précieux volume rappellent encore de fort loin les

manuscrits anglo-saxons; mais tout le reste de l'ornementation est

antique.

* * * * *

L'École de Tours est une des écoles calligraphiques les plus importantes

des temps carolingiens. Fondée par Alcuin, elle resta longtemps

florissante et on en trouve des produits un peu partout, à Tours même, à

Paris, à Chartres, en Allemagne, etc. On les reconnaît à l'usage d'une

demi-onciale toute particulière, avec quelques lettres bizarres, tel

que le _g_ qui, composé de trois traits droits, rappelle la même lettre

dans l'alphabet anglo-saxon. M. Delisle attribue à cette école

quelques-uns des plus beaux monuments du IXe siècle; nous n'en

citerons que quatre: la Bible du comte Vivien, à Paris; celle d'Alcuin,

au Musée Britannique; le Sacramentaire d'Autun et l'Évangéliaire de

l'empereur Lothaire.

La Bible offerte à Charles le Chauve par le comte Vivien[29] est un des

plus beaux spécimens de l'art carolingien. Les lettres ornées, dont

beaucoup sont sur fond de couleur, sont tout à fait anglo-saxonnes. Par

contre, l'inspiration antique se fait jour dans le reste de

l'ornementation; aux canons des évangiles, on remarque des animaux

traités assez librement, mais copiés sur d'anciens modèles, et des

mufles de lion; des chapiteaux des colonnes, les uns sont corinthiens,

les autres formés d'entrelacs de couleur....

De cette Bible on peut rapprocher la Bible de Glanfeuil (aujourd'hui à

la Bibliothèque nationale), donnée à cette abbaye par le comte Roricon,

gendre de Charlemagne, celle de Zürich, et surtout celle d'Alcuin,

conservée au Musée Britannique. L'attribution à Alcuin de la confection

de ce dernier volume est fondée sur une pièce de vers dans laquelle ce

célèbre écrivain se nomme et nomme Charlemagne. Les peintures et les

ornements rappellent tout à fait la Bible de Charles le Chauve; même

imitation de l'art antique, avec un certain mélange d'ornements

anglo-saxons.

[Illustration: L'empereur Lothaire.]

L'Évangéliaire de Lothaire, exécuté par Sigilaus aux frais de ce prince,

et offert par ce dernier à Saint-Martin de Tours, est encore un

magnifique exemple de ce que savaient faire les calligraphes du IXe

siècle. Même mélange des deux arts, mais ici l'art antique l'emporte.

L'art anglo-saxon a fourni cependant une partie des dessins

d'encadrement et des lettres ornées, dont beaucoup sont cerclées de ces

lignes ou de ces points rouges, affectionnés des scribes d'outre-Manche.

C'est dans ce manuscrit que figure le célèbre portrait de l'empereur

Lothaire, si souvent reproduit.

Un moine de Marmoutier, Adalbaldus, qui vivait au milieu du IXe

siècle, est l'auteur de plusieurs volumes également remarquables. Citons

seulement le célèbre Sacramentaire d'Autun, exécuté sous l'abbatiat de

Ragenarius (vers 845). On y remarque des bandes pourprées chargées

d'ornements ou de lettres capitales, des encadrements à entrelacs, des

bustes à l'antique, les signes du zodiaque, des camées, des médailles.

M. Delisle, grâce à une comparaison attentive, a montré que les mêmes

motifs ornementaux se retrouvent dans ce beau volume, dans la grande

Bible du comte Vivien et dans celle de Glanfeuil[30].

Une école voisine de Paris, celle d'Orléans, créée et organisée par le

poète-évêque Théodulfe, s'est également illustrée par des travaux de

haute valeur à tous égards. C'est là, semble-t-il, qu'a été achevée la

revision des Livres saints, entreprise par l'école du palais, et nous

avons deux manuscrits frères sortis des ateliers de cette école. L'un

est aujourd'hui à Paris, l'autre, tellement semblable au premier qu'on

dirait deux exemplaires d'un même ouvrage imprimé, appartient à l'évêché

du Puy. Dans ces volumes, écrits soit à Orléans même, soit à

Saint-Benoît-sur-Loire, on a tenu avant tout à employer une écriture

élégante et d'une grande finesse; pour l'ornementation, le scribe s'est

contenté de quelques feuillets de pourpre avec lettres d'or (le psautier

et les évangiles sont en argent sur pourpre), de grands cadres avec

colonnes pour l'_ordo librorum_ et les canons des évangiles, enfin de

belles initiales, fort sobres d'ailleurs. Tels qu'ils sont, ces deux

volumes sont dignes d'un roi, et font le plus grand honneur à la science

et au bon goût des disciples de Théodulfe[31]....

* * * * *

[Illustration: Reliure du Psautier de Charles le Chauve.]

La plupart des riches manuscrits carolingiens, principalement les

volumes liturgiques, étaient à l'origine revêtus de somptueuses

reliures; beaucoup ont péri, soit enlevées par des mains profanes, soit

remplacées par des enveloppes plus modernes. Généralement ces reliures

consistaient en plaques de métal, argent ou or, appliquées sur une

planche épaisse de bois, ou en lamelles d'ivoire ciselées ou sculptées.

Mais ces reliures précieuses ont souvent été refaites; souvent aussi,

dès le IXe siècle, on a utilisé des morceaux plus anciens,

principalement des ivoires; il serait donc téméraire de conclure, _a

priori_, de l'âge du volume à celui de l'enveloppe qui le couvre.

L'un des meilleurs exemples à citer est la reliure du Psautier de

Charles le Chauve à la Bibliothèque nationale. Sur l'un des plats figure

David implorant l'assistance de Dieu contre ses ennemis (Ps. 35). Le

centre de la composition est occupé par un ange assis sur un trône; dans

le registre supérieur figure le Christ glorieux entouré de six saints.

L'autre plat, que nous donnons ci-contre, représente l'entrevue du

prophète Nathan et de David, et l'apologue du riche et du pauvre. Le

choix des sujets permet d'affirmer que nous avons ici la reliure même

exécutée pour ce beau manuscrit.

A. MOLINIER, _Les manuscrits_, Paris, Hachette, 1892,

in-16. _Passim._

CHAPITRE VII

LA FÉODALITÉ

PROGRAMME.--_Démembrement de la France en grands fiefs. Avènement

des Capétiens._

_Le régime féodal: l'hommage, le fief, le château, le serf; la

trêve de Dieu.--La Chevalerie._

BIBLIOGRAPHIE.

Les principaux livres relatifs aux =origines du régime féodal= ont

été indiqués déjà, à propos des institutions et de l'histoire

sociale des temps mérovingiens et carolingiens (ch. II, VI).--Nous

n'indiquons ici que les ouvrages qui traitent des =institutions

féodales= et de l'évolution historique du régime féodal =depuis le

Xe jusqu'au XIVe siècle=.

L'article «Féodalité», publié par M. Ch. Mortet dans le t. XVII de

la _Grande Encyclopédie_ (et à part), est une esquisse d'ensemble,

de même que le remarquable chapitre de M. Ch. Seignobos, «Le régime

féodal», dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_,

précitée, II (1893), p. 1-64. Il n'y en a pas beaucoup d'autres.

Comme les états féodaux ne se sont pas formés de la même façon dans

toute l'Europe, comme l'organisation féodale eut, au moyen âge,

suivant les lieux, des formes très diverses, il est naturel que

l'on ait écrit plutôt sur les formes régionales du régime que sur

le régime en général.

Sur les institutions féodales =en France=, on trouvera dans plusieurs

«Manuels» récents une bonne doctrine et des renseignements

bibliographiques en abondance:--E. Glasson, _Histoire du droit et

des institutions de la France_, t. IV, Paris, 1891, in-8º;--A.

Luchaire, _Manuel des institutions françaises. Période des

Capétiens directs_, Paris, 1892, in-8º;--P. Viollet, _Précis de

l'histoire du droit français_, Paris, 1893, in-8º, 2e éd.; et

_Histoire des institutions politiques et administratives de la

France_, I, Paris, 1890, in-8º.--M. J. Flach est l'auteur d'un

grand ouvrage (_Les origines de l'ancienne France_, I. _Le régime

seigneurial_, Paris, 1886, in-8º; II. _Les origines communales, la

féodalité et la chevalerie_, Paris, 1893, in-8º), dont la lecture

est instructive, mais difficile.--Cf. A. Longnon, _Atlas historique

de la France_, texte, 3e livr., Paris, 1889, in-8º.

Les institutions féodales variaient, non seulement d'un royaume à

l'autre, mais de fief à fief. Parmi les monographies locales,

quelques-unes ont de la valeur.--Consulter, pour la =Normandie=: L.

Delisle, dans la _Bibliothèque de l'École des chartes_, t. X, XI et

XIII, et E. A. Freeman, _The history of the norman conquest of

England_, t. Ier, Oxford, 1870, in-8º.--Pour la =Bourgogne=: Ch.

Seignobos, _Le régime féodal en Bourgogne jusqu'en 1360_, Paris,

1883, in-8º; et E. Petit, _Histoire des ducs de Bourgogne de la

race capétienne_, t. I à V, Paris, 1885-1894, in-8º.--Pour le

=Languedoc=: A. Molinier, dans l'_Histoire générale de Languedoc_, t.

VII, Toulouse, 1879, in-8º.--Pour la =Flandre=: L.-A. Warnkönig,

_Histoire de la Flandre et de ses institutions civiles et

politiques jusqu'à l'année 1305_, Bruxelles, 1835-1864, 5 vol.

in-8º.--Pour la =Champagne=: H. d'Arbois de Jubainville, _Histoire

des ducs et comtes de Champagne_, Troyes, 1859-1865, 7 vol.

in-8º.--Pour la =Bretagne=: A. de Courson, _La Bretagne du Ve au

XIIe siècle_, Paris, 1863, in-4º; et A. de la Borderie, _Essai

sur la géographie féodale de la Bretagne_, Rennes, 1889,

in-8º.--Pour la =Lorraine=, E. Bonvalot, _Histoire du droit et des

institutions de la Lorraine et des trois Évêchés_, Paris, 1895,

in-8º.--Etc.

Sur le =régime féodal en Allemagne=, en général: G. Waitz, _Deutsche

Verfassungsgeschichte_, t. V (2e éd., 1893) à VIII;--K.

Lamprecht, _Deutsche Geschichte_, t. III, Berlin, 1892, in-8º. Cet

ouvrage de vulgarisation, que l'on paraît tenir en Allemagne pour

un des chefs-d'œuvre de l'historiographie contemporaine, a été

exactement apprécié par G. v. Below dans l'_Historische

Zeitschrift_, LXXI, 465.

Pour l'histoire du =régime féodal en Angleterre= voir la

Bibliographie du ch. XII.

La =chevalerie=, telle qu'elle était en France, a été étudiée,

d'après les chansons de geste, par L. Gautier (_La Chevalerie_,

Paris, 1890, in-4º, 2e éd.).--M. P. Guilhiermoz prépare un

travail nouveau sur l'histoire des institutions

chevaleresques.--Comparez, pour l'Allemagne: Alwin Schultz, _Das

höfische Leben zur Zeit der Minnesinger_, Leipzig, 1889, 2 vol.

in-8º, 2e éd.;--K. H. Roth v. Schreckenstein, _Die Ritterwürde

und der Ritterstand_, Freiburg i. B., 1886, in-8º;--et le livre

élémentaire d'O. Henne am Rhyn, _Geschichte des Rittertums_,

Leipzig, 1893, in-8º.

Les institutions pour la paix (=trêve de Dieu=, etc.) ont été

étudiées par E. Semichon (_La paix et la trêve de Dieu_, Paris,

1869, in-8º, 2e éd.), et mieux par L. Huberti (_Gottesfrieden

und Landfrieden. Rechtsgeschichtliche Studien_, I. _Die

Friedensordnungen in Frankreich_, Ansbach, 1892, in-8º). Voir

aussi L. Weiland, dans la _Zeitschrift für Savigny-Stiftung_, t.

XIV.

Voir, plus bas, la Bibliographie de l'histoire des populations

rurales (ch. X), celle de l'histoire des mœurs en général et

celle de l'architecture militaire au moyen âge (ch. XIV).

I.--L'AVÈNEMENT DE LA TROISIÈME DYNASTIE.

C'est dans l'histoire du développement territorial et politique de la

maison de Robert le Fort au Xe siècle qu'il faut chercher

l'explication principale du changement de dynastie accompli en 987. Mais

on risquerait de se méprendre singulièrement sur le caractère véritable

de cette révolution et de la monarchie qui en est sortie si l'on

n'essayait, au préalable, de déterminer la nature exacte du pouvoir que

les princes robertiniens du Xe siècle, rois ou ducs, Eude, Robert,

Raoul, ont réussi à élever contre l'autorité des derniers Carolingiens.

La plupart des historiens se sont attachés à faire ressortir

l'opposition tranchée des deux dynasties qui se disputaient l'influence

souveraine et le titre de roi. Ils se plaisent à les représenter comme

personnifiant des principes et des systèmes politiques absolument

différents. Pour eux, les Robertiniens, possesseurs de la terre,

symbolisent l'idée féodale, l'hérédité des fiefs, le morcellement de la

souveraineté, l'indépendance à l'égard du pouvoir central. Ce sont, de

plus, des Neustriens, les représentants véritables de la nationalité

française et de la race celto-latine, les chefs naturels du mouvement

qui tend à briser définitivement l'unité carolingienne en séparant pour

toujours les Francs occidentaux de ceux qui habitent au delà du Rhin.

S'ils ont pu triompher de leurs adversaires, c'est qu'ils étaient à la

fois princes féodaux et nationaux. Les Carolingiens, au contraire, plus

allemands que français, auraient personnifié les idées romaines et

impériales, le principe de la concentration des pouvoirs publics,

l'amour de l'unité, la haine du particularisme et des institutions

féodales. De cette antithèse perpétuelle entre les deux maisons et les

deux principes résulte le puissant intérêt qui s'attache à la lutte

engagée, pendant plus d'un siècle, entre les Robertiniens et les

derniers descendants de Charlemagne.

Une semblable manière de présenter les faits ne donne point le sens

exact de la réalité. On aurait dû remarquer qu'en fait Eude, Robert

Ier et Raoul, seigneurs féodaux élevés à la dignité royale au mépris

des droits carolingiens, ont compris et exercé la royauté absolument de

la même manière que Charles le Simple, Louis d'Outremer et Lothaire. Ils

ont manifesté les mêmes prétentions et les mêmes tendances, pratiqué les

mêmes procédés. En changeant de condition et en devenant rois, le

marquis de Neustrie et le duc de Bourgogne subissaient fatalement les

nécessités attachées à leur situation nouvelle. Ils héritaient des

traditions et de la politique de leurs prédécesseurs, de même qu'ils

revêtaient les mêmes insignes et copiaient dans leurs diplômes les

formules de la chancellerie carolingienne.

Les rois de la maison de Robert le Fort ont essayé, comme les

Carolingiens, d'étendre le plus loin possible les limites de leur

autorité. On les voit tous préoccupés de ramener sous la dépendance du

pouvoir central les différentes parties du pays qui tendaient à s'en

écarter et à conquérir l'autonomie. Il suffit de rappeler les efforts

continus d'Eude et de Raoul pour maintenir le Midi dans l'obéissance, et

leurs relations suivies avec les évêchés et les monastères des plus

lointaines régions du Languedoc et de la Marche d'Espagne. Raoul, dans

ses diplômes, prend toujours soin de s'intituler «roi des Français, des

Aquitains et des Bourguignons». A ce point de vue, il serait difficile

de trouver une différence appréciable entre la conduite des Robertiniens

et celle des princes légitimes. Les uns et les autres paraissent avoir

été pénétrés de la nécessité de conserver entre la France centrale et le

reste du royaume, sinon des liens administratifs dont le mouvement

féodal rendait le maintien de plus en plus difficile, au moins une

apparence de cohésion et d'unité politique.

D'autre part, tous les rois du Xe siècle, à quelque famille qu'ils

appartinssent, ont cherché, dans une mesure qui varia avec leur pouvoir

réel et la nature de leur tempérament, à maintenir, contre le

développement croissant de la féodalité, les prérogatives de la

puissance suprême. Ils n'ont point réussi à empêcher la transmission

héréditaire des fiefs; tous se sont vus obligés de distribuer à leurs

fidèles des bénéfices sur lesquels ils n'avaient pas grand espoir de

pouvoir remettre la main; mais on ne voit pas qu'à cet égard les rois

d'origine féodale aient agi autrement que les Carolingiens. Au

contraire, s'il est un règne sous lequel le gouvernement royal ait paru

vouloir réagir contre l'usurpation complète des bénéfices et des offices

publics, ce fut sans contredit celui d'Eude. C'est précisément parce

qu'il ne se montra pas toujours disposé à accepter sans conditions le

principe de l'hérédité des fiefs, c'est parce qu'il essaya de résister

aux exigences de l'aristocratie, qu'il s'aliéna, vers la fin de son

règne, les mêmes chefs féodaux qui l'avaient élu. Charles le Simple dut

principalement la couronne a ce mécontentement des grands.

La théorie qui consiste à voir partout des oppositions de race ne

saurait être admise davantage quand on veut expliquer la lutte des

Robertiniens et des Carolingiens, le succès des premiers et la chute des

seconds. S'il est vrai que la possession de Paris, de Tours et des plus

riches parties de la France centrale a pu contribuer à mettre en vue les

descendants de Robert le Fort, il est cependant inexact de faire de

ceux-ci les représentants exclusifs de la nationalité française, et des

Carolingiens la personnification de l'élément germanique. Depuis la

constitution du royaume des Francs occidentaux au profit de Charles le

Chauve, les descendants de Charlemagne qui ont exercé le pouvoir à l'est

de la Meuse ont été considérés par leurs contemporains comme des rois

tout aussi français et nationaux que les chefs neustriens, leurs

adversaires. Si les Robertiniens avaient exclusivement représenté les

aspirations de la race celto-latine et la haine de l'étranger, leurs

relations avec la Germanie auraient été fort différentes. Sur ce terrain

encore, leur politique est exactement la même que celle des

Carolingiens. Ils ont recherché encore plus que leurs rivaux la

protection des rois allemands. Il n'y a point de prince neustrien, roi

ou duc, qui n'ait conclu alliance avec les souverains de la Germanie.

Hugue Capet se trouvait même, par sa mère, le proche parent des rois

saxons.

Ainsi ce n'est ni comme rois _féodaux_ ni comme rois _nationaux_ que les

Robertiniens ont été élevés à la dignité suprême par le clergé et les

seigneurs français du Xe siècle. D'autre part, la monarchie fut, sous

la direction d'Eude, de Robert et de Raoul, exactement ce qu'elle était

quand elle appartenait aux descendants de Charlemagne.

A quoi donc attribuer la chute de la dynastie légitime et pourquoi le

pouvoir monarchique fut-il définitivement transmis, en 987, à l'héritier

de Robert le Fort?

Les derniers Carolingiens n'ont point succombé par défaut d'activité et

d'énergie. On abandonne aujourd'hui la vieille légende qui, partant

d'une analogie peu fondée entre la décadence mérovingienne et la période

finale de la seconde dynastie, appliquait à tort aux successeurs de

Charles le Simple le titre de rois fainéants. Louis d'Outremer, Lothaire

et même Louis V ont déployé des ressources d'esprit qui leur auraient

assuré le succès, si le succès eût été possible. Mais ils portaient le

poids des fautes commises par leurs ancêtres et de la situation

désespérée qui leur avait été laissée en héritage.... Les Carolingiens,

ruinés, n'ayant plus ni propriétés ni vassaux, avaient en quelque sorte

perdu pied dans le torrent féodal qui emportait tout. Ils furent donc

entraînés par le courant. Au contraire, les héritiers de Robert le Fort,

qui tenaient au sol par de fortes attaches, restèrent debout. C'est

précisément parce que le duc des Francs possédait ce qui faisait défaut

aux héritiers de Charlemagne, [la richesse territoriale], que la

révolution dynastique de 987 a pu s'accomplir au profit des

Robertiniens.

Mais si la qualité de grand propriétaire fut la _condition_ nécessaire

de l'élévation au trône du dernier Robertinien, il faut chercher

ailleurs la _cause_ essentielle des événements de 987.

Ce changement dynastique était-il, comme on l'a dit, une conséquence

directe de l'état de choses créé par le triomphe de la féodalité?

[Certainement non]. A ne suivre que leur propre inclination, les grands

propriétaires de fiefs qui conférèrent la couronne à Hugue se seraient

très bien passés de l'autorité supérieure qu'ils plaçaient ainsi

au-dessus de leur tête.--L'élection du Capétien prouve combien était

encore puissante la tradition romaine d'unité et de centralisation

réalisée par les institutions impériales, reprise et continuée presque

sous la même forme par la royauté à demi ecclésiastique des Mérovingiens

et des Austrasiens. Cette tradition restait vivace à la fin du Xe

siècle, au moment même du plein épanouissement d'un régime dont les

tendances étaient tout opposées. Sans doute il est légitime de dire que

la puissance de la maison robertinienne et son succès définitif ont été

un des résultats du développement même de la féodalité. L'avènement de

Hugue Capet, chef d'une grande famille seigneuriale, était l'indice

certain de la prépondérance du nouvel ordre social et politique. Mais si

la féodalité a fait la fortune des descendants de Robert le Fort et les

a désignés au choix de la nation, ce n'est point elle qui rendait

nécessaire le renouvellement de la royauté en faveur d'une troisième

dynastie.--C'est à l'Église, dépositaire de la tradition romaine et

monarchique, qu'est due l'élection de Hugue Capet. C'est l'Église,

représentée par trois hautes personnalités gagnées aux intérêts

neustriens, l'archevêque de Reims Adalbéron, son secrétaire et

conseiller Gerbert, et l'évêque d'Orléans Arnoul, qui a tout préparé et

tout conduit.

L'avènement de Hugue Capet a été, avant tout, un fait ecclésiastique. En

prenant définitivement possession de la royauté, les Robertiniens,

princes féodaux, se plaçaient au-dessus et en dehors du régime qui avait

fait leur force. Lorsque l'archevêque Adalbéron dit aux grands réunis à

Senlis: «Il faut chercher quelqu'un qui remplace le défunt roi Louis

dans l'exercice de la royauté, de peur que l'État, privé de son chef, ne

soit ébranlé et ne périclite,» il ne s'agissait point alors de compléter

la hiérarchie féodale. L'État dont il est question ici n'est autre que

l'ancienne monarchie romaine et ecclésiastique, telle que l'a toujours

entendue l'épiscopat. C'est là l'institution politique dont Adalbéron et

tout le clergé désiraient si ardemment le maintien: celle que, par la

volonté de l'Église et l'assentiment de quelques hauts barons, Hugue

Capet et ses successeurs recevaient mission de perpétuer et de

transmettre aux siècles futurs.

* * * * *

[Illustration: Sceau de Henri Ier.]

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 15 / 45 段