Ces trois relations n'offrent, quant aux faits, aucune différence

sérieuse, bien que le prêtre romain, comme il est naturel, rehausse

l'importance du rôle joué par le pape, tandis que les Germains, trop

portés à prêter à l'événement une allure rationnelle, parlent d'un

synode du clergé, d'une consultation du peuple et d'une requête formelle

adressée à Charles, toutes choses que le silence d'Eginhard à ce sujet

aussi bien que les autres circonstances du fait nous interdisent de

prendre au pied de la lettre. De même le _Liber pontificalis_ omet

l'adoration rendue par le pape à l'empereur, sur laquelle la plupart des

annales frankes insistent de façon à la mettre hors de doute. Cependant

l'impression que laissent les trois récits est au fond la même. Ils

montrent, tous les trois, combien il est peu facile d'attribuer à

l'événement un caractère de stricte légalité. Le roi frank ne saisit pas

la couronne de son propre chef, mais la reçoit plutôt comme si elle lui

revenait naturellement, comme la conséquence légitime de l'autorité

qu'il exerçait déjà. Le pape la lui donne, mais non en vertu d'un droit

quelconque qui lui appartienne en propre comme chef de l'Église; il est

seulement l'instrument de la Providence divine, qui a, sans conteste,

désigné Charles comme la personne la plus propre à défendre et à

diriger la société chrétienne. Le peuple romain ne choisit ni ne nomme

formellement, mais par ses acclamations accepte le chef qu'on lui

présente. Ce fut justement à cause de l'indétermination où toutes choses

furent ainsi laissées, reposant, non sur des stipulations expresses,

mais plutôt sur une sorte d'entente mutuelle, sur une conformité de

croyances et de désirs qui ne prévoyaient aucun mal, que cet événement

prêta avec le temps à tant d'interprétations différentes. Quatre siècles

plus tard, lorsque la Papauté et l'Empire se furent laissé entraîner à

cette lutte mortelle qui décida de leur sort commun, trois théories

distinctes relatives au couronnement de Charles seront défendues par

trois partis différents, toutes trois plausibles, toutes trois à

certains égards trompeuses. Les empereurs souabes regardèrent la

couronne comme une conquête de leur grand prédécesseur et en conclurent

que les citoyens et l'évêque de Rome n'avaient aucun droit sur eux. Le

parti patriote parmi les Romains, en appelant à l'histoire des origines

de l'empire, déclara que, sans l'acquiescement du sénat et du peuple,

aucun empereur ne pouvait être fait légalement, puisqu'il n'était que

leur premier magistrat et le dépositaire passager de leur autorité. Les

papes signalèrent le fait indiscutable du couronnement par la main de

Léon et soutinrent qu'en qualité de vicaire de Dieu sur la terre,

c'était alors son droit et ce serait toujours le leur d'accorder à qui

il leur plairait un office dont le titulaire n'avait été créé que pour

être leur serviteur. De ces trois points de vue, le dernier prévalut en

définitive, quoiqu'il ne soit pas mieux fondé que les deux autres. Il

n'y eut, en réalité, ni conquête de Charles, ni don du pape, ni élection

du peuple. De même qu'il était sans précédent, l'acte était illégal; ce

fut une révolte de l'ancienne capitale de l'Occident, justifiée par la

faiblesse et la perversité des princes byzantins, sanctifiée aux yeux du

monde par la participation du vicaire de Jésus-Christ, mais sans

fondement juridique et incapable d'en établir un pour l'avenir.

C'est une question intéressante et quelque peu embarrassante de savoir

jusqu'à quel point la scène du couronnement, dont les circonstances

furent si imposantes et les résultats si graves, fut préméditée entre

ceux qui y participèrent. Eginhard dit que Charles avait coutume de

déclarer que, même pour une si grande fête, il ne serait pas entré dans

l'église, le jour de Noël de l'an 800, s'il avait su les intentions du

pape. Le pape, d'autre part, ne se serait jamais hasardé à faire une

démarche aussi importante sans s'être assuré au préalable des

dispositions du roi, et il n'est guère possible qu'un acte auquel

l'assemblée était évidemment préparée ait été gardé secret. Quoi qu'il

en soit, la déclaration de Charles subsiste, et on ne saurait

l'attribuer à un pur motif de dissimulation. Il faut supposer que Léon,

après s'être éclairé sur les vœux du clergé et du peuple romain et

sur ceux des grands personnages franks, résolut de profiter de

l'occasion et du lieu qui s'offraient si favorablement pour réaliser le

plan qu'il méditait depuis si longtemps, et que Charles, entraîné par

l'enthousiasme du moment et voyant dans le pontife le prophète et

l'instrument de la volonté divine, accepta une dignité qu'il eût

peut-être préféré recevoir un peu plus tard ou de quelque autre façon.

Si donc on adoptait une conclusion positive, ce devrait être que

Charles, bien qu'il eût donné au projet une adhésion plus ou moins

vague, fut surpris et déconcerté par son exécution subite, qui

interrompait l'ordre soigneusement étudié de ses propres desseins. Et

quoiqu'un événement qui changea l'histoire du monde ne doive être

considéré en aucun cas comme un accident, il peut fort bien avoir eu,

pour les spectateurs franks ou romains, l'air d'une surprise. Car il n'y

avait point de préparatifs visibles dans l'église; le roi ne fut pas,

comme plus tard ses successeurs teutoniques, conduit en procession au

trône pontifical: tout d'un coup, à l'instant même où il sortait de

l'enfoncement sacré où il s'était agenouillé parmi les lampes toujours

allumées devant la plus sainte des reliques chrétiennes,--le corps du

prince des apôtres,--les mains du représentant de cet apôtre posaient

sur sa tête la couronne de gloire et répandaient sur lui l'huile qui

sanctifie. Ce spectacle était fait pour remplir l'âme des assistants

d'une profonde émotion religieuse, à la pensée que la divinité était

présente au milieu d'eux, et pour leur inspirer de saluer celui que

cette présence semblait consacrer presque visiblement du nom de «pieux

et pacifique empereur, couronné par Dieu», _Karolo, pio et pacifico

Imperatori, a Deo coronato, vita et Victoria_.

J. BRYCE, _Le saint Empire romain germanique_,

Paris, A. Colin, 1890, in-8º. Traduit de l'anglais

par A. Domergue.

II.--LES OFFICIERS DU PALAIS CAROLINGIEN.

L'APOCRISIAIRE

Saint Adalbert, abbé de Corbie, avait pris soin de composer un livre de

quelque étendue sur les officiers du palais de Charlemagne. Ce livre est

perdu; mais nous en possédons, du moins, une analyse faite pour

l'instruction de Carloman par un prélat d'une grande autorité, Hincmar

de Reims. C'est le guide que nous allons suivre.

Le premier officier du palais était l'apocrisiaire ou archi-chapelain.

Sous ses ordres étaient les clercs de la chapelle du roi, et il

présidait aux offices de cette chapelle. Mais c'étaient là ses moindres

soins; car il avait, en outre, dans ses attributions l'intendance de

toutes les affaires ecclésiastiques du royaume, et préparait le jugement

de toutes les causes de l'ordre canonique: ce qui lui donnait une grande

puissance. Cependant cette haute fonction était quelquefois attribuée à

de simples abbés. Ainsi, du temps de Pépin et dans les premières années

du règne de Charlemagne, l'archi-chapelain du palais était l'abbé de

Saint-Denis, nommé Fulrad. Zélé défenseur des droits de la crosse

épiscopale, Hincmar n'admet pas qu'un abbé ait pu marcher ainsi devant

les évêques sans leur consentement; il suppose donc que ce consentement

fut accordé. Nous avons lieu de croire que Pépin ne le demanda pas. Cet

abbé de Saint-Denis était d'ailleurs un homme considérable. Il avait

même rempli les fonctions d'ambassadeur dans la Ville éternelle, et par

ses conseils le pape Zacharie avait déposé le dernier des princes

mérovingiens. Ainsi l'établissement de la dynastie nouvelle était en

partie son ouvrage. Cela méritait bien les plus hautes faveurs, et l'on

ne doit pas s'étonner de voir les premiers évêques passer, à la cour de

Pépin, après un tel abbé. A la mort de Fulrad, Charlemagne conféra son

titre à l'archevêque de Metz, Angilramne. Les évêques observaient alors

assez fidèlement l'obligation de la résidence. Charlemagne fit

comprendre au pape Adrien qu'il devait constamment avoir à ses côtés un

homme versé dans les affaires ecclésiastiques, et l'archevêque de Metz

obtint, en conséquence, la permission de venir à la cour. Celui-ci fut,

à sa mort, remplacé par Hildebold, évêque de Cologne. Théodulfe, qui lui

devait peut-être quelques services, a célébré la grande bonté

d'Hildebold: «La douceur de ses traits, dit-il, répondait à celle de son

âme.» Angilbert l'inscrit au nombre des meilleurs poètes de la cour.

Dans la vie de Léon III par Anastase, Hildebold remplit un grand rôle:

c'est lui qui se rend le premier auprès de ce pape, si cruellement

traité par ses clercs en révolte, et c'est lui qui fait arrêter les

coupables....

Veut-on se faire une juste idée d'un grand officier de la couronne sous

le règne de Charlemagne? En voici le type le plus parfait; c'est

Angilbert [qu'une lettre du pape Adrien, datée de 794, désigne comme

«ministre de la chapelle royale»].

Son père, son aïeul, ayant occupé, sous les rois précédents, de hautes

charges, Charles l'avait eu, dans sa jeunesse, pour commensal et pour

ami. En montant sur le trône, il le nomma son conseiller _silentiaire_

ou _auriculaire_, c'est-à-dire son confident officiel, le premier de ses

ministres. Angilbert a le goût des lettres profanes; cet autre _Homère_

lit couramment Ovide et Virgile: c'est un savant, c'est même un poète

distingué. A ces titres l'Église le réclame, et le voilà prêtre. On lui

destine déjà le pallium; plusieurs villes métropolitaines se disputent

l'honneur de posséder un prélat de si grand renom, quand il séduit et

rend deux fois mère Berthe, une fille du roi....

A quelque temps de là, c'est un duché qu'il possède et non pas une

métropole. On le voit parcourir le Ponthieu, sa province, rendant la

justice au nom du roi. Mais il est inquiet, car il est malade, et

l'affection morbide qui le travaille menace, il paraît, d'interrompre

le cours de sa vie. Alors il entend parler du monastère de

Saint-Riquier, célèbre par le nombre de ses religieux et par les

miracles accomplis au tombeau du saint qui l'a fondé. Ce récit émeut

Angilbert, et il ne pense plus qu'à faire sa retraite à Saint-Riquier,

s'il recouvre la santé par l'intercession du puissant patron des pauvres

moines. Mais le terrible Charles a fait consacrer ses amours avec

Berthe: il est marié. Qu'importe? S'il entre dans un monastère, sa

femme, par ses ordres, suivra son exemple; ils expieront ainsi, l'un et

l'autre, les écarts de leur conduite. Telles étaient les pensées

qu'Angilbert roulait dans son esprit, accommodant toute chose au pieux

dessein qu'il avait formé, quand un bruit plein d'alarmes arriva jusqu'à

lui. Les Danois avaient pénétré, par les embouchures de la Seine et de

la Somme, dans tous les ports de la France maritime; leurs innombrables

navires emplissaient les fleuves, et les populations riveraines,

épouvantées par l'irruption de ces farouches dévastateurs, refluaient

vers les villes du centre, implorant le secours des gens de guerre.

Angilbert n'a plus le loisir de songer au salut de son âme; et, comme

les troupes dont il pouvait disposer n'étaient pas capables de soutenir

le choc des pirates, il se rend auprès du roi pour lui faire le récit

des périls qui menacent une de ses provinces. Celui-ci n'a rien de plus

pressé que de mettre sous les ordres d'Angilbert des forces

considérables. C'était en l'année 791. A l'approche des Francs, les

Danois prennent la fuite et il en est fait un grand carnage.

[Illustration: Dôme de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle.]

Angilbert se rend alors à Saint-Riquier, remercie Dieu de la victoire

qu'il a si facilement remportée, prend l'habit claustral, et l'impose à

Berthe, qui vient, au mépris des canons, demeurer avec lui dans

l'intérieur du monastère. Bientôt on le nomme abbé. Les suffrages ne se

partagent pas; ils se réunissent tous sur la tête d'un homme aussi

puissant à la cour, aussi vaillant à la guerre. Va-t-il, suivant la

règle, s'assujettir à la résidence et finir dans le recueillement une

vie commencée par les agitations du siècle? La règle n'avait pas été

faite pour les religieux de cette qualité, ou bien on les dispensait

aisément de la suivre. Déjà, étant simple moine, en 792, il avait été

chargé de conduire au delà des monts, devant le pontife Adrien, ce

malheureux évêque d'Urgel, Félix, qui avait osé chercher le sens d'un

grand mystère, et s'était fait condamner comme nestorien. Reparaissant

bientôt à la cour, Angilbert joint au titre d'abbé celui d'apocrisiaire,

et se rend de nouveau dans la Ville éternelle, chargé de transmettre au

pape les actes du concile de Francfort. On l'y retrouve encore en 796.

En 800, il suit Charlemagne allant à Rome châtier les persécuteurs de

Léon et recevoir les insignes de la puissance impériale. En 811, il

réside à la cour, présidant, sous le nom d'Homère, les doctes assemblées

des théologiens et des poètes palatins; et puis il va mourir à

Saint-Riquier, au mois de février de l'année 814, quand Charles, son

maître et son constant ami, mourait dans son palais d'Aix-la-Chapelle.

L'apocrisiaire était certainement le plus occupé des fonctionnaires du

palais, mais Charlemagne venait souvent à son aide. Lorsqu'il n'avait

pas un trop vif souci des choses de la guerre, Charlemagne aimait à

apprendre comment se comportait son église, faisait des règlements pour

la discipline et dictait même des articles liturgiques; ou bien encore,

mandant auprès de lui les évêques, les abbés mal notés, il ne leur

épargnait ni les réprimandes, ni même, au besoin, les châtiments. Ainsi,

dans plusieurs de ses capitulaires, il recommande à ses clercs d'étudier

les Écritures, et de croire fermement au mystère de la Trinité; il leur

enjoint, en outre, d'apprendre par cœur tout le psautier, avec les

prières, les formules, les oraisons nécessaires pour administrer le

baptême; enfin il leur défend d'avoir plusieurs femmes pour épouses et

de manger dans les cabarets. Jusqu'où ne s'étendait pas alors la

compétence du pouvoir civil en matière de religion? Se présentant un

jour à sa chapelle au moment où l'on allait baptiser quelques enfants,

Charlemagne les interroge et reconnaît qu'il ne savent pas

convenablement l'oraison dominicale et le symbole. Usurpant alors, pour

employer le langage des canoniales modernes, usurpant les fonctions de

l'évêque, il interrompt la cérémonie, renvoie les enfants dans leurs

familles, et leur interdit de revenir à la fontaine sacrée tant qu'ils

ne seront pas mieux instruits. Une autre fois, il défend aux prêtres de

recevoir de l'argent pour administrer les sacrements, ou bien de vendre

à des marchands juifs les vases ou les autres ornements des églises.

Comme il s'estimait, et à bon droit, plus savant en liturgie que les

plus grands prélats de son royaume, il ne manquait pas de faire des

règlements pour enjoindre ou pour prohiber telle ou telle pratique dans

les cérémonies de la messe, dans l'ordre des jours fériés, dans

l'administration des sacrements. Les prescriptions de ce genre abondent

dans ses capitulaires. Quelquefois même, remplissant les derniers

offices de l'apocrisiaire, il enseignait la psalmodie aux clercs de sa

chapelle.

Voici ce que raconte, à ce propos, notre anonyme de Saint-Gall: «Parmi

les hommes attachés à la chapelle du très docte Charles, personne ne

désignait à chacun les leçons à réciter, personne n'en indiquait la fin,

soit avec de la cire, soit par quelque marque faite avec l'ongle; mais

tous avaient soin de se rendre assez familier ce qui devait se lire pour

ne tomber dans aucune faute quand on leur ordonnait à l'improviste de

dire une leçon. L'empereur montrait du doigt ou du bout de son bâton

celui dont c'était le tour de réciter, ou qu'il jugeait à propos de

choisir, ou bien il envoyait quelqu'un de ses voisins à ceux qui étaient

placés loin de lui. La fin de la leçon, il la marquait par une espèce de

son guttural. Tous étaient si attentifs quand ce signal se donnait, que,

soit que la phrase fût finie, soit qu'on fût à la moitié de la pause, ou

même à l'instant de la pause, le clerc qui suivait ne reprenait jamais

au-dessus ni au-dessous, quoique ce qu'il commençait ou finissait ne

parût avoir aucun sens. Cela, le roi le faisait ainsi pour que tous les

lecteurs de son palais fussent les plus exercés, quoique tous ne

comprissent pas bien ce qu'ils lisaient.» Ce récit doit être exact. On y

voit si bien tous les personnages désignés remplir leur rôle qu'on les

représenterait aisément sur la toile. Ce serait une curieuse peinture,

et qui saisirait tous les regards par l'énergie de sa couleur locale:

Charlemagne enseignant la psalmodie, un bâton à la main, et touchant de

ce bâton l'épaule des clercs qui doivent entonner les répons....

B. HAURÉAU, _Charlemagne et sa cour_,

Paris, Hachette, 1877, in-12.

III.--FRANCE ET PAYS VOISINS APRÈS LE TRAITÉ DE VERDUN.

Le traité conclu à Verdun en août 843, entre les trois fils de Louis le

Pieux, réglait une question qui troublait l'Empire depuis quatorze ans.

Il assura l'indépendance absolue de chacun des princes qui y

participèrent et doit être considéré comme la charte constitutive du

royaume de France, tel qu'il subsista jusqu'à la fin du moyen âge.

Les chroniqueurs carolingiens qui parlent du traité de Verdun ne donnent

sur la composition des trois royaumes que des indications sommaires. Au

dire de Prudence de Troyes, le plus explicite d'entre eux, «Louis reçut

pour sa part tout ce qui est au delà du Rhin et, en deçà du fleuve,

Spire, Worms, Mayence et leur territoire. Lothaire eut le pays compris

entre l'Escaut et le Rhin jusqu'à la mer, et, de l'autre côté, le

Cambrésis, le Hainaut, le _Lommense_, le _Castricium_ et les comtés qui

les avoisinent en deçà de la Meuse jusqu'à la Saône qui se joint au

Rhône, et le long du Rhône jusqu'à la mer avec les comtés qui bordent

l'une et l'autre rive du fleuve; hors de ces limites, il dut à

l'affection de son frère Charles l'abbaye de Saint-Vaast d'Arras. Les

deux princes laissèrent à Charles toutes les autres contrées jusqu'à

l'Espagne.»

Le texte dont on vient de lire la traduction est fort heureusement

complété par l'acte de partage du royaume de Lothaire II, rédigé en 870.

Cet acte, où sont énumérés avec grand soin les cités et tous les _pagi_

ayant appartenu à ce fils de l'empereur Lothaire, nous a permis de

tracer avec une exactitude absolue la limite intérieure des trois États

créés par le traité de Verdun: il complète les renseignements donnés par

Prudence, en indiquant parmi les possessions de Lothaire une province

d'outre-Rhin, la Frise, et son étude attentive permet d'établir,

contrairement à l'opinion exprimée en plus d'une carte de la dernière

édition de Sprüner, qu'il ne comprenait, en dehors de cette région,

aucun _pagus_ de la rive droite du Rhin.

Nous n'avons point compris dans le royaume de Charles le Chauve la

Bretagne, où Noménoé se rendit indépendant en cette même année 843, et

nous avons joint au royaume breton les territoires de Nantes et Rennes,

qu'il enleva bientôt aux Francs et qui, en 851, furent officiellement

cédés par Charles le Chauve a Érispoé, fils et successeur de Noménoé.

Lors de la conclusion du traité de Verdun, qui attribuait à Charles le

Chauve l'ancien royaume d'Aquitaine, Pépin II revendiquait, non sans un

certain succès, ce pays que son père, le roi Pépin, avait gouverné

durant vingt et un ans. Un traité intervint en 845 entre les deux

compétiteurs: Charles abandonna l'Aquitaine à Pépin en se réservant

Poitiers, Saintes et Angoulème; mais cette scission fut de courte durée,

Pépin ayant été rejeté en 848 par ses sujets.

A. LONGNON, _Atlas historique de la France_,

texte explicatif, 2e livr., Paris, Hachette,

1888, in-8º.

IV.--MANUSCRITS CAROLINGIENS.

Il suffit de comparer certaines initiales des plus anciens manuscrits

carolingiens et celles des manuscrits anglo-saxons pour reconnaître

entre les unes et les autres des ressemblances indéniables. Qu'on

rapproche par exemple les initiales enclavées et à formes bizarres du

fameux Évangéliaire de Stockholm, et celles de la seconde Bible de

Charles le Chauve, on sera frappé de la ressemblance: même abus des

formes géométriques données aux lettres, même goût pour les points

rouges ou verts cerclant les grandes initiales, même usage de cadres de

couleur sur lesquels se détachent ces lettres. Ces ressemblances se

remarquent encore dans l'Évangéliaire de Saint-Vaast d'Arras, type de

l'école franco-saxonne du nord de la France. Voilà un premier élément

[constitutif de l'art carolingien] dont l'origine est bien certaine.

Transporté en Gaule et en Germanie par les colonies monastiques du

VIe et du VIIe siècle, l'art anglo-saxon, épuré et raffiné, jouit,

grâce à Alcuin et à ses disciples, d'une faveur bien méritée au VIIIe

et au IXe.

[Illustration: Page ornée de l'Évangéliaire de Saint-Vaast.]

[Illustration: La Source de vie.

Peinture de l'Évangéliaire de Charlemagne.]

Mais il a à lutter contre un rival puissant, l'art antique. Déjà, on ne

saurait le nier, la tradition antique a exercé une réelle influence sur

l'art anglo-saxon; au temps de Charlemagne, il revit en Gaule, et du

mélange des deux arts sortira plus tard l'art roman proprement dit.

Comment et pourquoi au IXe siècle l'art antique jouit-il d'une telle

faveur, on ne saurait le dire au juste. Nous n'avons plus les manuscrits

connus et imités par les calligraphes carolingiens. Toutefois, on ne

peut en douter, ils ont dû voir et imiter de bons modèles. On conserve

à Utrecht un Psautier célèbre, exécuté en Angleterre, au VIIIe siècle

probablement, par un artiste anglo-saxon, mais copié, semble-t-il, sur

un manuscrit bien plus ancien. Le texte, écrit en capitales sur trois

colonnes, est illustré de quantité de dessins; sans doute l'artiste a

trahi son inexpérience dans le tracé des têtes et des extrémités, mais

une foule de détails prouvent que soit directement, soit indirectement,

il s'inspirait d'images antiques....

C'est donc de l'art antique et de l'art anglo-saxon que procède, à notre

sens, l'art carolingien; les artistes du IXe siècle auront pu

s'inspirer parfois de quelques peintures grecques connues d'eux, mais le

cas est fort rare, et à mesure que l'on avance dans le siècle, l'art

antique prédomine de plus en plus. Que l'on compare seulement

l'Evangéliaire de Charlemagne de 781 et le Psautier de Charles le

Chauve, et l'on comprendra la portée de notre observation.

Le premier est un remarquable produit du nouvel art à ses débuts. Écrit

en 781 et présenté par le scribe Gotescalc au roi Charles durant un

séjour de celui-ci à Rome, il renferme les évangiles de l'année; il est

écrit en lettres d'or sur parchemin de pourpre, avec titres en encre

d'argent[28]; chaque page se compose de deux colonnes renfermées dans

des encadrements assez beaux, imités, semble-t-il, de manuscrits

d'Angleterre; on y retrouve bien quelques rinceaux rappelant

l'ornementation antique, mais la majeure partie des motifs se compose

d'entrelacs, de monstres, de dessins géométriques. Six peintures ornent

le volume; quatre d'entre elles représentent les évangélistes et leurs

symboles, une cinquième le Christ dans sa gloire, la dernière enfin la

Source de vie. Une sorte de kiosque, grossièrement colorié, supporté par

huit colonnes et surmonté d'une croix pattée, abrite la fontaine

mystique, à laquelle viennent se désaltérer un cerf et des oiseaux;

d'autres animaux, paons, coqs, canards, couvrent le fond qu'occupent

encore en partie des plantes d'apparence bizarre. L'aspect général est

singulier et rappelle un peu l'Orient. La signification symbolique de la

composition est du reste bien connue, et les artistes occidentaux ont

plus d'une fois représenté la source mystique de la vie éternelle.

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 14 / 45 段