Je dis «le vrai Pépin le Bref»; mais pour celui-ci même il est fort

possible que le surnom ait son origine dans la poésie et non dans la

réalité. On a remarqué, en effet, avec raison, que pour le roi Pépin ce

surnom est intimement lié à l'épisode de son combat contre un lion,

épisode qui appartient certainement à la légende. Si le surnom a été

primitivement donné à Pépin II, c'est lui aussi qui a dû être avant son

petit-fils le héros de l'épisode en question. Mais, dans la tradition

qui nous est parvenue, il n'est attribué qu'au roi Pépin, père de

Charlemagne. Cette tradition se présente sous trois formes

différentes.--La plus ancienne est dans le livre célèbre qu'un moine de

Saint-Gall, probablement Notker le bègue, offrit à Charles le Gros en

884. Il est curieux de constater que déjà dans la famille impériale

l'attribution de cette histoire au père de Charlemagne (trisaïeul de

Charles le Gros) ne soulevait aucune objection. Le lieu de la scène,

dans le récit de Notker, n'est pas déterminé: Pépin, sachant que les

principaux chefs francs le méprisent (évidemment à cause de sa petite

taille), fait amener un taureau et un lion, et, quand le lion a renversé

le taureau et va le dévorer, il descend seul de son trône, au milieu de

la terreur de tous les assistants, et tranche d'un coup d'épée la tête

des deux animaux féroces; puis, s'adressant aux grands stupéfaits:

«Croyez-vous, leur dit-il, que je puisse être votre maître? N'avez-vous

pas entendu raconter ce que le petit David a fait à l'immense Goliath,

ou le tout petit (_brevissimus_) Alexandre à ses gigantesques

compagnons?» Le livre de Notker est resté à peu près inconnu au moyen

âge; c'est donc dans la tradition orale qu'un interpolateur du biographe

de Louis le Pieux connu sous le nom de l'Astronome limousin a dû puiser

la connaissance de cette histoire, à laquelle il fait allusion en la

plaçant à la villa royale de Ferrières en Gâtinais....

Le récit d'Adenet le Roi est tout différent de celui de Notker: la scène

est à Paris; un lion terrible, qu'on nourrissait depuis longtemps, brise

la cage où il était enfermé, tue son gardien, et se lance dans le jardin

où le roi Charles Martel, entouré de sa famille, prenait son repas; le

roi s'enfuit avec sa femme, mais Pépin s'empare d'un épieu, marche au

lion et lui enfonce l'épieu dans la poitrine; il n'avait alors que vingt

ans. Adenet a-t-il suivi une tradition particulière, ou s'est-il borné à

développer la seule notion que lui fournissait la tradition ancienne, à

savoir que Pépin avait tué un lion? La seconde hypothèse serait assez

plausible: la prouesse de Pépin est ici plus banale que chez Notker, et

un trait de courage, tout à fait analogue, a été attribué à d'autres

qu'à lui. Toutefois un témoignage notablement antérieur à Adenet nous

disant aussi que Pépin _A Paris le lion vainqui_, il faut plutôt croire

que la scène s'était anciennement localisée dans le palais de Paris, et

dès lors il est probable qu'elle avait pris la forme qu'elle a chez

Adenet.

Tout autre encore est la façon dont le compilateur liégeois Jean des

Prés ou d'Outremeuse, au XIVe siècle, raconte l'exploit de Pépin.

Celui-ci, du vivant encore de son père, a secouru le roi Udelon de

Bavière contre les Hongrois et les Danois; il atteint, dans une forêt,

le roi Julien de Danemark qui s'enfuyait, le combat et va le tuer,

«quant un grand lyon savage qui habitoit en chis bois si vient la

corant». Le lion attaque Pépin; une lutte terrible s'engage; enfin Pépin

peut tirer son couteau et tue le lion: «Après vint a son cheval, qui

mult estoit navreis, et atachat le lion à la couwe de son cheval et

l'amenat avuec li a l'oust». Rentré en France, «adont fist le petis

Pépin ameneir avuec ly sour une somier le lyon, assavoir le peaulx forée

de strain; si en fisent tous les Franchois grant fieste et fut pendue en

palais à Paris». Nous avons sans doute encore ici un simple

développement, dû à l'auteur de quelqu'un des nombreux poèmes inconnus

de nous qui garnissaient l'extraordinaire «librairie» de Jean

d'Outremeuse, de la donnée légendaire du lion tué par Pépin.--Quoi qu'il

en soit, le souvenir de cet acte héroïque était indissolublement lié à

celui de la petite taille du héros, et l'un et l'autre s'étaient

attachés au père de Charlemagne: l'imagination se plaisait au contraste

de sa petitesse avec la grandeur légendaire de son fils. Dans le poème

perdu du _Couronnement de Charles_, dont nous possédons un abrégé

norvégien, les Français, en voyant le jeune roi monté sur un puissant

cheval, remercient Dieu d'avoir permis qu'un homme aussi petit que

l'était Pépin ait pu engendrer un fils aussi grand. Son nom se présente

rarement dans les textes sans être accompagné de l'épithète «petit».

Cette petitesse n'est pas toujours excessive: elle n'était même réelle,

dit Jean d'Outremeuse, que relativement à la haute stature de ses

contemporains. On pouvait d'ailleurs l'apprécier, car, d'après une

légende de provenance érudite qui courait le pays de Liège aux XIIIe

et XIVe siècles, Pépin avait élevé dans l'église de Herstal un

crucifix qui était juste de sa taille, et cette taille était de cinq

pieds....

Ce qui peut encore nous persuader que l'histoire du combat avec le lion

et la légendaire petitesse appartiennent réellement au père et non au

fils de Charles Martel, c'est qu'il y a des traces incontestables de

récits épiques formés autour du fils d'Anseïs. Déjà, du temps de

Charlemagne, Paul Diacre écrivait: «Anschises genuit Pippinum, quo nihil

unquam potuit esse audacius». A la fin du Xe siècle, les _Annales

Mettenses_ racontent comme le premier des hauts faits de Pépin II une

histoire qui nous représente, dit M. Rajna, une vraie «chanson

d'enfances», comme nous en connaissons plus d'une. Gondouin avait tué,

en trahison, Anseïs; le jeune Pépin, élevé en lieu sûr, fait tout à coup

irruption dans le palais usurpé par le traître, et, «puerili quidem

manu, sed heroica felicitate prostravit, haud aliter quam ut de David

legitur....» La comparaison de Pépin avec le petit David en face de

l'immense Goliath, que nous retrouvons ici, tend encore à faire croire

que c'était bien l'aïeul du roi Pépin qui avait le surnom de «petit» et

le renom d'une hardiesse extraordinaire.

G. PARIS, _La légende de Pépin «le Bref»_, dans les

_Mélanges Julien Havet_, Paris, 1895, in-8º.

III.--LA LITURGIE GALLICANE ET LA LITURGIE ROMAINE EN GAULE.

Dès avant saint Boniface la liturgie romaine avait fait sentir son

influence en Gaule. Les livres gallicans, peu nombreux, qui nous sont

parvenus, remontent à la dernière période du régime mérovingien. Presque

tous contiennent des formules d'origine romaine, des messes en l'honneur

de saints romains. Dès le temps de Grégoire de Tours, un livre romain

d'origine, quoique sans caractère officiel, le martyrologe hyéronimien,

fut introduit en Gaule et adapté à l'usage du pays.... D'autres livres

ou fragments de livres, soit romains, soit mixtes, remontent à un temps

où l'influence de saint Boniface ne s'était pas encore exercée sur

l'Église franque, au moins dans les limites de l'ancienne Gaule.

Que saint Boniface ait poussé vivement à la réforme liturgique et à

l'adoption des usages romains, c'est ce dont il n'est pas permis de

douter.... Il ne pouvait manquer d'être vigoureusement soutenu par les

papes, dont il était le conseiller autant que le légat. On apporta même

en ces choses... une passion acrimonieuse.... Un des rites les plus

touchants de la messe gallicane, c'est la bénédiction du peuple par

l'évêque, au moment de la communion. On tenait tant à ce rite qu'il fut

maintenu, même après l'adoption de la liturgie romaine; presque tous les

sacramentaires du moyen âge contiennent des formules de bénédiction;

maintenant encore, elles sont en usage dans l'église de Lyon. Or, voici

comment le pape Zacharie en parlait dans une lettre à Boniface:

Pro benedictionibus autem quas faciunt Galli, ut nosti, frater,

multis vitiis variant. Nam non ex apostolica traditione hoc

faciunt, sed per vanam gloriam hoc operantur, sibi ipsis

damnationem adhibentes.... Regulam catholicæ traditionis

suscepisti, frater amantissime: sic omnibus prædica omnesque doce,

sicut a sancta Romana, cui Deo auctore deservimus, accepisti

ecclesia.

C'est sous l'épiscopat de saint Chrodegang (732-766), et plus

probablement depuis son retour de Rome en 754, que l'église de Metz

adopta la liturgie romaine. Le chant, la _Romana cantilena_, était, de

toutes les innovations liturgiques, la plus apparente et la plus

remarquée. C'est celle qui a laissé le plus de traces dans les livres et

les correspondances. Le pape Paul envoya, vers l'année 760, au roi

Pépin, l'_Antiphonaire_ et le _Responsorial_ de Rome. Cette même année

760, l'évêque de Rouen, Remedius, fils de Charles Martel, étant venu en

ambassade à Rome, obtint du pape la permission d'emmener avec lui le

sous-directeur (_secundus_) de la _Schola cantorum_, pour initier ses

moines «aux modulations de la psalmodie» romaine. Ce personnage ayant

été, peu après, rappelé à Rome, l'évêque envoya ses moines neustriens

terminer leur éducation musicale à Rome, où on les admit dans l'école

des chantres.

Ce sont là des faits isolés. Il y eut une mesure générale, un décret du

roi Pépin par lequel fut supprimé l'usage gallican. Ce décret est perdu,

mais il se trouve mentionné dans l'_admonitio generalis_ publiée par

Charlemagne en 789....

Cette réforme était devenue nécessaire. L'Église franque, sous les

derniers Mérovingiens, était tombée dans le plus triste état de

corruption, de désorganisation et d'ignorance. Nulle part il n'y avait

un centre religieux, une métropole, dont les usages mieux réglés, mieux

conservés, pussent servir de modèle et devenir le point de départ d'une

réforme. L'église wisigothique avait un centre à Tolède, un chef

reconnu, le métropolitain de cette ville, un code disciplinaire unique,

la collection _Hispana_; la liturgie de Tolède était la liturgie de

toute l'Espagne. L'église franque n'avait que des frontières: il lui

manquait une capitale. L'épiscopat frank, en tant que le roi ou le pape

n'en prenaient pas la direction, était un épiscopat acéphale. Chaque

église avait son livre de canons, son usage liturgique; nulle part de

règle, mais l'anarchie la plus complète, un désordre qui eût été

irrémédiable si les souverains carolingiens n'eussent point fait appel à

la tradition et à l'autorité de l'église romaine.

L'intervention de Rome dans la réforme liturgique ne fut ni spontanée,

ni très active. Les papes se bornèrent à envoyer des exemplaires de

leurs livres liturgiques, sans trop s'inquiéter de l'usage qu'on en

ferait. Les personnes que les rois franks, Pépin, Charlemagne et Louis

le Pieux, chargèrent d'assurer l'exécution de la réforme liturgique, ne

se crurent pas interdit de compléter les livres romains et même de les

combiner avec ce qui, dans la liturgie gallicane, leur parut bon à

conserver. De là naquit une liturgie composite, qui, propagée de la

chapelle impériale dans toutes les églises de l'empire frank, finit par

trouver le chemin de Rome et y supplanta peu à peu l'ancien usage. La

liturgie romaine, depuis le onzième siècle au moins, n'est autre chose

que la liturgie franque, telle que l'avaient compilée les Alcuin, les

Hélisachar, les Amalaire. Il est même étrange que les anciens livres

romains, ceux qui représentaient le pur usage romain jusqu'au neuvième

siècle, aient été si bien éliminés par les autres qu'il n'en subsiste

plus un seul exemplaire.

Il ne paraît pas que la réforme liturgique entreprise par les princes

carolingiens ait été poussée jusqu'à Milan. Les particularités de

l'usage milanais n'étaient pas inconnues en France; mais cette grande

église, mieux réglée sans doute que celles de la Gaule mérovingienne,

sembla pouvoir se passer de réforme. Son usage, du reste, se rapprochait

déjà beaucoup du rite romain. Il était protégé par le nom de saint

Ambroise. Les fables que raconte Landulfe sur l'hostilité de

Charlemagne envers le rite ambrosien ne méritent aucun crédit.

L. DUCHESNE, _Origines du culte chrétien.

Étude sur la liturgie latine avant

Charlemagne_, Paris, E. Thorin, 1889,

in-8º.

CHAPITRE VI

L'EMPIRE FRANC

PROGRAMME.--_Charlemagne: la cour, les assemblées, les

capitulaires; les écoles; l'armée et la guerre; restauration de

l'Empire._

_Louis le Pieux. Le traité de Verdun. Démembrement de l'Empire en

royaumes. Les Normands en Europe._

BIBLIOGRAPHIE.

Les =annales de l'empire carolingien= ont été dressées avec le plus

grand soin, dans la collection des _Jahrbücher der deutschen

Geschichte_, par S. Abel et B. Simson (_Jahrb. des fränkischen

Reichs unter Karl dem Grossen_, t. I, Leipzig, 1888, 2e éd.; t.

II, Leipzig, 1883, in-8º) pour le règne de Charlemagne;--par B.

Simson (_Jahrb. d. fr. R. unter Ludwig dem Frommen_, Leipzig,

1874-1876, 2 vol. in-8º) pour le règne de Louis le Pieux;--par E.

Dümmler (_Geschichte des ostfränkischen Reichs_, Leipzig,

1887-1888, 3 vol. in-8º) jusqu'en 840 pour tout l'Empire et

jusqu'en 918 pour l'Allemagne seulement.--Pour l'histoire des

derniers Carolingiens en France, voir les travaux des élèves de M.

A. Giry: E. Favre (_Eudes, comte de Paris et roi de France,

882-898_, Paris, 1893, in-8º);--F. Lot (_Les derniers Carolingiens,

954-991_, Paris, 1891, in-8º).--Pour l'histoire des Carolingiens

d'Allemagne, v. la Bibliographie du ch. VIII.

Les excellents ouvrages que nous venons d'énumérer sont d'une

érudition ardue. On regrette que les livres de vulgarisation sur

l'=histoire générale de l'empire carolingien= soient, presque tous,

vieillis ou médiocres. Nous ne saurions recommander ni l'_Histoire

des Carolingiens_ de MM. Warnkönig et Gérard (Bruxelles, 1862, 2

vol. in-8º), ni le _Charlemagne_ de M. Vétault (Tours, 1880, in-4º,

2e éd.). Voir H. Brosien, _Karl der Grosse_, Leipzig, 1885,

in-8º, et la _Deutsche Geschichte unter den Karolingern_ de E.

Mühlbacher, dans la _Bibliothek deutscher Geschichte_, publiée à

Stuttgart.--Parmi les monographies, celles de A. Himly (_Wala et

Louis le Débonnaire_, Paris, 1849, in-8º) et de E. Bourgeois (_Le

Capitulaire de Kiersy-sur-Oise, 878. Étude sur l'état et le régime

politique de la société carolingienne_, Paris, 1885, in-8º) sont

estimées.

Les =institutions de l'époque carolingienne= ont été fort étudiées.

Les traités généraux, en français, sont: celui de J.-H. Lehuërou

(_Histoire des institutions carlovingiennes_, Paris, 1843, in-8º),

l'ouvrage posthume, inachevé, de Fustel de Coulanges (_Les

transformations de la royauté pendant l'époque carolingienne_,

Paris, 1892, in-8º); on sait (ci-dessus, p. 45) que M. Ch. Bayet

prépare un _Manuel des institutions françaises. Période

mérovingienne et carolingienne_. Voir aussi le Manuel précité (p.

44) de H. P. Viollet.--Cf., en allemand, G. Waitz, _Die

karolingische Zeit_, t. III et IV de sa _Deutsche

Verfassungsgeschichte_, Kiel, 1883-1885, in-8º, 3e éd.

Il n'existe point jusqu'ici de bon ouvrage d'ensemble sur la

=renaissance carolingienne= du IXe siècle, première, et, à

quelques égards, admirable résurrection de l'antiquité.--On

recommande d'ordinaire les livres de B. Hauréau (_Charlemagne et sa

cour_, Paris, 1877, in-12), de J. Bass Mullinger (_The schools of

Charles the Great or the restoration of education in the ninth

century_, London, 1877, in-8º), de K. Werner (_Alcuin und sein

Jahrhundert_, Paderborn, 1881, in-12). Mais le sujet reste à

traiter. Toutefois quelques parties en ont été déjà magistralement

approfondies.--La littérature des temps carolingiens a été étudiée

par A. Ebert (_Histoire générale de la littérature en Occident_, t.

II et III, Paris, 1884-1889, trad. de l'all.), et, mieux encore,

par A. Hauck (_Kirchengeschichte Deutschlands_, t. II, _Die

Karolingerzeit_, Leipzig, 1890, in-8º). M. L. Traube prépare pour

le _Handbuch_ d'I. v. Müller une «histoire de la littérature latine

au moyen âge», symétrique à l'histoire de la littérature byzantine

de K. Krumbacher (ci-dessus, p. 100).--Sur l'art carolingien, voir:

F. v. Reber, _Der karolingische Palastbau_, München, 1891-1892, 2

vol. in-4º; P. Clemen, _Merowingische und karolingische Plastik_,

Bonn, 1892, in-8º; F. Leitschuh, _Geschichte der karolingischen

Malerei_, Berlin, 1894, in-8º.--Sur la réforme de l'écriture et de

la décoration des manuscrits, il y a des notions élémentaires dans

les Manuels de MM. M. Prou (_Manuel de paléographie_, Paris, 1892,

in-8º, 2e éd., ch. III) et A. Molinier (_Les manuscrits_, Paris,

1892, in-16); mais ce sujet a été en grande partie renouvelé par

les recherches de M. S. Berger (_Histoire de la Vulgate pendant les

premiers siècles du moyen âge_, Nancy, 1893, in-8º), dont les

résultats n'ont pas encore pénétré dans les livres d'enseignement.

Pour l'=histoire économique et sociale des temps carolingiens=,

consulter: A. Longnon, _Polyptyque de l'abbaye de

Saint-Germain-des-Prés, rédigé au temps de l'abbé Irminon_,

Introduction, Paris, 1895, in-8º;--K. Th. v. Inama-Sternegg,

_Deutsche Wirthschaftsgeschichte bis zum Schluss der

Karolingerperiode_, Leipzig, 1879, in-8º;--K. Lamprecht, _Étude sur

l'état économique de la France pendant la première partie du moyen

âge_, Paris, 1889, in-8º, trad. de l'all.

La littérature relative aux Normands et aux =invasions normandes= est

très abondante dans les pays scandinaves; mais il n'y a pas encore

de bonne histoire générale de ces invasions (on ne se sert plus de

celle de G.-B. Depping, _Histoire des expéditions maritimes des

Normands_, Bruxelles, 1844, in-8º). Parmi les monographies: J.

Steenstrup, _Études préliminaires pour servir à l'histoire des

Normands et de leurs invasions_, Caen, 1882, in-8º, trad. du

danois, extr. du _Bull. de la Soc. des Antiquaires de

Normandie_;--J. J. Worsaae, _La civilisation danoise au temps des

Vikings_, dans les _Mémoires de la Soc. des Ant. du Nord_,

1878-79;--Prolégomènes à l'édition de Dudon de Saint-Quentin par M.

J. Lair, dans les _Mémoires de la Soc. des Ant. de Normandie_, t.

XXIII;--C. F. Keary, _The Vikings in western Christendom, 789-888_,

London, 1891, in-8º.--Sur l'art scandinave: H. Hildebrand, _The

industrial arts of Scandinavia in the pagan time_, London, 1892,

in-8º.

I.--L'ÉVÉNEMENT DE L'AN 800.

Le couronnement de Charlemagne comme empereur d'Occident n'est pas

seulement l'événement capital du moyen âge, c'est un de ces très rares

événements dont on peut dire que, s'ils n'étaient pas arrivés,

l'histoire du monde n'eût pas été la même.

Pendant toute cette sombre période du moyen âge, deux forces luttaient à

qui l'emporterait: d'une part, les instincts de division, de désordre,

d'anarchie, qui prenaient leur source dans les impulsions sans frein et

l'ignorance barbare de la grande masse de l'humanité; de l'autre,

l'aspiration passionnée des meilleurs esprits à l'unité réelle du

gouvernement, aspiration dont les ressouvenirs de l'ancien empire romain

formaient la base historique et dont le dévouement à une Église visible

et universelle était la plus constante expression. La première de ces

deux tendances, comme tout le montre, était, du moins en politique, la

plus forte; mais la dernière, servie et stimulée par un génie aussi

extraordinaire que celui de Charlemagne, remporta en l'an 800 une

victoire dont les fruits ne devaient plus être perdus. A la mort du

héros, le flot de l'anarchie et de la barbarie se remit à battre avec

autant de violence contre les choses du passé, mais sans pouvoir

désormais les submerger en entier. C'est justement parce que l'on

sentait que personne autre que Charles n'eût pu triompher à ce point des

calamités présentes par la formation et l'établissement d'un gigantesque

système de gouvernement, que l'excitation, la joie, l'espérance

réveillées par son couronnement furent si profondes. On en trouvera

peut-être la meilleure preuve, non dans les annales mêmes de ce temps,

mais dans les lamentations déchirantes qui éclatèrent au moment où

l'empire, vers la fin du IXe siècle, commença à se dissoudre; dans

les merveilleuses légendes qui se groupèrent autour du nom de l'empereur

Charlemagne, du preux dont aucun exploit ne parut incroyable[27]; dans

l'admiration religieuse avec laquelle ses successeurs germains

contemplèrent et s'efforcèrent d'imiter complètement ce modèle presque

surhumain.

[Illustration: FACCIATA INTERIORE DELLA CHIESA ANTICHA DI S. PIETRO IN

VATICANO, E SVO ATRIO

Descritta de Carlo Padredio disegnata et intagliata da Giovanni Battista

Falde

Façade intérieure de l'ancienne église Saint-Pierre au Vatican.]

[Illustration: Ancienne basilique constantinienne de Saint-Pierre.

Restitution.]

Transcrivons, pour connaître les pensées des hommes qui assistèrent en

l'an 800 à la résurrection de l'empire au profit du chef de la dynastie

austrasienne les récits de trois annalistes contemporains ou presque

contemporains, de deux Germains et d'un Italien. On lit dans les annales

de Lorsch:

«Et à cause que le nom d'empereur n'était plus employé par les Grecs et

que leur empire était possédé par une femme, il sembla alors mêmement au

pape Léon et à tous les saints pères qui assistaient au présent concile,

de même qu'au reste du peuple chrétien, qu'ils devaient prendre pour

empereur Charles, le roi des Franks, qui tenait Rome elle-même, où les

Césars avaient toujours accoutumé de demeurer, et toutes les autres

régions qu'il gouvernait en Italie, en Gaule et en Germanie; et d'autant

que Dieu lui avait remis toutes ces terres entre les mains, il semblait

juste qu'avec l'aide de Dieu et à la prière de tout le peuple chrétien

il eût aussi le nom d'empereur. Auquel désir le roi Charles n'eut pas la

volonté de se refuser; mais se soumettant en toute humilité à Dieu et à

la prière des prêtres et de tout le peuple chrétien, le jour de la

nativité de Notre Seigneur Jésus-Christ, il prit le nom d'empereur,

étant consacré par le seigneur pape Léon.»

Le récit de la chronique de Moissac (an 801) est, à fort peu de chose

près, le même:

«Or, comme le roi, le très saint jour de la naissance du Seigneur, se

levait pour entendre la messe, après s'être mis à genoux devant la

châsse du bienheureux apôtre Pierre, le pape Léon, avec le consentement

de tous les évêques et des prêtres, du sénat des Franks et semblablement

de celui des Romains, posa une couronne d'or sur sa tête, le peuple

romain poussant aussi de grands cris. Et lorsque le peuple eut fini de

chanter _Laudes_, il fut adoré par le pape selon la coutume des

empereurs d'autrefois. Car cela aussi se fit par la volonté de Dieu.

Car, tandis que ledit empereur demeurait à Rome, on lui amena diverses

personnes qui disaient que le nom d'empereur avait cessé d'être en usage

chez les Grecs, et que l'empire, chez eux, était occupé par une femme

appelée Irène, qui s'était emparée par tromperie de son fils l'empereur,

lui avait arraché les yeux et avait pris l'empire pour elle-même, comme

il est écrit d'Athalie dans le _Livre des Rois_; ce qu'entendant, le

pape Léon et toute l'assemblée des évêques, des prêtres et des abbés,

et le sénat des Franks, et tous les anciens parmi les Romains, ils

tinrent conseil avec le reste du peuple chrétien afin de nommer empereur

Charles, roi des Franks, voyant qu'il tenait Rome, la mère de l'empire,

où les Césars et les empereurs avaient toujours accoutumé de demeurer;

et pour que les païens ne pussent pas se moquer des chrétiens, comme ils

le feraient si le nom d'empereur cessait d'être en usage parmi les

chrétiens.»

[Illustration: Couronne dite de Charlemagne, conservée au trésor

impérial de Vienne.]

Ces deux relations sont de source germaine; celle qui suit a été écrite

par un Romain, probablement une cinquantaine ou une soixantaine d'années

après l'événement. Elle est extraite de la vie de Léon III, dans les

_Vitæ pontificum romanorum_, attribuées au bibliothécaire papal

Anastase:

«Après ces choses vint le jour de la naissance de Notre Seigneur

Jésus-Christ, et tout le monde se rassembla de nouveau dans la susdite

basilique du bienheureux apôtre Pierre; et alors, le gracieux et

vénérable pontife couronna de ses propres mains Charles d'une couronne

très précieuse. Alors tout le fidèle peuple de Rome, voyant comme il

défendait et comme il chérissait la sainte Église romaine et son

vicaire, se mit, par la volonté de Dieu et du bienheureux Pierre, le

gardien des clefs du royaume céleste, à crier d'un seul accord et très

haut: «A Charles, le très pieux Auguste, couronné par Dieu, le grand et

pacifique empereur, longue vie et victoire!» Tandis que lui, devant la

sainte châsse du bienheureux apôtre Pierre, il invoquait divers saints,

il fut proclamé trois fois et tous le choisirent comme empereur des

Romains. Là-dessus, le très saint pontife oignit Charles de l'huile

sainte, et semblablement son très excellent fils qui devait être roi, le

jour même de la naissance de Notre Seigneur Jésus-Christ; et quand la

messe fut finie, alors après la messe le sérénissime seigneur empereur

offrit des présents.»

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 13 / 45 段