Entre ces deux Églises, il n'y avait point de dissidence dogmatique,

mais les chrétiens bretons, séparés du monde catholique par les

Anglo-Saxons, n'étaient pas au courant des progrès de l'Église romaine

ni de certaines modifications qui s'étaient introduites dans le culte et

dans la discipline. Leurs prêtres vivaient simplement, sans règles pour

le costume, portant tantôt le vêtement laïque, tantôt une robe blanche

et la crosse. Leurs maisons étaient pauvres. Les dons qu'ils recevaient

étaient dépensés en aumônes; pour églises, ils avaient des chaumières;

ils prêchaient et bénissaient en plein air. Ils connaissaient l'Écriture

mieux que la tradition canonique; l'épiscopat était chez eux une

dignité pastorale, non point un office; leurs évêques, qui étaient en

même temps abbés de grands monastères, n'avaient pas l'idée de cette

hiérarchie savante qui, de degré en degré, aboutissait au pape. C'était

là, aux yeux des missionnaires romains, une étrangeté odieuse comme

l'hérésie. Aussi, les deux Églises, lorsqu'elles se rencontrèrent en

Bretagne, loin de se reconnaître pour sœurs, se traitèrent en

ennemies. Augustin, investi par Grégoire le Grand de la primauté sur

l'Église bretonne comme sur l'Église saxonne, le voulut prendre de haut

avec ces irréguliers. Un jour, des évêques bretons se rendirent à une

conférence où il les avait appelés; quand ils arrivèrent dans la salle

où il les attendait, l'archevêque ne se leva point; ils reprochèrent à

cet étranger son orgueil et refusèrent de le saluer comme leur chef.

Augustin les conviait à unir leurs efforts aux siens pour la conversion

des Anglo-Saxons: les Bretons, en effet, avaient négligé jusque-là de

prêcher ces Barbares, peut-être par haine contre eux et pour ne leur

point ménager l'entrée dans le royaume de Dieu; après l'arrivée des

Romains, ils entreprirent à leur tour des missions, mais pour disputer

le terrain à leurs rivaux et dresser autel contre autel. La haine devint

si violente que Bretons et Romains se fuyaient comme des pestiférés. Les

premiers défendaient obstinément leurs anciens usages, parmi lesquels

deux surtout semblaient odieux aux seconds: ils célébraient la Pâque à

une autre date que l'Église romaine et, au lieu de dessiner la tonsure

sur le haut de la tête en forme de couronne, ils rasaient leurs cheveux

au-dessus du front, d'une oreille à l'autre. Les catholiques,--c'est

ainsi que se nommaient les Anglo-Saxons,--déclaraient que ces coutumes

étaient «une perdition pour les âmes». Le sujet de ces querelles nous

paraît misérable, mais au-dessus s'agitait la grande question de savoir

si la vieille Église celtique accepterait la suprématie de saint Pierre.

Le nom de l'apôtre revient à tout moment dans les polémiques: «S'il est

vrai, dit un catholique anglo-saxon, que Pierre, le porte-clefs du ciel,

a reçu, par un privilège particulier, le pouvoir de lier et de délier

dans le ciel et sur la terre, comment celui qui rejette la règle du

cycle pascal et de la tonsure romaine ne comprend-il pas qu'il mérite

d'être lié par des nœuds inextricables plutôt que délié par la

clémence?» La tonsure romaine, ajoute le même écrivain, avait été portée

par saint Pierre lui-même pour garder le souvenir de la couronne

d'épines du Sauveur, au lieu que la coiffure des Bretons était celle de

Simon, l'inventeur de l'art magique, qui avait employé contre le

bienheureux Pierre les fraudes de la nécromancie. Les Bretons ne

s'émouvaient point de ces anathèmes; ils refusaient aux catholiques le

salut et le baiser de paix; jamais ils ne mangeaient avec eux; s'ils

s'asseyaient à une table que leurs ennemis venaient de quitter, ils

commençaient par jeter aux porcs les restes du repas, et ils purifiaient

avec le feu les vases et les ustensiles. A tout Romain qui voulait

entrer en communication avec eux, ils imposaient une quarantaine de

pénitence.

[Illustration: L'église Saint-Martin, à Cantorbéry, fondée par saint

Augustin.]

Très longtemps dura la lutte entre les deux partis. Les Bretons

semblèrent d'abord l'emporter; au milieu du VIIe siècle, la majeure

partie des sept royaumes avait été convertie par leurs missionnaires.

Cependant ils succombèrent. Les catholiques furent servis par le mépris

que les Anglo-Saxons professaient pour les Bretons, par la grandeur du

nom de Rome et par une politique mieux conduite auprès des rois. Un de

ces rois, Oswin de Northumbrie, leur ménagea, en l'an 656, un grand

triomphe. Il convoqua une assemblée où siégèrent les principaux

personnages ecclésiastiques et laïques des sept royaumes. L'objet propre

de la discussion était de décider si la fête de Pâques devait être

célébrée le jour même de la pleine lune du printemps ou le dimanche

suivant, et si la semaine de Pâques commençait la veille au soir du jour

de la pleine lune ou le soir de ce jour. De part et d'autre on se

recommandait des plus hautes autorités. L'orateur catholique vint à

citer la parole célèbre: «Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai

mon Église.» Le roi, se tournant aussitôt vers l'évêque breton Colman,

demanda: «Est-ce vrai, Colman, que ces paroles ont été dites à Pierre

par le Seigneur?--C'est vrai, roi, répondit Colman.--Voyons, reprit le

roi, êtes-vous d'accord pour reconnaître que ces paroles ont été dites à

Pierre, et que les clefs du royaume des cieux lui ont été remises par le

Seigneur?» Ils répondirent: «Oui.» Alors le roi conclut ainsi: «Et moi

je vous dis que je ne veux pas me mettre en opposition avec celui qui

est le portier du ciel. Je veux, au contraire, obéir en toutes choses à

ce qui a été par lui établi, de peur que, lorsque je me présenterai aux

portes du royaume des cieux, celui qui en tient les clefs ne me tourne

le dos et qu'il n'y ait personne pour m'ouvrir.» A cela, il n'y avait

rien à répondre, et l'assemblée prononça en faveur des catholiques.

Depuis, l'Église bretonne ne fit plus que décliner, et Rome, poursuivant

ses succès, organisa la conquête. Il fallait enlever à l'ennemi sa

dernière arme, qui était la science, toujours honorée dans les

monastères bretons. Le pape envoya en Angleterre, pour y occuper le

siège archiépiscopal de Cantorbéry, un savant et habile homme, Théodore,

accompagné d'un abbé du nom d'Hadrien. Le premier était né à Tarse, en

Cilicie; le second arrivait du monastère de Nisida, en Thessalie. En

quelques années, ils accomplirent une œuvre considérable. Ils

détruisirent dans les sept royaumes les derniers restes du paganisme.

Ils instituèrent de nouveaux évêchés, organisèrent les deux provinces

ecclésiastiques d'York et de Cantorbéry, établirent l'autorité du

métropolitain et marquèrent le rang des évêques dans chacune d'elles.

Des conciles furent régulièrement tenus. Dans son diocèse bien délimité,

l'évêque fut le chef de son clergé: nul ne pouvait faire fonction

sacerdotale qui n'eût été autorisé par lui. Aucun prêtre ne pouvait

quitter sa paroisse, aucun moine son monastère. Chacun reçut sa place et

connut exactement les devoirs de son office. Au libre laisser-aller de

l'Église bretonne succéda une ordonnance rigoureuse. Pour instruire le

clergé, des écoles furent fondées. L'enseignement y était si bien donné

que les écoliers apprirent à parler le grec et le latin comme leur

langue maternelle. On y pratiqua l'art de l'écriture; de beaux

manuscrits y furent copiés en lettres d'or sur parchemin de couleur[24].

Les Bretons étaient égalés; ailleurs ils étaient dépassés, car les

évêques anglo-saxons bâtirent, au lieu de modestes chapelles, des

églises superbes, comme celle de Hexhorn, dont les tours étaient si

hautes, les colonnes si nombreuses, les peintures si brillantes, qu'il

n'y en avait point de si belles au monde, disait-on, excepté en Italie.

La culture romaine fit lever sur ce sol vierge des moissons inattendues.

Les Anglo-Saxons étudiaient Tite-Live et Virgile autant que la Bible et

l'Évangile. A voir leurs petits tours de force d'écoliers, les

_versiculi_ où ils se proposaient des énigmes, les billets précieux

qu'échangeaient évêques, abbés et religieuses, on les prendrait pour des

élèves des rhéteurs de la décadence, mais quelques esprits furent

pénétrés jusqu'au fond de la lumière antique, comme le vénérable Bède.

Ces disciples de l'antiquité goûtent les plaisirs intellectuels, ils

sont pleins de reconnaissance envers la Ville qui leur a donné ce

bienfait. La lutte contre les Bretons, ennemis de Rome, et l'admiration

des grands écrivains classiques ont engendré alors en Angleterre un

sentiment singulier qu'on ne peut nommer autrement qu'un patriotisme

romain. Tous les yeux sont tournés vers la capitale du monde. Chaque

année de nombreux pèlerins se mettent en route pour la ville sainte. Les

évêques et les abbés ont de longues conférences avec le pape, ils se

pénètrent de l'esprit de son gouvernement, s'informent de tous les

usages, renseignent le pontife sur leurs affaires, reçoivent ses

instructions et quelquefois aussi emmènent avec eux quelque Romain qui

va faire dans l'île une sorte d'inspection. C'est ainsi que l'abbé

Benoît, venu au seuil des apôtres à la fin du VIIe siècle, repartit

accompagné de maître Jean, archichantre de Saint-Pierre, qui enseignait

le chant romain, car les prêtres anglais voulaient chanter comme on

chantait à Rome. L'attraction devint si forte que les rois mêmes y

cédèrent. En 689, le roi saxon Kadwall se rend à Rome avec l'intention

de finir ses jours dans un monastère. Il y meurt, et son épitaphe le

loue d'avoir laissé trône, richesses, famille, royaume, pour voir le

siège de l'apôtre:

_Urbem Romuleam vidit, templumque verendum

Adspexit Petri, mystica dona gerens._

Bientôt de cette colonie papale d'Angleterre, conquise en cent ans par

Augustin, Paulinus et Théodore, sortirent des hommes qui portèrent en

pays barbare les idées et les sentiments dont ils étaient animés. Des

missionnaires anglo-saxons allèrent convertir la Germanie et continuer

ainsi l'œuvre commencée par les Bretons. L'antagonisme des deux

Églises se retrouve encore ici: tandis que les Bretons agissaient en

toute liberté, sans commune entente ni plan coordonné, les Anglais se

laissent conduire et demandent à être conduits par la main du pape. Ils

ne font pas un pas qui n'ait été permis par lui. Deux fois l'apôtre des

Frisons, Willibrod, s'est rendu à Rome: la première fois, pour demander

l'autorisation de prêcher l'évangile aux païens; la seconde, pour y être

sacré évêque. Mais le vrai conquérant de la Germanie est le moine

anglo-saxon Winfrid, qui a donné à son nom la forme latine de Boniface.

Ce Boniface, un Anglais triste, tourmenté par l'ennui, méthodique,

formaliste, fut un serviteur passionné de l'Église de Rome. Il se

représentait l'Église romaine comme une personne vivante qui ne peut ni

tromper ni se tromper, et il l'aimait, comme ses sœurs des

monastères, d'une mystique affection: «J'ai vécu dans la familiarité,

dans le service du siège apostolique, _in servitio apostolicæ sedis_, et

toujours j'ai confié au pontife toutes mes joies et toutes mes

tristesses.» En l'an 719, au moment d'entreprendre son apostolat, il va

s'agenouiller au pied du successeur des apôtres; le pape le loue d'avoir

«cherché la tête de ce corps dont il est membre, de se soumettre au

jugement de cette tête et de marcher sous sa conduite dans le droit

sentier. De par l'inébranlable autorité du bienheureux Pierre, il lui

permet de porter l'un et l'autre Testament aux infidèles qui les

ignorent.» Trois ans après, quand il a étudié le terrain de son action,

Boniface vient faire son rapport au pontife, qui le consacre évêque, et

il prête alors un serment qui le lie étroitement à Rome. C'était le

propre serment que prêtaient les évêques suburbicaires, c'est-à-dire

ceux qui étaient de temps immémorial soumis à l'autorité directe du

pape; mais il a été fait au texte de la formule une modification

importante. Les évêques suburbicaires habitaient une terre impériale;

aussi juraient-ils «de révéler tout complot tramé contre l'État ou

contre notre très pieux empereur». Boniface ne connaît pas l'empereur;

il n'a point d'autre chef que le pape: ce qu'il promet sous la foi du

serment, c'est, «s'il rencontre des prêtres rebelles aux règles

anciennes des saints pères, c'est-à-dire à la tradition canonique

romaine, de les dénoncer fidèlement et tout de suite au seigneur

apostolique». Voilà une variante qui intéresse l'histoire universelle.

Quelques mots changés dans une formule annoncent une grande révolution.

Le pape, sujet de l'empereur en Italie, n'a point à compter avec

l'autorité impériale dans cette Bretagne qui a été perdue pour l'empire

dès le début du Ve siècle, encore moins dans cette Germanie que la

Rome païenne n'a jamais conquise. Il est là en terre nouvelle, et, par

le droit de cette conquête spirituelle qu'a faite sous ses ordres son

légat Boniface, il est chez lui. Il dispose en souverain. Il range

l'Église germanique dans la condition d'une église de la Campagne

romaine; et le légat apostolique, lorsqu'il part précédé d'une lettre où

le pontife commande aux évêques, prêtres, ducs, comtes et à tout le

peuple chrétien de le recevoir et de lui donner le boire, le manger, des

compagnons et des guides, semble un proconsul d'une _respublica_

nouvelle, requérant sur son passage les services qui étaient dûs jadis

aux officiers romains.

* * * * *

Pendant ce temps-là, l'Italie se détachait de l'empire et la ville

impériale se transformait en ville pontificale.

[Illustration: Rue et abside des Saints-Jean-et-Paul, à Rome.]

Dans Rome ruinée poussait lentement la ville pontificale. Les basiliques

s'élevaient entre les temples abandonnés, ou bien la religion nouvelle

prenait possession de quelque sanctuaire ancien pour l'employer à son

usage. La division de Rome en 14 quartiers a disparu: sept quartiers se

sont formés, dont chacun était la circonscription d'un des sept diacres

de l'Église romaine. Quand la population se réunit pour quelque

manifestation pieuse, elle se groupe autour des basiliques. Le jour où

Grégoire le Grand ordonne une procession expiatoire pour obtenir la

cessation de la peste, les clercs partent de la basilique des

Saints-Côme-et-Damien; les moines, de la basilique des

Saints-Gervais-et-Protais; les religieuses, de la basilique des

Saints-Marcellin-et-Pierre; les enfants, de la basilique des

Saints-Jean-et-Paul; les hommes, de la basilique de Saint-Étienne; les

veuves, de la basilique de Sainte-Euphémie; les femmes mariées, de la

basilique de Saint-Clément. Les sept troupeaux de fidèles, dont chacun

était conduit par les prêtres d'une des régions, se dirigèrent, vêtus de

noir, voilés et encapuchonnés, vers Sainte-Marie-Majeure. Ces grandes

pompes mélancoliques, ces cérémonies et ces processions remplacent les

fêtes d'autrefois et les triomphes. L'évêque, de qui procède toute la

vie ecclésiastique, est le grand personnage de la cité; son élection en

est la principale affaire; il tient une d'autant plus grande place dans

la ville qu'il n'y est pas contenu tout entier et que son autorité se

répand sur le monde. Dans les grandes journées, c'est lui qui paraît au

premier plan. Il est allé au-devant d'Attila pour le détourner de Rome;

il a traité avec Genséric de la capitulation; il a porté les clefs à

Bélisaire; il est, contre les Lombards, le vrai défenseur; au besoin

même, il traite avec eux comme s'il était le prince de la ville. Les

produits des domaines de Saint-Pierre, bien administrés, lui permettent

de faire chaque mois une distribution de vivres. Grégoire le Grand se

croit si bien obligé de donner à manger aux Romains qu'ayant appris

qu'un misérable était mort de faim dans la rue, il n'osa de plusieurs

jours monter à l'autel. D'ailleurs, l'unique industrie de Rome est la

construction et l'ornement des églises, et les architectes, maçons,

peintres, sculpteurs, orfèvres sont les clients du pape. Parmi les

travaux revient souvent la mention de la «restauration des murs»: c'est

le pape qui l'entreprend et qui la paye. Fortifier la ville et nourrir

les habitants, n'était-ce point faire office d'État? L'évêque, par ces

bienfaits quotidiens, préparait et légitimait l'autorité qu'il devait

exercer un jour. Tout le servait: la ruine de l'ancienne Rome, la

disparition des vieilles familles, la décadence de l'empire, l'invasion

des Arabes, sa dignité apostolique, sa richesse.

[Illustration: Porche extérieur de Saint-Clément.]

Le pape était donc devenu capable de résister à l'empereur et, comme il

n'arrive guère que l'on n'use point d'une puissance acquise, il en usa

avec un grand éclat. L'occasion fut petite: il ne s'agissait point de

défendre la foi, et l'empereur Léon l'Isaurien, contre lequel fut

dirigée la révolte, n'avait remis en discussion ni la divinité ni la

nature du Christ. Homme d'État, législateur, capitaine et administrateur

de premier ordre, esprit éclairé, il avait écouté les avis de ceux

qu'offensaient les superstitions du culte des images. Il avait interdit

ce culte. Nettement le pape Grégoire II désobéit aux ordres impériaux,

et il signifia par lettres sa désobéissance à l'empereur. Grégoire III

fit davantage. En l'année 731, un concile tenu à Rome déclare «exclu du

corps et du sang de Jésus-Christ et de l'unité de l'Église quiconque

déposera, détruira, profanera ou blasphémera les saintes images».

C'était, sous forme d'excommunication, une déclaration de guerre à Léon.

Déjà de véritables hostilités avaient commencé. Grégoire II «s'était

armé contre l'empereur, dit son biographe, comme contre un ennemi». La

péninsule se met en mouvement; les armées de la Pentapole et de la

Vénétie entrent en campagne. L'empereur rompt toutes communications

diplomatiques avec le pape et les révoltés, dont il fait arrêter les

messagers en Sicile. Il met la main sur les biens pontificaux dans le

midi de l'Italie, qui lui est demeuré fidèle. A l'anathème il est tout

près de répliquer par le schisme. La rupture semble complète et

définitive.

Cependant le pape hésitait encore. Il est douteux qu'il ait alors voulu

pour toujours se détacher de l'empereur. Il était retenu par l'habitude,

par le respect, mais aussi par l'inquiétude que lui donnaient certains

événements qui s'accomplissaient en Italie. Les Lombards profitaient du

désordre pour pousser leur fortune. Ils avaient fait rage contre les

iconoclastes et s'étaient joints aux Italiens pour défendre Grégoire II;

ils s'étaient même unis aux Romains, dit le _Liber pontificalis_, «comme

à des frères par la chaîne de la foi, ne demandant qu'à subir une mort

glorieuse en combattant pour le pontife»; mais ils avaient mis la main

sur Ravenne et fait une tentative sur Rome. Certainement le roi

Liudprand avait la volonté arrêtée d'achever la conquête de l'Italie; il

lui fallait «Rome capitale»; mais le pape était très déterminé à ne pas

souffrir auprès de lui un roi qui serait devenu un maître. Il savait de

quel prix le patriarche de Constantinople payait le voisinage de

l'empereur, et il n'avait pas oublié qu'Odoacre et Théodoric avaient

exercé sérieusement leurs droits royaux sur l'évêché de Rome. C'est

pourquoi Grégoire II, au moment même où il désobéissait à l'empereur,

empêchait les révoltés d'élire un anticésar, et s'adressait au duc grec

de Venise pour le prier de faire rentrer Ravenne dans le «giron de la

sainte république et dans le service de l'empereur». Ravenne fut

reprise, en effet, mais Liudprand vint camper devant Rome; le pape se

rendit au-devant de lui, et il «apaisa son âme par une admonition

pieuse, si bien que le roi se prosterna devant le pontife, promettant de

se retirer sans faire de mal à personne». Grégoire le mena au tombeau de

saint Pierre «et le mit par ses pieux discours en un tel état de

componction qu'il se dépouilla de ses vêtements pour les déposer devant

le corps de l'apôtre. Après quoi, il fit sa prière et se retira». Saint

Pierre avait préservé son successeur de la fondation d'un royaume

d'Italie. Mais Liudprand pouvait revenir, être moins ému dans une autre

visite, garder ses vêtements et la place. Le pape chercha des alliés

parmi les Lombards eux-mêmes; il encourageait à la rébellion les ducs de

Spolète et de Bénévent, qui voulaient acquérir l'indépendance. Après que

le duc de Spolète eut été vaincu et se fut réfugié dans Rome, il refusa

de le livrer, et, cette fois, il se trouva en guerre ouverte avec

Liudprand.

C'est dans ces conjonctures qu'il se tourna vers le duc des Francs. Nous

ne savons au juste ni ce qu'il lui demanda, ni ce qu'il lui offrit. Les

renseignements qui nous sont parvenus sur cette grave démarche sont un

peu postérieurs à l'événement. Le _Liber pontificalis_ ne parle que de

la prière adressée par Grégoire à Charles de délivrer les Romains de

l'oppression des Lombards; le continuateur de Frédégaire affirme qu'il

lui promit «de se séparer de l'empereur et de lui donner le consulat

romain». Comme toujours, le pontife se recommanda de saint Pierre, et

parmi les présents dont ses légats étaient chargés se trouvaient «les

clefs du vénérable tombeau de l'apôtre». L'ambassade étonna le duc

franc, dont l'âme n'était point du tout sacerdotale. Charles Martel

n'avait aucun sujet d'inimitié contre Liudprand, qui l'avait aidé peu de

temps auparavant à chasser les Sarrasins de la Provence, et il se

contenta d'envoyer une ambassade qui porta des cadeaux à Rome. Grégoire

écrivit alors deux lettres suppliantes: il se lamentait sur le pillage

des biens de l'Église, et il conjurait Charles «de ne pas préférer

l'amitié d'un roi des Lombards à l'amour du prince des apôtres». Aucun

effet ne suivit ces négociations. Charles mourut l'année d'après, en

740, et Grégoire en 741. Le pape Zacharie essaya même de se rapprocher

des Lombards, mais la force des choses devait contraindre l'évêque de

Rome à se tourner de nouveau vers les Francs, et l'ambassade de Grégoire

marque une des plus grandes dates de l'histoire universelle....

D'après E. LAVISSE, _Études sur l'histoire d'Allemagne_,

dans la _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1886,

15 avril 1887.

II.--PÉPIN «LE BREF»

Il semble que la filiation de Pépin [le roi Pépin, Pépin «le Bref»],

fils de Charles Martel, n'ait jamais dû s'oublier. Toutefois il n'y a

parmi nos chansons que les _Lorrains_ où Charles Martel soit désigné

avec exactitude; ses rapports avec l'Église, des biens de laquelle il

s'empare pour subvenir à ses frais de guerre, sont présentés [dans cette

chanson] avec une certaine fidélité. Charles Martel étant mort (de

blessures reçues dans un grand combat), son fils «Pépinet», encore tout

jeune, est couronné grâce à la vigoureuse intervention du Lorrain Hervi.

Tout cela est de l'invention pure, mais conserve au moins la tradition

authentique en ce qui concerne le père de Pépin. Il n'en est pas de même

ailleurs. Jean Bodel, dans sa _Chanson des Saisnes_, fait de Pépin le

fils d'Anseïs.... Ce nom est, en réalité, celui du bisaïeul de notre

Pépin, _Ansegisus_ ou _Ansegisilus_, père de Pépin II, «le Moyen», comme

on l'appelle pour le distinguer de son grand-père et de son

petit-fils[25]. Dès lors on peut se demander si le roi Pépin n'a pas

pris, dans certains récits légendaires qui le concernent, la place de

son grand-père, comme a fait si souvent Charlemagne pour Charles Martel.

Ce qui appuie cette hypothèse, c'est qu'il semble que le fameux surnom

de _Brevis_, aujourd'hui inséparable du nom du roi Pépin, appartenait

originairement à son aïeul. Aucun contemporain, il est vrai, ne le donne

à l'un ou à l'autre.... Mais le fait que des auteurs du XIe et du

XIIe siècle attribuent le surnom de _Brevis_ à Pépin II, le Maire du

palais, paraît très probant: il est en effet naturel que l'on ait fait

passer le surnom d'un grand-père complètement oublié à un petit-fils

beaucoup plus en vue[26], tandis que l'inverse ne s'expliquerait pas. Le

vrai Pépin le Bref est donc bien probablement le fils d'Anseïs, le père

de Charles Martel.

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 12 / 45 段