des musulmans, la tradition ou _Sonna_ occupe la deuxième place. Le
Koran ne suffisait pas, car les peuples de l'Orient n'attendent pas
seulement du fondateur d'une religion la solution des questions
religieuses; ils lui demandent aussi de fixer leur constitution
politique et leur droit, et de régler la vie de tous les jours jusque
dans ses moindres détails; ils exigent de lui qu'il leur prescrive
comment ils doivent se vêtir, comment ils doivent se peigner la barbe,
comment ils doivent boire et manger. Tout cela ne se trouvant point dans
le Koran, on eut recours aux paroles et aux actions du prophète. On peut
admettre que quelques décisions de Mahomet ont été consignées par écrit,
déjà de son vivant; mais généralement elles se sont conservées par
tradition orale; l'habitude de les écrire ne devint générale qu'au
commencement du IIe siècle de l'hégire, et bientôt après on se mit à
rassembler les traditions. Il est à regretter qu'on ne l'ait pas fait
plus tôt. Une collection qu'on aurait formée du temps des Omaïades, fort
indifférents en matière religieuse, serait probablement assez peu
falsifiée; mais les premières collections datent des Abbâssides, qui
s'étaient précisément servis, pour parvenir au trône, de traditions
faussées ou inventées. Rien de plus facile, quand on voulait défendre
quelque système religieux ou politique, que d'invoquer une tradition
qu'on forgeait soi-même. L'extension que prit cet abus nous est connue
par le témoignage des auteurs musulmans de collections. C'est ainsi que
Bokhâri, qui avait parcouru maint pays afin de réunir les traditions,
déclare que de 600 000 récits qu'il avait entendus, il y en avait à
peine 7 275 qui fussent authentiques. Il n'admit que ceux-là dans son
grand ouvrage; mais la règle critique qu'il suivait, ainsi que ses
émules, pour juger de l'authenticité ou de la falsification n'était pas
suffisante. Ils s'en tenaient à un signe purement extérieur. Toute
tradition comprend deux parties: l'autorité, c'est-à-dire le relevé des
noms des personnes dont elle émane, puis le texte. Les musulmans
n'accordent d'attention qu'à l'autorité. La tradition émane-t-elle d'un
compagnon du prophète et n'y a-t-il rien à redire à la confiance que
mérite la longue liste des autorités qui se la sont successivement
transmise, il _faut_ l'admettre. Sans aucun doute, on ne doit nullement
rejeter ce critérium; nous aussi, nous devons faire très exactement
attention aux noms et au caractère des autorités, et la critique
européenne a déjà flétri de l'épithète de menteur mainte personne qui,
chez les musulmans, est dûment enregistrée comme digne de foi; mais ce
critérium ne suffit pas; il ne faut pas s'en tenir à un signe
extérieur, il faut vérifier la valeur intrinsèque de la tradition,
examiner si elle est vraisemblable, si elle concorde avec d'autres
rapports dignes de foi. Les auteurs musulmans de collections n'allaient
pas jusque-là; ils ne le pouvaient d'ailleurs sans cesser d'être
musulmans, sans se transporter du domaine de la foi dans celui de la
science.--Cependant aucune autre religion n'a, dès le début du troisième
siècle de son existence, soumis les bases sur lesquelles elle repose à
un examen critique tel que l'a été celui des musulmans, car on peut le
qualifier de sévère malgré l'insuffisance de son principe; ajoutons que
les théologiens musulmans du IIe siècle et du IIIe ont joui d'une
liberté d'examen qui, dans notre siècle, n'est pas accordée aux
théologiens anglais sur leur propre terrain, et que, de plus, ils ont
travaillé avec sincérité et loyauté, sans aucunement chercher à
représenter Mahomet comme un idéal. Au contraire, ils nous le donnent
tel qu'il était, avec tous ses défauts et ses faiblesses; ils nous font
connaître sans détours ce que ses adversaires pensaient et disaient de
lui; ils ne passent même pas sous silence ces amères railleries qui
contiennent souvent tant de frappantes vérités, par exemple la parole de
cet homme de Taïf: «Puisque Allah voulait vraiment envoyer un prophète,
n'aurait-il pas pu en trouver un meilleur que toi?» Je m'étonne
toujours, non pas qu'il y ait des passages faux dans la tradition (car
cela résulte de la nature même des choses), mais qu'elle contienne tant
de parties authentiques (d'après les critiques les plus rigoureux, la
moitié de Bokhâri mérite cette qualification), et que, dans ces parties
non falsifiées, il se trouve tant de choses qui doivent scandaliser un
croyant sincère.
La tradition, qui nous transporte complètement au milieu de la vie des
anciens Arabes, est d'une lecture bien plus attachante que le Koran;
sous un rapport, toutefois, elle est inférieure à ce livre et elle a
fait par là déchoir l'islamisme. L'islamisme était une religion sans
miracles; il résulte de la façon la plus claire du Koran que Mahomet n'a
jamais prétendu avoir le pouvoir d'en faire. Une telle religion eût été
un phénomène remarquable dans l'histoire du développement de l'humanité,
un grand pas de fait dans la voie du progrès; et si l'islamisme était
resté confiné dans les limites de l'Arabie, le maintien de ce principe
dans toute sa pureté n'aurait nullement été du nombre des choses
impossibles. Mais il sortit bientôt de ces limites, et plus les Arabes
se trouvèrent en contact avec des peuples qui avaient à raconter des
miracles de leurs prophètes, plus ils s'attachèrent à suppléer à ce qui
leur manquait sous ce rapport. Toutefois il devait s'écouler encore bien
des siècles avant qu'on pût appliquer aux musulmans aussi cette parole
du poète:
Das Wunder ist des Glaubens liebstes Kind,
et dans les premiers temps, on n'a pas, relativement parlant, été
prodigue de récits miraculeux.
Nous allons en donner quelques-uns en indiquant en même temps la manière
dont ils se sont produits.
Au début de sa mission, Mahomet reconnaissait que, lui aussi, il avait
été dans l'erreur, c'est-à-dire qu'il avait pris part au culte des
idoles; mais il déclarait en même temps que Dieu lui avait ouvert le
cœur. Cette expression figurée fut prise à la lettre et donna lieu au
récit suivant, qu'on mit dans la bouche de Mahomet: «Un jour que j'étais
couché sur le côté près de la Kaba, il vint quelqu'un qui m'ouvrit le
corps depuis la poitrine jusqu'au nombril et qui prit mon cœur.
Là-dessus, on approcha de moi un bassin d'or rempli de foi; mon cœur
y fut lavé, puis remis à sa place.» D'après cette tradition, qui se
trouve dans Bokhâri et qui est la plus ancienne, la purification du
cœur aurait eu lieu précisément avant l'ascension de Mahomet, dont
nous allons parler tout à l'heure. Mais d'autres auteurs de traditions
ont trouvé qu'il serait beaucoup plus convenable que la purification eût
eu lieu avant la vocation de Mahomet à la prophétie. La légende fut donc
remaniée dans ce sens; mais comme il restait toujours fâcheux que
Mahomet eût jamais erré, le temps de la purification fut de plus en plus
reculé: on parla d'abord de sa vingtième année, puis de sa onzième, ce
qui valait mieux, puisque c'est à cet âge que la responsabilité
commence, enfin de sa plus tendre enfance; on rattacha alors à cette
dernière époque un récit relatif à l'éducation qu'il aurait reçue à la
campagne dans la tribu bédouine des Beni-Sad; mais ce récit lui-même
paraît bien peu fondé. Voici la légende sous cette dernière forme; c'est
Hâlima, femme de la tribu des Beni-Sad, qui parle:
«Je quittai un jour ma demeure avec mon mari et mon enfant qui venait de
naître et je me rendis, avec d'autres femmes de ma tribu, à la Mecque
pour y chercher un nourrisson. C'était une année de sécheresse et il ne
nous restait plus de vivres. Nous avions avec nous une ânesse grise et
une chamelle qui ne donnait pas une goutte de lait. Nous ne pouvions
dormir, parce que notre enfant criait toute la nuit de faim: j'avais
aussi peu de lait que la chamelle. Espérant toutefois que tout irait
mieux, nous continuâmes notre voyage. Arrivés à la Mecque, nous
cherchâmes des nourrissons; on avait déjà offert à chaque nourrice
l'enfant qui devait être le prophète, mais aucune d'elles n'avait voulu
le prendre, et toutes elles avaient dit: «C'est un orphelin, il n'y a
donc pas beaucoup à gagner.» Il faut savoir que nous espérions que les
pères nous payeraient bien, et que, par contre, nous n'attendions pas
grand'chose de la mère d'un enfant qui n'avait plus de père. Toutes les
femmes qui étaient avec nous avaient trouvé des nourrissons, excepté
moi. «Je ne veux pas, dis-je à mon mari, retourner sans nourrisson
auprès de mes amies; je vais aller chercher cet orphelin.--Tu as raison,
répondit mon mari; peut-être Allah nous bénira-t-il, si tu y vas».
J'allai donc, bien que je ne l'eusse pas fait si j'avais pu trouver un
autre enfant, et je revins avec l'orphelin à notre caravane. Je le pris
à moi et lui donnai le sein. Il but jusqu'à ce qu'il eût assez et alors
j'allaitai aussi mon propre enfant, qui put également se rassasier;
ensuite ils s'endormirent tous deux, et pour la première fois depuis
longtemps nous eûmes une nuit tranquille. Mon mari alla ensuite près de
notre chamelle et il trouva que ses pis étaient pleins de lait. Il se
mit à la traire et nous eûmes tous assez à boire. Le lendemain matin,
mon mari me dit: «Assurément, tu as trouvé un enfant béni.» Lors du
retour, mon ânesse galopait avec tant de vivacité que mes amies ne
purent garder la même allure que moi et qu'elles pensaient que j'avais
une autre bête. Il n'y a point de pays plus aride que celui des
Beni-Sad; mais dès notre retour, nos troupeaux donnèrent toujours
beaucoup de lait, tandis que ceux de nos voisins n'en avaient pas. Aussi
disaient-ils à leurs bergers: «Menez donc le bétail dans les pâturages
où paît le troupeau de Hâlima.» Ils le firent, mais en vain. C'est ainsi
que nous avions abondance et richesse. Après deux ans, je sevrai
l'enfant et il grandit parfaitement, comme son frère de lait. Nous le
ramenâmes à sa mère; mais comme nous aimions à le garder encore à cause
des nombreuses bénédictions qu'il nous avait values, je dis à sa mère:
«Il est préférable de laisser ton fils chez nous jusqu'à ce qu'il ait
toute sa force, car je crains que le mauvais air de la Mecque ne lui
fasse du tort.» Elle nous permit de le reprendre avec nous.
A un mois de là, il se trouvait un jour avec son frère de lait près des
troupeaux qui paissaient derrière nos tentes, quand son frère nous cria:
«Deux hommes vêtus de blanc ont saisi notre Koraïchite, l'ont étendu sur
le sol et lui ont ouvert le corps.» Mon mari et moi nous y courûmes;
nous trouvâmes Mahomet debout, mais pâle, et nous lui demandâmes ce qui
lui était arrivé. Il répondit que deux hommes avaient ouvert son corps
en le coupant et y avaient cherché quelque chose, mais il ne savait
quoi. Nous retournâmes à notre tente et mon mari me dit: «Je crains que
cet enfant n'ait eu une attaque.» Nous le ramenâmes à sa mère et elle
nous en demanda le motif, car nous lui avions fait connaître auparavant
que nous voulions encore garder l'enfant chez nous. «Ton fils est grand,
maintenant, lui dis-je; j'ai fait pour lui tout ce que je devais. Je
crains qu'il ne lui arrive malheur et c'est pour cela que je te l'ai
ramené.--Ce n'est pas là le vrai motif, répondit la mère; raconte-moi
franchement ce qui s'est passé.» Quand elle m'eût forcée à tout lui
dire, elle s'écria: «Tu crains que le diable ne fasse de lui sa
victime?--Oui, répondis-je.--Par Dieu, reprit-elle, il n'en est rien, le
diable n'a pas de pouvoir sur lui. Mon fils est appelé à de hautes
destinées; ne t'ai-je pas raconté son histoire? Quand j'étais enceinte
de lui, il sortit de moi une lumière si éclatante qu'elle me permettait
de voir les palais de Boçrâ[21]. Et lorsque je l'eus mis au monde, il
posa ses petites mains sur le sol et leva la tête au ciel. Laisse-le
donc ici et va-t'en.»
Avec le temps, quand les musulmans furent en contact journalier avec
leurs sujets chrétiens, cette forme même de la légende ne leur suffit
plus; car Mahomet, tout en modifiant un peu ce dogme, avait reconnu que
Jésus et sa mère étaient exempts du péché originel, et c'était pour les
croyants un scandale perpétuel de devoir reconnaître au fondateur du
christianisme un tel avantage sur le fondateur de l'islamisme. C'est
pour ce motif que naquit un nouveau dogme: on crut que l'âme de Mahomet
avait été créée avant Adam dans un état de pureté complète.
Mais le plus grand miracle que Dieu fit pour son prophète a été
l'ascension ou voyage nocturne. Voici ce qui y donna lieu. La dernière
année du séjour de Mahomet à la Mecque, ses adversaires, poussés
probablement par les Juifs, lui dirent: «La patrie des prophètes, c'est
la Syrie; si donc tu es vraiment prophète, vas-y, et, quand tu en seras
revenu, nous croirons en toi.» Mahomet fut persuadé, semble-t-il, que
cette objection était fondée, et, si l'on peut en croire la tradition,
il conçut plus ou moins le plan de faire le voyage de la terre sainte;
mais une vision qu'il eut la nuit vint lui en épargner la peine. Il
visita Jérusalem d'une façon miraculeuse et il raconta ce fait dans le
Koran (17, ℣ 1) comme suit:
«Louange à celui qui a transporté, pendant la nuit, son serviteur du
temple sacré[22] à cet autre temple plus éloigné[23] dont nous avons
béni les alentours, pour lui faire voir quelques-uns de nos miracles. En
vérité, Dieu entend et voit tout.»
Ses adversaires trouvèrent l'idée ridicule; les croyants eux-mêmes
eurent des doutes au sujet du miracle, si bien que quelques-uns le
considérèrent comme un mensonge et apostasièrent. Mahomet se vit forcé,
en conséquence, de faire dire à Dieu (Koran 17, ℣ 62): «La vision que je
t'ai fait voir n'a eu d'autre but que d'éprouver les hommes.»
Ce n'avait donc été qu'un rêve; mais quelques années après, quand la foi
se fut affermie, Mahomet en revint à son idée première et raconta aux
siens des détails nouveaux sur son voyage nocturne. Monté sur le cheval
ailé Borâk, il avait été transporté par Gabriel au temple de Jérusalem;
là il avait été salué par les anciens prophètes, qui s'étaient réunis
pour le recevoir. De Jérusalem il s'était rendu au ciel et était enfin
arrivé en présence du Créateur, qui lui donna l'ordre d'imposer à ses
partisans de prier cinq fois par jour. L'imagination a, dans la suite,
orné ce récit de couleurs brillantes; mais il y a encore controverse
parmi les musulmans sur le point de savoir s'il faut prendre l'événement
comme une vision (ainsi que l'indique le Koran) ou comme un voyage réel
ou corporel.
En général, la biographie du prophète est ornée d'un très grand nombre
de légendes, revêtues maintes fois de tout l'éclat de la poésie. Par là,
sans doute, la vérité historique est devenue méconnaissable dans les
versions les plus récentes, surtout en ce qui concerne la jeunesse de
Mahomet et son séjour à la Mecque. Mais les biographies les plus
anciennes n'ont pas si bien ajouté le merveilleux qu'on ne puisse
d'ordinaire avec un peu de tact critique distinguer la vérité de la
fiction. Mahomet n'est jamais devenu un être surnaturel ou mythique.
D'après R. DOZY, _Essai sur l'histoire de l'Islamisme_, trad.
du hollandais par V. Chauvin, Leyde-Paris, 1879,
in-8º, _passim_.
CHAPITRE V
LA PAPAUTÉ ET LES DUCS AUSTRASIENS
PROGRAMME.--_Grégoire le Grand. Monastères et missions en
Occident.--Charles Martel. Relations avec les papes. Avènement de
Pépin le Bref._
BIBLIOGRAPHIE.
Les titres de quelques ouvrages utiles pour l'étude de cet article
du programme (Dahn, Bury, J. Zeller, etc.) ont déjà été indiqués.
On a beaucoup écrit sur =l'histoire de l'Église romaine avant le
VIIIe siècle=. Consulter, en première ligne, les Manuels généraux
d'histoire ecclésiastique (qui sont énumérés ci-dessous,
Bibliographie du ch. XIII). Parmi les livres originaux: J. Langen,
_Geschichte der römischen Kirche_, t. I et II [jusqu'au pontificat
de Nicolas Ier], Bonn, 1881, in-8º;--F. Gregorovius, _Geschichte
der Stadt Rom im Mittelalter_, t. I et II, Stuttgart, 1889,
in-8º;--L. Duchesne, _Origines du culte chrétien. Étude sur la
liturgie latine avant Charlemagne_, Paris, 1889, in-8º.
La littérature relative aux =monastères= et aux =missions en Occident=
n'est pas moins abondante.--Le t. Ier, précité, de la
_Kirchengeschichte Deutschlands_, de A. Hauck (Leipzig, 1887,
in-8º), fait autorité pour la Gaule et la Germanie.--Pour
l'Angleterre, voir l'excellent Manuel de J. R. Green, dans
l'édition illustrée (Cf., ci-dessous, la Bibliographie du ch. XII);
et Ed. Winckelmann, _Geschichte der Angelsachsen_, Berlin, 1883,
in-8º.--Pour l'Armorique: A. de la Borderie, _Études historiques
bretonnes_, Paris, 1884-1888, 2 vol. in-8º.--Le livre de M. de
Montalembert: _Les moines d'Occident_ (Paris, 1860-1874, 5 vol.
in-8º), a été célèbre; on ne s'en sert plus.--Celui de A. Lenoir,
_L'architecture monastique_ (Paris, 1852-1856, 2 vol. in-4º), est
encore considérable.--W. Sickel, _Die Verträge der Päpste mit den
Karolingern and das neue Kaiserthum_, dans la _Deutsche Zeitschrift
für Geschichtswissenschaft_, t. XI (1893) et XII (1894-1895).
Pour l'=histoire des Carolingiens avant Charlemagne=, les _Jahrbücher
des fränkischen Reiches_ sont classiques: H. E. Bonnell, _Die
Anfänge des karolingischen Hauses_, Berlin, 1866, in-8º;--Th.
Breysig, _714-741_, Leipzig, 1869, in-8º;--H. Hahn, _741-752_,
Berlin, 1863, in-8º;--L. Œlsner, _Jahrbücher d. fr. R. unter
König Pippin_, Leipzig, 1871, in-8º.--L'ouvrage de A.-F. Gérard
(_Histoire des Francs d'Austrasie_, Bruxelles, 1864, 2 vol. in-8º)
est arriéré.--Lire l'exposé général de O. Gutsche et W. Schultze,
dans la _Deutsche Geschichte von der Urzeit bis zu den
Karolingern_, précitée.--Résumé clair et vivant, par E. Lavisse,
dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, I (1893),
ch. V, p. 204-272.
I.--L'ENTRÉE EN SCÈNE DE LA PAPAUTÉ.
Jusqu'à la fin du VIIIe siècle, la condition de l'évêque de Rome fut
dépendante. Il fut en relations continuelles avec les empereurs
d'Occident, puis avec les empereurs d'Orient, car la chute de l'empire
en Occident et l'occupation de la péninsule par les Barbares, Hérules
d'abord, Ostrogoths ensuite, n'affranchit point la papauté. On ne peut
lire sans étonnement la correspondance pontificale, où l'humilité des
plus grands papes descend jusqu'à la bassesse. Grégoire le Grand fait sa
cour aux impératrices en même temps qu'aux empereurs; il les charge de
présenter au maître des doléances qu'il n'ose exprimer; d'autres fois,
par un artifice de rhétorique, c'est Dieu lui-même qu'il fait parler à
Maurice, et Dieu prend des précautions pour ne point offenser ce
personnage. Mais voici qu'un aventurier du nom de Phocas a soulevé
l'armée du Danube; il est entré dans Constantinople; la populace l'a
acclamé, le patriarche l'a couronné: il a tué Maurice et massacré toute
la famille de ce malheureux. Vite Grégoire le Grand écrit au meurtrier:
«Gloire, s'écrie-t-il, gloire à Dieu qui règne au plus haut des cieux!»
Il attribue cette révolution à la Providence, qui, pour soulager le
cœur des affligés, élève au souverain pouvoir un homme «dont la
générosité répand dans le cœur de tous la joie de la grâce divine».
Il se réjouit que la bonté, la piété, soient assises sur le trône
impérial. Il veut qu'il y ait «fête dans les cieux, allégresse sur la
terre»! En même temps, il présente à la femme du parvenu, Leontia, ses
félicitations: «Aucune langue, lui dit-il, ne pourrait exprimer, aucune
âme imaginer la reconnaissance que nous devons à Dieu,» et il invite
«les voix des hommes à se réunir au chœur des anges pour remercier le
Créateur».--A tout propos, l'empereur de Byzance fait acte de souverain
à Rome. Un pape nouvellement élu doit envoyer des messagers à
Constantinople pour faire part au prince de son élection. L'ordination
«ne peut être célébrée qu'au su de l'empereur et par son ordre». Le pape
paya même un certain tribut jusqu'au jour où le Βασιλεὑς en eut
fait gracieusement remise à l'Église romaine. Les ordres qui viennent de
la «ville royale» sont appelés «divins» par les papes, qui les
sollicitent humblement en toute circonstance. Pour toucher aux monuments
anciens, par exemple, il faut la permission impériale. Phocas autorise
Grégoire le Grand à transformer le Panthéon en une église; un autre
empereur permet à Honorius d'enlever les tuiles dorées qui recouvraient
le temple de Rome. Il est toujours loisible au successeur d'Auguste de
venir s'établir à Rome, où personne ne prétend tenir sa place.
Constantin II, qui régnait dans la seconde moitié du VIIe siècle,
voulut quitter Constantinople, où il n'était pas aimé, et qui, plusieurs
fois tâtée par les Arabes, était exposée aux plus grands périls. Il se
mit en route, passa par Athènes, par Tarente, faisant une sorte de revue
de fantômes. Quand il approcha de Rome, le pape, avec tout le clergé,
alla au-devant de lui jusqu'à six milles. Il lui fit les honneurs du
sanctuaire de Pierre et du palais de Latran, lui chanta la messe et lui
fit servir à dîner dans une basilique. Douze jours passèrent ainsi.
Constantin s'aperçut vite que Rome n'était plus une capitale d'empire,
et il partit; mais il avait fait enlever et charger sur des bateaux à
destination de Constantinople des statues qui ornaient la ville, comme
un propriétaire dépouille une vieille résidence au profit d'une
nouvelle.
* * * * *
Cependant, au cours du VIIe siècle, l'État byzantin est en
décroissance; les Arabes lui ont enlevé la Syrie et l'Égypte presque
sans coup férir; l'empire est réduit à la péninsule et à une partie de
l'Asie Mineure. Il n'a pas su défendre la chrétienté. Antioche et
Alexandrie, les deux grandes métropoles apostoliques, sont musulmanes.
Plus de rivaux à craindre pour le pape dans les Églises orientales, qui
étaient plus vieilles que la sienne. Des sièges établis par les apôtres,
un seul demeure debout, Rome, que cette ruine grandit de cent coudées.
D'ailleurs, pendant que l'empire a perdu des provinces, la papauté en a
conquis deux: la Bretagne et la Germanie.
Un jour, dit la légende, (c'était vers la fin du VIe siècle), un
moine passant dans les rues de Rome, s'arrêta au marché des esclaves. Il
y vit des jeunes gens dont la longue chevelure blonde encadrait une
figure douce et blanche. Il demanda de quel pays ils étaient; on lui
répondit qu'ils venaient de Bretagne et qu'ils étaient païens. Le moine
soupira, déplorant que des hommes au visage si clair fussent soumis au
prince des ténèbres. Il voulut savoir le nom du peuple, et quand il
apprit que c'étaient des _Angles_: «Des anges, dit-il, c'est bien cela;
ils ont visage d'anges, et il faut qu'ils deviennent les compagnons des
anges au ciel!» Sur une nouvelle question de lui, il fut répondu qu'ils
étaient nés dans la province de _Daira_! «Bien, reprit-il, de la colère
(_de irâ_) de Dieu: il faut qu'ils soient délivrés par la miséricorde du
Christ, mais comment s'appelle le roi de leur pays?--Ella.--_Alleluia!_
s'écria-t-il, les louanges de Dieu seront chantées dans ce royaume!» Et
le moine voulait aller porter chez les Angles la parole divine; mais il
fut retenu à Rome où le peuple et le clergé lui réservaient le plus
grand honneur qui fût sur terre. Il devint pape, mais il n'oublia pas le
pays des esclaves blonds. Grégoire le Grand, en effet, car c'est lui qui
est le héros de ce joli conte, envoya aux Anglo-Saxons des
missionnaires qui les convertirent.
En l'an 596, quarante moines, conduits par Augustin, abbé d'un monastère
romain, débarquèrent en chantant des psaumes, sur la côte du royaume de
Kent. Un an s'était à peine écoulé que le roi recevait le baptême. Son
exemple fut suivi, comme jadis celui de Clovis, par quelques milliers de
Germains. Grégoire surveillait avec soin les progrès de la mission. Il
envoyait des présents, des reliques et d'admirables instructions où il
recommandait à ses envoyés d'agir avec douceur, de ne brusquer ni les
gens ni les habitudes, de respecter les fêtes accoutumées des païens et
même les temples des dieux, en les purifiant. «On ne monte point par
bonds, disait-il, au sommet d'une montagne, mais peu à peu, pas à pas.»
Quand l'œuvre lui parut assez avancée, il institua Augustin
archevêque de Cantorbéry, avec pouvoir de consacrer douze évêques qui
seraient les suffragants de son siège métropolitain; York devait être la
capitale d'une autre province ecclésiastique. Ainsi commença la conquête
de l'Angleterre par l'Église romaine. Mais elle ne fut pas achevée de
sitôt, et la lointaine colonie demeura exposée à de grands dangers. Le
paganisme se défendit pendant près d'un siècle dans les royaumes
anglo-saxons, et il eut à plusieurs reprises des revanches sanglantes.
En même temps une lutte s'engageait entre la vieille Église bretonne et
la nouvelle Église, lutte singulière et dont l'objet était de grande
importance: on peut dire que tout l'avenir de la papauté en dépendait.