fâcheux, par lesquels se révélait le mal dont souffrait l'empire, et qui
auraient dû lui donner à réfléchir. Par exemple, il raconte à quelqu'un
qui l'attend qu'il ne peut pas sortir de Rome parce que la campagne est
infestée de brigands: c'en est donc fait de la _paix romaine_, si vantée
dans les inscriptions et les médailles, puisque, aux portes mêmes de la
capitale, on n'est plus en sûreté! Une autre fois il se plaint que
l'empereur, qui manque de soldats, demande aux gens riches leurs
esclaves pour les enrôler, et cette mesure ne lui révèle pas à quelles
extrémités l'empire est réduit! Mais ce qui est plus significatif
encore, ce qui indique plus clairement un profond désordre et annonce la
ruine prochaine, c'est le triste état de la fortune publique. Les
preuves en sont partout chez Symmaque. Il nous fait voir que le fisc a
tout épuisé, que les riches sont à bout de ressources, que les fermiers
n'ont plus d'argent pour payer les propriétaires, et que la terre, qui
était une source de revenus, n'est plus qu'une occasion de dépense. Ce
sont là des symptômes graves; et pourtant Symmaque, qui les voit, qui
les signale, n'en paraît pas alarmé. C'est que le mal était ancien,
qu'il avait augmenté peu à peu, et que, depuis le temps qu'on en
souffrait, on s'y était accoutumé. Comme Rome persistait à vivre, malgré
les raisons qu'elle avait de mourir, on avait fini par croire qu'elle
vivrait toujours. Jusqu'au dernier moment on s'est fait cette illusion,
et la catastrophe finale, quoiqu'on dût s'y attendre, fut une surprise.
C'est ce que les lettres de Symmaque mettent en pleine lumière; elles
nous montrent à quel point des politiques nourris des leçons de
l'histoire, et qui connaissaient à fond les temps anciens, peuvent se
tromper sur l'époque où ils vivent; elles nous font assister au
spectacle, plein de graves enseignements, d'une société fière de sa
civilisation, glorieuse de son passé, occupée de l'avenir, qui pas à pas
s'avance jusqu'au bord de l'abîme, sans s'apercevoir qu'elle y va
tomber.
G. BOISSIER, _La fin du paganisme_, t. II, Paris,
Hachette, 1894, in-16.
BIBLIOGRAPHIE.--T. Hodgkin, _Italy and her invaders_, t. I^1 et
II^2 [Sur les invasions visigothiques, hunniques et vandales en
Italie], t. III et IV [Sur l'invasion ostrogothique et la
restauration de l'Empire], t. V et VI [Sur les Lombards, jusqu'en
744], Oxford, 1892-1895, in-8º.--Cf. C. Cipolla, _Per la storia
d'Italia e de' suoi conquistatori nel medio evo piu antico_,
Bologna, 1895, in-16.
CHAPITRE II
LES BARBARES.
PROGRAMME.--_Les invasions germaniques: Alaric. Simple énumération
des États fondés par les Germains.--Les Huns et Attila.--Les Goths
et Théodoric._
_Les Francs: Clovis. Conquête de la Gaule et d'une partie de la
Germanie._
_Mœurs de l'époque mérovingienne. Loi salique. Les rois, les
grands, les évêques; Grégoire de Tours. Les régions franques:
Neustrie, Austrasie, Bourgogne, Aquitaine._
BIBLIOGRAPHIE.
Comme il est naturel, c'est en Allemagne que =les origines et les
invasions germaniques= ont été étudiées avec le plus de soin. Nous
n'avons guère en français que des livres vieillis: ceux d'Ozanam
(_Études germaniques_, 1845);--d'Am. Thierry (_Récits de l'histoire
romaine au Ve siècle_, 1860);--de E. Littré (_Études sur les
barbares et le moyen âge_, Paris, 1867, in-8º);--de A. Geffroy
(_Rome et les barbares_, Paris, 1874, in-8º).--Le t. II de
l'_Histoire des institutions_ de M. Fustel de Coulanges est
intitulé: _L'invasion germanique et la fin de l'Empire_ (Paris,
1891, in-8º).--Voir aussi J. Zeller, _Entretiens sur l'histoire du
moyen âge_, 1re partie [jusqu'en 814], Paris, 1884, 2 vol.
in-12, 3e éd.--Le livre, très populaire en Angleterre, de Ch.
Kingsley, _The Roman and the Teuton_ (London, 1879, in-8º), est
déclamatoire.--On lira de préférence: E. v. Witersheim, _Geschichte
der Völkerwanderung_, Leipzig, 1880-1881, 2 vol. in-8º, 2e éd.,
revue par F. Dahn;--F. Dahn, _Urgeschichte der germanischen und
romanischen Völker_, Berlin, 1880-1889, 4 vol. in-8º;--le même,
_Die Könige der Germanen_, Würzburg et Leipzig, 1861-1894, 7 vol.
in-8º;--W. Arnold, _Ansiedelungen und Wanderungen deutscher
Stämme_, Marburg, 1881, in-8º, 2e éd.--Citons encore, en seconde
ligne, les histoires générales de G. Kaufmann (_Deutsche Geschichte
bis auf Karl den Grossen_, Leipzig. 1880-1881, 2 vol. in-8º) et de
O. Gutsche et W. Schultze (_Deutsche Geschichte von der Urzeit bis
zu den Karolingern_, Stuttgart, 1887 et s.).--Sur les
établissements goths en Italie: T. Hodgkin. _Italy and her
invaders_, London, 1892, 3 vol. in-8º, 2e éd.--Sur =Attila= et
les =Huns=, E. Drouin, art. _Huns_, dans la _Grande Encyclopédie_, XX
(1894), p. 405.
L'=histoire générale des royaumes francs= intéresse à la fois la
France, l'Allemagne et la Belgique.--L'ouvrage d'Aug. Thierry
(_Récits des temps mérovingiens_, Paris, 1840, 2 vol. in-8º) a eu
beaucoup de succès; il est fait de morceaux de Grégoire de Tours
habilement arrangés.--Tous les faits connus ont été recueillis et
discutés avec soin par G. Richter, _Annalen des fränkischen Reichs
im Zeitalter der Merovinger_, Halle, 1873, in-8º.--Voyez aussi F.
Dahn, _Die Könige der Germanen_ (précité), t. VII, _Die Franken
unter den Merovingern_, Leipzig, 1894, in-8º;--W. Junghans,
_Histoire critique des règnes de Childerich et de Chlodovech_,
Paris, 1879, in-8º, tr. de l'all.;--G. Kurth, _Histoire poétique
des Mérovingiens_, Paris-Bruxelles, 1893, in-8º.--On peut
recommander d'avance un livre de vulgarisation que M. M. Prou
publiera en 1896 dans la «Bibliothèque d'histoire illustrée», sous
ce titre: _La Gaule mérovingienne_.
Les =institutions franques sous les Mérovingiens= ont été étudiées
avec talent par J.-M. Lehuërou, dont l'_Histoire des institutions
mérovingiennes et du gouvernement mérovingien_ (Paris, 1842, in-8º)
a vieilli. Très érudits, mais difficiles à lire, sont les livres de
J. Tardif (_Études sur les institutions politiques et
administratives de la France, période mérovingienne_, Paris, 1882,
in-8º) et de G. Waitz (_Deutsche Verfassungsgeschichte_, t. II,
Kiel, 1882, in-8º).--Les trois vol. de l'_Histoire des institutions
politiques de l'ancienne France_ de M. Fustel de Coulanges qui sont
consacrés à l'époque mérovingienne (_La monarchie franque_, 1888;
_L'alleu et le domaine rural_, 1889; _Les origines du système
féodal_, 1890) ne sont pas les meilleurs de ce grand
ouvrage.--Comparez L. Vanderkindere, _Introduction à l'histoire des
institutions de la Belgique au moyen âge_, Bruxelles, 1890,
in-8º.--Résumé consciencieux, très bien informé, dans P. Viollet,
_Histoire des institutions politiques et administratives de la
France_, t. Ier, Paris, 1890, in-8º.--Sur l'église franque, voir
l'admirable _Kirchengeschichte Deutschlands_ de A. Hauck (t.
Ier, _bis zum Tode des Bonifacius_, Leipzig, 1887, in-8º).--Pour
l'histoire de la civilisation et du droit à l'époque mérovingienne,
v. la Bibliographie des ch. VI et XIV.
La principale source de l'histoire des Francs mérovingiens est la
chronique de Grégoire de Tours. Voir, sur =Grégoire de Tours=: G.
Monod, _Études critiques sur les sources de l'histoire
mérovingienne_, Paris, 1872, in-8º;--M. Bonnet, _Le latin de
Grégoire de Tours_, Paris, 1890, in-8º (Première partie).
=L'histoire locale des régions franques=: Neustrie, Austrasie,
Bourgogne, Aquitaine, etc., n'est pas achevée. On consultera avec
profit: A. Longnon, _Géographie de la Gaule au VIe siècle_,
Paris, 1878, in-4º;--A. Loth, _L'émigration bretonne en Armorique
du Ve au VIIe siècle de notre ère_, Paris, 1884, in-8º;--A.
Jahn, _Die Geschichte der Burgundionen und Burgundiens bis zum Ende
der Isten Dynastie_, Halle, 1874, 2 vol. in-8º;--Ch. Pfister,
_Le duché mérovingien d'Alsace et la légende de sainte Odile_,
Paris, 1892, in-8º;--Cl. Perroud, _Des origines du premier duché
d'Aquitaine_, Paris, 1881, in-8º.
Le dernier mot n'est pas dit sur l'histoire des royaumes barbares,
Francs, Goths, etc., qui ont été fondés aux dépens de l'Empire
romain. D'importantes parties de l'histoire mérovingienne ont été
renouvelées tout récemment par MM. J. Havet, B. Krusch, etc.--M.
Ch. Bayet prépare un _Manuel des institutions françaises. Période
mérovingienne et carolingienne_.
I.--LA FOI ET LA MORALE DES FRANCS.
L'Église avait eu son âge héroïque intellectuel. Lorsque les apôtres,
portant par le monde la première religion qui eût été faite non pour un
peuple, mais pour l'humanité, prêchèrent le royaume de Dieu où les
hommes sont unis étroitement entre eux et avec Dieu, la philosophie,
après quelques instants d'hésitation, de doute et de dédain, étudia
cette solution, la plus admirable qui eût été trouvée du problème des
relations de l'homme avec Dieu et avec l'homme. Platoniciens, qui
creusaient sans se lasser l'enseignement du maître sur la manifestation
de l'infini dans le fini et de Dieu dans la nature et dans l'âme,
disciples conscients ou inconscients de Zoroastre, qui expliquaient
l'origine du mal par la coexistence de deux principes, apportèrent dans
l'examen de la doctrine nouvelle les traditions de leurs écoles. Il y
eut, au Ier et au IIe siècle, une sorte de reconnaissance faite
par l'esprit humain autour du christianisme; après quoi, les philosophes
entrèrent dans l'Église, mais en demeurant des philosophes. L'école
d'Alexandrie enseigna que la philosophie avait été la préparation du
christianisme chez les païens, comme l'Ancien Testament chez les Juifs.
Elle rapprocha l'Ancien Testament et la philosophie par cette théorie
que le Verbe, qui a été la parole de Dieu dès l'origine, a semé la
vérité dans les écrits profanes comme dans l'Écriture. Elle crut ou fit
semblant de croire que Platon avait connu les livres saints et elle le
transforma en un disciple de Moïse. Elle fit ainsi de l'histoire
intellectuelle et morale de l'humanité une grande synthèse qu'elle donna
pour piédestal au christianisme.
Au temps même où la critique platonicienne s'exerçait librement sur le
dogme, naquit l'autorité. La lutte du christianisme contre les païens et
contre ceux des philosophes qui, n'étant chrétiens que par métaphysique,
faisaient bon marché de la foi positive, fit naître deux idées
corrélatives, l'idée d'une Église catholique seule en possession de la
vérité, et l'idée ecclésiastique de l'hérésie. Hérésie signifiait dans
le langage philosophique choix d'une opinion; cela signifia dans le
langage ecclésiastique choix d'une opinion mauvaise, erreur condamnable
et damnable. Pour prémunir les fidèles contre la perdition, l'Église
écrivit la règle de la foi. Bientôt l'hérésie se montra sous une forme
étrange: le manichéisme, produit d'un mélange de la philosophie grecque
avec la religion zoroastrique, réduisit le Christ à la qualité d'un
esprit de lumière et d'un combattant illustre dans le conflit entre le
bon et le mauvais principe. Ainsi le génie hellénique, toujours en
travail, menaçait de perdre le christianisme dans des conceptions
bizarres; la sagesse des anciens et leur méthode, leur idéalisme et leur
dialectique, qui avaient servi à bâtir le dogme, s'employaient à le
démolir. C'est alors que l'esprit latin s'insurgea.
L'Église d'Occident était demeurée pendant longtemps l'élève des Églises
orientales: l'Orient parlait, l'Occident écoutait. La langue de
l'Écriture et des apôtres, des théologiens orthodoxes ou hérétiques,
était la langue grecque; mais, au IIIe siècle, Tertullien introduisit
la langue latine dans les controverses et révéla un esprit tout
différent de l'esprit oriental, plus étroit, plus prosaïque, mais plus
ferme. Tertullien a certaines maximes brèves, dictées par un sens commun
assez grossier, et par cela même très intelligibles. «On ne peut
pourtant pas chercher indéfiniment, dit-il: _infinita inquisitio esse
non potest_.» D'ailleurs à quoi bon chercher? «Il n'y a pas besoin de
curiosité, _curiositate opus non est_, après le Christ et l'Évangile.»
Il y a une règle à laquelle il faut se tenir: «La plénitude de la
science est d'ignorer ce qui est contraire à cette règle.» C'est
merveille de voir comment le christianisme, en se répandant sur le
monde, s'adaptait aux différents milieux. Au temps de l'antiquité
païenne, les Grecs avaient pensé tandis que les Romains agissaient; la
vie intellectuelle romaine, très tardive, avait été le reflet de la vie
intellectuelle hellénique, et Rome n'avait manifesté son originalité que
dans le domaine du droit. Au temps de l'antiquité chrétienne, l'esprit
hellénique cherche sans cesse et toujours disserte; le chrétien romain
arrête la doctrine et tout de suite il est prêt à légiférer sur la
discipline et sur la foi.
L'autorité trouva bientôt un organe régulier dans la hiérarchie qui se
constituait et dans la puissance impériale. A peine l'empereur fut-il
entré dans l'Église que la liberté en sortit. L'hérésie devint une
affaire d'État. Auparavant, elle pouvait ne troubler qu'une ou deux
provinces, et les évêques des pays où elle se produisait se contentaient
de rejeter en concile les opinions hétérodoxes; désormais elle occupa la
chrétienté entière. Arius est jugé par l'Église universelle, l'empereur
présent et présidant, et les conciles font de leurs décisions des
articles de foi, que l'empereur transforme en articles de loi. Comme la
victoire de l'Église sur le paganisme la dispense de toute tolérance
envers les dissidents, l'hérétique devient le grand ennemi. Déjà se
disaient de dangereuses paroles: «Mieux vaut errer dans les mœurs que
dans la doctrine;... mieux vaut un païen qu'un hérétique....»
Du moins, les controverses demeurent grandes aux IVe et Ve
siècles. On discute sur la nature du Verbe pour ou contre Arius, sur la
destinée des âmes pour ou contre Origène, sur le libre arbitre pour ou
contre Pélage. Les adversaires sont de haute taille, car l'orthodoxie
est défendue par saint Augustin et par saint Jérôme, et les écoles
théologiques d'Alexandrie et de Syrie procèdent toujours selon les
règles d'une méthode scientifique. Mais le temps marche et la culture
ancienne dépérit. L'Église oublie ce qu'elle lui doit, la dédaigne comme
superflue et la suspecte comme complice du paganisme, dont elle est le
dernier refuge. Elle rejette non seulement la philosophie, mais toute la
littérature. «Il paraît que tu enseignes la grammaire, écrit le pape
Grégoire le Grand à un évêque. Je ne puis répéter cela sans rougir, et
je suis triste et je gémis, car les louanges du Christ ne peuvent se
rencontrer dans une même bouche avec les louanges de Jupiter.» L'horizon
intellectuel, si vaste autrefois, se rapproche et se ferme, et l'Église
prétend se suffire à elle-même. Si encore l'activité de l'esprit avait
duré en elle! Mais sur quoi se serait-elle exercée? «Ne cherchons plus»,
avait dit Tertullien, et l'on ne cherche plus en effet! Toute la sagesse
est trouvée; elle est dans certains livres dont un décret pontifical
dresse le catalogue. L'erreur est dans d'autres livres: le même décret
les met à l'_index_. Les écoles théologiques d'Orient tombent en
décadence, et l'Occident n'en a pas une seule qui mérite d'être citée.
Tandis que les écoles de lettres profanes trouvent encore des élèves
pour leur enseignement vieilli, il n'y a point de «maîtres publics pour
les divines Écritures». C'est Cassiodore qui le dit en se lamentant.
Aussi, pour suppléer au défaut des maîtres, écrit-il le _de Institutione
divinarum litterarum_, c'est-à-dire un manuel où les prêtres puissent
apprendre commodément tout ce qu'il faut savoir. Cassiodore le leur
déclare en propres termes et il leur représente «qu'au lieu de chercher
présomptueusement des nouveautés, il vaut mieux étancher sa soif à la
source des anciens», des anciens de l'Église, bien entendu. Le temps du
manuel est venu en effet, car la parole vivante ne se fait plus
entendre. La période de l'initiative intellectuelle est close; il ne
reste plus qu'à constater les résultats acquis. C'est pourquoi Jean le
Scolastique dispose en ordre méthodique les canons des conciles, afin
que toute question, quelle qu'elle soit, trouve sa réponse. C'est ainsi
qu'après qu'un livre est achevé, on en écrit la table des matières.
* * * * *
La grande originalité de la religion nouvelle, c'est qu'elle était une
morale en même temps qu'une théologie. Épurer partout, même en Israël,
où elle était la plus pure, la notion du divin, confondre la morale avec
la religion, orienter vers le ciel des âmes qui n'avaient qu'un horizon
terrestre, détruire les sacerdoces particuliers et les cultes locaux,
placer tous et chacun en présence de Dieu, telle était la mission du
christianisme. Il ne s'était point vu, il ne se verra plus jamais un
pareil effort pour soulever la matière vers l'idéal; mais la matière a
pesé sur les ailes de l'esprit et l'a retenu entre ciel et terre, plus
près de la terre que du ciel.... Là même où le Christ avait vécu,
combien d'hommes étaient capables de faire de leur âme un temple du
Christ?
Les hommes ne se sentirent pas assez proches d'un Dieu qui remplissait
le monde, et, partout présent, n'entrait nulle part en communication
intime avec ses fidèles. Ils cherchèrent des échelons pour monter
jusqu'à lui. Ils trouvaient dans les Écritures les esprits bons et
mauvais; ils leur donnèrent des formes plus précises. Parmi les démons
se placèrent les dieux de l'ancienne mythologie, auxquels l'Église
elle-même accorda une survivance étrange, sous la forme de tentateurs
acharnés à la perdition des âmes. Une puissance miraculeuse funeste fut
attribuée aux statues des anciennes divinités et aux ruines de leurs
temples. Ce n'était pas seulement le populaire que ces imaginations
troublaient. Le pape Grégoire le Grand raconte dans un de ses dialogues
l'aventure d'un Juif, qui, surpris par la nuit, ne trouva point d'autre
asile qu'un temple abandonné d'Apollon: les ténèbres et la solitude
l'effrayèrent; il avait entendu dire que les démons hantaient cette
ruine, et, tout Juif qu'il fût, il se signa. Bien lui en prit; car, à
minuit, le temple se remplit de fantômes qui tinrent séance sous la
présidence d'Apollon, auquel ils rendirent compte des tentations dont
ils avaient assailli les chrétiens. Ainsi toute une légion infernale
était organisée pour la guerre contre les âmes. Mais en face d'elle se
rangea la légion céleste: le culte des anges s'organisa; des églises
furent placées sous l'invocation des plus grands, et chaque âme crut
avoir son ange gardien. Ces purs esprits étaient encore trop élevés
au-dessus de l'homme, et la terre vers laquelle ils descendaient n'était
pas leur patrie: sur la route de la terre au ciel, l'Église fit monter
les martyrs et les saints. Martyrs et saints devinrent les compagnons de
Dieu dans la gloire éternelle, mais en même temps ils demeurèrent
attachés au point de la terre où ils avaient vécu. L'antique croyance
populaire que l'âme des morts ne s'éloigne pas de leur dépouille avait
produit chez les païens les rites naïfs du culte des morts; elle a
certainement contribué à produire chez les chrétiens le culte des
martyrs. On s'imagina être tout près des saints quand on touchait leurs
restes, et même cette opinion donna lieu à de singuliers scandales: en
Egypte, il fallut défendre aux chrétiens de garder chez eux les corps
des personnes réputées saintes, comme on gardait autrefois les corps des
ancêtres; ailleurs, il y avait des voleurs de corps saints, et une loi
de Théodose interdit «d'exhumer les martyrs et de les vendre». Pour
éviter ces profanations, on transporta les reliques dans les églises, où
on les plaça d'ordinaire sous les autels, et le culte des saints
commença. Les chrétiens éclairés, les docteurs et les évêques
prémunirent les fidèles contre les dangers d'une idolâtrie nouvelle; aux
polémistes païens qui leur reprochaient d'avoir troqué les idoles contre
les martyrs, ils répondirent que l'Église honore ses saints pour
proposer leur vie en exemple et qu'elle réserve l'adoration à Dieu seul;
mais la masse des hommes retrouvait les héros et les dieux d'autrefois
dans ces personnages sacrés qu'elle invoquait par leur nom, dont elle
savait l'histoire et dont elle touchait les tombeaux. Dans les églises
placées sous l'invocation de tel ou tel bienheureux, les prières, au
lieu de monter jusqu'à Dieu, s'arrêtèrent au médiateur, d'autant plus
volontiers que celui-ci manifestait par des miracles plus fréquents sa
puissance personnelle. La relation simple et directe de l'homme avec
Dieu fut compliquée par cette multiplicité des intermédiaires et
l'universel divin localisé.
[Illustration: La crypte de Jouarre. (Architecture mérovingienne.)]
En même temps, la simplicité du culte primitif était altérée par
l'organisation d'un cérémonial solennel. Les modestes lieux de réunion
où les premiers chrétiens priaient, prêchaient et célébraient la
commémoration de la cène sont remplacés par des temples superbes divisés
en deux parties: l'une, réservée aux fidèles; l'autre, plus élevée, où
le clergé siège sur des trônes. L'esthétique du service divin, que les
païens avaient portée à la perfection et que les premières communautés
chrétiennes avaient dédaignée, reparaît. L'Église parle à l'imagination
et aux sens par le bel ordre de ses pompes et l'éclat des vêtements
sacerdotaux, par les parfums, par la musique et par les peintures qui
retracent sur les murailles les grandes scènes de l'histoire de la foi.
Plus se multiplient et s'embellissent ces pieuses représentations
données par le clergé, plus les fidèles sont réduits au rôle de
spectateurs. Leur voix ne se mêle plus à celles des prêtres que pour
chanter le _Kyrie eleison_; ils doivent écouter et se taire, en vertu du
précepte de Moïse, qui a dit:--«Écoute, Israël, et tais-toi!» Encore
n'entendent-ils plus que rarement la prédication, qui était jadis la
partie essentielle du service divin et qui tombe en désuétude. Assister
à la célébration des mystères sacrés est une sorte d'acte matériel:
l'Église en fait une obligation et elle multiplie les fêtes, qui
deviennent de plus en plus brillantes.
Peu à peu se forme une coutume de la dévotion,--_consuetudo devotionis_,
comme dit le pape Léon le Grand,--qui devient obligatoire comme la loi
elle-même, car l'Église la fait procéder de la tradition apostolique et
de l'enseignement du Saint-Esprit. Les manifestations extérieures
prennent une grande importance. Dans la primitive Église, l'ascétisme
était honoré comme un moyen de parvenir à la vertu, mais il n'était
imposé à personne; désormais il est prescrit par toutes sortes de règles
minutieuses. La renonciation au monde et l'absolu mépris de la chair,
manifesté par l'horreur croissante pour le mariage qui est rabaissé à la
qualité d'une infirmité nécessaire, sont réputées les plus hautes des
vertus; ce sont des vertus moindres que le jeûne et l'abstinence
ordonnés à certains jours de la semaine et à certaines époques de
l'année. L'aumône elle-même n'est plus libre. Conformément à l'usage de
toute l'antiquité païenne et pour obéir à la loi de Moïse, qui a dit:
«Tu ne te présenteras pas devant le Seigneur les mains vides», l'Église
réclame les prémices et la dîme.