Il lui arrive pourtant de voir et de noter au passage quelques incidents

fâcheux, par lesquels se révélait le mal dont souffrait l'empire, et qui

auraient dû lui donner à réfléchir. Par exemple, il raconte à quelqu'un

qui l'attend qu'il ne peut pas sortir de Rome parce que la campagne est

infestée de brigands: c'en est donc fait de la _paix romaine_, si vantée

dans les inscriptions et les médailles, puisque, aux portes mêmes de la

capitale, on n'est plus en sûreté! Une autre fois il se plaint que

l'empereur, qui manque de soldats, demande aux gens riches leurs

esclaves pour les enrôler, et cette mesure ne lui révèle pas à quelles

extrémités l'empire est réduit! Mais ce qui est plus significatif

encore, ce qui indique plus clairement un profond désordre et annonce la

ruine prochaine, c'est le triste état de la fortune publique. Les

preuves en sont partout chez Symmaque. Il nous fait voir que le fisc a

tout épuisé, que les riches sont à bout de ressources, que les fermiers

n'ont plus d'argent pour payer les propriétaires, et que la terre, qui

était une source de revenus, n'est plus qu'une occasion de dépense. Ce

sont là des symptômes graves; et pourtant Symmaque, qui les voit, qui

les signale, n'en paraît pas alarmé. C'est que le mal était ancien,

qu'il avait augmenté peu à peu, et que, depuis le temps qu'on en

souffrait, on s'y était accoutumé. Comme Rome persistait à vivre, malgré

les raisons qu'elle avait de mourir, on avait fini par croire qu'elle

vivrait toujours. Jusqu'au dernier moment on s'est fait cette illusion,

et la catastrophe finale, quoiqu'on dût s'y attendre, fut une surprise.

C'est ce que les lettres de Symmaque mettent en pleine lumière; elles

nous montrent à quel point des politiques nourris des leçons de

l'histoire, et qui connaissaient à fond les temps anciens, peuvent se

tromper sur l'époque où ils vivent; elles nous font assister au

spectacle, plein de graves enseignements, d'une société fière de sa

civilisation, glorieuse de son passé, occupée de l'avenir, qui pas à pas

s'avance jusqu'au bord de l'abîme, sans s'apercevoir qu'elle y va

tomber.

G. BOISSIER, _La fin du paganisme_, t. II, Paris,

Hachette, 1894, in-16.

BIBLIOGRAPHIE.--T. Hodgkin, _Italy and her invaders_, t. I^1 et

II^2 [Sur les invasions visigothiques, hunniques et vandales en

Italie], t. III et IV [Sur l'invasion ostrogothique et la

restauration de l'Empire], t. V et VI [Sur les Lombards, jusqu'en

744], Oxford, 1892-1895, in-8º.--Cf. C. Cipolla, _Per la storia

d'Italia e de' suoi conquistatori nel medio evo piu antico_,

Bologna, 1895, in-16.

CHAPITRE II

LES BARBARES.

PROGRAMME.--_Les invasions germaniques: Alaric. Simple énumération

des États fondés par les Germains.--Les Huns et Attila.--Les Goths

et Théodoric._

_Les Francs: Clovis. Conquête de la Gaule et d'une partie de la

Germanie._

_Mœurs de l'époque mérovingienne. Loi salique. Les rois, les

grands, les évêques; Grégoire de Tours. Les régions franques:

Neustrie, Austrasie, Bourgogne, Aquitaine._

BIBLIOGRAPHIE.

Comme il est naturel, c'est en Allemagne que =les origines et les

invasions germaniques= ont été étudiées avec le plus de soin. Nous

n'avons guère en français que des livres vieillis: ceux d'Ozanam

(_Études germaniques_, 1845);--d'Am. Thierry (_Récits de l'histoire

romaine au Ve siècle_, 1860);--de E. Littré (_Études sur les

barbares et le moyen âge_, Paris, 1867, in-8º);--de A. Geffroy

(_Rome et les barbares_, Paris, 1874, in-8º).--Le t. II de

l'_Histoire des institutions_ de M. Fustel de Coulanges est

intitulé: _L'invasion germanique et la fin de l'Empire_ (Paris,

1891, in-8º).--Voir aussi J. Zeller, _Entretiens sur l'histoire du

moyen âge_, 1re partie [jusqu'en 814], Paris, 1884, 2 vol.

in-12, 3e éd.--Le livre, très populaire en Angleterre, de Ch.

Kingsley, _The Roman and the Teuton_ (London, 1879, in-8º), est

déclamatoire.--On lira de préférence: E. v. Witersheim, _Geschichte

der Völkerwanderung_, Leipzig, 1880-1881, 2 vol. in-8º, 2e éd.,

revue par F. Dahn;--F. Dahn, _Urgeschichte der germanischen und

romanischen Völker_, Berlin, 1880-1889, 4 vol. in-8º;--le même,

_Die Könige der Germanen_, Würzburg et Leipzig, 1861-1894, 7 vol.

in-8º;--W. Arnold, _Ansiedelungen und Wanderungen deutscher

Stämme_, Marburg, 1881, in-8º, 2e éd.--Citons encore, en seconde

ligne, les histoires générales de G. Kaufmann (_Deutsche Geschichte

bis auf Karl den Grossen_, Leipzig. 1880-1881, 2 vol. in-8º) et de

O. Gutsche et W. Schultze (_Deutsche Geschichte von der Urzeit bis

zu den Karolingern_, Stuttgart, 1887 et s.).--Sur les

établissements goths en Italie: T. Hodgkin. _Italy and her

invaders_, London, 1892, 3 vol. in-8º, 2e éd.--Sur =Attila= et

les =Huns=, E. Drouin, art. _Huns_, dans la _Grande Encyclopédie_, XX

(1894), p. 405.

L'=histoire générale des royaumes francs= intéresse à la fois la

France, l'Allemagne et la Belgique.--L'ouvrage d'Aug. Thierry

(_Récits des temps mérovingiens_, Paris, 1840, 2 vol. in-8º) a eu

beaucoup de succès; il est fait de morceaux de Grégoire de Tours

habilement arrangés.--Tous les faits connus ont été recueillis et

discutés avec soin par G. Richter, _Annalen des fränkischen Reichs

im Zeitalter der Merovinger_, Halle, 1873, in-8º.--Voyez aussi F.

Dahn, _Die Könige der Germanen_ (précité), t. VII, _Die Franken

unter den Merovingern_, Leipzig, 1894, in-8º;--W. Junghans,

_Histoire critique des règnes de Childerich et de Chlodovech_,

Paris, 1879, in-8º, tr. de l'all.;--G. Kurth, _Histoire poétique

des Mérovingiens_, Paris-Bruxelles, 1893, in-8º.--On peut

recommander d'avance un livre de vulgarisation que M. M. Prou

publiera en 1896 dans la «Bibliothèque d'histoire illustrée», sous

ce titre: _La Gaule mérovingienne_.

Les =institutions franques sous les Mérovingiens= ont été étudiées

avec talent par J.-M. Lehuërou, dont l'_Histoire des institutions

mérovingiennes et du gouvernement mérovingien_ (Paris, 1842, in-8º)

a vieilli. Très érudits, mais difficiles à lire, sont les livres de

J. Tardif (_Études sur les institutions politiques et

administratives de la France, période mérovingienne_, Paris, 1882,

in-8º) et de G. Waitz (_Deutsche Verfassungsgeschichte_, t. II,

Kiel, 1882, in-8º).--Les trois vol. de l'_Histoire des institutions

politiques de l'ancienne France_ de M. Fustel de Coulanges qui sont

consacrés à l'époque mérovingienne (_La monarchie franque_, 1888;

_L'alleu et le domaine rural_, 1889; _Les origines du système

féodal_, 1890) ne sont pas les meilleurs de ce grand

ouvrage.--Comparez L. Vanderkindere, _Introduction à l'histoire des

institutions de la Belgique au moyen âge_, Bruxelles, 1890,

in-8º.--Résumé consciencieux, très bien informé, dans P. Viollet,

_Histoire des institutions politiques et administratives de la

France_, t. Ier, Paris, 1890, in-8º.--Sur l'église franque, voir

l'admirable _Kirchengeschichte Deutschlands_ de A. Hauck (t.

Ier, _bis zum Tode des Bonifacius_, Leipzig, 1887, in-8º).--Pour

l'histoire de la civilisation et du droit à l'époque mérovingienne,

v. la Bibliographie des ch. VI et XIV.

La principale source de l'histoire des Francs mérovingiens est la

chronique de Grégoire de Tours. Voir, sur =Grégoire de Tours=: G.

Monod, _Études critiques sur les sources de l'histoire

mérovingienne_, Paris, 1872, in-8º;--M. Bonnet, _Le latin de

Grégoire de Tours_, Paris, 1890, in-8º (Première partie).

=L'histoire locale des régions franques=: Neustrie, Austrasie,

Bourgogne, Aquitaine, etc., n'est pas achevée. On consultera avec

profit: A. Longnon, _Géographie de la Gaule au VIe siècle_,

Paris, 1878, in-4º;--A. Loth, _L'émigration bretonne en Armorique

du Ve au VIIe siècle de notre ère_, Paris, 1884, in-8º;--A.

Jahn, _Die Geschichte der Burgundionen und Burgundiens bis zum Ende

der Isten Dynastie_, Halle, 1874, 2 vol. in-8º;--Ch. Pfister,

_Le duché mérovingien d'Alsace et la légende de sainte Odile_,

Paris, 1892, in-8º;--Cl. Perroud, _Des origines du premier duché

d'Aquitaine_, Paris, 1881, in-8º.

Le dernier mot n'est pas dit sur l'histoire des royaumes barbares,

Francs, Goths, etc., qui ont été fondés aux dépens de l'Empire

romain. D'importantes parties de l'histoire mérovingienne ont été

renouvelées tout récemment par MM. J. Havet, B. Krusch, etc.--M.

Ch. Bayet prépare un _Manuel des institutions françaises. Période

mérovingienne et carolingienne_.

I.--LA FOI ET LA MORALE DES FRANCS.

L'Église avait eu son âge héroïque intellectuel. Lorsque les apôtres,

portant par le monde la première religion qui eût été faite non pour un

peuple, mais pour l'humanité, prêchèrent le royaume de Dieu où les

hommes sont unis étroitement entre eux et avec Dieu, la philosophie,

après quelques instants d'hésitation, de doute et de dédain, étudia

cette solution, la plus admirable qui eût été trouvée du problème des

relations de l'homme avec Dieu et avec l'homme. Platoniciens, qui

creusaient sans se lasser l'enseignement du maître sur la manifestation

de l'infini dans le fini et de Dieu dans la nature et dans l'âme,

disciples conscients ou inconscients de Zoroastre, qui expliquaient

l'origine du mal par la coexistence de deux principes, apportèrent dans

l'examen de la doctrine nouvelle les traditions de leurs écoles. Il y

eut, au Ier et au IIe siècle, une sorte de reconnaissance faite

par l'esprit humain autour du christianisme; après quoi, les philosophes

entrèrent dans l'Église, mais en demeurant des philosophes. L'école

d'Alexandrie enseigna que la philosophie avait été la préparation du

christianisme chez les païens, comme l'Ancien Testament chez les Juifs.

Elle rapprocha l'Ancien Testament et la philosophie par cette théorie

que le Verbe, qui a été la parole de Dieu dès l'origine, a semé la

vérité dans les écrits profanes comme dans l'Écriture. Elle crut ou fit

semblant de croire que Platon avait connu les livres saints et elle le

transforma en un disciple de Moïse. Elle fit ainsi de l'histoire

intellectuelle et morale de l'humanité une grande synthèse qu'elle donna

pour piédestal au christianisme.

Au temps même où la critique platonicienne s'exerçait librement sur le

dogme, naquit l'autorité. La lutte du christianisme contre les païens et

contre ceux des philosophes qui, n'étant chrétiens que par métaphysique,

faisaient bon marché de la foi positive, fit naître deux idées

corrélatives, l'idée d'une Église catholique seule en possession de la

vérité, et l'idée ecclésiastique de l'hérésie. Hérésie signifiait dans

le langage philosophique choix d'une opinion; cela signifia dans le

langage ecclésiastique choix d'une opinion mauvaise, erreur condamnable

et damnable. Pour prémunir les fidèles contre la perdition, l'Église

écrivit la règle de la foi. Bientôt l'hérésie se montra sous une forme

étrange: le manichéisme, produit d'un mélange de la philosophie grecque

avec la religion zoroastrique, réduisit le Christ à la qualité d'un

esprit de lumière et d'un combattant illustre dans le conflit entre le

bon et le mauvais principe. Ainsi le génie hellénique, toujours en

travail, menaçait de perdre le christianisme dans des conceptions

bizarres; la sagesse des anciens et leur méthode, leur idéalisme et leur

dialectique, qui avaient servi à bâtir le dogme, s'employaient à le

démolir. C'est alors que l'esprit latin s'insurgea.

L'Église d'Occident était demeurée pendant longtemps l'élève des Églises

orientales: l'Orient parlait, l'Occident écoutait. La langue de

l'Écriture et des apôtres, des théologiens orthodoxes ou hérétiques,

était la langue grecque; mais, au IIIe siècle, Tertullien introduisit

la langue latine dans les controverses et révéla un esprit tout

différent de l'esprit oriental, plus étroit, plus prosaïque, mais plus

ferme. Tertullien a certaines maximes brèves, dictées par un sens commun

assez grossier, et par cela même très intelligibles. «On ne peut

pourtant pas chercher indéfiniment, dit-il: _infinita inquisitio esse

non potest_.» D'ailleurs à quoi bon chercher? «Il n'y a pas besoin de

curiosité, _curiositate opus non est_, après le Christ et l'Évangile.»

Il y a une règle à laquelle il faut se tenir: «La plénitude de la

science est d'ignorer ce qui est contraire à cette règle.» C'est

merveille de voir comment le christianisme, en se répandant sur le

monde, s'adaptait aux différents milieux. Au temps de l'antiquité

païenne, les Grecs avaient pensé tandis que les Romains agissaient; la

vie intellectuelle romaine, très tardive, avait été le reflet de la vie

intellectuelle hellénique, et Rome n'avait manifesté son originalité que

dans le domaine du droit. Au temps de l'antiquité chrétienne, l'esprit

hellénique cherche sans cesse et toujours disserte; le chrétien romain

arrête la doctrine et tout de suite il est prêt à légiférer sur la

discipline et sur la foi.

L'autorité trouva bientôt un organe régulier dans la hiérarchie qui se

constituait et dans la puissance impériale. A peine l'empereur fut-il

entré dans l'Église que la liberté en sortit. L'hérésie devint une

affaire d'État. Auparavant, elle pouvait ne troubler qu'une ou deux

provinces, et les évêques des pays où elle se produisait se contentaient

de rejeter en concile les opinions hétérodoxes; désormais elle occupa la

chrétienté entière. Arius est jugé par l'Église universelle, l'empereur

présent et présidant, et les conciles font de leurs décisions des

articles de foi, que l'empereur transforme en articles de loi. Comme la

victoire de l'Église sur le paganisme la dispense de toute tolérance

envers les dissidents, l'hérétique devient le grand ennemi. Déjà se

disaient de dangereuses paroles: «Mieux vaut errer dans les mœurs que

dans la doctrine;... mieux vaut un païen qu'un hérétique....»

Du moins, les controverses demeurent grandes aux IVe et Ve

siècles. On discute sur la nature du Verbe pour ou contre Arius, sur la

destinée des âmes pour ou contre Origène, sur le libre arbitre pour ou

contre Pélage. Les adversaires sont de haute taille, car l'orthodoxie

est défendue par saint Augustin et par saint Jérôme, et les écoles

théologiques d'Alexandrie et de Syrie procèdent toujours selon les

règles d'une méthode scientifique. Mais le temps marche et la culture

ancienne dépérit. L'Église oublie ce qu'elle lui doit, la dédaigne comme

superflue et la suspecte comme complice du paganisme, dont elle est le

dernier refuge. Elle rejette non seulement la philosophie, mais toute la

littérature. «Il paraît que tu enseignes la grammaire, écrit le pape

Grégoire le Grand à un évêque. Je ne puis répéter cela sans rougir, et

je suis triste et je gémis, car les louanges du Christ ne peuvent se

rencontrer dans une même bouche avec les louanges de Jupiter.» L'horizon

intellectuel, si vaste autrefois, se rapproche et se ferme, et l'Église

prétend se suffire à elle-même. Si encore l'activité de l'esprit avait

duré en elle! Mais sur quoi se serait-elle exercée? «Ne cherchons plus»,

avait dit Tertullien, et l'on ne cherche plus en effet! Toute la sagesse

est trouvée; elle est dans certains livres dont un décret pontifical

dresse le catalogue. L'erreur est dans d'autres livres: le même décret

les met à l'_index_. Les écoles théologiques d'Orient tombent en

décadence, et l'Occident n'en a pas une seule qui mérite d'être citée.

Tandis que les écoles de lettres profanes trouvent encore des élèves

pour leur enseignement vieilli, il n'y a point de «maîtres publics pour

les divines Écritures». C'est Cassiodore qui le dit en se lamentant.

Aussi, pour suppléer au défaut des maîtres, écrit-il le _de Institutione

divinarum litterarum_, c'est-à-dire un manuel où les prêtres puissent

apprendre commodément tout ce qu'il faut savoir. Cassiodore le leur

déclare en propres termes et il leur représente «qu'au lieu de chercher

présomptueusement des nouveautés, il vaut mieux étancher sa soif à la

source des anciens», des anciens de l'Église, bien entendu. Le temps du

manuel est venu en effet, car la parole vivante ne se fait plus

entendre. La période de l'initiative intellectuelle est close; il ne

reste plus qu'à constater les résultats acquis. C'est pourquoi Jean le

Scolastique dispose en ordre méthodique les canons des conciles, afin

que toute question, quelle qu'elle soit, trouve sa réponse. C'est ainsi

qu'après qu'un livre est achevé, on en écrit la table des matières.

* * * * *

La grande originalité de la religion nouvelle, c'est qu'elle était une

morale en même temps qu'une théologie. Épurer partout, même en Israël,

où elle était la plus pure, la notion du divin, confondre la morale avec

la religion, orienter vers le ciel des âmes qui n'avaient qu'un horizon

terrestre, détruire les sacerdoces particuliers et les cultes locaux,

placer tous et chacun en présence de Dieu, telle était la mission du

christianisme. Il ne s'était point vu, il ne se verra plus jamais un

pareil effort pour soulever la matière vers l'idéal; mais la matière a

pesé sur les ailes de l'esprit et l'a retenu entre ciel et terre, plus

près de la terre que du ciel.... Là même où le Christ avait vécu,

combien d'hommes étaient capables de faire de leur âme un temple du

Christ?

Les hommes ne se sentirent pas assez proches d'un Dieu qui remplissait

le monde, et, partout présent, n'entrait nulle part en communication

intime avec ses fidèles. Ils cherchèrent des échelons pour monter

jusqu'à lui. Ils trouvaient dans les Écritures les esprits bons et

mauvais; ils leur donnèrent des formes plus précises. Parmi les démons

se placèrent les dieux de l'ancienne mythologie, auxquels l'Église

elle-même accorda une survivance étrange, sous la forme de tentateurs

acharnés à la perdition des âmes. Une puissance miraculeuse funeste fut

attribuée aux statues des anciennes divinités et aux ruines de leurs

temples. Ce n'était pas seulement le populaire que ces imaginations

troublaient. Le pape Grégoire le Grand raconte dans un de ses dialogues

l'aventure d'un Juif, qui, surpris par la nuit, ne trouva point d'autre

asile qu'un temple abandonné d'Apollon: les ténèbres et la solitude

l'effrayèrent; il avait entendu dire que les démons hantaient cette

ruine, et, tout Juif qu'il fût, il se signa. Bien lui en prit; car, à

minuit, le temple se remplit de fantômes qui tinrent séance sous la

présidence d'Apollon, auquel ils rendirent compte des tentations dont

ils avaient assailli les chrétiens. Ainsi toute une légion infernale

était organisée pour la guerre contre les âmes. Mais en face d'elle se

rangea la légion céleste: le culte des anges s'organisa; des églises

furent placées sous l'invocation des plus grands, et chaque âme crut

avoir son ange gardien. Ces purs esprits étaient encore trop élevés

au-dessus de l'homme, et la terre vers laquelle ils descendaient n'était

pas leur patrie: sur la route de la terre au ciel, l'Église fit monter

les martyrs et les saints. Martyrs et saints devinrent les compagnons de

Dieu dans la gloire éternelle, mais en même temps ils demeurèrent

attachés au point de la terre où ils avaient vécu. L'antique croyance

populaire que l'âme des morts ne s'éloigne pas de leur dépouille avait

produit chez les païens les rites naïfs du culte des morts; elle a

certainement contribué à produire chez les chrétiens le culte des

martyrs. On s'imagina être tout près des saints quand on touchait leurs

restes, et même cette opinion donna lieu à de singuliers scandales: en

Egypte, il fallut défendre aux chrétiens de garder chez eux les corps

des personnes réputées saintes, comme on gardait autrefois les corps des

ancêtres; ailleurs, il y avait des voleurs de corps saints, et une loi

de Théodose interdit «d'exhumer les martyrs et de les vendre». Pour

éviter ces profanations, on transporta les reliques dans les églises, où

on les plaça d'ordinaire sous les autels, et le culte des saints

commença. Les chrétiens éclairés, les docteurs et les évêques

prémunirent les fidèles contre les dangers d'une idolâtrie nouvelle; aux

polémistes païens qui leur reprochaient d'avoir troqué les idoles contre

les martyrs, ils répondirent que l'Église honore ses saints pour

proposer leur vie en exemple et qu'elle réserve l'adoration à Dieu seul;

mais la masse des hommes retrouvait les héros et les dieux d'autrefois

dans ces personnages sacrés qu'elle invoquait par leur nom, dont elle

savait l'histoire et dont elle touchait les tombeaux. Dans les églises

placées sous l'invocation de tel ou tel bienheureux, les prières, au

lieu de monter jusqu'à Dieu, s'arrêtèrent au médiateur, d'autant plus

volontiers que celui-ci manifestait par des miracles plus fréquents sa

puissance personnelle. La relation simple et directe de l'homme avec

Dieu fut compliquée par cette multiplicité des intermédiaires et

l'universel divin localisé.

[Illustration: La crypte de Jouarre. (Architecture mérovingienne.)]

En même temps, la simplicité du culte primitif était altérée par

l'organisation d'un cérémonial solennel. Les modestes lieux de réunion

où les premiers chrétiens priaient, prêchaient et célébraient la

commémoration de la cène sont remplacés par des temples superbes divisés

en deux parties: l'une, réservée aux fidèles; l'autre, plus élevée, où

le clergé siège sur des trônes. L'esthétique du service divin, que les

païens avaient portée à la perfection et que les premières communautés

chrétiennes avaient dédaignée, reparaît. L'Église parle à l'imagination

et aux sens par le bel ordre de ses pompes et l'éclat des vêtements

sacerdotaux, par les parfums, par la musique et par les peintures qui

retracent sur les murailles les grandes scènes de l'histoire de la foi.

Plus se multiplient et s'embellissent ces pieuses représentations

données par le clergé, plus les fidèles sont réduits au rôle de

spectateurs. Leur voix ne se mêle plus à celles des prêtres que pour

chanter le _Kyrie eleison_; ils doivent écouter et se taire, en vertu du

précepte de Moïse, qui a dit:--«Écoute, Israël, et tais-toi!» Encore

n'entendent-ils plus que rarement la prédication, qui était jadis la

partie essentielle du service divin et qui tombe en désuétude. Assister

à la célébration des mystères sacrés est une sorte d'acte matériel:

l'Église en fait une obligation et elle multiplie les fêtes, qui

deviennent de plus en plus brillantes.

Peu à peu se forme une coutume de la dévotion,--_consuetudo devotionis_,

comme dit le pape Léon le Grand,--qui devient obligatoire comme la loi

elle-même, car l'Église la fait procéder de la tradition apostolique et

de l'enseignement du Saint-Esprit. Les manifestations extérieures

prennent une grande importance. Dans la primitive Église, l'ascétisme

était honoré comme un moyen de parvenir à la vertu, mais il n'était

imposé à personne; désormais il est prescrit par toutes sortes de règles

minutieuses. La renonciation au monde et l'absolu mépris de la chair,

manifesté par l'horreur croissante pour le mariage qui est rabaissé à la

qualité d'une infirmité nécessaire, sont réputées les plus hautes des

vertus; ce sont des vertus moindres que le jeûne et l'abstinence

ordonnés à certains jours de la semaine et à certaines époques de

l'année. L'aumône elle-même n'est plus libre. Conformément à l'usage de

toute l'antiquité païenne et pour obéir à la loi de Moïse, qui a dit:

«Tu ne te présenteras pas devant le Seigneur les mains vides», l'Église

réclame les prémices et la dîme.

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 4 / 45 段