Église avait une primauté incontestée. Elle la devait en partie à sa
sainteté et à son excellente réputation. Tout le monde reconnaissait que
cette Église avait été fondée par les apôtres Pierre et Paul, que ces
deux apôtres avaient souffert le martyre à Rome, que Jean même y avait
été plongé dans l'huile bouillante. On montrait les lieux sanctifiés par
ces Actes apostoliques, en partie vrais, en partie faux. Tout cela
entourait l'Église de Rome d'une auréole sans pareille. Les questions
douteuses étaient portées à Rome pour recevoir un arbitrage, sinon une
solution. On faisait ce raisonnement que, puisque Christ avait fait de
Céphas la pierre angulaire de son Église, ce privilège devait s'étendre
à ses successeurs. L'évêque de Rome devenait l'évêque des évêques, celui
qui avertit les autres.... L'ouvrage dont fit partie le fragment connu
sous le nom de _Canon de Muratori_, écrit à Rome vers 180, nous montre
déjà Rome réglant le Canon des églises, donnant pour base à la
catholicité la Passion de Pierre.... Les essais de symbole de foi
commencent aussi, dans l'Église romaine, vers ce temps. Irénée réfute
toutes les hérésies par la foi de cette Église, «la plus grande, la plus
ancienne, la plus illustre; qui possède, par une succession continue, la
vraie tradition des apôtres Pierre et Paul, à laquelle, à cause de sa
primauté, _propter potiorem principalitatem_, doit recourir le reste de
l'Église». Toute Église censée fondée par un apôtre avait un privilège;
que dire de l'Église que l'on croyait avoir été fondée par les deux plus
grands apôtres à la fois?
...On peut dire que l'organisation des Églises a connu cinq degrés
d'avancement. D'abord, l'_ecclesia_ primitive, où tous les membres sont
également inspirés de l'Esprit.--Puis les anciens ou _presbyteri_
prennent, dans l'_ecclesia_, un droit de police considérable et
absorbent l'_ecclesia_.--Puis le président des anciens, l'_episcopos_,
absorbe à peu près les pouvoirs des anciens et par conséquent ceux de
l'_ecclesia_.--Puis les _episcopi_ des différentes Églises,
correspondant entre eux, forment l'Église catholique.--Entre les
_episcopi_, il y en a un, celui de Rome, qui est évidemment destiné à un
grand avenir. Le pape, l'Église de Jésus transformée en monarchie,
s'aperçoivent dans un lointain obscur.... Ajoutons que cette
transformation n'a pas eu, comme les autres, le caractère universel.
L'Église latine seule s'y est prêtée, et même dans le sein de cette
Église, la tentative de la papauté a fini par amener la révolte et la
protestation.
* * * * *
L'Église, au IIIe siècle, en accaparant la vie, épuisa la société
civile, la saigna, y fit le vide. Les petites sociétés tuèrent la grande
société. La vie antique, vie tout extérieure et virile, vie de gloire,
d'héroïsme, de civisme, vie de forum, de théâtre, de gymnase, est
vaincue par la vie juive, vie anti-militaire, vie de gens pâles,
claquemurés. La politique ne suppose pas des gens trop détachés de la
terre. Quand l'homme se décide à n'aspirer qu'au ciel, il n'a plus de
pays ici-bas.... Le christianisme améliora les mœurs du monde ancien,
mais, au point de vue militaire et patriotique, il détruisit le monde
ancien. La Cité et l'État ne s'accommoderont, plus tard, avec le
christianisme qu'en faisant subir à celui-ci les plus profondes
modifications.
[Illustration: Chrisma, ou monogramme du Christ.]
«Ils habitent sur la terre, dit l'auteur de l'Épître à Diognète, mais,
en réalité, ils ont leur patrie au ciel.» Effectivement, quand on
demande au martyr sa patrie: «Je suis chrétien», répond-il. La patrie et
les lois civiles, voilà la mère, voilà le père que le vrai gnostique,
selon Clément d'Alexandrie, doit mépriser pour s'asseoir à la droite de
Dieu. Le chrétien est embarrassé, incapable, quand il s'agit des
affaires du monde; l'Évangile forme des fidèles, non des citoyens. Il en
fut de même pour l'islamisme et le bouddhisme. L'avènement de ces
grandes religions universelles mit fin à la vieille idée de patrie; on
ne fut plus Romain, Athénien: on fut chrétien, musulman, bouddhiste. Les
hommes désormais vont être rangés d'après leur culte, non d'après leur
patrie; ils se diviseront sur des hérésies, non sur des questions de
nationalité.
Voilà ce que vit parfaitement Marc-Aurèle, et ce qui le rendit si peu
favorable au christianisme. L'Église lui parut un État dans l'État. «Le
camp de la piété», ce nouveau «système de piété fondé sur le _Logos_
divin», n'a rien à voir avec le camp romain, lequel ne prétend nullement
former des sujets pour le ciel. L'Église, en effet, s'avoue une société
complète, bien supérieure à la société civile; le pasteur vaut mieux que
le magistrat.... Le chrétien ne doit rien à l'empire, et l'empire lui
doit tout, car c'est la présence des fidèles, disséminés dans le monde
romain, qui arrête le courroux céleste et sauve l'État de sa ruine. Le
chrétien ne se réjouit pas des victoires de l'empire; les désastres
publics lui paraissent une confirmation des prophéties qui condamnent le
monde à périr par les Barbares et par le feu....
[Cependant] des raisons anciennes et profondes voulaient, nonobstant les
apparences contraires, que l'empire se fît chrétien. La doctrine
chrétienne sur l'origine du pouvoir semblait faite exprès pour devenir
la doctrine de l'État romain. L'autorité aime l'autorité. Des hommes
aussi conservateurs que les évêques devaient avoir une terrible
tentation de se réconcilier avec la force publique. Jésus avait tracé la
règle. L'effigie de la monnaie était pour lui le critérium suprême de la
légitimité, au delà duquel il n'y avait rien à chercher. En plein règne
de Néron, saint Paul écrivait: «Que chacun soit soumis aux puissances
régnantes, car il n'y a pas de puissance qui ne vienne de Dieu. Les
puissances qui existent sont ordonnées par Dieu, en sorte que celui qui
fait de l'opposition aux puissances résiste à l'ordre de Dieu.» Quelques
années après, Pierre, ou celui qui écrivit en son nom l'épître connue
sous le nom de _Prima Petri_, s'exprime d'une façon presque identique.
Clément est également un sujet on ne peut plus dévoué de l'empire
romain. Enfin, un des traits de saint Luc, c'est son respect pour
l'autorité impériale et les précautions qu'il prend pour ne pas la
blesser.
Certes, il y avait des chrétiens exaltés qui partageaient entièrement
les colères juives et ne rêvaient que la destruction de la ville
idolâtre, identifiée par eux avec Babylone. Tels étaient les auteurs
d'apocalypses et les auteurs d'écrits sibyllins. Pour eux, Christ et
César étaient deux termes inconciliables. Mais les fidèles des grandes
Églises avaient de tout autres idées. En 70, l'Église de Jérusalem, avec
un sentiment plus chrétien que patriotique, abandonna la ville
révolutionnaire et alla chercher la paix au delà du Jourdain. Saint
Justin, dans ses Apologies, ne combat jamais le principe de l'empire; il
veut que l'empire examine la doctrine chrétienne, l'approuve, la
contresigne en quelque sorte et condamne ceux qui la calomnient. On vit
le premier docteur du temps de Marc-Aurèle, Méliton, évêque de Sardes,
faire des offres de service bien plus caractérisées encore, et présenter
le christianisme comme la base d'un empire héréditaire et de droit
divin.... Tous les apologistes flattent l'idée favorite des empereurs,
celle de l'hérédité en ligne directe, et les assurent que l'effet des
prières chrétiennes sera que leur fils règne après eux....
La haine entre le christianisme et l'empire était la haine de gens qui
doivent s'aimer un jour. Sous les Sévères, le langage de l'Église reste
ce qu'il fut sous les Antonins, plaintif et tendre. Les apologistes
affichent une espèce de légitimisme, la prétention que l'Église a
toujours salué tout d'abord l'empereur. Le principe de saint Paul
portait ses fruits: «Toute puissance vient de Dieu; celui qui tient
l'épée la tient de Dieu pour le bien.»
Cette attitude correcte à l'égard du pouvoir tenait à des nécessités
extérieures tout autant qu'aux principes mêmes que l'Église avait reçus
de ses fondateurs. L'Église était déjà une grande association; elle
était essentiellement conservatrice; elle avait besoin d'ordre et de
garanties légales. Cela se vit admirablement dans le fait de Paul de
Samosate, évêque d'Antioche sous Aurélien. L'évêque d'Antioche pouvait
déjà passer, à cette époque, pour un haut personnage; les biens de
l'Église étaient dans sa main; une foule de gens vivaient de ses
faveurs. Paul était un homme brillant, peu mystique, mondain, un grand
seigneur profane, cherchant à rendre le christianisme acceptable aux
gens du monde et à l'autorité. Les piétistes, comme on devait s'y
attendre, le trouvèrent hérétique et le firent destituer. Paul résista
et refusa d'abandonner la maison épiscopale. Voilà par où sont prises
les sectes les plus altières: elles possèdent; or qui peut régler une
question de propriété ou de jouissance, si ce n'est l'autorité civile?
La question fut déférée à l'empereur, qui était pour le moment à
Antioche, et l'on vit ce spectacle original d'un souverain infidèle et
persécuteur chargé de décider qui était le véritable évêque. Aurélien...
se fit apporter la correspondance des deux évêques, nota celui qui était
en relations avec Rome et l'Italie, et conclut que celui-là était
l'évêque d'Antioche.
.... Un fait devenait évident, c'est que le christianisme ne pouvait
plus vivre sans l'empire et que l'empire, d'un autre côté, n'avait rien
de mieux à faire que d'adopter le christianisme comme sa religion. Le
monde voulait une religion de congrégations, d'églises ou de synagogues,
de chapelles, une religion où l'essence du culte fût la réunion,
l'association, la fraternité. Le christianisme remplissait toutes ces
conditions. Son culte admirable, sa morale pure, son clergé savamment
organisé, lui assuraient l'avenir.
Plusieurs fois, au IIIe siècle, cette nécessité historique faillit se
réaliser. Cela se vit surtout au temps des empereurs syriens, que leur
qualité d'étrangers et la bassesse de leur origine mettaient à l'abri
des préjugés, et qui, malgré leurs vices, inaugurent une largeur d'idées
et une tolérance inconnues jusque-là. La même chose se revit sous
Philippe l'Arabe, en Orient sous Zénobie, et, en général, sous les
empereurs que leur origine mettait en dehors du patriotisme romain.
La lutte redoubla de rage quand les grands réformateurs, Dioclétien et
Maximien, crurent pouvoir donner à l'empire une nouvelle vie. L'Église
triompha par ses martyrs; l'orgueil romain plia; Constantin vit la force
intérieure de l'Église, les populations de l'Asie Mineure, de la Syrie,
de la Thrace, de la Macédoine, en un mot de la partie orientale de
l'empire déjà plus qu'à demi chrétiennes. Sa mère, qui avait été
servante d'auberge à Nicomédie, fit miroiter à ses yeux un empire
d'Orient ayant son centre vers Nicée et dont le nerf serait la faveur
des évêques et de ces multitudes de pauvres matriculées à l'église, qui,
dans les grandes villes, faisaient l'opinion. Constantin inaugura ce
qu'on appelle «la paix de l'Église», et ce qui fut en réalité la
domination de l'Église....
La réaction de Julien fut un caprice sans portée. Après la lutte vint
l'union intime et l'amour. Théodose inaugura l'empire chrétien,
c'est-à-dire la chose que l'Église, dans sa longue vie, a le plus aimée,
un empire théocratique, dont l'Église est le cadre essentiel, et qui,
même après avoir été détruit par les Barbares, reste le rêve éternel de
la conscience chrétienne, au moins dans les pays romans. Plusieurs
crurent, en effet, qu'avec Théodose le but du christianisme était
atteint. L'empire et le christianisme s'identifièrent à un tel point
l'un avec l'autre que beaucoup de docteurs conçurent la fin de l'empire
comme la fin du monde, et appliquèrent à cet événement les images
apocalyptiques de la catastrophe suprême. L'Église orientale, qui ne fut
pas gênée dans son développement par les Barbares, ne se détacha jamais
de cet idéal; Constantin et Théodose restent les deux pôles; elle y
tient encore, du moins en Russie.... Quant à l'empire chrétien
d'Occident, s'il périt bientôt, il ne fut détruit qu'en apparence...;
ses secrets se perpétuèrent dans le haut clergé romain.... Un saint
empire, avec un Théodose barbare, tenant l'épée pour protéger l'Église
du Christ, voilà l'idéal de la papauté latine au moyen âge....
E. RENAN, _Marc-Aurèle_, Paris, Calmann-Lévy,
1882, in-8º. _Passim._
IV.--LA SOCIÉTÉ ROMAINE
D'APRÈS AMMIEN MARCELLIN, SAINT JÉRÔME ET SYMMAQUE.
On s'est souvent demandé ce qu'il fallait penser de la moralité publique
au IVe siècle, surtout dans les hautes classes de l'empire. En
général on est tenté de la juger sévèrement. Quand nous songeons que
cette société était à son déclin, et qu'elle n'avait plus que quelques
années à vivre, nous sommes tentés d'expliquer ses malheurs par ses
fautes et de croire qu'elle avait mérité le sort qu'elle allait subir.
C'est ce qui fait que nous ajoutons foi si facilement à ceux qui nous
disent du mal d'elle. Il y a surtout deux contemporains, Ammien
Marcellin et saint Jérôme, qui ont pris plaisir à la maltraiter; et,
comme ils appartiennent à deux partis contraires, il nous paraît naturel
de penser que, puisqu'ils s'accordent, ils ont dit la vérité. J'avoue
pourtant que leur témoignage m'est suspect. Ammien a consacré aux
sénateurs de Rome deux longs chapitres de son histoire; mais ces
chapitres ont, dans son œuvre, un caractère particulier: on
s'aperçoit, lorsqu'on les lit avec soin, qu'il a voulu composer des
morceaux à effet, dont le lecteur fût frappé, et que, dans ces passages,
qui ne ressemblent pas tout à fait au reste, il est plus satirique et
rhéteur qu'historien.... Que nous dit-il d'ailleurs que nous ne sachions
d'avance? Il nous apprend, ce qui ne nous étonne guère, qu'il y a dans
ce grand monde beaucoup de très petits esprits: des sots qui se croient
des grands hommes parce que leurs flatteurs leur ont élevé des statues;
des vaniteux, qui se promènent sur des chars magnifiques, avec des
vêtements de soie dont le vent agite les mille couleurs; des glorieux,
qui parlent sans cesse de leur fortune; des efféminés, que la moindre
chaleur accable, «qui, lorsqu'une mouche se pose sur leur robe d'or ou
qu'un petit rayon de soleil se glisse par quelque fissure de leur
parasol, se désolent de n'être pas nés dans le Bosphore Cimmérien»; des
athées, qui ne sortent de chez eux qu'après avoir consulté leurs
astrologues; des prodigues, caressants et bas quand ils veulent
emprunter de l'argent, insolents lorsqu'il faut le rendre, et d'autres
personnages de cette sorte, qui se retrouvent partout. A côté de ces
travers, qui nous paraissent en somme assez légers, il signale des vices
plus graves. Quelques-uns d'entre eux appartiennent plus
particulièrement à la race romaine, et les moralistes des siècles passés
les ont déjà révélés; d'autres sont de tous les pays et de tous les
temps, et puisque malheureusement aucune société humaine n'y échappe, il
est naturel qu'on les rencontre aussi chez les gens du IVe siècle.
Mais ce qui lui semble plus odieux que tout le reste, ce qui excite le
plus souvent sa mauvaise humeur, c'est que les grands seigneurs romains
manquent d'égards pour les lettrés et les sages. Ils réservent leurs
faveurs à ceux qui les flattent bassement ou qui les amusent; quant aux
gens honnêtes et savants, on les tient pour ennuyeux et inutiles, et le
maître d'hôtel les fait mettre sans façon à la porte de la salle à
manger. Ces plaintes, nous les connaissons, elles ne sont pas nouvelles
pour nous. Une des raisons sérieuses qu'a Juvénal de gronder son époque,
c'est que le client romain, «qui a vu le jour sur l'Aventin et qui a été
nourri dès son enfance de l'olive sabine», n'a pas d'aussi bonnes places
que le parasite grec à la table du maître, qu'on ne lui sert pas les
mêmes plats et qu'il n'y boit pas le même vin. Ammien sans doute a dû
souffrir quelque humiliation de ce genre. Il est probable que, quand il
revint de l'armée, où il s'était bien battu, et au moment où il
commençait d'écrire l'histoire de ses campagnes, il ne fut pas reçu de
tout le monde comme il croyait devoir l'être. Il en conclut
naturellement qu'une société qui ne lui faisait pas toujours sa place ne
tenait aucun compte du mérite. «Aujourd'hui, dit-il, le musicien a
chassé de partout le philosophe; l'orateur est remplacé par celui qui
enseigne leur métier aux histrions; les bibliothèques sont fermées et
ressemblent à des sépulcres.» Il est difficile de croire que ces paroles
sévères s'appliquent à des gens comme Symmaque et ses amis, qui aimaient
tant les livres et tenaient les lettrés en si grand honneur. Mais Ammien
semble reconnaître ailleurs qu'il ne faut pas donner trop d'importance
à ses reproches et les faire tomber sur tout le monde; il nous dit, en
commençant ses violentes invectives, que Rome est toujours grande et
glorieuse, mais que son éclat est compromis par la légèreté criminelle
de quelques personnes (_levitate paucorum incondita_) qui ne songent pas
assez de quelle ville ils ont l'honneur d'être citoyens. Ainsi, de son
aveu même, les coupables ne sont que l'exception.
Les colères de saint Jérôme ne m'inspirent pas plus de confiance que les
épigrammes d'Ammien. C'était un saint fort emporté; ses meilleurs amis,
comme Rufin et saint Augustin, en ont fait l'épreuve. Les gens de ce
tempérament vont tout d'un coup d'un extrême à l'autre, et d'ordinaire
ils détestent le plus ce qu'ils ont le mieux aimé. C'est précisément ce
qui a rendu saint Jérôme si dur pour la société romaine: il en avait été
trop charmé et n'a jamais pu lui pardonner l'attrait qu'elle avait eu
pour lui. Les jouissances délicates de sa vanité littéraire, ses
entretiens fréquents avec des femmes d'esprit, le plaisir qu'elles
trouvaient à l'entendre, les applaudissements qu'elles donnaient à ses
ouvrages, tout cela faisait partie de ces «délices de Rome», dont le
souvenir poignant le suivait au désert et troublait sa pénitence. Il
leur a fait payer par ses invectives la peine qu'il éprouvait à s'en
détacher. Rome est pour lui une autre Babylone, «la courtisane aux
habits de pourpre». Il lui reproche en général toute sorte de
débordements; mais il est remarquable que, lorsqu'il en vient à des
accusations précises, il ne trouve guère à reprendre chez elle que les
futilités de la vie mondaine. A quoi passe-t-on le temps dans la grande
ville? A voir et à être vu, à recevoir des visites et à en faire, à
louer les gens et à en médire. «La conversation commence, on n'en finit
plus de bavarder. On déchire les absents, on raconte des histoires du
prochain, on mord les autres et, à son tour, on en est mordu.» Ce
tableau est agréable; mais que prouve-t-il, sinon que la société de tous
les temps se ressemble? Remarquons que saint Jérôme attaque ici tout le
monde, sans distinction de culte. On a voulu se servir de son témoignage
pour établir que la société païenne était de beaucoup la plus
corrompue: c'est un tort, il est encore plus dur pour les chrétiens que
pour elle. Il nous fait voir que les vices de la vieille société avaient
passé dans la nouvelle, sans presque changer de forme, qu'on ne pouvait
pas toujours distinguer la vierge et la veuve qui avaient reçu les
enseignements de l'Église de celles qui étaient restées fidèles à
l'ancien culte, qu'il y avait des clercs petits-maîtres, des moines
coureurs d'héritages, et surtout des prêtres parasites qui allaient tous
les jours saluer les belles dames: «Il se lève en toute hâte, dès que le
soleil commence à se montrer, règle l'ordre de ses visites, choisit les
chemins les plus courts, et saisit presque encore au lit les dames qu'il
va voir. Aperçoit-il un coussin, une nappe élégante ou quelque objet de
ce genre, il le loue, il le tâte, il l'admire, il se plaint de n'avoir
chez lui rien d'aussi bon, et fait si bien qu'on le lui donne. Où que
vous alliez, c'est toujours la première personne que vous rencontrez; il
sait toutes les nouvelles; il court les raconter avant tout le monde; au
besoin il les invente, ou, dans tous les cas, il les embellit à chaque
fois d'incidents nouveaux.» N'est-ce pas là comme une première
apparition de l'abbé du XVIIIe siècle?
Il y a donc des raisons de ne croire qu'à moitié saint Jérôme et Ammien;
et même quand on les croirait tout à fait, leur témoignage semble moins
accablant pour leur siècle qu'on ne l'a prétendu. Dans tous les cas, les
lettres de Symmaque[16] en donnent une meilleure opinion, et je m'y fie
d'autant plus volontiers qu'il n'a pas prétendu juger son temps et faire
un traité de morale, ce qui amène toujours à prendre une certaine
attitude. Il dit naïvement ce qu'il pense, se montre à nous comme il est
et dépeint les gens sans le savoir. Ses lettres sont d'un honnête homme,
qui donne à tout le monde les meilleurs conseils. A ceux qui gouvernent
des provinces épuisées par le fisc et la guerre, il prêche l'humanité;
il recommande aux riches la bienfaisance, en des termes qui rappellent
la charité chrétienne. Quelquefois il entre résolument dans la vie
privée de ses amis; par exemple, il ose demander à l'un d'eux de
renoncer aux profits d'un héritage injuste. Quant à lui, il est partout
occupé à faire du bien; il vient en aide à ses amis malheureux, prend
soin de leurs affaires, implore pour eux le secours des hommes
puissants, marie leurs filles, et, après leur mort, redouble de soins en
faveur des enfants qu'ils laissent sans protection et souvent sans
fortune. Sa correspondance ne le fait pas seul connaître; elle permet
quelquefois de juger ceux avec lesquels il était en relation. Ses
enfants forment des ménages unis, ses amis, pour la plupart, lui
ressemblent, et lorsqu'on a fini de lire ses lettres, il semble qu'on
vient de traverser une société d'honnêtes gens. Je sais bien qu'il est
porté à juger avec un peu trop d'indulgence; il prête volontiers aux
autres ses qualités et n'aperçoit pas le mal qu'il ne serait pas capable
de commettre; mais, malgré ce défaut, il est impossible de ne pas tenir
grand compte de son témoignage. L'impression qui reste de ce grand monde
de Rome, tel qu'on l'entrevoit dans ses lettres, lui est, en somme,
favorable et rappelle la société de Trajan et des Antonins telle que
nous la montrent les lettres de Pline.
Voici encore un renseignement que nous devons à la correspondance de
Symmaque, et qui contrarie un peu l'opinion que nous nous faisons de
cette époque. Il nous semble que les gens de cette génération, qui fut
la dernière de l'empire, devaient avoir quelque sentiment des périls qui
les menaçaient, et qu'il est impossible qu'en prêtant un peu l'oreille
on n'entendit pas les craquements de cette machine qui était si près de
se détraquer. Les lettres de Symmaque nous montrent que nous nous
trompons. Nous y voyons que les gens les plus distingués, les hommes
d'État, les politiques, ne se doutaient guère que la fin approchât. A la
veille de la catastrophe, tout allait comme à l'ordinaire, on achetait,
on vendait, on réparait les monuments et l'on bâtissait des maisons pour
l'éternité. Symmaque est un Romain des anciens temps, qui croit que
l'empire est éternel et ne se figure pas que le monde puisse continuer
d'exister sans lui. Malgré les avertissements qu'on a reçus, son
optimisme est imperturbable. Il aurait certes bien des raisons d'être un
mécontent: le sénat, dont il est si fier d'être membre, n'est presque
plus rien, et l'on persécute le culte qu'il professe. Cependant il ne
cesse pas de louer ses maîtres et il est satisfait de son temps. C'était
une de ces âmes candides qui regardent comme des vérités incontestables
que la civilisation a toujours raison de la barbarie, que les peuples
les plus instruits sont inévitablement les plus honnêtes et les plus
forts, que les lettres fleurissent toutes les fois qu'elles sont
encouragées, etc. Or il voit précisément que les écoles n'ont jamais été
plus nombreuses, l'instruction plus répandue, la science plus honorée,
que les lettres mènent à tout, que le mérite personnel ouvre toutes les
carrières; aussi s'écrie-t-il, dans son enthousiasme: «Nous vivons
vraiment dans un siècle ami de la vertu, où les gens de talent ne
peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes s'ils n'obtiennent pas les
situations dont ils sont dignes». Et il ne lui semble pas possible
qu'une société si éclairée, qui apprécie tant les lettres et fait une si
grande place à l'instruction, soit emportée en un jour par des barbares!
[Illustration: Les registres du fisc brûlés sur le Forum (bas-relief de
la Tribune aux Harangues).
Sur l'ordre de l'empereur, les scribes apportent, pour en faire un
bûcher, les registres où sont inscrits les noms des citoyens en retard
sur le fisc. Dans le fond, la façade du temple de Vespasien, puis une
arcade du Tabularium, le temple de Saturne, les arceaux découronnés de
la basilique Julia.]