prescrits et assiste exactement aux offices divins, n'estime avoir
rempli son devoir de chrétien. Plus nombreuses et plus rigoureuses sont
les obligations extérieures, plus vague et plus insaisissable est le
vrai devoir intime. Déjà, d'ailleurs, l'Église offre à la conscience du
pécheur le facile moyen de s'apaiser. On trouve dans saint Ambroise la
redoutable formule: «Tu as de l'argent, rachète ton péché,» et Salvien
enseigne dans son traité _de l'Avarice_ que la libéralité envers
l'Église est le plus sûr moyen de se rédimer du péché. Mais c'est dans
le culte des saints qu'apparaît le mieux le caractère grossier des actes
matériels de foi. Le contact d'une relique miraculeuse ne procure pas
seulement la guérison d'une maladie; il a des effets bienfaisants sur
l'âme elle-même. Grégoire le Grand, envoyant à un roi barbare des
parcelles des chaînes du bienheureux Pierre et des cheveux de saint
Jean-Baptiste, lui dit que les chaînes qui ont lié le cou de l'apôtre le
délivreront de ses péchés et que le précurseur lui assurera par son
intercession l'aide du Sauveur. Aussi les reliques sont-elles
recherchées avec passion. Les princes ne cessent d'en demander au pape,
et les plus élevés se montrent singulièrement ambitieux: l'impératrice
Constantine ne s'avise-t-elle pas un jour de demander à Grégoire la tête
de l'apôtre saint Paul? Le bon pape dut lui faire entendre que le saint
ne se laisserait pas ainsi décapiter: «Les corps saints, dit-il, font
briller autour d'eux les miracles et la terreur, et, même pour prier, on
ne s'approche point d'eux sans une grande crainte. Qui oserait les
toucher mourrait. Aussi les Romains, lorsqu'on leur demande les reliques
à l'occasion de la consécration d'une église, se contentent-ils de
placer dans le tombeau un morceau d'étoffe; ils l'envoient ensuite à
l'église nouvelle, où il opère autant de miracles que les reliques
elles-mêmes.» Tout ce que peut faire Grégoire pour complaire à «sa
maîtresse sérénissime», c'est de lui envoyer des parcelles des chaînes
que le bienheureux Paul a portées au cou et aux mains; il prendra donc
une lime pour détacher des paillettes, mais il n'est pas sûr de les
obtenir, car il est arrivé que l'on a longtemps limé les chaînes sans en
rien tirer. Heureux princes, qui pouvaient ainsi recevoir et garder à
domicile de si précieux objets! Le commun des fidèles se transportait
auprès d'eux pour recueillir le bénéfice de leur puissance miraculeuse.
Le temps des pèlerinages a commencé; les plus zélés chrétiens vont en
terre sainte chercher des fioles d'eau du Jourdain, des poignées de la
poussière du sol foulé par le Sauveur ou bien des fragments de la vraie
croix, qui «garde dans sa mémoire insensible une force vitale, comme dit
saint Paulin de Nole, et, réparant toujours ses forces, demeure intacte,
bien qu'elle distribue tous les jours son bois à des fidèles
innombrables». Ce pèlerinage est le plus louable de tous, mais très
nombreux sont les sanctuaires où l'on va porter ses hommages et ses
vœux. La fatigue même du voyage est un mérite dont on se prévaut
auprès du saint; puis on lui apporte des présents, des objets précieux,
de l'argent, des donations de terre. Ainsi reparaît avec la
multiplicité des cultes cet échange de services entre le ciel et les
hommes qui était un des caractères du paganisme.
La morale chrétienne s'est donc accommodée à la faiblesse de l'homme. Il
ne faut point voir là matière à sarcasme ni à déclamations. Toute
religion est un effort de l'homme vers Dieu, une transition de l'humain
au divin, ou, si l'on croit que le divin est répandu dans la nature et
pensé par l'homme, toute religion est une manifestation du divin dans
l'homme. Si haute qu'ait été la conception première, l'homme fait valoir
les droits de son infirmité naturelle et il demeure soumis à l'empire
des habitudes acquises. La conception de la religion chrétienne était
trop haute, car c'est un monde surnaturel qui vit dans l'Évangile: à
peine y est-on averti de la présence de la terre; les pieds du Sauveur y
glissent comme sur les flots qui ont porté sans fléchir son corps
impondérable; le Christ semble toujours près de s'élever au ciel. Pour
vivre avec lui, il faut avoir quitté tout ce qui est de la terre:
famille, amis, maison, même le travail, et se confier à Dieu qui nourrit
l'oiseau et revêt de splendeur le lis qui ne file point. Une seule
lecture transporte l'homme dans une indécise région idéale, aux confins
de l'humain et du divin, c'est la lecture de l'Évangile. Mais combien
d'esprits peuvent habiter l'idéal? Combien de temps les plus élevés y
peuvent-ils demeurer? Dans les carrefours des villes juives, grecques ou
romaines, dans les campagnes cultivées par les esclaves, sur les chaises
curules, dans les _atria_, dans les ateliers, dans les cabanes vivait
l'humanité vraie, d'où le Christ avait tiré douze apôtres, parmi
lesquels se sont rencontrés un traître et des pusillanimes, car le
disciple bien-aimé se trouva seul au pied de la croix. L'humanité vraie
prit de la religion du Christ ce qu'elle en put comprendre; elle fit
effort pour s'élever jusqu'à elle, mais elle l'abaissa aussi à sa
portée. Nul doute que, le compte fait de toutes les superstitions et de
toutes les erreurs, elle demeura meilleure qu'elle n'était auparavant:
la foi et la morale chrétienne, même altérées, furent bienfaisantes;
mais l'Église, qui n'a pu empêcher ces altérations, qui les a même
acceptées, provoquées ou aggravées, ne pouvait plus avoir l'énergique
activité des premiers jours. L'intelligence d'un chrétien du VIe
siècle, emprisonnée dans les formules d'un code minutieux de croyances,
n'a plus rien à désirer, rien à chercher: elle est frappée d'inertie. Un
chrétien comme saint Paul, dont l'esprit était occupé par quelques
grandes idées, et dans le cœur duquel bouillonnait l'amour de Dieu,
ne croyait jamais avoir fait assez pour obéir à sa mission divine; le
monde, qu'il embrassait d'un regard et qu'il parcourait d'un pas leste,
était trop étroit pour lui. Quelle différence entre lui et ce pape, son
successeur, qui lime gravement, et non sans effroi, les prétendues
chaînes du plus grand des apôtres!
* * * * *
La religion, telle que l'histoire l'avait faite, se retrouve dans l'âme
du plus grand personnage ecclésiastique des temps mérovingiens, l'évêque
Grégoire de Tours: la dignité de sa vie, sa charité, sa bonté, sont
comme la survivance du divin dans la décadence de l'Église; mais quelles
misères dans cet esprit et quel désordre dans cette conscience! Grégoire
a du bon sens, même de la finesse; il a du jugement, mais il a reçu de
ses maîtres une éducation insuffisante, et l'éducation générale, si
puissante dans ses effets, que donne aux intelligences la façon d'être
du temps où elles vivent, était, au VIe siècle, détestable et
funeste. Grégoire n'a point de culture philosophique et il n'a qu'une
très médiocre culture littéraire: il ne sait pas du tout la langue
grecque, et il sait mal la langue latine; il se console, il est vrai, de
sa «rusticité», en pensant qu'elle le rend intelligible aux rustiques,
et nous lui pardonnons de grand cœur solécismes et barbarismes; mais,
comme l'intelligence d'un contemporain d'Auguste et de Louis XIV reflète
la belle ordonnance des choses, ainsi le désordre des institutions et
des mœurs trouble ce contemporain de Chilpéric: le même homme qui ne
comprend pas la logique d'une syntaxe voit confusément les relations des
idées entre elles, ne mesure pas la proportion des faits, grossit les
petits et passe sur les grands à la légère. Il aurait pu être, à une
autre date, un écrivain de goût et d'esprit, et, s'il trébuche dans ses
livres, s'il s'arrête tout affairé où il faudrait marcher, s'il marche
où il faudrait demeurer, s'il ressemble enfin à un aveugle qui cherche à
tâtons sa voie, c'est que la bonne vue qu'il a reçue de la nature a été
oblitérée par les ténèbres ambiantes. L'histoire voit souvent se
succéder des générations que l'obscurité de leur siècle a comme
aveuglées.
Grégoire distingue pourtant un point lumineux, mais un seul: c'est
l'orthodoxie. Toute son intelligence y est attirée et s'y applique. Il
ne soupçonne pas, bien entendu, l'histoire de la formation du dogme et
cette adaptation merveilleuse du christianisme à l'état intellectuel du
monde grec et romain; tout cela est perdu dans la nuit profonde. Il ne
regrette pas son ignorance, qu'il ne sent même pas; l'orthodoxie lui
suffit, elle est la règle absolue, la loi suprême; mais son regard, à
force de la contempler, en est comme fasciné. Cette foi étroite et
tranquille exerce sur sa raison et sur sa conscience la puissance
pernicieuse de l'idée fixe; jointe aux désordres d'un temps où la
multiplicité quotidienne des forfaits émousse l'horreur du crime, elle
gâte l'honnêteté naturelle du bon évêque. La mauvaise influence du
milieu ne lui fait pas commettre de méchantes actions, mais elle lui
inspire des jugements immoraux. Il est bon jusqu'à la tendresse la plus
délicate, et lorsqu'on lit dans son livre, tout plein de récits de
perfidies, de vilenies et de tueries, tel passage où il déplore qu'une
peste lui ait enlevé «des petits enfants qui lui étaient doux et chers,
qu'il avait réchauffés dans son sein, portés dans ses bras et nourris de
ses propres mains du mieux qu'il avait pu,» on éprouve une émotion
profonde à trouver tout à coup un homme et l'humanité parmi ces bandits
et ce brigandage. On dirait saint Vincent de Paul apparaissant dans un
bagne. Pas une des manifestations de la charité chrétienne ne manque
dans la vie de Grégoire; il est le protecteur des faibles et des
pauvres; il pardonne à ses ennemis, à l'évêque qui l'a calomnié, aux
voleurs qui ont voulu l'arrêter sur une route et qu'il rappelle, après
qu'ils se sont enfuis, pour leur offrir à boire. Doux envers les
humbles, il est fier devant les grands. Il ne cède ni aux injonctions ni
aux cajoleries d'un Chilpéric; lorsque celui-ci, pour obtenir son
assentiment à la condamnation de Prétextat, l'évêque de Rouen, le menace
de soulever le peuple de Tours, Grégoire répond à ce roi qui s'apprête
à violer les canons que le jugement de Dieu est suspendu sur sa tête.
Chilpéric, pour le calmer, l'invite à s'asseoir à sa table, et, lui
montrant un plat: «J'ai fait préparer ceci pour toi, dit-il, c'est de la
volaille avec des pois chiches»; mais Grégoire répond, avec cette
naïveté solennelle que mettent souvent dans ses paroles la conscience de
sa haute dignité avec l'habitude du langage ecclésiastique: «Ma
nourriture est de faire la volonté de Dieu et non pas de me délecter en
ces délices.» Il savait bien pourtant qu'il y avait péril à braver
Chilpéric et Frédégonde; mais, entre le martyre et la désobéissance aux
lois de Dieu et de l'Église, il aurait avec joie pris le martyre. Et cet
homme d'un cœur si tendre, d'une conscience si délicate, raconte de
grands crimes sans s'émouvoir et souvent même en ayant l'air de les
approuver. Pour choisir un exemple bien connu, Clovis a employé tous les
modes de la scélératesse lorsqu'il a voulu acquérir le royaume de
Sigebert: Sigebert, roi de Cologne, a été assassiné par son propre fils
Cloderic, à l'instigation de Clovis; Cloderic a été assassiné par
l'ordre du même Clovis; celui-ci se rend à Cologne et convoque les
Francs: «Je ne suis pour rien dans ces choses, leur dit-il; je ne puis,
en effet, répandre le sang de mes parents, puisque cela est défendu;
mais ce qui est fait, est fait, et j'ai un conseil à vous donner....
Réfugiez-vous vers moi, afin que vous soyez sous ma protection.» Les
Francs l'applaudissent par des clameurs et le fracas des boucliers; ils
l'élèvent sur le pavois et le mettent en possession du trésor et du
royaume; «car Dieu, dit Grégoire en matière de moralité, faisait tomber
chaque jour ses ennemis sous sa main, parce que ce roi marchait devant
le Seigneur avec un cœur droit et qu'il faisait ce qui était agréable
à ses yeux.» Et l'évêque énumère d'autres meurtres commis par Clovis
avec autant de calme que s'il récitait une litanie. Comment donc ce
saint homme compromet-il sa vertu et la grandeur même de Dieu dans ce
panégyrique d'un méchant Barbare, et qu'entend-il par un cœur droit,
où se trouvera-t-il des cœurs pervers, s'il reconnaît en Clovis la
droiture du cœur? Rien de plus simple que son critérium. Tous les
cœurs sont droits qui confessent, tous les cœurs sont pervers qui
nient la Trinité «reconnue par Moïse dans le buisson ardent, suivie par
le peuple dans la nuée, contemplée avec terreur par Israël sur la
montagne, prophétisée par David dans le psaume». Grégoire ne se lasse
pas de répéter qu'il suffit d'être un hérétique pour être puni en ce
monde et dans l'autre, et il donne ses preuves: l'arien Alaric a perdu
tout à la fois son royaume et la vie éternelle, pendant que Clovis, avec
l'aide de la Trinité, a vaincu les hérétiques et porté les limites de
son royaume aux confins de la Gaule. Grégoire ne dit point que Clovis
soit au paradis dans la gloire éternelle, mais certainement le soupçon
ne lui est pas même venu que ce confesseur de la Trinité pût être
relégué dans les enfers et avec la foule de ceux qui l'ont blasphémée.
Après l'orthodoxie, la vertu principale aux yeux de Grégoire est le
respect de l'Église orthodoxe, de ses ministres, de ses droits, de ses
privilèges et de ses propriétés. Malheur à celui qui désobéit à un
évêque, car il est frappé tout de suite comme un hérétique! Un misérable
conspirait contre son évêque: il fut trouvé, le matin du jour fixé par
le crime, mort sur une chaise percée, et, comme l'hérésiarque Arius
avait fini de cette laide façon, Grégoire, dont la logique a de ces
surprises, conclut de l'identité du châtiment à l'identité du crime: «On
ne peut, dit-il, sans hérésie désobéir au prêtre de Dieu.» Malheur à qui
viole l'asile d'une église! Le saint auquel elle est consacrée ne tolère
pas ce sacrilège. Un homme poursuit son esclave dans la basilique de
saint Loup; il saisit le fugitif et le raille: «La main de Loup ne
sortira pas de son tombeau pour t'arracher de ma main!» Aussitôt ce
mauvais plaisant a la langue liée par la puissance de Dieu; il court par
tout l'édifice en hurlant, car il ne sait plus parler comme les hommes:
trois jours après, il meurt dans des tourments atroces. Malheur à qui
touche aux biens de l'Église! Nantinus, comte d'Angoulême, s'est
approprié des terres ecclésiastiques; il est brûlé par la fièvre, et son
corps tout noirci semble avoir été consumé sur des charbons ardents. Un
agent du fisc s'empare de béliers qui appartenaient à saint Julien; le
berger les veut défendre, disant que le troupeau est la propriété du
martyr: «Est-ce que tu crois, répond le facétieux personnage, que le
bienheureux saint Julien mange du bélier?» Lui aussi fut brûlé par la
fièvre, au point que l'eau dont il se faisait inonder devenait vapeur au
contact de son corps. Malheur enfin à qui n'obéit pas aux commandements
de l'Église! Un paysan qui se rendait à l'office aperçoit un troupeau
qui ravage son champ: «Hélas! dit-il, voilà perdu mon labeur de toute
une année!» Et il prend une hache; mais c'était dimanche; la main qui
violait la loi du repos dominical se contracte et demeure fermée, tenant
toujours la hache; il fallut, pour l'ouvrir, un miracle obtenu à force
de larmes et de prières.
Toujours dans les récits de Grégoire éclate la puissance des saints,
propice aux bons et redoutable aux méchants: il est le grand pontife du
culte des bienheureux. Il a employé une bonne partie de son existence
tourmentée par tant de soins à célébrer leur gloire. Laborieux écrivain,
il gardait à portée de la main son _Histoire des Francs_, qui est son
œuvre principale et un des plus curieux monuments de l'histoire de la
civilisation, mais sur sa table de travail se trouvait toujours quelque
manuscrit commencé, où il déroulait une inépuisable série de miracles:
miracles de saint Martin, miracles de saint Julien, miracles des Pères.
Il avait une vénération particulière pour saint Martin, dont il était le
successeur sur le siège de Tours. Dans la naïveté de son zèle pour la
gloire de ce privilège, il cherche à le pousser aux premiers rangs de la
hiérarchie céleste. Il ne veut pas qu'il soit inférieur aux apôtres ni
aux martyrs, et, pour l'égaler aux plus grands témoins de la foi, il
ruse avec les mots: si le bienheureux n'a pas vécu au temps des apôtres,
il a eu du moins la grâce _apostolique_; s'il n'est point mort dans les
tourments, il a été «_martyr_ par les embûches secrètes qu'on lui a
tendues et par les injures publiques qu'il a essuyées». Au reste, la
renommée de saint Martin a rempli le monde entier; déjà Sulpice Sévère a
écrit une histoire de sa prédication et de ses miracles; Grégoire la
continue, ajoutant les chapitres aux chapitres à mesure que les miracles
s'ajoutaient aux miracles. C'est du tombeau sacré dont il est le gardien
que l'évêque de Tours considère le monde; son _Histoire des Francs_ est
précédée, à la façon des écrivains chrétiens, d'une histoire
universelle qui commence avec l'univers même et qui est terminée à la
mort de saint Martin. Les premiers mots sont: «Au commencement, Dieu
créa le ciel et la terre,» et les derniers: «Ici finit le livre premier,
qui contient 5546 années, depuis le commencement du monde jusqu'au
passage en l'autre vie de saint Martin l'évêque.» A travers le récit des
guerres et des crimes, Grégoire suit l'action miraculeuse du saint.
C'est auprès de Tours, et après avoir défendu comme le plus grand des
crimes d'offenser saint Martin, que Clovis a remporté sa plus grande
victoire. C'est à Tours qu'il a reçu les insignes proconsulaires et
célébré son triomphe. Même les plus méchants parmi les rois ont des
égards pour Martin: un jour, Chilpéric lui a demandé conseil par une
lettre qu'il a déposée sur le tombeau avec une feuille blanche réservée
à la réponse; mais l'envoyé du méchant prince attendit en vain trois
journées; la feuille resta blanche, car le saint réservait ses faveurs à
ceux qui l'honoraient d'une dévotion sincère. Grégoire ne doute pas que
son patron ne soit attentif à toutes choses, aux petites comme aux
grandes, et il lui demande protection, conseil, aide contre tous les
maux et en particulier contre la maladie. Il a été guéri d'une
dysenterie mortelle en buvant une potion où a été versée de la poussière
recueillie sur le tombeau. Trois fois, le simple contact avec la tenture
suspendue devant ce tombeau l'a guéri de douleurs aux tempes. Une prière
faite à genoux sur le pavé avec effusion de larmes et de gémissements,
et suivie de l'attouchement de la tenture, l'a débarrassé d'une arête
qui lui obstruait le gosier au point de ne pas laisser pénétrer même la
salive: «Je ne sais pas ce qu'est devenu l'aiguillon, dit-il, car je ne
l'ai ni vomi ni senti passer dans mon ventre.» Un jour que sa langue
tuméfiée remplissait sa bouche, il l'a ramenée à l'état naturel en
léchant le bois de la barrière qui entourait le sépulcre. Saint Martin
ne dédaigne pas de guérir même les maux de dents, et Grégoire,
reconnaissant de tous ces bienfaits, émerveillé de cette puissance,
s'écrie: «O thériaque inénarrable! ineffable pigment! admirable
antidote! céleste purgatif! supérieur à toutes les habiletés des
médecins, plus suave que les aromates, plus fort que tous les onguents
réunis! tu nettoies le ventre aussi bien que la scammonée, le poumon
aussi bien que l'hysope, tu purges la tête aussi bien que le pyrèthre!»
Telle était la religion de Grégoire de Tours: croyance au dogme
littérale et sans examen, observance minutieuse des pratiques de
dévotion, superstition répugnante. Certes Grégoire vaut mieux que cette
religion qui s'est imposée à son esprit. Par moments, il fait effort
pour s'en dégager et s'élever jusqu'à Dieu: il y arrive sans trop de
difficultés, conduit et porté par les saints. Il a une conception très
belle du rôle des saints dans le monde, et il l'exprime avec une
éloquence toute chaude d'une inspiration sacrée. «Le prophète
législateur, après qu'il a raconté comment Dieu déploya le ciel de sa
droite majestueuse, ajoute: Et Dieu fit deux grands luminaires, puis les
étoiles, et il les plaça dans le firmament du ciel afin qu'ils
présidassent au jour et à la nuit. De même Dieu a donné au ciel de l'âme
deux grands luminaires, à savoir le Christ et son Église, afin qu'ils
brillassent dans les ténèbres de l'ignorance; puis il y a placé des
étoiles, qui sont les patriarches, les prophètes et les apôtres, afin
qu'ils nous instruisent de leurs doctrines et nous éclairent par leurs
actions merveilleuses. A leur école se sont formés ces hommes que nous
voyons, semblables à des astres, briller de la lumière de leurs mérites,
resplendir de la beauté de leurs enseignements: ils ont éclairé le monde
des rayons de leur prédication, car ils sont allés de lieu en lieu,
prêchant, bâtissant des monastères pour les consacrer au culte divin,
apprenant aux hommes à mépriser les soins temporels et à se détourner
des ténèbres de la concupiscence pour suivre le vrai Dieu.» Par un
bienfait de sa naissance et de son éducation, Grégoire a connu et il a
aimé quelques-uns de ces continuateurs des patriarches et des apôtres.
Il est d'une famille de saints: le bisaïeul de sa mère est saint
Grégoire, évêque de Langres, qui «eut pour fils et successeur Tetricus»,
doublement successeur, car Tetricus fut à la fois évêque de Langres et
saint. Saint Nizier, l'évêque de Lyon, était l'oncle maternel de
Grégoire, qui, dans son enfance, alors qu'il apprenait à lire, couchait
avec le vénérable vieillard: à sa mort il reçut une précieuse relique,
une serviette dont les fils détachés suffisaient à faire de grands
miracles. Du côté paternel, Grégoire trouvait quatre saints
personnages: saint Gall, l'évêque des Arvernes, qui, le jour où on le
porta en terre, se retourna sur la civière de manière que sa face
regardât l'autel; saint Ludre, qui, une nuit où des clercs s'appuyaient
sur son tombeau, le secoua pour les rappeler au respect; Leocadius,
citoyen de Bourges, qui, étant encore païen, accueillit dans sa maison
les premiers missionnaires du Berry; Vettius Epagathus enfin, qui fut un
des martyrs de Lyon au IIe siècle. Ainsi Grégoire remontait par une
chaîne ininterrompue de bienheureux jusqu'au jour où le christianisme
fut prêché en Gaule. Par eux il touchait aux apôtres, aux patriarches,
aux prophètes et à la création. Comme il savait peu de choses, comme
l'histoire du monde était pour lui contenue dans l'histoire de l'Église,
son regard, glissant sur l'antiquité profane presque évanouie dans le
néant, atteignait le _principium mundi_ où siégeait sur son trône
l'indivisible Trinité. Il n'a qu'une notion très imparfaite de la
succession des temps; il rapproche et confond presque sur le même plan
toutes les figures célestes, comme les vieux peintres représentaient
leurs personnages et la nature sans perspective sur un fond d'or. Le
«monde de l'âme», comme il dit, lui apparaît sous des formes précises;
sa foi a besoin de ces représentations quasi matérielles; mais, si
grossière qu'elle soit, elle le transporte au delà des misères qu'il
voit autour de lui; elle le fait vivre dans un monde enchanté, tout
pénétré de divin, et c'est justice que ce compagnon des êtres célestes
ait été reconnu saint après sa mort: l'Église n'a fait que le laisser où
il avait vécu, parmi les saints.