Il est difficile de dire quelle était en Gaule l'étendue ordinaire d'un

domaine rural. Il faut d'abord mettre à part la Narbonnaise, qui avait

été couverte de colonies romaines et où le sol avait été distribué par

petits lots. On doit mettre à part aussi quelques territoires du

nord-est, voisins de la frontière et où furent fondées des colonies

militaires de vétérans ou des colonies de Germains; ici encore c'est la

petite ou la moyenne propriété qui fut constituée, et il n'y a pas

apparence qu'elle se soit beaucoup modifiée. Il en fut autrement dans le

reste de la Gaule. Ici nulle colonie, nulle constitution factice de

propriété. Ou bien les domaines restèrent aux mains de l'ancienne

aristocratie devenue romaine, ou bien ils passèrent aux mains d'hommes

enrichis. Dans l'un et l'autre cas, on ne voit pas que la terre ait pu

être beaucoup morcelée. Il est très vraisemblable qu'il y eut un certain

nombre de très petites propriétés; mais ce qui prévalut, ce fut le grand

domaine. La petite propriété fut répandue ça et là sur le sol gaulois,

mais n'en occupa qu'une faible partie; la moyenne et la grande

couvrirent presque tout.

Quelques exemples nous sont fournis par la littérature du IVe et du

Ve siècle. Le poète Ausone décrit une propriété patrimoniale qu'il

possède dans le pays de Bazas. Elle est à ses yeux fort petite; il

l'appelle une _villula_, un _herediolum_, et il faut «toute la modestie

de ses goûts» pour qu'il s'en contente. Encore voyons-nous qu'il y

compte 200 arpents de terre en labour, 100 arpents de vigne, 50 de prés,

et 700 de bois. Voilà donc un domaine qui est réputé petit et qui

comprend 1050 arpents; or s'il est réputé petit, c'est qu'il l'est par

comparaison avec beaucoup d'autres. On croirait volontiers qu'une

propriété d'un millier d'arpents n'était aux yeux de ces hommes que de

la petite propriété.

Les domaines que Sidoine Apollinaire décrit, sans en donner la mesure,

paraissent être plus grands. Le Taionnacus comprend «des prés, des

vignobles, des terres en labour». L'Octavianus renferme «des champs, des

vignobles, des bois d'oliviers, une plaine, une colline». L'Avitacus

«s'étend en bois et en prairies, et ses herbages nourrissent force

troupeaux»... Quelques années plus tard, nous voyons la villa Sparnacus

être vendue au prix de 5000 livres pesant d'argent; cette somme énorme,

surtout en un temps de crise et dans les circonstances où nous voyons

qu'elle fut vendue, suppose que cette terre était très vaste.

Encore faut-il se garder de l'exagération. Se figurer d'immenses

_latifundia_ serait une grande erreur. Qu'une région ou un canton entier

appartienne à un seul propriétaire, c'est ce dont on ne trouve d'exemple

ni en Gaule, ni en Italie, ni en Espagne. Rien de semblable n'est

signalé ni par Sidoine, ni par Salvien, ni par nos chartes. Notre

impression générale, à défaut d'affirmation, est que les grands domaines

de l'époque romaine ne dépassent guère l'étendue qu'occupe aujourd'hui

le territoire d'un village. Beaucoup n'ont que celle de nos petits

hameaux. Et au-dessous de ceux-ci il existe encore un bon nombre de

propriétés plus petites. Il est aussi une remarque qu'on doit faire.

Nous savons par les écrivains du IVe siècle qu'il s'est formé à cette

époque une classe de très riches propriétaires fonciers. C'est un des

faits les plus importants et les mieux avérés de cette partie de

l'histoire. Or, ces grandes fortunes, sur lesquelles nous avons quelques

renseignements, ne se sont pas formées par l'extension à l'infini d'un

même domaine. C'est par l'acquisition de nombreux domaines fort éloignés

les uns des autres qu'elles se sont constituées. Les plus opulentes

familles de cette époque ne possèdent pas un canton entier ou une

province; mais elles possèdent vingt, trente, quarante domaines épars

dans plusieurs provinces, quelquefois dans toutes les provinces de

l'empire. Ce sont là les _patrimonia sparsa per orbem_ dont parle Ammien

Marcellin. Telle est la nature de la fortune terrienne des Anicius, des

Symmaque, des Tertullus, des Gregorius en Italie; des Syagrius, des

Paulinus, des Ecdicius, des Ferreolus en Gaule.

* * * * *

La _villa_, le domaine rural, était un organisme assez complexe. Il

contenait, autant que possible, des terres de toute nature, champs,

vignes, prés, forêts. Il renfermait aussi des hommes de toutes les

conditions sociales, esclaves sans tenure, esclaves tenanciers,

affranchis, colons, hommes libres. Le travail s'y faisait par deux

organes bien distincts, qui étaient, l'un le groupe servile ou

_familia_, l'autre la série des petits tenanciers. Le terrain y était

aussi divisé en deux parts, l'une qui était aux mains des tenanciers,

l'autre que le propriétaire gardait dans sa main. Il faisait cultiver

celle-ci, soit par le groupe servile, soit par les corvées des

tenanciers, soit enfin par une combinaison de l'un et de l'autre

système. Il y avait, en ce dernier cas, un groupe servile peu nombreux,

auquel venaient s'ajouter les bras des tenanciers dans les moments de

l'année où il fallait beaucoup de bras. Le propriétaire tirait ainsi de

son domaine un double revenu, d'une part les récoltes et les fruits de

la portion réservée, de l'autre les redevances et rentes des tenanciers.

Son régisseur ou son intendant, _procurator_, _actor_ ou _villicus_,

administrait et surveillait les deux portions également; des tenures, il

recevait les redevances; sur la part réservée, il dirigeait les travaux

de tous.

Ce domaine... était couvert aussi d'autant de constructions qu'il en

fallait pour la population et pour les besoins divers d'un village. On

comprend qu'aucune description précise n'est possible. Nous voyons

seulement qu'on y distinguait trois sortes de constructions bien

différentes: 1º la demeure du propriétaire; 2º les logements des

esclaves, avec tout ce qui servait aux besoins généraux de la culture;

3º les demeures des petits tenanciers.

Au sujet de ces dernières, nous savons fort peu de chose; les écrivains

anciens ne les ont jamais décrites. Tantôt ces demeures étaient isolées

les unes des autres, chacune d'elles étant placée sur le lot de terre

que l'homme cultivait.... Tantôt elles étaient groupées entre elles et

formaient un petit hameau que la langue appelait _vicus_. Sur les

domaines les plus grands on pouvait voir, ainsi que le dit Julius

Frontin, une série de ces _vici_ qui faisaient comme une ceinture autour

de la _villa_ du maître.

Cette villa se divisait toujours en deux parties nettement séparées, que

la langue distinguait par les expressions _villa urbana_ et _villa

rustica_. La _villa urbana_, dans un domaine rural, était l'ensemble des

constructions que le maître réservait pour lui, pour sa famille, pour

ses amis, pour toute sa domesticité personnelle. Quant à la _villa

rustica_, elle était l'ensemble des constructions destinées au logement

des esclaves cultivateurs; là se trouvaient aussi les animaux et tous

les objets utiles à la culture.

Varron, Columelle et Vitruve ont décrit cette villa rustique. Elle

devait contenir un nombre suffisant de petites chambres, _cellæ_, à

l'usage des esclaves; et ces chambres devaient être, autant que

possible, «ouvertes au midi». Pour les esclaves paresseux ou indociles,

il y avait l'_ergastulum_; c'était le sous-sol. Il devait être éclairé

par des fenêtres assez nombreuses «pour que l'habitation fût saine»,

mais assez étroites et assez élevées au-dessus du sol pour que les

hommes ne pussent pas s'échapper. A quelques pas de là étaient les

étables, qui, autant que possible, devaient être doubles, pour l'été et

pour l'hiver.

[Illustration: La culture de la vigne, d'après une fresque de l'an 300

environ.]

A côté des étables étaient les petites chambres des bouviers et des

bergers. On trouvait ensuite les granges pour le blé et le foin, les

celliers au vin, les celliers à l'huile, les greniers pour les fruits.

Une cuisine occupait un bâtiment spécial; elle devait être haute de

plafond et assez grande «pour servir de lieu de réunion en tout temps à

la domesticité». Non loin était le bain des esclaves, qui ne s'y

baignaient d'ailleurs qu'aux jours fériés. Le domaine avait

naturellement son moulin, son four, son pressoir pour le vin, son

pressoir pour l'huile et son colombier. Ajoutez-y, si le domaine était

complet, une forge et un atelier de charronnage. Au milieu de tous ces

bâtiments s'étendait une large cour; les Latins l'appelaient _chors_;

nous la retrouverons au moyen âge avec le même nom légèrement altéré,

_curtis_.

A quelque distance est la _villa_ du maître. Ce propriétaire est

ordinairement riche et il s'est plu à bâtir. Varron remarquait déjà, non

sans chagrin, que ses contemporains «accordaient plus de soin à la villa

urbaine qu'à la villa rustique». Columelle donne une description de

cette villa. Elle renferme des appartements d'été et des appartements

d'hiver; car le maître l'habite ou peut l'habiter en toute saison. Elle

a donc double salle à manger et double série de chambres à coucher. Elle

renferme de grandes salles de bain, où toute une société peut se baigner

à la fois. On y trouve aussi de longues galeries, plus grandes que nos

salons, où les amis peuvent se promener en causant. Pline le Jeune, qui

possède une dizaine de beaux domaines, décrit deux de ces habitations.

Tout ce qu'on peut imaginer de confortable et de luxueux s'y trouve

réuni. Nous ne supposerons sans doute pas que toutes les maisons de

campagne fussent semblables à celles de Pline; mais il en existait de

plus magnifiques encore que les siennes; et, du haut en bas de

l'échelle, toutes les maisons de campagne tendaient à se rapprocher du

type qu'il décrit. Il imitait et on l'imitait. Le luxe des villas était,

dans cette société de l'empire romain, la meilleure façon de jouir de la

richesse et aussi le moyen le plus louable d'en faire parade. Comme il

n'y avait plus d'élections libres, l'argent qu'on ne dépensait plus à

acheter les suffrages, on le dépensait à bâtir et à orner ses maisons.

Ce qui peut d'ailleurs atténuer les inconvénients d'un régime de grande

propriété, c'est que le propriétaire se plaise sur son domaine et qu'il

lui rende en améliorations ou en embellissements ce qu'il en retire en

profits.

Si de l'Italie nous passons à la Gaule, et de l'époque de Trajan au

Ve siècle, nous y trouvons encore de vastes et magnifiques villas.

Sidoine Apollinaire fait un tableau assez net, malgré le vague habituel

de son style, de la villa Octaviana, qui appartient à son ami

Consentius. «Elle offre aux regards des murs élevés et qui ont été

construits suivant toutes les règles de l'art.» Il s'y trouve «des

portiques, des thermes d'une grandeur admirable». Sidoine décrit aussi

la villa Avitacus. On y arrive par une large et longue avenue qui en est

«le vestibule». On rencontre d'abord le _balneum_, c'est-à-dire un

ensemble de constructions qui comprend des thermes, une piscine, un

_frigidarium_, une salle de parfums; c'est tout un grand bâtiment. En

sortant de là, on entre dans la maison. L'appartement des femmes se

présente d'abord; il comprend une salle de travail où se tisse la toile.

Sidoine nous conduit ensuite à travers de longs portiques soutenus par

des colonnes et d'où la vue s'étend sur un beau lac. Puis vient une

galerie fermée où beaucoup d'amis peuvent se promener. Elle mène à trois

salles à manger. De celles-ci on passe dans une grande salle de repos,

_diversorium_, où l'on peut, à son choix, dormir, causer, jouer.

L'écrivain ne prend pas la peine de décrire les chambres à coucher, ni

d'en indiquer même le nombre. Ce qu'il dit des villas de ses amis fait

supposer que plusieurs étaient plus brillantes que la sienne. Ces belles

demeures, qui ont un moment couvert la Gaule, n'ont pas péri sans

laisser bien des traces. On en trouve des vestiges dans toutes les

parties du pays, depuis la Méditerranée jusqu'au Rhin et jusqu'au fond

de la presqu'île de Bretagne.

Dans la description de la villa Octaviana nous devons remarquer une

chapelle. En effet, une loi de 398 signale comme «un usage» que les

grands propriétaires aient une église dans leur propriété.

La langue usuelle de l'empire désignait la maison du maître par le mot

_prætorium_. Ce terme se trouve déjà, avec cette signification, dans

Suétone et dans Stace; on le rencontre plusieurs fois chez Ulpien et les

jurisconsultes du Digeste; il devient surtout fréquent chez les auteurs

du IVe siècle, comme Palladius et Symmaque. Or ce mot, par son

radical même, indiquait l'idée de commandement, de préséance,

d'autorité. Il s'était appliqué, dans un camp romain, à la tente du

général; dans les provinces, au palais du gouverneur. L'histoire d'un

mot marque le cours des idées. Nul doute que, dans la pensée des hommes,

cette demeure du maître ne fût, à l'égard de toutes les autres

constructions éparses sur le domaine, la maison qui commandait.

L'appeler _prætorium_, c'était comme si l'on eût dit la maison

seigneuriale.

Un écrivain du temps, Palladius, recommandait de la construire à mi-côte

et toujours plus élevée que la _villa rustica_. Cette villa rustique,

avec sa population, avec sa série d'étables et de granges, avec son

moulin, son pressoir, ses ateliers, avec tout son nombreux personnel,

était plus que ce que nous appelons une ferme: elle formait une sorte de

village, qui était la propriété du maître et que remplissaient ses

serviteurs. La _villa rustica_ en bas de la colline et la _villa urbana_

à mi-côte, c'étaient déjà le village et le château des époques

suivantes.

Il est vrai que ce château du IVe siècle n'avait pas l'aspect du

château du Xe. Les _turres_ dont il est quelquefois parlé n'étaient

pas des tours féodales. On n'y voyait ni fossés, ni enceinte, ni herse,

ni créneaux, mais plutôt des avenues et des portiques qui invitaient à

entrer. C'est que l'on vivait dans une époque de paix et qu'on se

croyait en sûreté. A peine voyons-nous, vers le milieu du Ve siècle,

quelques hommes comme Pontius Leontius fortifier leur villa et

l'entourer d'une épaisse muraille «que le bélier ne puisse abattre».

C'est alors seulement, pour résister aux pillards de l'invasion, qu'on a

l'idée de transformer la villa en château fort. Jusque-là, la villa

était un château, mais un château des temps paisibles et heureux, un

château élégant, somptueux et ouvert.

Là ces grands propriétaires passaient la plus grande partie de leur vie,

entourés de leur famille et d'un nombreux cortège d'esclaves,

d'affranchis, de clients. Ces hommes, visiblement, aimaient la vie de

château; on n'en saurait douter quand on a lu les lettres de Symmaque ou

celles de Sidoine Apollinaire. Ils bâtissaient, ils dirigeaient la

culture, ils faisaient des irrigations, ils vivaient au milieu de leurs

paysans. Un Syagrius, dans son beau domaine de Taionnac, «coupait ses

foins et faisait sa vendange». Un Consentius, fils et petit-fils des

plus hauts dignitaires de l'empire, est représenté par Sidoine «mettant

la main à la charrue», comme la vieille légende avait représenté

Cincinnatus. Les amis d'Ausone, ceux de Symmaque, sont pour la plupart

de grands propriétaires et ils se plaisent à la vie rurale. Des

historiens modernes ont dit que la société romaine ou gallo-romaine

n'aimait que la vie des villes, et que ce furent les Germains qui

enseignèrent à aimer la campagne.... Tous les écrits que nous avons du

IVe et du Ve siècle dépeignent au contraire l'aristocratie romaine

comme une classe rurale autant qu'urbaine: elle est urbaine en ce sens

qu'elle exerce les magistratures et administre les cités; elle est

rurale par ses intérêts, par la plus grande partie de son existence, par

ses goûts.

C'est que, dans ces belles résidences, on menait l'existence de grand

seigneur. Paulin de Pella, rappelant dans ses vers le temps de sa

jeunesse, décrit «la large demeure où se réunissaient toutes les délices

de la vie» et où se pressait «la foule des serviteurs et des clients».

C'était à la veille des invasions. «La table était élégamment servie, le

mobilier brillant, l'argenterie précieuse, les écuries bien garnies, les

carrosses commodes.» Les plaisirs de la vie de château étaient la

causerie, la promenade à cheval ou en voiture, le jeu de paume, les dés,

surtout la chasse. La chasse fut toujours un goût romain. Varron parle

déjà des vastes garennes, remplies de cerfs et de chevreuils, que les

propriétaires réservaient pour leurs plaisirs. Les amis auxquels

écrivait Pline partageaient leur temps «entre l'étude et la chasse».

Lui-même, chasseur médiocre qui emportait un livre et des tablettes, se

vante pourtant d'avoir tué un jour trois sangliers. Les jurisconsultes

du Digeste mentionnent, parmi les objets qui font ordinairement partie

intégrante du domaine, l'équipage de chasse, les veneurs et la meute.

Plus tard, Symmaque écrit à son ami Protadius et le raille sur ses

chasses qui n'en finissent pas et sur «la généalogie de ses chiens». Les

Gaulois aussi étaient grands chasseurs. Ils l'avaient été avant César,

ils le furent encore après lui. On n'a qu'à voir les mosaïques qui,

comme celle de Lillebonne, représentent des scènes de chasse. Regardez

les amis de Sidoine: Ecdicius «poursuit la bête à travers les bois,

passe les rivières à la nage, n'aime que chiens, chevaux et arcs». Il

est vrai que le même homme tout à l'heure, à la tête de quelques

cavaliers levés sur ses terres, mettra une troupe de Wisigoths en

déroute. Voici un autre ami de Sidoine, Potentinus: «il excelle à trois

choses, cultiver, bâtir, chasser». Vectius, grand personnage et haut

fonctionnaire, «ne le cède à personne pour élever des chevaux, dresser

des chiens, porter des faucons». La chasse était un des droits du

propriétaire foncier sur sa terre, et il en usait volontiers. Ainsi,

bien des choses que le moyen âge offrira à nos yeux sont plus vieilles

que le moyen âge.

FUSTEL DE COULANGES, _L'Alleu et le domaine

rural pendant l'époque mérovingienne_,

Paris, Hachette, 1889, in-8º. _Passim._

III.--LE CHRISTIANISME.

PROGRÈS D'ORGANISATION.--L'EMPIRE CHRÉTIEN.

...L'organisation de l'Église se complétait avec une surprenante

rapidité. Le grand danger du gnosticisme, qui était de diviser le

christianisme en sectes sans nombre, est conjuré à la fin du IIe

siècle. Le mot d'Église catholique éclate de toutes parts, comme le nom

de ce grand corps qui va désormais traverser les siècles sans se briser.

Et l'on voit bien déjà quel est le caractère de cette catholicité. Les

montanistes sont tenus pour des sectaires; les marcionistes sont

convaincus de fausser la doctrine apostolique; les différentes écoles

gnostiques sont de plus en plus repoussées du sein de l'Église générale.

Il y a donc quelque chose qui n'est ni le montanisme, ni le

marcionisme, ni le gnosticisme, qui est le christianisme non sectaire,

le christianisme de la majorité des évêques, résistant aux hérésies et

les usant toutes, n'ayant, si l'on veut, que des caractères négatifs,

mais préservé, par ces caractères négatifs, des aberrations piétistes et

du dissolvant rationaliste. Le christianisme, comme tous les partis qui

veulent vivre, se discipline lui-même, retranche ses propres excès....

Le juste milieu triomphe. L'aristocratie piétiste des sectes phrygiennes

et l'aristocratie spéculative des gnostiques sont également déboutées de

leurs prétentions....

Ce fut l'épiscopat qui, sans nulle intervention du pouvoir civil, sans

nul appui des gendarmes ni des tribunaux, établit ainsi l'ordre

au-dessus de la liberté dans une société fondée d'abord sur

l'inspiration individuelle. Voilà pourquoi les ébionites de Syrie, qui

n'ont pas l'épiscopat, n'ont pas non plus l'idée de la catholicité. Au

premier coup d'œil, l'œuvre de Jésus n'était pas née viable;

c'était un chaos. Fondée sur une croyance à la fin du monde, que les

années en s'écoulant devaient convaincre d'erreur, la congrégation

galiléenne semblait ne pouvoir que se dissoudre dans l'anarchie....

L'inspiration individuelle crée, mais détruit tout de suite ce qu'elle a

créé. Après la liberté, il faut la règle. L'œuvre de Jésus put être

considérée comme sauvée le jour où il fut admis que l'Église a un

pouvoir direct, un pouvoir représentant celui de Jésus. L'Église dès

lors domine l'individu, le chasse au besoin de son sein. Bientôt

l'Église, corps instable et changeant, se personnifie dans les anciens;

les pouvoirs de l'Église deviennent les pouvoirs d'un clergé

dispensateur de toutes les grâces, intermédiaire entre Dieu et le

fidèle. L'inspiration passe de l'individu à la communauté. L'Église est

devenue tout dans le christianisme; un pas de plus, l'évêque devient

tout dans l'Église. L'obéissance à l'Église, puis à l'évêque, est

envisagée comme le premier des devoirs; l'innovation est la marque du

faux; le schisme sera désormais pour le chrétien le pire des crimes....

La correspondance entre les Églises fut de bonne heure une habitude. Les

lettres circulaires des chefs des grandes Églises, lues le dimanche à la

réunion des fidèles, étaient une continuation de la littérature

apostolique. L'église, comme la synagogue et la mosquée, est une chose

essentiellement citadine. Le christianisme (on en peut dire autant du

judaïsme et de l'islamisme) sera une religion de villes, non une

religion de campagnards. Le campagnard, le _paganus_, sera la dernière

résistance que rencontrera le christianisme. Les chrétiens campagnards,

très peu nombreux, venaient à l'église de la ville voisine.

Le municipe romain devint ainsi le berceau de l'Église. Comme les

campagnes et les petites villes reçurent l'Évangile des grandes villes,

elles en reçurent aussi leur clergé, toujours soumis à l'évêque de la

grande ville. Entre les villes, la _civitas_ a seule une véritable

église, avec un _episcopus_; la petite ville est dans la dépendance

ecclésiastique de la grande. Cette primatie des grandes villes fut un

fait capital. La grande ville une fois convertie, la petite ville et la

campagne suivirent le mouvement. Le diocèse fut ainsi l'unité originelle

du conglomérat chrétien.

[Illustration: Un évêque]

Quant à la province ecclésiastique, impliquant la préséance des grandes

Églises sur les petites, elle répondit en général à la province romaine.

Le fondateur des cadres du christianisme fut Auguste. Les divisions du

culte de Rome et d'Auguste furent la loi secrète qui régla tout. Les

villes qui avaient un flamine ou _archiereus_ sont celles qui, plus

tard, eurent un archevêque; le _flamen civitatis_ devint l'évêque. A

partir du IIIe siècle, le flamine duumvir occupa dans sa cité le rang

qui, cent ou cent cinquante ans plus tard, fut celui de l'évêque dans le

diocèse. Julien essaya plus tard d'opposer les flamines aux évêques

chrétiens et de faire des curés avec les _augustales_. C'est ainsi que

la géographie ecclésiastique d'un pays est, à très peu de chose près, la

géographie de ce même pays à l'époque romaine. Le tableau des évêchés et

des archevêchés est celui des _civitates_ antiques, selon leurs liens de

subordination. L'empire fut comme le moule où la religion nouvelle se

coagula. La charpente intérieure, les divisions hiérarchiques, furent

celles de l'empire. Les anciens rôles de l'administration romaine et les

registres de l'Église au moyen âge et même de nos jours ne diffèrent

presque pas.

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 2 / 45 段