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typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
CH.-V. LANGLOIS
LECTURES HISTORIQUES
CLASSE DE TROISIÈME
MOYEN ÂGE
LECTURES HISTORIQUES
_Rédigées conformément aux programmes officiels, à l'usage de
l'enseignement secondaire classique._
Nouvelles éditions refondues et complétées
6 VOLUMES IN-16, ILLUSTRÉS DE NOMBREUSES GRAVURES
cartonnage toile.
=Histoire ancienne (Égypte, Assyrie).= CLASSE DE SIXIÈME, par M. G.
MASPERO, membre de l'Institut. 1 vol. 5 fr.
=Histoire de la Grèce (Vie privée et Vie publique des Grecs).=
CLASSE DE CINQUIÈME, par M. P. GUIRAUD, maître de conférences à l'École
normale supérieure. 1 vol. 5 fr.
=Histoire romaine (Vie privée et Vie publique des Romains).= CLASSE
DE QUATRIÈME, par M. PAUL GUIRAUD, 1 vol. 5 fr.
=Histoire du Moyen Age (395-1270).= CLASSE DE TROISIÈME, par M. CH.-V.
LANGLOIS, chargé de cours à la Faculté des lettres de Paris. 1 vol. 5 fr.
=Histoire du Moyen Age et des Temps modernes.= CLASSE DE SECONDE,
par M. MARIÉJOL, professeur à la Faculté des lettres de Lyon. 1 vol. 5 fr.
=Histoire des Temps modernes.= CLASSE DE RHÉTORIQUE, par M. LACOUR-GAYET,
professeur au lycée Saint-Louis. 1 vol. 5 fr.
43371.--Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9, à Paris.
CH.-V. LANGLOIS
CHARGÉ DE COURS A LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS
LECTURES HISTORIQUES
RÉDIGÉES CONFORMÉMENT AUX PROGRAMMES OFFICIELS
POUR LA CLASSE DE TROISIÈME
HISTOIRE DU MOYEN ÂGE
395-1270
[Illustration]
TROISIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1901
Droits de traduction et de reproduction réservés
PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION
Dans la Préface de la première édition de ces _Lectures_ je disais que,
pour qu'un pareil recueil fût tenu au courant des progrès de la science,
il serait nécessaire de le reviser souvent. J'ai cru devoir, en effet,
après cinq ans, le remanier d'un bout à l'autre.
I
Ce n'est pas que j'aie renoncé au système qui, en 1890, m'a paru le
meilleur. Je pense toujours, pour les mêmes raisons[1], qu'il est
impossible à un compilateur de _Lectures historiques_ de rédiger
lui-même tous les morceaux qu'il insère, et que, tout au moins quand il
s'agit de «Lectures sur l'histoire du moyen âge», il faut préférer,
comme plus clairs et plus facilement assimilables, les extraits choisis
ou les résumés de livres modernes aux documents originaux[2]. Je crois
encore qu'il est bon de restreindre le nombre des morceaux qui entrent
dans la composition du recueil, pour ne pas avoir à restreindre, au
détriment de sa valeur, l'étendue de chacun d'eux: «Quarante ou
cinquante sujets traités, c'est assez pour donner, comme on dit, des
clartés de tout, et pour éveiller, sinon pour satisfaire entièrement, la
curiosité d'un écolier[3].»
Loin de changer d'avis, j'ai résolu au contraire de me conformer, mieux
que je ne l'avais fait d'abord, à ma propre manière de voir.
I. «Le livre de lectures, disais-je en 1890, complémentaire du précis et
du cours oral du professeur, doit contenir peu ou point de documents
originaux.» En fait, j'avais inséré dans celui-ci, au milieu de morceaux
extraits d'œuvres modernes, quelques textes intéressants, mais bruts,
sans commentaires (ch. VI, § 2; ch. XI, § 4). Je les ai, cette fois,
retranchés, persuadé désormais qu'il faut distinguer très nettement le
livre de «Lectures historiques» de ce que l'on appelle, en allemand, le
_Quellenbuch_, du «Recueil de documents originaux à l'usage des
classes». Les _Quellenbücher_[4] sont des instruments d'enseignement
nouveaux, très précieux s'ils sont bien faits; je citerai, comme des
modèles, l'_Histoire de la France racontée par les contemporains_ de M.
B. Zeller, l'_English history from contemporary writers_ de M. J. York
Powel, la _Storia d'Italia narrata da scrittori contemporanei_ de P.
Orsi, le _Quellenbuch_ d'Œchsli pour l'histoire de Suisse, les
ouvrages de Richter, de Lehmann, pour l'histoire d'Allemagne, etc. Mais
le livre de _Lectures historiques_ est, à mon avis, tout autre chose:
c'est une petite bibliothèque choisie d'historiographie moderne.
II. J'ai renoncé, d'autre part, à composer des tableaux d'ensemble avec
des renseignements empruntés à plusieurs auteurs. Ce procédé, fort
employé, est dangereux. Mais j'ai pris, comme précédemment, la liberté
d'élaguer, çà et là, dans les textes reproduits, les preuves, les notes,
les phrases surabondantes, pour plus de rapidité ou de clarté.
De ce chef et du précédent, cinq morceaux sur quarante-trois ont été
éliminés. J'en ai supprimé six autres qui m'ont paru vieillis ou, pour
d'autres raisons, susceptibles d'être avantageusement remplacés. On
trouvera, par contre, dans cette édition, vingt-cinq morceaux
nouveaux.--La plupart des médiévistes français de premier ordre, dont
quelques-uns sont aussi de grands écrivains, sont représentés ici par
quelque fragment de leur œuvre[5].
II
Mais ce qui différencie surtout cette seconde édition de la première, ce
sont les notices bibliographiques, placées au commencement des quatorze
chapitres qui correspondent aux articles du programme.
Je disais naguère: «Le livre complémentaire, en même temps qu'un choix
de morceaux recommandables, doit donner le catalogue d'une bibliothèque
idéale.» C'était alors une nouveauté d'introduire, dans un livre de
classe, des renseignements bibliographiques, précis et abondants.
Depuis, la Bibliographie est devenue à la mode; personne ne la trouve
plus «ennuyeuse», parce que tout le monde sait qu'elle est utile[6].
Dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, en cours de
publication depuis 1893, chaque chapitre est suivi d'une «Bibliographie»
assez développée, parfois estimable, des «Documents» et des «Livres». En
même temps que se répandait l'habitude des notices bibliographiques, et,
tandis que le public apprenait à s'en servir, nous apprenions à les
mieux faire. C'est pourquoi l'on ne sera pas surpris que la
Bibliographie jointe à ces _Lectures_ ait été entièrement récrite.
Il fallait d'abord la mettre au courant. Or telle est l'activité de la
production scientifique internationale que, en cinq ans, la littérature
historique est en grande partie renouvelée: des livres, qui étaient
classiques, sont remplacés; des lacunes ont été comblées; tout, ou
presque tout, est changé. En parcourant les notices bibliographiques de
ce recueil, on ne manquera pas d'être frappé du très grand nombre des
livres cités dont la date est postérieure à 1890. Cependant j'ai à peine
besoin de dire que je me suis attaché à indiquer, non pas les ouvrages
les plus récents, mais seulement les meilleurs.
En second lieu, j'ai introduit deux modifications dans le plan primitif
des notices.
I. Chaque notice se composait, dans la première édition, de deux
parties: _Documents originaux_, _Livres de seconde main_. Outre que
cette dernière expression, si usitée qu'elle soit, est impropre, il m'a
semblé raisonnable de simplifier, en réduisant chaque notice à une
simple «liste d'ouvrages modernes». C'est dans les _Quellenbücher_ que
la bibliographie des «sources» ou des «documents originaux» a sa place
marquée; je l'ai supprimée ici d'autant plus volontiers qu'elle
occupait induement une notable partie de la place nécessaire pour la
bibliographie des «livres».
II. «Nous n'oublierons point, disais-je il y a cinq ans, que le
principal mérite d'une bibliographie historique à l'usage des lycées est
d'être pratique.» J'avais primitivement l'intention de n'énumérer que
les _meilleurs_ livres, les livres les plus dignes d'être lus ou
consultés[7]. Mais il faut bien signaler aussi quelques-uns de ceux qui,
quoique célèbres, _ne_ doivent _plus_ être lus, ni consultés avec
confiance. Il faut aussi prévenir le lecteur que certains «bons livres»
sont des ouvrages de vulgarisation et d'autres des œuvres
d'érudition, difficiles, techniques, parfois systématiques. D'où
l'utilité de quelques avertissements. J'avais essayé de remplacer ces
avertissements par des astérisques, conformément au procédé recommandé
par plusieurs bibliographes. J'ai substitué, cette fois, à l'astérisque,
décidément insuffisant, quelques remarques explicatives (encore trop
sommaires à mon gré) et des classifications raisonnées.
Pratiques et à jour, je l'espère, les «Notices bibliographiques» de ce
recueil ne sont pas copieuses. Tous les renseignements de luxe (livres
arriérés et médiocres, utiles aux seuls érudits, etc.) en ont été, en
effet, bannis[8]. Mais la plupart des grands Manuels qui y sont indiqués
sont pourvus eux-mêmes d'excellentes bibliographies spéciales,
critiques, avec lesquelles il serait facile, au besoin, d'amplifier les
nôtres. J'indique d'ailleurs, en note[9], les instruments généraux les
plus commodes qui permettraient d'établir rapidement, si c'était utile,
la «bibliographie» d'un sujet spécial, c'est-à-dire de se procurer la
liste (la liste pure et simple, il est vrai, sans explications) des
livres et des articles qui ont été publiés sur n'importe quelle question
de l'histoire du moyen âge.
Je n'ai cité nulle part l'_Atlas de géographie historique_ récemment
publié à la librairie Hachette, sous la direction de F. Schrader, ni les
t. IV à VIII de la _Weltgeschichte_ de L. v. Ranke, parce qu'il aurait
fallu les citer partout[10].
CH.-V. LANGLOIS.
TABLE DES GRAVURES
Rome dominatrice du monde 11
La culture de la vigne, d'après une fresque de l'an 300 environ 21
Un évêque 28
Chrisma ou monogramme du Christ 30
Les registres du fisc brûlés sur le Forum 41
La crypte de Jouarre. Architecture mérovingienne 51
L'empereur Anastase en costume consulaire 76
Chalon de l'anneau d'or trouvé dans le tombeau de Childéric Ier, père
de Clovis 78
Costumes germaniques, d'après une miniature 87
Monnaie de Théodebert 97
L'empereur Justinien et sa cour: Mosaïque de San Vitale, à Ravenne 103
L'impératrice Theodora: Mosaïque de San Vitale, à Ravenne 107
Une église à coupoles. Saint-Front de Périgueux 115
L'église Saint-Martin, à Cantorbéry, fondée par saint Augustin 135
Rue et abside de Saint-Jean-et-Saint-Paul, à Rome 141
Porche extérieur de Saint-Clément 143
Façade intérieure de l'ancienne église Saint-Pierre au Vatican 157
Ancienne basilique constantinienne de Saint-Pierre 158
Couronne dite de Charlemagne, conservée au trésor impérial
de Vienne 160
Dôme de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle 167
Page ornée de l'Évangéliaire de Saint-Vaast 172
Peinture de l'Évangéliaire de Charlemagne 173
L'empereur Lothaire 177
Reliure du psautier de Charles le Chauve 179
Sceau de Henri Ier 188
Un chevalier du XIe siècle, d'après la tapisserie de Bayeux 191
Un adoubement, d'après le ms. fr. 782 de la Bibl. nat.
(XIIIe siècle) 193
Geoffroy Plantagenet, d'après une plaque émaillée 195
Château du Xe siècle, sur sa motte, avec enceinte en palissades
de bois 201
Entrée du Forum par la Voie Sacrée 215
L'Empereur Otton III, d'après une miniature de l'Évangéliaire de
Bamberg 218
San Bartolommeo in Isola, à Rome 221
Sceau de Célestin III, au type des apôtres 227
Lettre d'Eugène III. Spécimen de l'écriture employée au XIIe siècle à
la Chancellerie pontificale 235
La Ziza, palais des rois normands et souabes de Sicile,
près de Palerme 240
Sceau de Frédéric II 242
Monnaie de Frédéric II 244
L'église du Saint-Sépulcre, a Jérusalem 251
La porte de David à Jérusalem 253
Émaux du reliquaire de Limbourg 258
Saint Louis transportant les reliques de la Passion à la
Sainte-Chapelle 261
La Sainte-Chapelle du Palais, bâtie par saint Louis pour recevoir les
reliques du Bucoléon 263
Qala'at-el-Hosn (le Krak des Chevaliers) 265
Essai de restitution du château du Krak, d'après M. Rey 269
Le château du Krak. État actuel 273
Constructions latines en Terre-Sainte. Château de Tancrède,
à Tibériade 279
Le château des Chevaliers Teutoniques, à Marienbourg en Prusse 285
Sceau de la ville de Compiègne 295
Sceau de la ville de Noyon (1259) 296
Sceau de la commune de Fismes 297
Sceau de la commune de Nesle (1230) 298
Plan de la bastide de Montpazier (Dordogne) 311
Sceau des métiers d'Arles 315
Monnaie de Louis VI 325
Le château de Senlis 326
Suger, d'après un vitrail de Saint-Denis 337
Carte des environs du château Gaillard 343
Plan du château Gaillard 347
Ruines du château Gaillard 349
Autre vue de ces ruines 353
Saint Louis, d'après une statuette en bois du musée de Cluny 373
Gautier Bardins, bailli et conseiller du roi au XIIIe siècle,
d'après sa pierre tombale 375
Philippe le Hardi, fils de saint Louis, d'après sa pierre tombale 378
Sceau de Henri Plantagenet 389
Les tombeaux des Plantagenets à Fontevrault 391
Sceau de Jean sans Terre 397
La tour de l'Inquisition, à Carcassonne 419
Vue d'Assise 431
Le sire de Joinville, d'après un ms. du XIVe siècle 447
Charte de fondation de la Sorbonne, 1257 453
Sceau de l'Université de Paris 455
Un jongleur, d'après une miniature 487
Nef de la cathédrale d'Amiens 497
Arc brisé et arc en plein cintre 499
Cloître de Moissac 503
Sculptures du portail de Chartres 507
Sculptures du portail d'Amiens 509
Vase d'Alpaïs 513
Pyxide en cuivre émaillé. Limoges, XIIIe siècle 514
Crosse en cuivre émaillé. Idem 515
Châsse d'Ambazac 517
Châsse de Mozac 518
Gémellions en cuivre émaillé 520
Coffret dit de saint Louis. Travail limousin 523
Chevalier d'environ 1220, d'après l'album de Villard de Honnecourt 550
Chevalier anglo-normand, d'après une pierre tombale 552
Philippe de Valois, d'après son sceau 556
LECTURES HISTORIQUES
CLASSE DE TROISIÈME
CHAPITRE PREMIER
L'EMPIRE ROMAIN A LA FIN DU IVe SIÈCLE.
PROGRAMME.--_L'empereur, les préfets, l'impôt; la cité; les grandes
propriétés; les colons._
_Civilisation romaine: écoles, monuments, mœurs. Exemples pris
en Gaule. Comparaison de la Gaule avant la conquête et de la Gaule
romaine._
_Le christianisme: les évêques, les conciles._
BIBLIOGRAPHIE.
Il existe un grand nombre de bons livres sur le =droit public romain= en
général et sur l'=histoire générale de l'Empire=.--Les t. I à VII du
_Manuel des antiquités romaines_ de Marquardt et Mommsen (trad. fr., par
P.-F. Girard, en cours de publication) traitent du «Droit public
romain».--Les Manuels plus sommaires de P. Willems (_Le droit public
romain_, Louvain, 1888, 6e éd.) et de A. Bouché-Leclercq (_Manuel des
institutions romaines_, Paris, 1886, in-8º) sont aussi très
recommandables.--Parmi les histoires générales de l'Empire romain,
celles de MM. Mommsen, Herm. Schiller et Duruy sont classiques.
L'histoire de la =Gaule romaine= a été récemment l'objet de travaux
considérables. Ceux de M. E. Desjardins (_Géographie historique et
administrative de la Gaule romaine_, Paris, 1876-1885, 3 vol. in-8º) et
de M. Fustel de Coulanges sont au premier rang. M. Fustel de Coulanges,
cet historien sincère, profond, systématique, cet admirable écrivain, a
laissé une _Histoire des institutions politiques de l'ancienne France_,
inachevée, dont le t. Ier, _La Gaule romaine_ (Paris, 1891, in-8º) a
été publié après la mort de l'auteur par M. C. Jullian. Cf., du même,
_Recherches sur quelques problèmes d'histoire_, Paris, 1885, in-8º.--M.
C. Jullian a publié un livre élémentaire, agréable: _Gallia. Tableau
sommaire de la Gaule sous la domination romaine_ (Paris, 1892, in-16);
il y expose le gouvernement de la Gaule sous l'Empire (assemblées,
régime municipal, impôts, armées), l'état social, l'art, l'enseignement,
la littérature, la religion, etc.; il décrit les cités de la
Narbonnaise, de la Belgique et de l'Aquitaine; il traite enfin de
l'unité morale de la Gaule et du patriotisme gallo-romain.--Il n'y a
plus rien à faire de l'ouvrage d'Am. Thierry, _Histoire de la Gaule sous
l'administration romaine_, Paris, 1840-1842, in-8º.
L'histoire des derniers temps du paganisme et des =rapports du
christianisme avec l'Empire= a été traitée par quelques-uns des érudits,
des philosophes et des écrivains les plus éminents du siècle présent. Il
faut lire surtout, en français: A. de Broglie, _L'Église et l'Empire
romain au IVe siècle_, Paris, 1856, 4 vol. in-8º;--E. Renan,
_Histoire des origines du christianisme_, Paris, 1865-1882, 7 vol.
in-8º, avec index;--L. Duchesne, _Les origines chrétiennes, leçons
d'histoire ecclésiastique_, Paris, lithographie Blanc-Pascal, s. d.;--G.
Boissier, _La fin du paganisme. Étude sur les dernières luttes
religieuses en Occident au IVe siècle_, Paris, 1894, 2 vol. in-16,
2e éd.;--J. Réville, _Les origines de l'épiscopat. Étude sur la
formation du gouvernement ecclésiastique au sein de l'Église chrétienne
dans l'Empire romain_, Paris, 1894, in-8º;--R. Thamin, _Saint Ambroise
et la morale chrétienne au IVe siècle_, Paris, 1895, in-8º.--Lire en
allemand: V. Schultze, _Geschichte des Untergangs des
griechisch-römischen Heidenthums_, Iena, 1887-1892, 2 vol. in-8º;--O.
Seeck, _Geschichte des Untergangs der antiken Welt_, Berlin, 1895, 2
vol. in-8º.--Voir, plus bas, la liste des Manuels généraux d'histoire
ecclésiastique, Bibliographie du ch. XIII.
Sur l'=introduction du christianisme en Gaule=, consulter les travaux de
MM. E. Le Blant (_Manuel d'épigraphie chrétienne, d'après les marbres de
la Gaule_, Paris, 1869, in-12; etc.) et L. Duchesne (_Fastes épiscopaux
de l'ancienne Gaule_, Paris, 1894, in-8º).--Les ouvrages de MM.
Chevallier (_Les origines de l'église de Tours, avec une étude générale
sur l'évangélisation des Gaules_, Tours, 1871, in-8º) et Lecoy de la
Marche (_Saint Martin_, Tours, 1881, in-4º) ne sont pas sûrs.
I.--ROMANI, ROMANIA.
Les habitants de Rome se sont appelés de tout temps, dans leur langue,
_Romani_. Ce mot est formé du nom _Roma_ et du suffixe _-ano_, un de
ceux à l'aide desquels la langue latine tirait du nom d'un pays ou d'une
ville celui de ses habitants. Longtemps après la soumission de l'Italie
et des autres provinces qui composèrent leur empire, les _Romani_ se
distinguèrent des peuples qui vivaient sous leur domination. Ceux-ci
conservaient leur nom originaire: ils étaient Sabins, Gaulois, Hellènes,
Ibères, et n'avaient pas le droit de s'appeler Romains, nom réservé à
ceux qui tenaient le droit de cité de leur naissance ou qui l'avaient
reçu par une faveur spéciale. Insensiblement cette distinction s'effaça,
surtout après que l'édit célèbre de Caracalla eut fait des citoyens
romains de tous les habitants de l'empire: _In orbe Romano qui sunt_,
dit Ulpien, _ex constitutione imperatoris Antonini cives Romani effecti
sunt_. Le voisinage menaçant des Barbares, qui pressaient l'empire de
plusieurs côtés, rendit bientôt plus général l'emploi du mot de _Romani_
pour désigner les habitants de l'empire par opposition aux mille peuples
étrangers qui en bordaient et qui déjà commençaient à en franchir les
frontières. Les écrivains du IVe et du Ve siècle parlent avec
orgueil de cette nouvelle nationalité romaine, de cette fusion des races
dans une seule patrie. _Quis jam cognoscit_, dit saint Augustin, _gentes
in imperio Romano quæ quid erant, quando omnes Romani facti sunt et
omnes Romani dicuntur_? C'est en parlant de l'empire qu'Apollinaris
Sidonius écrivait: _In qua unica totius orbis civitate soli Barbari et
servi peregrinantur_. Les poètes ne manquèrent pas de célébrer cette
grande œuvre. Les vers de Rutilius Namatianus sont célèbres:
Fecisti patriam diversis gentibus unam;
Urbem fecisti quæ prius orbis erat.
Ceux de Claudien, non moins enthousiastes, semblent insister
particulièrement sur le nom, devenu commun, de _Romani_:
Hæc est (Roma) in gremium victos quæ sola recepit,
Humanumque genus communi nomine fecit.
Prudence s'écrie aussi:
Deus undique gentes
Inclinare caput docuit sub legibus iisdem,
Romanosque omnes fieri, quos Rhenus et Ister,
Quos Tagus aurifluus, quos magnus inundat Iberus....
Jus fecit commune pares et nomine eodem
Nexuit et domitos fraterna in vincla redegit.
Combien ces éloges étaient exagérés, combien il s'en fallait que le
genre humain tout entier fût entré dans l'_orbis Romanus_, c'est ce dont
furent témoins les auteurs mêmes de ces vers: la _cité universelle_ fut
détruite au moment où l'on en célébrait l'achèvement, et la distinction
entre Romains et Barbares, au lieu d'exprimer un rapport de supériorité
du premier au second terme, prit bientôt la signification inverse.
Cette distinction, antérieure à l'établissement des Germains dans les
provinces romaines de l'Occident, persista après cet établissement; elle
fut la même dans tous les pays où il eut lieu. Les envahisseurs
étrangers étaient désignés sous le nom générique de _Barbari_; ils
l'acceptaient d'ailleurs eux-mêmes[11], et ne trouvaient pas mauvais que
les Romains qu'ils chargeaient d'écrire leurs lois et leurs ordonnances
en latin le leur attribuassent. Toutefois ce nom n'apparaît que d'une
façon exceptionnelle, et d'ordinaire quand il s'agit de désigner
l'ensemble des tribus germaniques. Ces tribus n'avaient point alors de
nom commun par lequel elles pussent exprimer leur nationalité
collective; le mot _Germani_, naturellement, est tout à fait inconnu à
cette époque; quant au mot _theodisc, diustisc_ (anc. fr. _tiedeis_, it.
_tedesco_), il n'apparaît sous la forme latine _theotiscus theudiscus_
qu'au IXe siècle; le mot _Teuto_ qui paraît s'y rattacher
étymologiquement ne se montre nulle part, et le dérivé _Teutonicus_,
employé par certains écrivains latins, est un souvenir classique qui ne
reposait certainement, à cette époque, sur aucune dénomination réelle.
Il est permis de douter que les Allemands aient eu, à cette époque, la
conscience bien nette de leur unité de race; dans les textes ils se
qualifient d'habitude par le nom spécial de leur tribu, et nous voyons
les _Romani_ opposés successivement aux _Franci_, aux _Burgundiones_,
aux _Gothi_, aux _Langobardi_, etc. Tout au contraire, on ne voit nulle
part apparaître pour les habitants des provinces de l'empire de
dénominations spéciales qui les rattachent à une nationalité antérieure
à la conquête romaine. Il n'y a dans l'ensemble des lois comme des
histoires de ce temps ni _Galli_, ni _Rhæti_, ni _Itali_, ni _Iberi_, ni
_Afri_: il n'y a que des _Romani_ en face des conquérants répandus dans
toutes les provinces.
Le _Romanus_ est donc, à l'époque des invasions et des établissements
germaniques, l'habitant, parlant latin, d'une partie quelconque de
l'empire. C'est ainsi que lui-même se désigne, non sans garder encore
longtemps quelque fierté de ce grand nom[12]; mais ses vainqueurs ne
l'appellent pas ainsi: le nom _Romanus_ ne paraît avoir pénétré dans
aucun de leurs dialectes. Le nom qu'ils lui donnent et qu'ils lui
donnaient sans doute bien avant la conquête, c'est celui de _walah_,
plus tard _welch_, ags. _vealh_, anc. nor. _vali_ (suéd. mod. _val_),
auquel se rattachent les dérivés _walahisc_, plus tard _waelsch_
(welche) et _wallon_. L'emploi de ce mot et de celui de _Romanus_ est
précisément inverse: le premier n'est jamais employé que par les
Barbares, le second que par les Romains[13]; l'un et l'autre ont
persisté face à face, comme on le verra plus bas, bien après l'époque
dont il s'agit ici, dans des pays où les deux races, germanique et
latine, se trouvaient en contact intime et journalier et n'étaient pas
arrivées à se fondre dans une nationalité nouvelle.
Le mot _welche_ a en français une nuance méprisante qu'il avait à coup
sûr, à cette époque, dans l'esprit des Allemands qui le prononçaient.
Les conquérants avaient une haute opinion d'eux-mêmes et se regardaient
comme très supérieurs aux peuples chez lesquels ils venaient s'établir.
Les monuments purement germaniques manquent malheureusement pour ces
époques reculées; mais quelques textes latins ont conservé le souvenir
des sentiments que la race conquérante, encore plusieurs siècles après
la chute de l'empire, entretenait pour les _Walahen_, seuls dépositaires
pourtant de la civilisation occidentale. Le plus curieux de ces textes,
à cause de sa naïveté, est cette phrase qui se trouve dans le célèbre
glossaire roman-allemand de Cassel et qui est certainement d'un Bavarois
du temps de Pépin: _Stulti sunt Romani, sapienti Paioari; modica
sapientia est in Romanis; plus habent stultitia quam sapientia_. Ici,
par une rare chance, nous avons conservé, à côté de la traduction
latine, la pensée de cet excellent _Peigir_ dans la forme même où elle a
souri à son esprit: _Tole sint Walha, spahe sint Peigira; luzic ist
spahi in Walhum; mera hapent tolaheiti denne spahi_. A la même époque,
on rencontrait, sur les bords du Rhin, des Allemands comme celui que
peint Wandelbert dans son récit des miracles de saint Goar: _Omnes
Romanæ nationis ac linguæ homines ita quodam gentilicio odio
exsecrabatur ut ne videre quidem eorum aliquem æquanimiter vellet....
Tanta enim ejus animum innata ex feritate barbarica stoliditas
apprehenderat ut ne in transitu quidem Romanæ linguæ vel gentis homines
et ipsos quoque bonos viros ac nobiles libenter adspicere posset._ Ces
sentiments n'étaient pas bornés aux hommes sans culture: au Xe siècle
encore, Luitprand s'indignait de la pensée qu'on pût lui faire honneur
en le traitant de _Romanus_, et disait aux Grecs: _Quos (Romanos) nos,
Langobardi scilicet, Saxones, Franci, Lotharingi, Bagoarii, Sueri,
Burgundiones, tanto dedignamur, ut inimico nostro commoti nil aliud
contumeliarum nisi: Romane! dicamus, hoc solo nomine quidquid
ignobilitatis, quidquid timiditatis, quidquid avaritiæ, quidquid
luxuriæ, quidquid mendacii, imo quidquid vitiorum est comprehendentes._
Comment ne pas remarquer qu'au bout de dix siècles des appréciations
presque semblables sur le «wælschen Lug und Trug», sur la «wælsche
Sittenlosigkeit», sur la «tiefe moralische Versunkenheit der romanischen
Vœlker» se font encore entendre en allemand?
Le nom de _Romani_ ne se maintint pas au delà des temps carolingiens. La
fusion des conquérants germaniques avec les Romains, l'adoption par eux,
en Espagne, en France, en Italie, de la langue des vaincus, fit
disparaître de l'ancien empire d'Occident une distinction aussi
générale, remplacée par les noms spéciaux des nations qui se formèrent
des débris de l'empire de Charlemagne. Il y eut bientôt, non plus des
Romains en opposition avec un certain nombre de tribus conquérantes,
mais au contraire une nation allemande renfermée dans les limites
agrandies de l'ancienne Germanie, et qui, tout en restant divisée en
tribus, prit conscience d'elle-même sous le nom de _Tiedesc_, et fut
appelée par ses voisins de noms divers, mais également collectifs,--et,
à côté, des Lombards, des Français, des Provençaux, des Flamands, etc.
Le nom de _Romani_ se maintint cependant dans deux cas, où les peuples
qui l'avaient partagé avec les habitants de tout l'empire ne se
trouvèrent englobés dans aucune nationalité nouvelle et conservèrent,
pour se distinguer des _Barbares_ qui les entouraient, l'ancienne
appellation dont ils étaient fiers. Les Allemands, fidèles de leur côté
à la tradition antérieure, appelèrent ces peuples du nom de _Walahen_,
Welches, et ce nom leur est resté jusqu'à nos jours.
Ces deux cas se présentent dans les pays où la population romane, par
suite de circonstances particulières, vit dans une sorte d'île au milieu
d'autres races. Tout le monde connaît maintenant l'existence de la
langue si intéressante qui se parle dans le canton des Grisons, et qui
se distingue de l'italien avec lequel elle est en contact au sud. Cette
langue est le seul vestige qui ait persisté jusqu'à nos jours de la
langue parlée autrefois par les _Romani_ de la Rhétie. On a cru
longtemps que les habitants romains de ce pays avaient tous émigré en
Italie, comme le raconte Eugippius dans la vie de saint Séverin, et
avaient laissé la place libre aux Barbares. Mais des documents nombreux
et intéressants prouvent que longtemps après la conquête définitive du
pays par les Alamans et les Bavarois, une population romaine se maintint
dans le pays en groupes plus ou moins nombreux et consistants.... Il n'y
a donc rien de surprenant à ce que les habitants non germanisés du pays
de Coire, les seuls qui aient résisté jusqu'à nos jours aux progrès du
teutonisme, aient gardé, en partie du moins, leur nom aussi bien que
leur langue. Il est vrai qu'ils se nomment actuellement non pas
_Romaun_, qui signifie chez eux «Romain», mais _Romaunsch_, comme leur
idiome lui-même; mais cette forme dérivée s'appuie nécessairement sur
l'autre plus ancienne.--De même qu'ils se sont appelés _Romaunsch_, les
Allemands les désignent maintenant par le dérivé de _Walah_, à savoir
_Wælschen_, _Churwælschen_.
L'autre exemple de la persistance du nom de _Romani_ se trouve dans des
contrées qui faisaient partie de l'empire d'Orient. Les peuples qui,
aujourd'hui, dans les provinces danubiennes, la Hongrie et la Turquie
d'Europe, parlent un idiome latin se désignent eux-mêmes par le nom de
Romains (_Rumën_, _Rumen_, _Romān_), que nous leur donnons aussi
depuis peu (Roumains). La désignation de Valaques ne leur est appliquée
que par les étrangers qui les entourent....--Comme les _Romani_
d'Occident, ceux de l'Est reçurent des Allemands le nom de _Walahen_. Il
est vrai qu'actuellement ils ne sont pas en contact avec les Allemands,
mais on sait que ces pays furent ceux par lesquels les premières
invasions germaniques se précipitèrent sur l'empire: elles y avaient
d'ailleurs été précédées par une nombreuse colonisation. Là, comme
partout, les Allemands appelèrent _Walahen_ ceux qui se nommaient
_Romani_, et ils transmirent cette désignation aux peuples divers qui
les remplacèrent dans ces régions; les Grecs l'adoptèrent eux-mêmes par
la suite (Βλἁχοι). L'un et l'autre nom, le premier dans la
bouche des étrangers, le second dans celle des _Romani_, désignent
jusqu'à nos jours les descendants singulièrement disséminés des
anciennes populations romanisées de ces provinces. On sait qu'ils ont
aussi gardé leur langue, et que, tout altérée et imprégnée d'éléments
étrangers qu'elle est, elle mérite sa place parmi les dialectes modernes
où vit encore la langue latine.
Le nom de _Romani_, on le comprend, n'a pas désigné les habitants de
l'empire qui parlaient latin uniquement par opposition aux barbares
germains. Ils l'ont aussi employé pour se distinguer de leurs autres
voisins: seulement l'appellation correspondante de _Walahen_ fait ici
naturellement défaut. En Afrique, par exemple, les _Romani_ que nous
trouvons appelés de ce nom à l'approche des Vandales, se nommaient ainsi
antérieurement par opposition aux indigènes restés étrangers à la
domination ou à la langue romaine.--De même quand l'Armorique se trouva
occupée par des tribus parlant celtique, les nouveaux venus, continuant
sans doute l'usage qu'ils avaient déjà dans la Grande-Bretagne,
appelèrent _Romani_ leurs voisins, habitants des provinces gauloises
romanisées.
Il résulte de tout ce qui vient d'être dit que les habitants de l'empire
romain, quelle qu'eût été leur nationalité primitive, se désignaient,
particulièrement par opposition aux étrangers et surtout aux Allemands,
par le nom de _Romani_. Ce nom leur resta dans les différents pays où
les envahisseurs s'établirent, tant qu'il subsista une distinction entre
les conquérants et les vaincus. En Occident, il disparut généralement
vers le IXe siècle pour faire place aux noms des nationalités
diverses sorties de la dislocation de l'empire par les tribus
germaniques; il se maintint toutefois plus longtemps, et subsiste encore
au moins par son dérivé dans le petit pays de Coire.--En Orient, il
continua à désigner les habitants romanisés des provinces du sud du
Danube qui ne se fondirent pas parmi les populations illyriennes,
grecques, germaniques, slaves ou mongoles, et il les désigne encore
jusqu'à ce jour.--Le mot _Romanus_ se traduisait en allemand par
_Walah_, mais jamais les _Romani_ n'ont pris eux-mêmes cette
dénomination; elle s'est maintenue en allemand (où _Romanus_ est
inconnu) pour désigner les peuples romans pendant le moyen âge, et n'a
pas encore tout à fait disparu: elle s'est particulièrement attachée aux
deux peuples qui ont gardé le nom de _Romani_, aux _Churwælschen_ et aux
_Walachen_.
* * * * *
Sur le nom des habitants de l'empire on fit un nom pour l'empire
lui-même. Il était dans l'esprit populaire de substituer une désignation
courte et concrète aux termes de _imperium Romanum, orbis Romanus_. On
tira de _Romanus_ le nom _Romania_, formé par analogie d'après _Gallia_,
_Græcia_, _Britannia_, etc. L'avènement de ce nom indique d'une façon
frappante le moment où la fusion fut complète entre les peuples si
divers soumis par Rome, et où tous, se reconnaissant comme membres d'une
seule nation, s'opposèrent en bloc à l'infinie variété des _Barbares_
qui les entouraient. Ce nom était populaire et n'avait pas droit
d'entrée dans le style classique; aussi l'époque où il nous apparaît
pour la première fois est-elle évidemment bien postérieure à celle où il
dut se former; les textes qui le donnent l'emploient uniquement par
opposition au monde barbare devenu l'objet de toutes les craintes, la
menace sans cesse présente à l'esprit.
[Illustration: Rome dominatrice du monde. (Musée du Louvre, nº 102 du
Catalogue Clarac).]
La Romania avait à peine pris conscience d'elle-même qu'elle allait être
ruinée, au moins dans son existence matérielle. Cette réflexion
mélancolique est naturellement suggérée par le passage suivant, où se
trouve le plus ancien exemple du mot. C'est au commencement du Ve
siècle qu'eut lieu, dans la grotte de Bethléem où vivait saint Jérôme,
l'entretien suivant, qui roulait sur le roi goth Ataulf, devenu un allié
de l'empire après avoir songé à le détruire complètement: «_Ego ipse_,
dit Paul Orose, _virum quemdam Narbonnensem, illustris sub Theodosio
militiæ, etiam religiosum prudentemque et gravem, apud Bethlehem oppidum
Palæstinæ beatissimo Hieronymo presbytero referentem audivi se
familiarissimum Ataulpho apud Narbonam fuisse, ac de eo sæpe sub
testificatione didicisse quod ille, cum esset animo viribus ingenioque
nimius, referre solitus esset se in primis ardenter inhiasse ut,
obliterato Romano nomine, Romanum omne solum Gothorum imperium et
faceret et vocaret, essetque, ut vulgariter loquar_, Gothia _quod_
Romania _fuisset_.»--A peu près à la même époque, nous retrouvons ce mot
dans des circonstances plus tristes encore. L'autre grand docteur
chrétien de ce temps, saint Augustin, assiégé dans Hippone par les
Vandales, reçoit des lettres des évêques de la province qui lui
demandent des conseils sur ce qu'ils doivent faire dans le péril et le
désastre communs, et il leur répond sur la conduite à tenir en face de
ceux que son biographe Possidius, alors enfermé avec lui, appelle _illos
Romaniæ eversores_. Romania ne signifie pas seulement ici, comme le
veulent les Bollandistes, _ditio romana in Africa_; il n'a plus même
simplement le sens de _Romanum imperium_ que lui donne Du Cange; il a
pris une signification plus générale, celle de monde romain, de
civilisation romaine opposée à la _Barbaries_ qui va la détruire.
Par un singulier hasard, les exemples du mot _Romania_ sont plus anciens
et plus nombreux en grec qu'en latin. Quand la capitale de l'empire eut
été transportée à Byzance, il n'en resta pas moins l'empire romain;
Constantinople fut appelée nouvelle Rome ou simplement Rome, et la
langue latine resta longtemps encore la langue officielle[14]. Les
écrivains grecs paraissent avoir adopté à cette époque le nom de
_Romania_ pour désigner l'ensemble de l'empire.... Saint Athanase dit
expressément: Μητοπὁλις ἡ 'Ρὡμη τἡς 'Ρωμανἱας.... Plus tard, quand
l'empire d'Orient fut détruit, le nom de 'Ρωμανἱα désigna, dans les
écrivains grecs, l'empire de Byzance, et reparut sous la forme _Romania_
(avec l'accent sur l'_i_), _Romanie_, dans les écrivains occidentaux,
avec ce sens spécial. C'est de là qu'il est arrivé à désigner les
possessions des Grecs en Asie, puis les provinces qui forment
aujourd'hui la Turquie d'Europe et la Grèce, et où il faut le
reconnaître sous la forme _Roumélie_. Je n'ai pas à m'étendre ici sur
cette histoire du mot grec 'Ρωμανἱα]; il suffit de montrer qu'il
provient du latin et que son usage habituel en Orient au IVe siècle
prouve qu'il était populaire en Occident avant cette époque.
En Occident, le mot _Romania_, comme on l'a vu, fut surtout employé pour
caractériser l'empire romain en face des Barbares, et plus tard pour
exprimer l'ensemble de la civilisation et de la société romaine. Dans ce
sens étendu, il comprend naturellement la langue, et cette idée
accessoire est nettement indiquée dans les vers où Fortunat, s'adressant
au Franc Charibert, lui dit:
Hinc cui Barbaries, illinc Romania plaudit.
Diversis linguis laus sonat una viro.
_Romania_, c'est ici l'ensemble des _Romani_, la société romaine, le
monde romain en opposition au monde allemand ou barbare.
L'expression de Romania resta en usage jusqu'aux temps carolingiens et
reprit même sans doute une nouvelle vogue quand Charlemagne eut restauré
l'_imperium Romanum_. Dans un capitulaire de Louis le Pieux et Lothaire,
on lit: «_Præcipimus de his fratribus qui in nostris et Romaniæ finibus
paternæ seu maternæ succedunt hereditati_,» et il me paraît probable que
_Romania_ signifie ici l'étendue de l'empire plutôt que l'Italie ou
cette province italienne à laquelle le nom a fini par se restreindre.
Mais quand l'empire eut passé aux rois d'Allemagne, le mot _Romania_
semble avoir désigné spécialement cette partie de leurs États qui
n'était pas germanique, à savoir l'Italie.... Enfin le nom de _Romania_
finit par ne plus désigner que la province qui porte encore ce nom de
Romagne et qui répond a l'ancien exarchat de Ravenne; il lui vient,
d'après les uns, de la célèbre donation faite par Pépin à l'_ecclesia
Romana_, d'après les autres, du nom de l'empire grec, de la 'Ρωμανἱα,
dont cette province fut la dernière possession en Occident.
En résumé, le mot _Romania_, fait pour embrasser sous un nom commun
l'ensemble des possessions des Romains, a servi particulièrement à
désigner l'empire d'Occident, quand il fut détaché de celui de
Constantinople (qui, de son côté, s'attribua le nom de 'Ρωμανἱα). Depuis
la destruction successive de tous les restes de la domination romaine,
il a exprimé l'ensemble des pays qui étaient habités par les _Romani_,
ainsi que le groupe des hommes parlant encore la langue de Rome, et par
suite la civilisation romaine elle-même. Dans ce sens, _Romania_ est un
mot bien choisi pour dire le domaine des langues et des littératures
romanes.
La Romania, à ce point de vue de la civilisation et du langage,
comprenait autrefois, lors de sa plus grande extension, l'empire romain
jusqu'aux limites où commençait le monde hellénique et oriental, soit
l'Italie actuelle, la partie de l'Allemagne située au sud du Danube, les
provinces entre ce fleuve et la Grèce, et, sur la rive gauche, la Dacie;
la Gaule jusqu'au Rhin, l'Angleterre jusqu'à la muraille de Septime
Sévère; l'Espagne entière, moins les provinces basques, et la côte
septentrionale de l'Afrique. De grands morceaux de ce vaste territoire
lui ont été enlevés, surtout par les Allemands. Il est vrai que
plusieurs des pays, jadis romains, où se parle maintenant l'allemand,
n'ont jamais été complètement romanisés. Pour l'Angleterre, le fait est
certain: quand les légions romaines se furent retirées, l'élément
celtique indigène reprit bientôt la prépondérance, et les _Romani_ qui,
malgré tout, s'y trouvaient encore en grand nombre, furent absorbés sans
doute autant par les Bretons que par les Saxons.--Les pays situés sur la
rive gauche du Rhin qui ont été germanisés ne l'ont pas été tous à la
même époque; ils doivent leur germanisation soit à la dépopulation
causée par le voisinage menaçant des Barbares (provinces rhénanes,
Alsace-Lorraine), soit à l'extermination des habitants romains par les
envahisseurs (Flandre). Mais il est sûr, particulièrement pour l'Alsace,
que l'établissement germanique avait été précédé par une romanisation à
peu près complète.--Les contrées de la rive droite du Danube (Rhétie,
Norique, Pannonie) avaient reçu de bonne heure des colonisations
germaniques établies par les empereurs eux-mêmes; devant les invasions,
une partie de la population romaine passa en Italie, le reste s'absorba
plus ou moins lentement dans le peuple conquérant; un petit noyau
persista dans quelques vallées des Alpes.--Dans les provinces plus
orientales, l'élément indigène s'était maintenu comme en Angleterre;
mais la population romaine y avait pris plus de consistance, si bien
qu'au milieu des anciens habitants (Albanais) et des masses
d'envahisseurs successifs (Germains, Slaves, Hongrois, Turcs), les
_Roumains_ réussirent à se maintenir, d'une part en corps de population
considérable, d'autre part en petits groupes disséminés très nombreux,
et parvinrent même à réoccuper la Dacie de Trajan qu'Aurélien avait fait
évacuer à tous les _Romani_ dès le IIIe siècle.--En Afrique, ce ne
furent pas les Vandales qui mirent fin au romanisme; il paraît au
contraire probable que, là comme en Espagne et en Gaule, les Germains
finirent par se fondre avec les vaincus, et il se serait sans doute
formé dans le royaume de Genséric une langue romane particulière, si
l'établissement vandale n'avait pas été détruit par les Grecs, et
surtout si la funeste invasion des musulmans n'avait arraché ces belles
contrées au monde chrétien. Il est vraisemblable que quand les Arabes
arrivèrent, il restait encore de nombreux Romains dans le pays;
toutefois, l'élément indigène n'avait jamais disparu, même du temps de
la domination romaine et dans le cœur des provinces qu'il entourait
de tous côtés: il s'allia étroitement avec les Arabes, et les derniers
vestiges du romanisme disparurent bien vite de l'Afrique.--L'Espagne, au
contraire, où la fusion des Goths avec les Romains était complète,
conserva son caractère, même sous la domination arabe, et parvint
finalement à s'en affranchir tout à fait.--Il en fut de même en Sicile:
là, le romanisme a non seulement chassé complètement l'élément arabe,
mais encore fait disparaître l'élément grec qui, sans doute, y était
encore assez abondant au commencement du moyen âge.--Cet élément grec
s'effaça aussi du sud de l'Italie, où il s'était maintenu depuis la
colonisation hellénique; dans le midi de la Gaule, il s'était absorbé de
très bonne heure dans la civilisation romaine.--La Romania perdit
cependant en Gaule une province qui certainement lui avait appartenu, la
péninsule à laquelle les colons venus de l'autre côté de la Manche
firent donner le nom de Bretagne; mais on ne peut douter que cette
province, à l'époque de leur débarquement, n'ait été presque tout à fait
dépeuplée.
Les pertes que la Romania a faites il y a quatorze siècles ne sont pas
sans compensations. Non seulement elle a absorbé toutes les tribus
germaniques qui ont pénétré dans le cœur de son territoire, mais elle
a reculé de tous côtés les frontières que lui avait faites l'époque des
invasions. Sur presque tous les points où elle s'est trouvée en contact
avec l'élément allemand, en Flandre, en Lorraine, en Suisse, en Tyrol,
en Frioul, elle a opéré un mouvement en avant qui lui a rendu une partie
plus ou moins grande de son ancien territoire. En Angleterre, les
Normands romanisés ont reconquis le pays pendant des siècles pour le
monde roman, et leur langue n'a cédé à celle des Saxons qu'en s'y mêlant
dans une proportion telle que l'étude de la langue et de la littérature
anglaises est inséparable de celle des langues et des littératures
romanes. J'ai déjà parlé de la suppression du grec en Italie, de la
Dacie reconquise par les Roumains. Dans le nouveau monde, la Romania
s'est annexé d'immenses territoires; elle commence à reprendre
possession d'une partie du nord de l'Afrique. Le latin, dans ses
différents dialectes populaires,--qui sont les langues romanes,--est
parlé aujourd'hui par un nombre d'hommes bien plus considérable qu'au
temps de la plus grande splendeur de l'empire....
G. PARIS, dans la _Romania_, t. Ier (1872),
_passim_.
II.--LA VILLA GALLO-ROMAINE.
On peut conjecturer avec vraisemblance que, en Gaule, avant la conquête
de César, le régime dominant était celui de la grande propriété. Les
Romains n'eurent à introduire dans ce pays ni le droit de propriété ni
le système des grands domaines cultivés par une population servile.
Quoi qu'il en soit, nous trouvons dans la Gaule du temps de l'empire les
mêmes habitudes rurales qu'en Italie. Tacite parle d'un domaine du
Gaulois Cruptorix, et il l'appelle du terme de _villa_. Ce qui fut
peut-être le plus nouveau, c'est que chaque villa prit un nom propre,
suivant l'usage romain. Conformément à ce même usage, les noms des
domaines furent tirés la plupart du temps de noms d'hommes. Ausone cite
la villa Pauliacus et la villa Lucaniacus. Sidoine Apollinaire, dans ses
lettres, a souvent l'occasion de mentionner ses propriétés ou celles de
ses amis. Il en possède une qui s'appelle Avitacus. Un domaine de la
famille Syagria s'appelle Taionnacus; celui de Consentius, ami de
Sidoine, s'appelle _ager_ Octavianus. Plus tard, les chartes écrites en
Gaule nous montreront une série de domaines qui ont tous un nom propre;
ils s'appellent, par exemple, Albiniacus, Solemniacensis, Floriacus,
Bertiniacus, Latiniacus, Victoriacus, Pauliacus, Juliacus, Atiniacus,
Cassiacus, Gaviniacus, Clipiacus; il y en a plusieurs centaines de cette
sorte[15]. Ces noms, que nous trouvons dans des chartes du VIIe
siècle, viennent certainement d'une époque antérieure. C'est sous la
domination romaine que les domaines les ont reçus. Ils sont latins, et
viennent, pour la plupart, de noms de famille qui sont romains. Cela ne
signifie pas que des familles italiennes soient venues s'emparer du sol.
Les Gaulois, en devenant Romains, avaient pris pour eux-mêmes des noms
latins, et avaient appliqué leurs nouveaux noms à leurs terres.
Quelques-uns avaient conservé un nom gaulois en le latinisant; aussi
trouvons-nous quelques noms de domaines qui ont un radical gaulois sous
une forme latine. Dans la suite, tous ces noms de propriétés sont
devenus les noms de nos villages de France. On aperçoit aisément la
filiation. Les propriétaires primitifs s'étaient appelés Albinus,
Solemnis, Florus, Bertinus, Latinus ou Latinius, Victorius, Paulus,
Julius, Atinius, Cassius, Gabinius, Clipius; et c'est pour cela que nos
villages s'appellent Aubigny, Solignac, Fleury, Bertignole, Lagny,
Vitry, Pouilly, Juilly, Attigny, Chancy, Gagny, Clichy.