Ou bien, si la volonté personnelle s’annihile, au jour de la mort, il

est possible que Perséphone nous dirigera, précisément, vers les régions

desquelles nous tendions de plus à nous éloigner. Privé de cet amour de

l’art qui te faisait fuir le laid, tu renaîtrais, entouré de choses

laides, dans le plus laid des paysages, près d’une femme laide,

monstrueusement; et toi, que l’activité requerrait peu, tu renaîtrais,

sitôt ton dernier soupir exhalé, sous les rayures d’un zèbre ou la

fourrure d’un écureuil.--Les passions que l’on ne ressent pas,

s’accumulent au fond de nous-même et c’est peut-être dans leurs bras que

le vieux Caron nous fera tomber. Enfin la Nature, qui tient les

ficelles, n’ayant jamais laissé passer une occasion de nous torturer,

mettra en notre esprit, je le gage, comme un souvenir d’une existence

antérieure, pour empoisonner le goût des brises dans notre nouvelle

vie...

_J’ai longtemps habité sous de vastes portiques..._

Ne vous tuez donc point par haine du spleen et de l’odieux «au jour le

jour» du siècle présent; vous renaîtriez concierge, et, par aventure,

concierge à l’âme insatisfaite!

Vivez plutôt!

Et, croyez-moi, pour mourir par l’esprit, il n’est qu’un moyen:

l’exil... l’exil physique du voyage, qui vous crée, parfois, une âme

nouvelle, devant un océan, une forêt, un désert nouveaux, ou l’exil

spirituel de l’opium, qui vous crée toujours une âme heureuse, sur les

nattes fraîches, et lui donne en pâture des rêves plaisants.

Mercredi, 9 octobre.

Aux heures de spleen, le spectacle de l’humanité n’est vraiment pas

consolant. Regarder les bêtes, amuse; le jardin zoologique plaît par sa

naïveté. La compagnie des girafes est délicieuse; celle des hommes l’est

beaucoup moins.

Hier, au café, j’ai vu des êtres humains qui ressemblaient à des

caricatures de bêtes. Une ménagerie, vous dis-je! une ménagerie abjecte!

Il y avait là de vieilles juments fatiguées, quelques limaces, beaucoup

de chiens galeux. Sous le masque de l’homme, on voyait le groin paraître

et j’eus peur, un instant, que la transformation allait s’accentuer

encore, que toute cette assemblée, sortie d’une arche invisible, se

mettrait soudain à braire, à beugler, à glousser, à barrir, et

marcherait à quatre pattes.

Je voyais une taupe, une belette, un porc, d’imbéciles lapins, des

profils d’oiseaux, des faces reptiliennes, des moutons, des dindons, un

phénix-rastaqouère.--Et tout cela mangeait et tout cela buvait!--Ah! que

l’humanité est donc laide mon Dieu!... Mais, j’en suis, moi!

J’appartiens à cette ménagerie humaine! De quelle famille mes traits se

réclament-ils? suis-je lièvre, singe ou crapaud?

Alors, me sentant soudain des affinités secrètes et natives pour chacune

de ces bêtes, je ramassai une jeune guenon, qui se grattait les côtes en

grimaçant, et je fus me jeter dans ses bras, puis dans son lit, comme on

se laisse tomber dans un ruisseau, par fatigue de marcher au clair de

lune, la lune étant toujours trop loin!

Jeudi, 17 octobre.

J’ai eu tout à fait pitié de Lanthelme, hier soir. Vers dix heures, il

est entré dans mon atelier, se plaignant du froid et de la pluie.

J’étais seul; il venait me demander quelques pipes. Nous avons causé

jusqu’au jour. Décidément, le mauvais temps lui convient mal. Il était

triste, triste à hurler. Vous ne sauriez croire quelle piteuse figure il

présente à ces moments-là! On dirait que son petit ventre s’alourdit,

que ses joues se flétrissent, qu’il plie sur ses jambes. Il prend l’air

honteux de certains objets de rebut qui s’ennuient dans les coins des

greniers. S’il perd en apparence extérieure, il gagne, du moins, en

sincérité.

Figurez-vous, encore une fois, ma fumerie. L’atelier parcouru de

brusques lueurs rouges qui naissent et s’évanouissent suivant les

convulsions du feu de bois. Sur un chevalet, ce détestable paysage que

je n’arrive pas à finir, où un arbre trop vert, dont la perspective est

absolument fausse, fait tache sur un ciel mal venu. Derrière la tenture

à demi tirée, les nattes, la petite lampe, le plateau, la théière, et

nous deux, couchés à terre, vêtus de robes chinoises.

«Vois-tu, disait Lanthelme, (Lanthelme ne me tutoie qu’aux heures de

spleen), vois-tu, de même qu’il y a dans la matière une part

incombustible, il existe, dans le for de l’esprit, un résidu que la vie

n’arrive pas à détruire, une «façon d’être» qui subsiste et qui,

proprement, figure notre essence. En elle se découvre la qualité de

«fils de roi», comme tu dis, ou celle de valet. Mon essence à moi est

vile, je suis surtout vil, oui, oui, je suis surtout une chose vile.»

Il murmurait cela d’une voix lasse, en mots anéantis, bredouillés et qui

coulaient de sa bouche plutôt qu’ils n’étaient dits.

«Un jour, Zanko se fatiguera de voyager, un jour, Ted Williams se

fatiguera de collectionner des papillons; chacun finit par avoir assez

de ce qu’il fait; il t’arrivera de ne plus supporter ton inaction, il

m’arrivera de ne plus supporter mon abaissement et de vouloir reprendre

place...»

Il secoua la tête.

«Reprendre place!... comme si l’on pouvait!»

Il se plaignit jusqu’au matin avec ces mêmes phrases lentes, bourbeuses,

presque pas infléchies, n’interrompant sa lamentation que pour me parler

d’opium.

«Et crois-tu, sérieusement, que Zanko soit heureux? Dans toute cette

agitation qui fait sa vie, a-t-il un instant de vrai bonheur? Courir de

l’un à l’autre pôle, est-ce un sûr moyen de fuir l’ennui?--La dernière

pipe m’a paru trop cuite, mon cher, elle était même un peu brûlée.--Et

moi? J’avoue que je suis un carrefour de vices et que mes vices m’ont

procuré de l’agrément, mais ces distractions, qui me mèneront un jour en

correctionnelle, crois-tu qu’elles m’évitent le spleen?--Donne-moi une

tasse de thé, j’ai la gorge sèche.--J’ai su jouir de la vie mieux qu’un

autre. Je m’adapte à tous les plaisirs. Je change de sincérité, suivant

le lit où je couche.--Oui, ma sincérité est une chemise de nuit. Je suis

l’homme-putain. Je suis un homme en carte comme sont les filles du

trottoir. Je fais signe à la volupté qui passe et je l’emmène avec moi.

Je suis l’homme-putain.»

Et Lanthelme se mit à pleurer, à la façon d’une vieille putain dont le

fard se serait écaillé mal à propos.

Jeudi, 31 octobre.

A certaines heures, le sentiment de ma solitude devient vraiment

insupportable.--Il me semble que je suis un petit arbre étiolé, au

milieu de la vaste plaine. Je vois le cercle de l’horizon et le ciel et

la terre; je vois les caravanes qui portent des épices vers le nord, et

celles qui portent des cotonnades vers le midi. Des marchands passent

devant moi, courbés sous le faix des pierreries, et d’autres marchands,

qui vendent des oiseaux rares et des illusions, s’arrêtent quelques

heures et se reposent dans ma petite ombre.

Je vois encore des princesses en voyage qui vont rejoindre leurs amants.

De nombreux esclaves les précèdent, annonçant leur venue à sons de

trompe, et, quand elles m’aperçoivent, elles rient de me voir si

solitaire, au milieu de la vaste plaine. Elles rient, puis elles s’en

vont sur de beaux chevaux noirs et j’entends encore quelque temps leurs

joyaux tinter dans le crépuscule.--Et aucune n’a fixé sur mes branches

un de ses bracelets, comme le fit Xerxès pour un bel arbre, car je ne

suis qu’une pauvre frondaison étiolée, au milieu de la vaste plaine.

Ainsi, j’ai vu des personnes de haut rang et de grande renommée, et j’ai

vu des mendiants vêtus de guenilles, et des astrologues qui marchaient

les yeux au ciel, et j’ai vu des forcenés possédés par un rêve, et des

prophètes au regard annonciateur, mais aucun d’eux ne s’est retourné

pour me jeter une aumône ou un souvenir, car aucun d’eux ne voulait

perdre une seconde du précieux temps qu’il avait à vivre, pour un arbre

solitaire au milieu de la vaste plaine.

Les aubes ont amolli la nuit, l’aurore a percé l’air de pâles flèches,

midi a triomphé, le crépuscule a tendu ses voiles, l’ombre a de nouveau

régné, sans rien changer à mon sort, et je contemplais tristement les

flammes des bivouacs qui rappelaient mal l’espérance, car elles

s’éteignaient au matin.

Oui, j’ai vu toutes ces choses, je les vois encore, et, aujourd’hui,

retrouvant ma figure d’homme, sous laquelle je parais aux yeux du

commun, je goûte plus sinistrement ma solitude. Dans cette chambre

froide où Clotilde, par fantaisie, ne veut pas que l’on allume du feu (à

cause de sa migraine!) je me demande si, la semaine prochaine, ou durant

l’année qui va venir, l’heure sera moins lente, mon spleen moins

accablant, et cette solitude plus facile à supporter.

Ted Williams ne vient presque plus. Il s’est remis à s’occuper de ses

papillons avec une ardeur nouvelle. Les phalènes donnent tort à

l’amitié. Mes autres amis fréquentent peu (et je ne saurais les en

blâmer) une maison où la mauvaise humeur de Clotilde met toujours une

contrainte. Parfois, les petites grues dont la conversation plaît à

Clotilde, viennent piailler autour de moi; parfois, un ancien camarade

me rend visite, puis s’en va discrètement, avec un air apitoyé comme

s’il pensait: «est-il assez démoli!» et, toujours, je vois, autour de

moi, des hommes et des femmes composer leur vie, jouir, souffrir, et...

passer, dédaigneux de moi qui suis seul.

Le spleen mène vite à désirer la solitude. Il n’admet guère qu’une

causerie exaspérante dont le propos est sans cesse rompu et qui devient

une occupation analogue à certains jeux prolongés au-delà de la

fatigue.--On se rejette le ballon sans intention de vaincre,--par

habitude. Bientôt on ne joue plus; on se tait.--D’ailleurs, cet état

oppressé de l’âme, ayant une raison déterminante assez trouble, on ne

peut, ordinairement, la communiquer par les seuls mots simples qu’on a

le courage d’émettre.

Si l’on n’est pas dans la fumerie, lampe allumée et pipe prête, quel

travail, un soir de spleen, pour habiller sa pensée d’une robe seyante

et qui la moule!--Les vocables s’enfuient, la syntaxe se refuse et vous

dites: «arbalète» en voulant dire: «moulin à vent». Même un ami intime

qui a ses entrées dans votre esprit, ne peut, s’il voit que vous êtes

possédé par le spleen, compatir effectivement, car il n’a point dû

saisir la raison profonde de votre malaise, et, comme le spleen se

manifeste sous la figure innombrable de Protée, l’ami, voulant le

chasser de vous, ne pousse devant lui et ne force qu’une illusion. A la

longue, la peine qu’il se donne devient blessante, par maladresse.

Oui, le spleen doit être savouré sans témoin, comme une rage de dents,

au lieu qu’une grande douleur peut quelquefois être mangée en commun,

chacun sachant bien que c’est au même plat qu’il goûte, au lieu que la

très large mélancolie du soir reste douce à partager et qu’il est

certaines variétés de l’ennui dont l’essence ne s’adultère pas si l’on a

prié des gens pour s’en repaître.

_Homo homini lupus_... Ah! je n’ai guère besoin d’un compagnon pour

illustrer ces trois mots! car je suis mon propre loup, un loup enragé

qui s’innocule incessamment et recrée le mal dont il agonise.

Et puis, j’ai l’atroce vision des jours qui vont venir, qui viendront

assurément! où l’on dira:

«Oui, oui, je l’ai beaucoup connu, dans le temps... Oh! il a coulé!...

je ne le vois plus... il est mort... ou c’est tout comme!»

Alors, je reste seul, je regarde l’architecture de mes songes, j’admire

la beauté de mes anciens temples spirituels, de ces temples jadis dorés

par le soleil, mais qui, dans l’ombre, menacent déjà ruine et tremblent

sur leurs bases... oui... je considère cela et... ne m’en veuillez pas,

mes derniers amis, si je demande souvent aux heures bleues de l’opium un

allègement à mes peines!--Laissez faire! laissez faire!--C’est la

cigarette du condamné!

Dimanche, 3 novembre.

Quel surcroît de douleur que de souffrir d’un mal que l’on

méprise!--Perdez votre unique enfant, voyez mourir le plus sûr de vos

amis, mais ne soyez pas torturé par une épreuve abjecte. Me suis-je

assez plaint de Clotilde, ai-je assez décrit le supplice qu’elle me fait

subir! Je le croyais d’une atrocité sans pareille. Aujourd’hui je

deviens modeste. Il est des façons d’être malheureux qui sont plus

honorables que les miennes. J’en suis jaloux.

Voici la lettre que je reçois d’une ancienne amie. Elle s’est exilée en

Amérique, il y a dix ans, après avoir perdu son mari et ses deux enfants

dans un incendie. Elle a voulu recommencer à vivre. Je l’estime

beaucoup. Je lui écris de temps en temps. Il me plaît de savoir que,

dans la Caroline du Sud, un être humain pense parfois à moi.

INDD

«Mon cher enfant,

«Votre billet du 15 juin me fit grand plaisir, car vous m’aviez

laissée sans nouvelles depuis longtemps. Plusieurs fois j’ai eu

l’intention de vous répondre, mais j’ai différé, attendant le jour

où j’aurais quelque chose de satisfaisant à communiquer. Voilà qui

prouve ma sottise! car ce jour n’est jamais venu. Maintenant, le

petit monde où je vis est dans un état de chaos. Si je n’écris pas

ce soir, jamais je ne m’y résoudrai. Le désespoir et l’effroi

m’envahissent l’âme. Mon esprit est plein d’ombre.

«Le lundi, 16 septembre, un ouragan frappa notre petit village.

Huit heures durant, je pus voir les grands sapins se briser et

tomber autour de moi. La maison tremblait, gémissait, craquait par

toutes ces poutres.--Elle aussi semblait devoir s’anéantir, mais

je ne voyais aucun endroit où j’eusse été plus en sûreté.--Comme

l’effroi régnait, je réunis les domestiques dans le salon et leur

dis qu’ils étaient dans les mains de Dieu, le Dieu de la tourmente

aussi bien que du ciel pur. Durant qu’ils se tenaient debout autour

de moi, je leur lus le quatre-vingt treizième Psaume, puis, nous

nous agenouillâmes, et je fis à voix haute une ardente prière,

enfin je leur dis:

«Maintenant nous nous sommes confiés au Seigneur, nous devons nous

en remettre à lui et chasser toute crainte.»

«L’effet de cette oraison fut admirable. Maria reprit les mailles

de son tricot, et s’assit tranquillement dans un coin de la

cuisine.--Un instant après, elle accourut pour me dire qu’un énorme

chêne avait crevé le mur de l’écurie.--La seule miséricorde de Dieu

fit que Bobs, mon groom, ne fût pas tué, car il se trouvait à deux

mètres de là.--Vers une heure il y eut une accalmie.--Bobs en

profita pour aller aux nouvelles. Quelques moments plus tard, il

vint me dire que la maison des Wesley s’était

écroulée.--Heureusement, il n’y avait pas eu d’accidents de

personnes. Je tâchai d’aller porter secours à ces pauvres gens et

parvins jusqu’à chez eux en contournant une centaine de sapins,

renversés au milieu de la route.--Les Wesley s’étaient montrés d’un

courage admirable. Trempés jusqu’aux os, ils s’abritaient, tant

bien que mal, sous les ruines de leur maison. Je les ramenai chez

moi et les hébergeai pour la nuit.

«La journée du lendemain fut pluvieuse et sombre. Je m’inquiétais

beaucoup du sort de cette pauvre Lily qui surveille les travaux de

la ferme que je possède, à huit milles d’ici.--Je priai Bobs de

seller ma jument et résolus de faire le voyage. «Princesse» est une

bête tranquille qui ne trouvait pas l’aventure de son goût. Il

fallait franchir des troncs d’arbres, des fossés, or elle aime ses

habitudes et les chemins faciles.

«C’était folie de suivre la route pleine de décombres, aussi me

décidai-je à prendre par les bois. La voie est plus courte, mais il

est difficile de s’orienter. Bobs qui m’accompagnait à pied, ne

voyait pas ce projet d’un bon œil. Son cœur était plein de crainte.

Comme ma jument, il ne goûte guère l’aventure. L’ombre des arbres,

quand le ciel est couvert, ne lui dit rien qui vaille.

«Le soleil était voilé par un ciel de plomb. Il pleuvait une pluie

fine et harcelante. Il fallait éviter avec soin deux petits marais

où nous nous serions certainement embourbés. Il fallait surtout ne

pas perdre la tête.--Quel voyage!--De plus, il était malaisé de

garder la bonne direction, à cause des méandres de notre route, car

on ne pouvait songer à sauter par dessus tous les troncs

d’arbres.--Le petit Bobs avait repris courage, et se montrait d’une

gaîté charmante. Il marchait et courait près de moi, la main sur

mon étrier et, quand Princesse refusait à un obstacle, il le

franchissait, puis, se tournant, disait à la brave bête:

«Regarde-moi, Princesse! pour sûr, je suis plus petit que toi, et

pourtant, j’y arrive!»

«Lorsque je vis enfin les abords de ma ferme et que nous sortîmes

de la forêt, je sentis qu’en vérité, nous avions été guidés par la

main du Seigneur.

«Hélas! nous trouvâmes Lily et son frère dans un triste état de

dépression. L’écurie et l’étable avaient été renversées par le vent

et les bêtes s’étaient échappées. Foulant les palissades brisées,

les cochons, les moutons et les vaches mangeaient avidement ces

récoltes qui m’avaient coûté tant de peine et tant d’argent. Mes

champs de coton, qui passaient pour les plus beaux du pays, étaient

battus jusqu’à terre et il en allait de même pour le blé.--Pas un

brin qui fût resté droit!

«Sur le moment, je ne pensai pas trop à ma mauvaise fortune; je

consolai les gens de la ferme qui avaient si vaillamment supporté

ce jour d’épreuve. Puis, je songeai au retour, mais j’étais restée

si longtemps à causer que je craignais d’être surprise par la nuit,

en plein bois. La course fut encore plus ardue que celle du matin,

mais nous arrivâmes à la maison, comme tombait le crépuscule.

«Mon cher enfant, j’espère ne vous avoir pas trop ennuyé avec ma

longue histoire, mais votre billet du mois de juin me disait que

vous étiez malheureux et je sais que les cœurs qui ont souffert,

s’intéressent aux cœurs qui souffrent.--Je tâche de réparer un peu

les désastres causés par l’ouragan, mais, que voulez-vous! ma ruine

est trop complète, il est des moments où je perds courage. Soyez

plus vaillant. Ayez foi en Celui qui scrute les consciences.

«Aujourd’hui, Dieu merci, le beau soleil est revenu et nous sentons

cette paix, ce charme qui conviennent si bien au jour du Seigneur.

Je n’ose pas encore penser à l’avenir; je vis au jour le jour.

«Voici la cloche de l’église qui tinte. Il me faut vous dire adieu,

mon cher enfant. Donnez-moi de vos nouvelles; que la vie vous soit

douce, et n’oubliez pas,

«votre vieille amie,

«Jeanne Dutrieux.»

Et comment voulez-vous que je me plaigne, maintenant, de mes propres

misères!

Dimanche, 10 novembre.

Si j’éprouve une douleur, parfois très vive, à voir grandir les défauts

de Clotilde, si je souffre de constater qu’elle est, chaque jour, plus

insupportable et plus hargneuse que la veille, s’il m’est pénible de

sentir croître sa mauvaise humeur en raison directe de sa beauté, c’est

que l’espoir, quand il vous vient, a souvent bonne prise, et que,

toujours, je me dis:

«Qui sait? peut-être s’amendera-t-elle? peut-être finira-t-elle par

s’apercevoir que je suis, à tout prendre, un brave homme, quelque peu

fou, quelque peu bizarre, mais très maniable, et que, me faire une vie

plus tranquille serait se faire, du même coup, une vie plus heureuse.»

J’espère cela, comme les gens dont la foi est médiocre espèrent une

immortalité.

Et cependant, ces derniers jours, j’ai tué mes suprêmes illusions.--Non!

Clotilde ne changera jamais, Clotilde restera la Bête inconvenante que

l’on voudrait cuire à petit feu, torturer chinoisement, supplicier en

détail. Elle est pareille à elle-même, si variable que soit son humeur,

et Clotilde triste, Clotilde gaie, Clotilde furieuse, Clotilde froide ou

Clotilde en amour ne cesse jamais d’être Clotilde, la seule Clotilde,

celle qui m’a dérobé le goût de vivre.

Oui, oui, je l’avoue, j’ai de bonnes heures, oui, parfois je ne pense

plus à ma peine et je me repais simplement du beau corps offert!...

Oui... mais, le lendemain! songez-y!... et la nausée!--En vérité,

Clotilde n’est plus pour moi qu’une image féminine de l’enfer. A son

seuil, j’ai «laissé toute espérance» et par conséquent, je ne me désole

plus, j’ai le spleen.

On se désole quand la solution d’un problème est malaisée, non quand un

problème est insoluble. Je n’imagine pas un homme éprouvant du désespoir

devant une impossibilité absolue. Ceux qui cherchent le mouvement

perpétuel sont des fous. On ne pleure guère parce que A est A et ne

sera jamais B, parce que l’application d’une formule chimique donne

toujours le produit qu’elle figure. Une certitude parfaite, où la

logique n’a plus rien à voir, une certitude _classée_, n’excite pas la

douleur, au lieu que je sais des aboutissements extrêmes d’un effort

inutile où le spleen trouve son compte.

Vous n’atteindrez pas Dieu en discutant sa vertu. Vous n’entrerez pas

dans l’âme de cette créature en la questionnant ou en rêvant à son

sujet.--Ce sont les arches saintes. Ne les considérez pas! Le spleen

vous surprendrait durant votre adoration.--Mais, à ce spleen il existe

un remède. Il est efficace, car il détruit le spleen pour le muer en

joie ou en désespoir, mystérieux parce que jamais on ne joue à coup sûr.

Et ce remède le voici: recréez l’espérance.--Si elle vit, si elle

prospère, vous connaîtrez la béatitude, si elle ne revit que pour un

jour, alors, mon ami, cassez-vous la tête contre un mur solide, vous ne

sauriez faire mieux!--Tout est préférable à ce spleen où périt la

raison.

Mercredi, 13 novembre.

J’ai fait aujourd’hui, une bien curieuse expérience de psychologie. Elle

m’apprend que l’un des sentiments les plus naturels à l’homme, (je parle

de l’instinct de la conservation), s’affaiblit en moi, au point de

disparaître.

* * * * *

Cela se passait rue Saint-Honoré. J’avais pris un fiacre. Bien calé dans

le coin de gauche, je fumais tranquillement, sans penser à mal, quand,

par la portière dont la vitre était baissée, j’aperçus, à vingt mètres

environ, un omnibus qui venait au grand trot.

Or, de cet instant jusqu’à la fin de mon aventure, il s’écoula, je

pense, vingt secondes, et voici, très précisément, la chaîne de pensées

que je vis se dérouler dans ma cervelle, durant ce tiers de minute.

«Si mon fiacre continue à obliquer, il y aura un accident.

«Le timon de cet omnibus est bien haut! Il passerait juste dans la

portière de mon fiacre.

«Cet omnibus marche vite.

«Le pavé glisse, aujourd’hui. Le cocher ne pourrait certainement pas

arrêter ses chevaux.

«Mon fiacre oblique toujours.

«L’omnibus vient en ligne droite.

«Si ces deux mouvements restent constants, l’accident est inévitable.

«Le timon de l’omnibus, en cas d’accident, me touchera en pleine

poitrine.

«Je puis l’éviter en me déplaçant un peu vers la droite.

«Faut-il me déplacer un peu vers la droite?

«Non, je ne crois pas. Ce genre de mort en vaut un autre, bien qu’il

soit un peu sale, car l’omnibus vient si vite que je serai très

rapidement défoncé.

«Allons, c’est décidé, je ne me déplacerai pas.

«En somme, j’ai de la chance. Je disparais d’une façon honnête sans que

l’on puisse supposer un suicide, et mes quelques amis souffriront moins

de me savoir mort que je n’ai souffert, moi-même, de me savoir vivant.

«Oh! que c’est donc ennuyeux. J’ai oublié dans mon testament de laisser

ma montre à Ted Williams; j’aurais voulu qu’il la portât. Tant pis,

mais, peut-être, ma montre sera-t-elle brisée dans l’accident.

«J’espère que l’on pensera à brûler ce paquet de lettres qui se trouve

dans le dernier tiroir de mon bureau.

«Je regrette de ne pouvoir assister au veuvage de Clotilde. Elle fera de

bien attendrissantes grimaces!

«C’est singulier! Je n’ai peur, en ce moment, ni dans mon esprit, ni

dans mon corps.

«Elles seront de haut goût, les conversations de Lanthelme et de Zanko à

mon sujet!

«Décidément, je ne vois rien qui m’empêche de mourir tranquille. Ma vie,

durant ces dernières années, n’avait plus de sens. J’ai été fauché. Je

tombe. C’est dans l’ordre.

«Ouf! c’est fait! Par sa fin, tout au moins, ma destinée est heureuse.

«Je ferme les yeux.»

Comme je l’avais prévu, le timon de l’omnibus entra par la portière et

me toucha en pleine poitrine. Malheureusement il s’arrêta là. Le cocher

avait de bons biceps: il retint ses chevaux. Je fus seulement un peu

secoué.

Epouvante des passants, cris aigus, commentaires, jurons, agents de

police, vacarme. Tout l’ordinaire d’un accident de rue. Rien que cela.

C’était raté.

Samedi, 10 novembre.

Le Démon Secret · 第 8 / 10 段