est possible que Perséphone nous dirigera, précisément, vers les régions
desquelles nous tendions de plus à nous éloigner. Privé de cet amour de
l’art qui te faisait fuir le laid, tu renaîtrais, entouré de choses
laides, dans le plus laid des paysages, près d’une femme laide,
monstrueusement; et toi, que l’activité requerrait peu, tu renaîtrais,
sitôt ton dernier soupir exhalé, sous les rayures d’un zèbre ou la
fourrure d’un écureuil.--Les passions que l’on ne ressent pas,
s’accumulent au fond de nous-même et c’est peut-être dans leurs bras que
le vieux Caron nous fera tomber. Enfin la Nature, qui tient les
ficelles, n’ayant jamais laissé passer une occasion de nous torturer,
mettra en notre esprit, je le gage, comme un souvenir d’une existence
antérieure, pour empoisonner le goût des brises dans notre nouvelle
vie...
_J’ai longtemps habité sous de vastes portiques..._
Ne vous tuez donc point par haine du spleen et de l’odieux «au jour le
jour» du siècle présent; vous renaîtriez concierge, et, par aventure,
concierge à l’âme insatisfaite!
Vivez plutôt!
Et, croyez-moi, pour mourir par l’esprit, il n’est qu’un moyen:
l’exil... l’exil physique du voyage, qui vous crée, parfois, une âme
nouvelle, devant un océan, une forêt, un désert nouveaux, ou l’exil
spirituel de l’opium, qui vous crée toujours une âme heureuse, sur les
nattes fraîches, et lui donne en pâture des rêves plaisants.
Mercredi, 9 octobre.
Aux heures de spleen, le spectacle de l’humanité n’est vraiment pas
consolant. Regarder les bêtes, amuse; le jardin zoologique plaît par sa
naïveté. La compagnie des girafes est délicieuse; celle des hommes l’est
beaucoup moins.
Hier, au café, j’ai vu des êtres humains qui ressemblaient à des
caricatures de bêtes. Une ménagerie, vous dis-je! une ménagerie abjecte!
Il y avait là de vieilles juments fatiguées, quelques limaces, beaucoup
de chiens galeux. Sous le masque de l’homme, on voyait le groin paraître
et j’eus peur, un instant, que la transformation allait s’accentuer
encore, que toute cette assemblée, sortie d’une arche invisible, se
mettrait soudain à braire, à beugler, à glousser, à barrir, et
marcherait à quatre pattes.
Je voyais une taupe, une belette, un porc, d’imbéciles lapins, des
profils d’oiseaux, des faces reptiliennes, des moutons, des dindons, un
phénix-rastaqouère.--Et tout cela mangeait et tout cela buvait!--Ah! que
l’humanité est donc laide mon Dieu!... Mais, j’en suis, moi!
J’appartiens à cette ménagerie humaine! De quelle famille mes traits se
réclament-ils? suis-je lièvre, singe ou crapaud?
Alors, me sentant soudain des affinités secrètes et natives pour chacune
de ces bêtes, je ramassai une jeune guenon, qui se grattait les côtes en
grimaçant, et je fus me jeter dans ses bras, puis dans son lit, comme on
se laisse tomber dans un ruisseau, par fatigue de marcher au clair de
lune, la lune étant toujours trop loin!
Jeudi, 17 octobre.
J’ai eu tout à fait pitié de Lanthelme, hier soir. Vers dix heures, il
est entré dans mon atelier, se plaignant du froid et de la pluie.
J’étais seul; il venait me demander quelques pipes. Nous avons causé
jusqu’au jour. Décidément, le mauvais temps lui convient mal. Il était
triste, triste à hurler. Vous ne sauriez croire quelle piteuse figure il
présente à ces moments-là! On dirait que son petit ventre s’alourdit,
que ses joues se flétrissent, qu’il plie sur ses jambes. Il prend l’air
honteux de certains objets de rebut qui s’ennuient dans les coins des
greniers. S’il perd en apparence extérieure, il gagne, du moins, en
sincérité.
Figurez-vous, encore une fois, ma fumerie. L’atelier parcouru de
brusques lueurs rouges qui naissent et s’évanouissent suivant les
convulsions du feu de bois. Sur un chevalet, ce détestable paysage que
je n’arrive pas à finir, où un arbre trop vert, dont la perspective est
absolument fausse, fait tache sur un ciel mal venu. Derrière la tenture
à demi tirée, les nattes, la petite lampe, le plateau, la théière, et
nous deux, couchés à terre, vêtus de robes chinoises.
«Vois-tu, disait Lanthelme, (Lanthelme ne me tutoie qu’aux heures de
spleen), vois-tu, de même qu’il y a dans la matière une part
incombustible, il existe, dans le for de l’esprit, un résidu que la vie
n’arrive pas à détruire, une «façon d’être» qui subsiste et qui,
proprement, figure notre essence. En elle se découvre la qualité de
«fils de roi», comme tu dis, ou celle de valet. Mon essence à moi est
vile, je suis surtout vil, oui, oui, je suis surtout une chose vile.»
Il murmurait cela d’une voix lasse, en mots anéantis, bredouillés et qui
coulaient de sa bouche plutôt qu’ils n’étaient dits.
«Un jour, Zanko se fatiguera de voyager, un jour, Ted Williams se
fatiguera de collectionner des papillons; chacun finit par avoir assez
de ce qu’il fait; il t’arrivera de ne plus supporter ton inaction, il
m’arrivera de ne plus supporter mon abaissement et de vouloir reprendre
place...»
Il secoua la tête.
«Reprendre place!... comme si l’on pouvait!»
Il se plaignit jusqu’au matin avec ces mêmes phrases lentes, bourbeuses,
presque pas infléchies, n’interrompant sa lamentation que pour me parler
d’opium.
«Et crois-tu, sérieusement, que Zanko soit heureux? Dans toute cette
agitation qui fait sa vie, a-t-il un instant de vrai bonheur? Courir de
l’un à l’autre pôle, est-ce un sûr moyen de fuir l’ennui?--La dernière
pipe m’a paru trop cuite, mon cher, elle était même un peu brûlée.--Et
moi? J’avoue que je suis un carrefour de vices et que mes vices m’ont
procuré de l’agrément, mais ces distractions, qui me mèneront un jour en
correctionnelle, crois-tu qu’elles m’évitent le spleen?--Donne-moi une
tasse de thé, j’ai la gorge sèche.--J’ai su jouir de la vie mieux qu’un
autre. Je m’adapte à tous les plaisirs. Je change de sincérité, suivant
le lit où je couche.--Oui, ma sincérité est une chemise de nuit. Je suis
l’homme-putain. Je suis un homme en carte comme sont les filles du
trottoir. Je fais signe à la volupté qui passe et je l’emmène avec moi.
Je suis l’homme-putain.»
Et Lanthelme se mit à pleurer, à la façon d’une vieille putain dont le
fard se serait écaillé mal à propos.
Jeudi, 31 octobre.
A certaines heures, le sentiment de ma solitude devient vraiment
insupportable.--Il me semble que je suis un petit arbre étiolé, au
milieu de la vaste plaine. Je vois le cercle de l’horizon et le ciel et
la terre; je vois les caravanes qui portent des épices vers le nord, et
celles qui portent des cotonnades vers le midi. Des marchands passent
devant moi, courbés sous le faix des pierreries, et d’autres marchands,
qui vendent des oiseaux rares et des illusions, s’arrêtent quelques
heures et se reposent dans ma petite ombre.
Je vois encore des princesses en voyage qui vont rejoindre leurs amants.
De nombreux esclaves les précèdent, annonçant leur venue à sons de
trompe, et, quand elles m’aperçoivent, elles rient de me voir si
solitaire, au milieu de la vaste plaine. Elles rient, puis elles s’en
vont sur de beaux chevaux noirs et j’entends encore quelque temps leurs
joyaux tinter dans le crépuscule.--Et aucune n’a fixé sur mes branches
un de ses bracelets, comme le fit Xerxès pour un bel arbre, car je ne
suis qu’une pauvre frondaison étiolée, au milieu de la vaste plaine.
Ainsi, j’ai vu des personnes de haut rang et de grande renommée, et j’ai
vu des mendiants vêtus de guenilles, et des astrologues qui marchaient
les yeux au ciel, et j’ai vu des forcenés possédés par un rêve, et des
prophètes au regard annonciateur, mais aucun d’eux ne s’est retourné
pour me jeter une aumône ou un souvenir, car aucun d’eux ne voulait
perdre une seconde du précieux temps qu’il avait à vivre, pour un arbre
solitaire au milieu de la vaste plaine.
Les aubes ont amolli la nuit, l’aurore a percé l’air de pâles flèches,
midi a triomphé, le crépuscule a tendu ses voiles, l’ombre a de nouveau
régné, sans rien changer à mon sort, et je contemplais tristement les
flammes des bivouacs qui rappelaient mal l’espérance, car elles
s’éteignaient au matin.
Oui, j’ai vu toutes ces choses, je les vois encore, et, aujourd’hui,
retrouvant ma figure d’homme, sous laquelle je parais aux yeux du
commun, je goûte plus sinistrement ma solitude. Dans cette chambre
froide où Clotilde, par fantaisie, ne veut pas que l’on allume du feu (à
cause de sa migraine!) je me demande si, la semaine prochaine, ou durant
l’année qui va venir, l’heure sera moins lente, mon spleen moins
accablant, et cette solitude plus facile à supporter.
Ted Williams ne vient presque plus. Il s’est remis à s’occuper de ses
papillons avec une ardeur nouvelle. Les phalènes donnent tort à
l’amitié. Mes autres amis fréquentent peu (et je ne saurais les en
blâmer) une maison où la mauvaise humeur de Clotilde met toujours une
contrainte. Parfois, les petites grues dont la conversation plaît à
Clotilde, viennent piailler autour de moi; parfois, un ancien camarade
me rend visite, puis s’en va discrètement, avec un air apitoyé comme
s’il pensait: «est-il assez démoli!» et, toujours, je vois, autour de
moi, des hommes et des femmes composer leur vie, jouir, souffrir, et...
passer, dédaigneux de moi qui suis seul.
Le spleen mène vite à désirer la solitude. Il n’admet guère qu’une
causerie exaspérante dont le propos est sans cesse rompu et qui devient
une occupation analogue à certains jeux prolongés au-delà de la
fatigue.--On se rejette le ballon sans intention de vaincre,--par
habitude. Bientôt on ne joue plus; on se tait.--D’ailleurs, cet état
oppressé de l’âme, ayant une raison déterminante assez trouble, on ne
peut, ordinairement, la communiquer par les seuls mots simples qu’on a
le courage d’émettre.
Si l’on n’est pas dans la fumerie, lampe allumée et pipe prête, quel
travail, un soir de spleen, pour habiller sa pensée d’une robe seyante
et qui la moule!--Les vocables s’enfuient, la syntaxe se refuse et vous
dites: «arbalète» en voulant dire: «moulin à vent». Même un ami intime
qui a ses entrées dans votre esprit, ne peut, s’il voit que vous êtes
possédé par le spleen, compatir effectivement, car il n’a point dû
saisir la raison profonde de votre malaise, et, comme le spleen se
manifeste sous la figure innombrable de Protée, l’ami, voulant le
chasser de vous, ne pousse devant lui et ne force qu’une illusion. A la
longue, la peine qu’il se donne devient blessante, par maladresse.
Oui, le spleen doit être savouré sans témoin, comme une rage de dents,
au lieu qu’une grande douleur peut quelquefois être mangée en commun,
chacun sachant bien que c’est au même plat qu’il goûte, au lieu que la
très large mélancolie du soir reste douce à partager et qu’il est
certaines variétés de l’ennui dont l’essence ne s’adultère pas si l’on a
prié des gens pour s’en repaître.
_Homo homini lupus_... Ah! je n’ai guère besoin d’un compagnon pour
illustrer ces trois mots! car je suis mon propre loup, un loup enragé
qui s’innocule incessamment et recrée le mal dont il agonise.
Et puis, j’ai l’atroce vision des jours qui vont venir, qui viendront
assurément! où l’on dira:
«Oui, oui, je l’ai beaucoup connu, dans le temps... Oh! il a coulé!...
je ne le vois plus... il est mort... ou c’est tout comme!»
Alors, je reste seul, je regarde l’architecture de mes songes, j’admire
la beauté de mes anciens temples spirituels, de ces temples jadis dorés
par le soleil, mais qui, dans l’ombre, menacent déjà ruine et tremblent
sur leurs bases... oui... je considère cela et... ne m’en veuillez pas,
mes derniers amis, si je demande souvent aux heures bleues de l’opium un
allègement à mes peines!--Laissez faire! laissez faire!--C’est la
cigarette du condamné!
Dimanche, 3 novembre.
Quel surcroît de douleur que de souffrir d’un mal que l’on
méprise!--Perdez votre unique enfant, voyez mourir le plus sûr de vos
amis, mais ne soyez pas torturé par une épreuve abjecte. Me suis-je
assez plaint de Clotilde, ai-je assez décrit le supplice qu’elle me fait
subir! Je le croyais d’une atrocité sans pareille. Aujourd’hui je
deviens modeste. Il est des façons d’être malheureux qui sont plus
honorables que les miennes. J’en suis jaloux.
Voici la lettre que je reçois d’une ancienne amie. Elle s’est exilée en
Amérique, il y a dix ans, après avoir perdu son mari et ses deux enfants
dans un incendie. Elle a voulu recommencer à vivre. Je l’estime
beaucoup. Je lui écris de temps en temps. Il me plaît de savoir que,
dans la Caroline du Sud, un être humain pense parfois à moi.
INDD
«Mon cher enfant,
«Votre billet du 15 juin me fit grand plaisir, car vous m’aviez
laissée sans nouvelles depuis longtemps. Plusieurs fois j’ai eu
l’intention de vous répondre, mais j’ai différé, attendant le jour
où j’aurais quelque chose de satisfaisant à communiquer. Voilà qui
prouve ma sottise! car ce jour n’est jamais venu. Maintenant, le
petit monde où je vis est dans un état de chaos. Si je n’écris pas
ce soir, jamais je ne m’y résoudrai. Le désespoir et l’effroi
m’envahissent l’âme. Mon esprit est plein d’ombre.
«Le lundi, 16 septembre, un ouragan frappa notre petit village.
Huit heures durant, je pus voir les grands sapins se briser et
tomber autour de moi. La maison tremblait, gémissait, craquait par
toutes ces poutres.--Elle aussi semblait devoir s’anéantir, mais
je ne voyais aucun endroit où j’eusse été plus en sûreté.--Comme
l’effroi régnait, je réunis les domestiques dans le salon et leur
dis qu’ils étaient dans les mains de Dieu, le Dieu de la tourmente
aussi bien que du ciel pur. Durant qu’ils se tenaient debout autour
de moi, je leur lus le quatre-vingt treizième Psaume, puis, nous
nous agenouillâmes, et je fis à voix haute une ardente prière,
enfin je leur dis:
«Maintenant nous nous sommes confiés au Seigneur, nous devons nous
en remettre à lui et chasser toute crainte.»
«L’effet de cette oraison fut admirable. Maria reprit les mailles
de son tricot, et s’assit tranquillement dans un coin de la
cuisine.--Un instant après, elle accourut pour me dire qu’un énorme
chêne avait crevé le mur de l’écurie.--La seule miséricorde de Dieu
fit que Bobs, mon groom, ne fût pas tué, car il se trouvait à deux
mètres de là.--Vers une heure il y eut une accalmie.--Bobs en
profita pour aller aux nouvelles. Quelques moments plus tard, il
vint me dire que la maison des Wesley s’était
écroulée.--Heureusement, il n’y avait pas eu d’accidents de
personnes. Je tâchai d’aller porter secours à ces pauvres gens et
parvins jusqu’à chez eux en contournant une centaine de sapins,
renversés au milieu de la route.--Les Wesley s’étaient montrés d’un
courage admirable. Trempés jusqu’aux os, ils s’abritaient, tant
bien que mal, sous les ruines de leur maison. Je les ramenai chez
moi et les hébergeai pour la nuit.
«La journée du lendemain fut pluvieuse et sombre. Je m’inquiétais
beaucoup du sort de cette pauvre Lily qui surveille les travaux de
la ferme que je possède, à huit milles d’ici.--Je priai Bobs de
seller ma jument et résolus de faire le voyage. «Princesse» est une
bête tranquille qui ne trouvait pas l’aventure de son goût. Il
fallait franchir des troncs d’arbres, des fossés, or elle aime ses
habitudes et les chemins faciles.
«C’était folie de suivre la route pleine de décombres, aussi me
décidai-je à prendre par les bois. La voie est plus courte, mais il
est difficile de s’orienter. Bobs qui m’accompagnait à pied, ne
voyait pas ce projet d’un bon œil. Son cœur était plein de crainte.
Comme ma jument, il ne goûte guère l’aventure. L’ombre des arbres,
quand le ciel est couvert, ne lui dit rien qui vaille.
«Le soleil était voilé par un ciel de plomb. Il pleuvait une pluie
fine et harcelante. Il fallait éviter avec soin deux petits marais
où nous nous serions certainement embourbés. Il fallait surtout ne
pas perdre la tête.--Quel voyage!--De plus, il était malaisé de
garder la bonne direction, à cause des méandres de notre route, car
on ne pouvait songer à sauter par dessus tous les troncs
d’arbres.--Le petit Bobs avait repris courage, et se montrait d’une
gaîté charmante. Il marchait et courait près de moi, la main sur
mon étrier et, quand Princesse refusait à un obstacle, il le
franchissait, puis, se tournant, disait à la brave bête:
«Regarde-moi, Princesse! pour sûr, je suis plus petit que toi, et
pourtant, j’y arrive!»
«Lorsque je vis enfin les abords de ma ferme et que nous sortîmes
de la forêt, je sentis qu’en vérité, nous avions été guidés par la
main du Seigneur.
«Hélas! nous trouvâmes Lily et son frère dans un triste état de
dépression. L’écurie et l’étable avaient été renversées par le vent
et les bêtes s’étaient échappées. Foulant les palissades brisées,
les cochons, les moutons et les vaches mangeaient avidement ces
récoltes qui m’avaient coûté tant de peine et tant d’argent. Mes
champs de coton, qui passaient pour les plus beaux du pays, étaient
battus jusqu’à terre et il en allait de même pour le blé.--Pas un
brin qui fût resté droit!
«Sur le moment, je ne pensai pas trop à ma mauvaise fortune; je
consolai les gens de la ferme qui avaient si vaillamment supporté
ce jour d’épreuve. Puis, je songeai au retour, mais j’étais restée
si longtemps à causer que je craignais d’être surprise par la nuit,
en plein bois. La course fut encore plus ardue que celle du matin,
mais nous arrivâmes à la maison, comme tombait le crépuscule.
«Mon cher enfant, j’espère ne vous avoir pas trop ennuyé avec ma
longue histoire, mais votre billet du mois de juin me disait que
vous étiez malheureux et je sais que les cœurs qui ont souffert,
s’intéressent aux cœurs qui souffrent.--Je tâche de réparer un peu
les désastres causés par l’ouragan, mais, que voulez-vous! ma ruine
est trop complète, il est des moments où je perds courage. Soyez
plus vaillant. Ayez foi en Celui qui scrute les consciences.
«Aujourd’hui, Dieu merci, le beau soleil est revenu et nous sentons
cette paix, ce charme qui conviennent si bien au jour du Seigneur.
Je n’ose pas encore penser à l’avenir; je vis au jour le jour.
«Voici la cloche de l’église qui tinte. Il me faut vous dire adieu,
mon cher enfant. Donnez-moi de vos nouvelles; que la vie vous soit
douce, et n’oubliez pas,
«votre vieille amie,
«Jeanne Dutrieux.»
Et comment voulez-vous que je me plaigne, maintenant, de mes propres
misères!
Dimanche, 10 novembre.
Si j’éprouve une douleur, parfois très vive, à voir grandir les défauts
de Clotilde, si je souffre de constater qu’elle est, chaque jour, plus
insupportable et plus hargneuse que la veille, s’il m’est pénible de
sentir croître sa mauvaise humeur en raison directe de sa beauté, c’est
que l’espoir, quand il vous vient, a souvent bonne prise, et que,
toujours, je me dis:
«Qui sait? peut-être s’amendera-t-elle? peut-être finira-t-elle par
s’apercevoir que je suis, à tout prendre, un brave homme, quelque peu
fou, quelque peu bizarre, mais très maniable, et que, me faire une vie
plus tranquille serait se faire, du même coup, une vie plus heureuse.»
J’espère cela, comme les gens dont la foi est médiocre espèrent une
immortalité.
Et cependant, ces derniers jours, j’ai tué mes suprêmes illusions.--Non!
Clotilde ne changera jamais, Clotilde restera la Bête inconvenante que
l’on voudrait cuire à petit feu, torturer chinoisement, supplicier en
détail. Elle est pareille à elle-même, si variable que soit son humeur,
et Clotilde triste, Clotilde gaie, Clotilde furieuse, Clotilde froide ou
Clotilde en amour ne cesse jamais d’être Clotilde, la seule Clotilde,
celle qui m’a dérobé le goût de vivre.
Oui, oui, je l’avoue, j’ai de bonnes heures, oui, parfois je ne pense
plus à ma peine et je me repais simplement du beau corps offert!...
Oui... mais, le lendemain! songez-y!... et la nausée!--En vérité,
Clotilde n’est plus pour moi qu’une image féminine de l’enfer. A son
seuil, j’ai «laissé toute espérance» et par conséquent, je ne me désole
plus, j’ai le spleen.
On se désole quand la solution d’un problème est malaisée, non quand un
problème est insoluble. Je n’imagine pas un homme éprouvant du désespoir
devant une impossibilité absolue. Ceux qui cherchent le mouvement
perpétuel sont des fous. On ne pleure guère parce que A est A et ne
sera jamais B, parce que l’application d’une formule chimique donne
toujours le produit qu’elle figure. Une certitude parfaite, où la
logique n’a plus rien à voir, une certitude _classée_, n’excite pas la
douleur, au lieu que je sais des aboutissements extrêmes d’un effort
inutile où le spleen trouve son compte.
Vous n’atteindrez pas Dieu en discutant sa vertu. Vous n’entrerez pas
dans l’âme de cette créature en la questionnant ou en rêvant à son
sujet.--Ce sont les arches saintes. Ne les considérez pas! Le spleen
vous surprendrait durant votre adoration.--Mais, à ce spleen il existe
un remède. Il est efficace, car il détruit le spleen pour le muer en
joie ou en désespoir, mystérieux parce que jamais on ne joue à coup sûr.
Et ce remède le voici: recréez l’espérance.--Si elle vit, si elle
prospère, vous connaîtrez la béatitude, si elle ne revit que pour un
jour, alors, mon ami, cassez-vous la tête contre un mur solide, vous ne
sauriez faire mieux!--Tout est préférable à ce spleen où périt la
raison.
Mercredi, 13 novembre.
J’ai fait aujourd’hui, une bien curieuse expérience de psychologie. Elle
m’apprend que l’un des sentiments les plus naturels à l’homme, (je parle
de l’instinct de la conservation), s’affaiblit en moi, au point de
disparaître.
* * * * *
Cela se passait rue Saint-Honoré. J’avais pris un fiacre. Bien calé dans
le coin de gauche, je fumais tranquillement, sans penser à mal, quand,
par la portière dont la vitre était baissée, j’aperçus, à vingt mètres
environ, un omnibus qui venait au grand trot.
Or, de cet instant jusqu’à la fin de mon aventure, il s’écoula, je
pense, vingt secondes, et voici, très précisément, la chaîne de pensées
que je vis se dérouler dans ma cervelle, durant ce tiers de minute.
«Si mon fiacre continue à obliquer, il y aura un accident.
«Le timon de cet omnibus est bien haut! Il passerait juste dans la
portière de mon fiacre.
«Cet omnibus marche vite.
«Le pavé glisse, aujourd’hui. Le cocher ne pourrait certainement pas
arrêter ses chevaux.
«Mon fiacre oblique toujours.
«L’omnibus vient en ligne droite.
«Si ces deux mouvements restent constants, l’accident est inévitable.
«Le timon de l’omnibus, en cas d’accident, me touchera en pleine
poitrine.
«Je puis l’éviter en me déplaçant un peu vers la droite.
«Faut-il me déplacer un peu vers la droite?
«Non, je ne crois pas. Ce genre de mort en vaut un autre, bien qu’il
soit un peu sale, car l’omnibus vient si vite que je serai très
rapidement défoncé.
«Allons, c’est décidé, je ne me déplacerai pas.
«En somme, j’ai de la chance. Je disparais d’une façon honnête sans que
l’on puisse supposer un suicide, et mes quelques amis souffriront moins
de me savoir mort que je n’ai souffert, moi-même, de me savoir vivant.
«Oh! que c’est donc ennuyeux. J’ai oublié dans mon testament de laisser
ma montre à Ted Williams; j’aurais voulu qu’il la portât. Tant pis,
mais, peut-être, ma montre sera-t-elle brisée dans l’accident.
«J’espère que l’on pensera à brûler ce paquet de lettres qui se trouve
dans le dernier tiroir de mon bureau.
«Je regrette de ne pouvoir assister au veuvage de Clotilde. Elle fera de
bien attendrissantes grimaces!
«C’est singulier! Je n’ai peur, en ce moment, ni dans mon esprit, ni
dans mon corps.
«Elles seront de haut goût, les conversations de Lanthelme et de Zanko à
mon sujet!
«Décidément, je ne vois rien qui m’empêche de mourir tranquille. Ma vie,
durant ces dernières années, n’avait plus de sens. J’ai été fauché. Je
tombe. C’est dans l’ordre.
«Ouf! c’est fait! Par sa fin, tout au moins, ma destinée est heureuse.
«Je ferme les yeux.»
Comme je l’avais prévu, le timon de l’omnibus entra par la portière et
me toucha en pleine poitrine. Malheureusement il s’arrêta là. Le cocher
avait de bons biceps: il retint ses chevaux. Je fus seulement un peu
secoué.
Epouvante des passants, cris aigus, commentaires, jurons, agents de
police, vacarme. Tout l’ordinaire d’un accident de rue. Rien que cela.
C’était raté.
Samedi, 10 novembre.