bondissait. Dans l’air, des parfums se caressaient et des papillons se
faisaient la cour. Des fleurs, épanouies sur leurs tiges, me souriaient
délicatement. Au bord du ruisseau proche, le père des palmiers,
triomphant et poussiéreux, semblait nous bénir... Ah! Férida qu’il
faisait bon veiller sur ton repos.
Je pense que tu ne rêvais pas, car je rêvais pour toi. Sur ta bouche, tu
gardais l’expression du bonheur. Dès que tu ouvrais les yeux, le rire
animait ton visage. Tu étais prête à tous les divertissements, et nous
luttions sur l’herbe courte à la façon des bergers. Puis, les mains
jointes, nous regardions à travers les palmes, le ciel qui se dégradait.
Nous suivions la nef du jour, jusqu’à l’heure où elle chavire sur
l’horizon et répand toutes ses corolles. Et dans la nuit violette nous
attendions, anxieux, le moment où l’aube, de sa main gauche, pâlit un
coin de l’orient.
Et puis nous dormions encore, tout près l’un de l’autre, et les _gennis_
du bien nous éventaient avec de grandes fleurs!--Ah! Férida! que ton
repos était harmonieux et quel supplice j’éprouve à voir Clotilde dormir
comme une vache.
Mardi, 10 septembre.
Je viens de me réfugier dans la fumerie pour échapper à un homme bleu, à
une femme barbue, à un enfant crapaud, à une chèvre bicéphale et à
plusieurs rats à trompe.
Me voilà en sûreté!
C’était, il y a une heure, à la foire. Clotilde s’y promenait
allègrement.--Les yeux avides, elle regardait, de droite et de gauche,
montait sur tous les chevaux de bois, entrait dans toutes les boutiques,
et ne cessait de rire que pour publier sa bruyante admiration à propos
de n’importe quoi, de rien du tout et de moins encore.--Elle marchait
menu et tenait, comme un sceptre, ce soleil de papier jaune dont je lui
avais fait hommage. De temps à autre, elle m’en chatouillait le menton,
me donnant des noms d’animaux et de légumes, à très haute voix, pour
égayer les passants.--Je la suivais, résigné, car, pendant la journée
d’hier, elle s’était montrée fort aimable, et Clotilde ne saurait avoir
quarante-huit heures consécutives de charité, quand, soudain, elle me
dit:
«Je veux entrer là!»
«Là», c’était une boutique triste qui portait comme enseigne: _Aux
Erreurs de la Nature_. Une pancarte, en grosses lettres, précisait la
qualité de l’exhibition, interdisait l’entrée aux enfants et aux
personnes nerveuses ou _sensitives_, et promettait Golconde avec
Eldorado à qui découvrirait une supercherie.--Enfin, le discours du
forain qui gardait la porte proclamait que la science seule était en
cause et que, pour vingt centimes «quatre sous», on pouvait à la fois
s’instruire et s’amuser.
«Je veux entrer là!»
Et, bien entendu, je ne tardai pas à céder.
Clotilde resta près d’une heure dans cet enfer chinois. Vraiment elle se
délectait. Durant le cours de son inspection, elle se mouillait les
lèvres en même temps qu’elle souriait d’un petit sourire. Ah! que je
l’eusse volontiers étranglée avec ces mêmes mains qui la caressent
chaque soir! Je pense que si, par aventure, l’homme bleu ou l’homme velu
ou bien encore l’homme tatoué lui avait déclaré sa flamme, cette flamme,
elle l’eût couronnée sans hésitation, de préférence sous mes yeux.
Oui, les monstres ont, pour certaines femmes, un attrait violent. Elles
ne ressentent pas ce double dégoût qui nous soulève d’horreur et nous
jette ensuite dans le spleen le plus sombre: dégoût pour ceux qui
regardent le monstre et dégoût pour le monstre lui-même.
Je viens de demander à Ted Williams ce qu’il pense de cette dépravation.
Il est rentré ce soir même de Londres, rayonnant d’une abondante joie,
parce qu’il a trouvé chez un entomologiste de Regent street trois
phalènes madécasses, inconnues des collectionneurs.
«A cet amour immodéré de l’horrible, dit-il, je vois plus d’un
motif.--L’homme est fier de son corps. Ce corps est à lui seul. Même
durant l’accouplement, il ne le donne pas, il l’impose. Si peu qu’il
s’en rende compte, il est tout de même glorieux de son intégrité
musculaire. Aussi, la vue d’un monstre le rebute-t-il, comme le rebutent
les spectateurs que cette difformité passionne.--Il n’en va pas de même
pour la femme. Sa personne physique est l’objet de transactions très
précises: ventes, prêts, louages, donations entre vifs... N’est-ce pas,
Poussière?...
--Insolent!
--... Elle en arrive à considérer ce corps avec des sentiments assez
mélangés: ceux qu’éveille un objet d’art demandant mille soins et que
l’on peut céder, à condition d’observer certains rites, assez peu
variables, en somme. L’objet de chair que la femme représente
l’intéresse; de là à s’intéresser au spectacle d’objets analogues, mais
tarés, il n’y a pas loin. La belle fille qui se paye l’étreinte d’un
nabot doit vivre de bien étranges minutes, quand elle voit l’expression
humble mais éblouie de son amant d’un soir. C’est le mariage de
l’oiseau-lyre et du crapaud.--En résumé, l’homme n’est pas curieux des
tares d’autrui parce qu’il n’est pas curieux de son propre corps et que,
s’il est lui-même taré, il s’en cachera avec soin. Tout au contraire, la
femme cherchera le mâle physiquement taré, l’exception, afin de pimenter
ses jeux de chair. La femme sourit au monstre, l’homme s’en détourne.
--Ne maltraitez pas les monstres! dit Lanthelme qui venait d’entrer.
Bien souvent vous me faites sentir que j’en suis un, et, cependant, je
crois être votre ami.
--Je ne parlais que du monstre physique, répondit Williams avec le plus
grand sérieux. Il semble, en effet, que, pour le monstre moral, nous
ayons tous une façon de tendresse. En cela, l’homme et la femme se
ressemblent. La raison me paraît être que l’on peut, à la rigueur,
s’imaginer pourvu d’une âme monstrueuse, si répugnante que vous la
choisissiez, au lieu qu’il est tout à fait impossible de se figurer sous
les espèces d’un homme à trois jambes ou d’une amazone bicéphale.
--Ajoutez, dit Lanthelme en riant, que le monstre moral peut vivre un
grand nombre d’heures sans être trop remarqué. Songez que je me promène
chaque jour dans Paris et que je n’ameute guère les passants. Ma
monstruosité est, extérieurement, intermittente. L’anomalie qui me
singularise est, sans plus, d’avoir choisi dans ma conduite une fausse
échelle de valeurs. Pour dire le vrai, je ne suis monstre qu’aux
instants où je m’applique à mes actions, or c’est là, tout aussi bien,
le fait du grand homme auquel on dédie des statues et des monuments. Le
génie, si vaste qu’il soit, n’a pas de manifestations continues. Homais,
Troppmann et Napoléon mangeaient leur côtelette de même. C’est de la
philosophie courante. Vous êtes, dans la plupart de vos manifestations
quotidiennes, les frères des montres moraux... mes frères, par
conséquent. Le seul monstre moral parfait serait le fou... non point le
monomane, mais une espèce de fou qui résumerait toutes les folies.
--Lanthelme a parfois du bon sens, dit Ted Williams. Oui, le monstre
moral passe inaperçu! Combien différente est la situation du monstre
physique, du vrai monstre! Son anomalie n’est discontinue que dans
l’espace, elle est continue dans le temps et, par conséquent, toujours
visible. Sans trêve, par nature, le monde lui est hostile. Tel nabot
souffre des distances, tel homme obèse souffre de l’étroitesse des
fauteuils, tel géant souffre de se courber sous les portes et tous trois
souffrent des railleries du premier venu, car le premier venu ne cessera
jamais de s’étonner que l’on puisse dépasser les moyennes, ces moyennes
où il vit à l’aise.
--Si j’ai du bon sens, murmura Lanthelme, de son côté, Ted Williams a
l’âme d’un prédicateur. Je crois entendre le prophète Ezéchiel!»
Cette causerie me donnait le spleen. Mon esprit se peuplait d’anatomies
incomplètes, de singularités physiques, de centimanes, d’empuses,
d’hermaphrodites et de pygmées!
«Oh! m’écriai-je, quel romancier dira la tragique histoire d’un monstre
conscient de son faux rapport avec la vie? On parle souvent de la
solitude de nos pensées, de la solitude des cœurs humains... se
trouvera-t-il un psychologue assez délié pour nous dire la solitude
autrement abominable de l’homme à douze doigts, de l’homme à l’épiderme
bleu, de l’homme au nez divisé, ou bien de cet homme velu pour qui
Clotilde a eu de doux regards?... Et quel horreur! ah! quelle
prodigieuse et virulente horreur ce doit être, dans cette boutique de
foire, que de considérer tous ces monstres prenant un repas en commun et
mesurant leurs monstruosités!»
Jeudi, 12 septembre.
Clotilde continue à s’instruire. Hier, elle a désiré connaître
l’histoire de Barbe-Bleue.
Voici la forme que j’ai donnée à mon récit.
D’abord, j’ai longuement regardé Clotilde dans les yeux, dans ses grands
yeux exaspérants où règne toujours une sorte de paix bourgeoise et peu
charitable, puis, soudain, je me suis écrié:
«Tu veux m’épouser?
«Ecoute.
«Ma première femme s’appelait Hortense.
«Elle était bonne fille et douce de peau, mais je l’ai tuée à cause du
son de sa voix. Certaines voix sont communes. La sienne semblait l’écho
d’une fête de banlieue.
«Ma seconde femme s’appelait Julie.
«Elle était fort belle, mais je l’ai tuée à cause d’un penchant
détestable à se regarder dans les miroirs. Les glaces de mon appartement
restaient pleines de son image. Cela devenait fastidieux. Je n’étais
plus chez moi. Avec elle, presque tous ses reflets sont morts, et, si
j’en retrouve un, dans une chambre peu fréquentée, je brise le miroir.
«Ma troisième femme s’appelait Eulalie.
«Durant les premiers temps de notre amour, je la trouvai parfaite. Elle
était experte aux jeux de l’alcôve, elle figurait à merveille les divers
personnages d’amoureuses que j’ai décrits dans les livres que j’aurais
voulu écrire, mais, une nuit que je l’adorais, je crus voir qu’elle
imitait l’héroïne du dernier ouvrage d’un de mes confrères. Je l’ai tuée
pour cette insulte trop directe.
«Ma quatrième femme s’appelait Lucienne.
«Elle avait ce qu’il faut pour plaire, et, celle-là, je puis te la
donner en exemple, car je l’eusse gardée toute ma vie, sans une fâcheuse
rencontre qui me la fit tuer.--Elle portait sous le sein droit un petit
signe rouge, et cela donnait à son corps une asymétrie dont je souffrais
beaucoup. Un soir, je voulus faire à cette tache une réplique en
piquant Lucienne, sous le sein gauche, avec une longue épingle. Par
malheur elle mourut aussitôt.
«Ma cinquième femme s’appelait Fausta.
«Elle était fort savante. Sa présence remplaçait une bibliothèque, et je
n’avais qu’à la feuilleter pour assurer mon érudition. Mais elle se mit
en tête d’apprendre le cambodgien, idiome sur lequel j’ai peu de
lumières. La pensée que ses songes s’exprimeraient parfois en un langage
que je ne comprendrais point, fut si douloureuse que, ne pouvant me
résoudre à perdre ainsi une part de Fausta, je la perdis toute entière
en la faisant mourir.
«Ma sixième femme s’appelait Antoinette.
«Elle me fut suspecte, dès l’abord, parce que ses yeux et sa bouche
n’appartenaient pas à la même personne. Elle passait pour avoir été
coureuse, de sorte que son être, trop prostitué, avait pris un trait à
chacun des amants qu’elle avait subis, et il s’ensuivait cette chose
(effrayante si on la considère sous son vrai jour) que je ne pouvais
posséder ma bien-aimée complètement, car elle était la propriété d’une
foule anonyme, disparate et démocratique. J’ai donc tué Antoinette pour
qu’elle retrouvât sa personnalité dans un cadavre.
«C’est depuis lors que je cherche une bien-aimée qui soit toute à moi.
«Te voilà avertie.
«Je t’aime, bien que tu louches.
«A cette heure mon lit est vide... Viens t’y coucher!»
* * * * *
Et, maintenant, Clotilde sait l’histoire de Barbe-Bleue!
Vendredi, 13 septembre.
Quelles joies merveilleuses on trouve à suivre une grand’route, loin des
villes, dans la poussière et le soleil, ou bien, la nuit, quelle
griserie de marcher droit devant soi, sous la lune, entre des prairies
vêtues de brouillard bleu!--A Paris même, je prends parfois la monnaie
de ce plaisir, quand Clotilde m’a trop excédé.--Je lui laisse la maison,
je sors, je me promène dans les rues, presque au hasard; je vais où mes
pas me conduisent.
Je vois vivre le Paris nocturne. Je ne tâche pas d’observer, non, je
regarde, tout simplement. Je marche. Je vais de Passy à la Bastille,
puis à Montrouge... n’importe où. Je reviens au matin, presque sans
souvenirs, moins fatigué qu’après une promenade hygiénique en plein
jour. Alors je me couche et m’endors du sommeil des bienheureux, celui
où l’on ne rêve pas.
Ah! j’ai fait dans Paris de belles randonnées! J’ai côtoyé ce peuple
singulier qui anime les heures noires et, dès que le jour s’affirme, va
dormir dans je ne sais quelles tanières, peuple de troglodytes qui pare
la grande putain pour l’usage du bourgeois diurne.
Mais combien ce serait mieux de courir ainsi dans la campagne, où la
brise n’est pas canalisée, où l’on voit toutes les étoiles! Rencontrer
ces mystérieux trimards qui marmottent, pour s’entraîner, d’âpres
chansons! voir tourner le ciel au-dessus de sa tête! entendre dans le
bois voisin l’hymne des rossignols!--Ah! mon Dieu! s’il était possible
de s’alléger l’âme ainsi!
Qu’est-ce qui m’en empêche?
... Qu’est-ce qui m’empêche de quitter ma maîtresse?... de me quitter
moi-même?
C’est, en somme, la résolution que je prendrai. Me quitter moi-même...
Un flacon de laudanum se chargera de la rupture... et, peut-être, mon
âme ira-t-elle écouter, sur les grand’routes, le chant des rossignols.
Jeudi, 26 septembre.
Le spectacle de la vie est odieux à ceux qui vivent sans plaisir.--Je
regarde un homme qui passe dans la rue. Il se hâte. Un encombrement
l’arrête. Il tire sa montre et hausse les épaules d’un air impatient.
Heureux homme! Il vit!--Ces minutes, pendant lesquelles il a tâché de
gagner du temps, sont du temps gagné sur l’ennui. Il est absorbé par le
projet de se rendre en tel lieu, avant telle heure. Voilà un bénéfice
qui a son prix.
J’envie cet homme. Je l’envie de toutes mes forces. Il subit un ordre
qu’il s’est donné à lui-même ou qui vient d’autrui, peu importe;
toujours est-il que cet ordre détermine les quelques milliers de gestes
qu’il fera durant l’heure prochaine. Lorsque, enfin, cet homme aura
atteint son but, il sera tout pénétré d’un sentiment délicieux: celui de
la chose faite, et faite sans remords. Cela n’a rien à voir avec le
sentiment du devoir accompli que vantent les moralistes. Non, il s’agit
d’une satisfaction d’artisan; rien de plus. C’est déjà beaucoup.
Jamais cet homme ne tombera sous la griffe du spleen, jamais il ne sera
persécuté par l’affreuse anxiété de l’erreur possible.--Elle me gâte des
journées entières:
«Si j’avais fait telle chose à telle heure, au lieu de faire telle autre
chose, cela n’aurait-il pas mieux valu?...»
«Si j’avais tourné à gauche, au lieu de tourner à droite?...»
«Si j’avais...»
Croire que l’on a évité le bonheur, quand on pouvait l’atteindre, est
une insupportable sensation. Ne pas reconnaître la figure de la joie,
passer à côté de la fortune sont des coups de dés que l’on déplore avec
insistance. Au tirage d’une loterie, le porteur du numéro 612 se
plaindra surtout parce que le 611 obtint le gros lot. Cette proximité
l’affolle. Mon regret est de nature pareille. Mais quoi! la logique n’a
rien à voir dans cet ordre d’émotions!
A ce sujet, ne pensez-vous pas que l’étymologie du mot «trivial» est un
bon enseignement? Les petits faits de la vie, les petits accidents, les
petits problèmes, les «trivialités» en un mot, nous offrent toujours
trois voies, entre lesquelles il faut choisir. Le spleen trouve son
compte dans nos erreurs. Il nous dégoûte d’une existence, où, à chaque
minute du jour, on est forcé de prendre un parti. Il mène à cette
introspection absurde et continue dont je parlais. Le sentiment de l’«à
quoi bon?» y prédomine de façon dangereuse, et nous en arrivons,
bientôt, à ne plus vouloir agir, par peur de nous tromper.
Hier soir, en fumant, j’avais cette vision de la jeunesse: une
congrégation de carrefours où l’humanité s’était perdue, un labyrinthe,
situé entre l’enfance et l’âge mûr, comme une marche dévastée entre deux
états prospères. Pourtant, ne vous laissez pas séduire par cette image,
car la plupart des hommes ne se doutent guère qu’ils sont dans un
labyrinthe et, si quelques-uns s’embrouillent dans les carrefours,
manquent les bifurcations et se trompent de chemin, ne sachant pas lire
les indications des poteaux, d’autres se promènent avec simplicité dans
ce dédale, comme s’ils parcouraient une avenue.--Ce sont les heureux de
ce monde.
L’homme qui passait, il y a un instant, sous mes fenêtres, a-t-il donc
un fil d’Ariane?
Moi, je désespère de sortir jamais du réseau de sentiers qui m’entoure,
car c’est Clotilde, vous le savez, qui garde mon labyrinthe.
Je craindrais moins le Minotaure.
Mardi, 1ᵉʳ octobre.
«Je me demande, dit Ted Williams, ce que sont devenus les personnages de
la comédie italienne?»
J’ai passé à mes amis le goût violent que j’ai pour l’entourage de
Colombine, d’Arlequin et de Pierrot. Après quelques pipes, nous causons
volontiers de ces chères figures qui nous semblent plus réelles, l’opium
aidant, que les passants des rues. A ces moments, Clotilde est
exaspérée. Son amour de la précision souffre de nous voir rêver.
«Certainement, dit Ted Williams qui tournait au dessus de la lampe une
superbe boulette dorée, ils ne sont pas morts. Ils ont trop bien vécu
pour mourir.
--Ils doivent être dans une maison de retraite, dit Zanko, dans une
maison de retraite, au milieu d’un grand bois.
--Pourtant, dis-je, Pierrot est mort. Un soir, ayant fait un quatrain
sublime, où il avait mis le meilleur de son génie, il ne trouva personne
qui voulût l’entendre. Alors il se poussa un grand poignard dans le
cœur, et sa face était encore plus pâle après qu’avant.
--C’est très triste, dit Poussière, qui ne sent jamais si l’on plaisante
ou si l’on parle sérieusement. Quel âge avait-il?
--On ne sait pas, répondis-je; il cachait son âge, comme les jolies
femmes, et puis, il se fardait beaucoup.
--Et Colombine? demanda Lanthelme.
--Colombine? dit Williams, mais, c’est de notoriété publique! Colombine
devint courtisane à Paris, et connut tous les désagréments de ce métier.
Elle reçut dans son lit des vieillards calamiteux, et des usuriers, et
des adolescents maladroits, et des paralytiques, et des va-nu-pieds, et
des bossus...
--Ça porte bonheur, dit Bichon.
--Maintenant, elle est à l’hôpital, pour des raisons que vous pouvez
comprendre.
--Oh! la pauvre fille! dit Poussière.
--Et Arlequin?» demandai-je.
Williams rassembla ses souvenirs:
«Je crois avoir entendu dire que le bel Arlequin était tout à fait
déconsidéré. On ne lui rend pas son salut. Les uns affirment qu’il a
triché au jeu, les autres qu’il est allé faire la guerre en Italie. Or,
l’Italie, vous le savez, a la forme d’une botte et, comme Arlequin est
fort insolent, cette botte, il la reçut dans le cul, après quoi il
s’enfuit honteusement, car il est très couard. Je pense qu’il ne se
réhabilitera jamais.
--A propos! dit Lanthelme, vous a-t-on raconté la petite aventure du
docteur Bolonais?--Non!--Eh bien, voici:
«Ce bon docteur venait d’accoucher la fille de l’Herboriste, et il
revenait par la route, à petits pas, dans le beau clair de lune de
pantomime, heureux et l’âme légère.
«Son âme était très légère, car, en l’honneur de l’enfant si récemment
mis au monde, il avait bu plus d’un coup de vin, du meilleur, de sorte
qu’il zigzaguait un peu et que son bonnet pointu lui tombait sur
l’oreille, et que sa grande robe d’azur, semée d’étoiles d’or, devenait
le jouet du vent.
«C’était, disais-je, par un beau clair de lune; le ciel cendré faisait
plaisir à voir; les collines étaient bleues; la route, où des ombres se
dessinaient crûment, avait le ton blafard du visage de Pierrot, et le
petit lac, où toute fille-mère jure qu’elle se noiera si son amant ne
l’épouse, brillait comme le miroir des sylphides.
«Or, le docteur Bolonais atteignit sa demeure et, poussant la grille,
pénétra dans son potager. Cette entrée, coupa court à des causeries. La
pimprenelle et la haute asperge à baies rouges, et la barbe de bouc, et
toutes les salades, et l’endive tout comme l’estragon, et le petit
cerfeuil avec l’artichaut, et les betteraves aussi, et les tomates
encore pâles, et les grands choux prétentieux, et les melons, espoirs du
bon docteur, murmurèrent:
«Fixe! voilà le patron!»
«Mais le patron n’en avait cure et, entre les rosiers et les buis
taillés en boule, devant les géraniums et le peuple comestible, au pied
de sa maison que la lune tendait de blanc, le docteur Bolonais, tenant
entre ses doigts les coins de sa robe, et après avoir posé son bonnet en
éteignoir sur la pointe d’un tuteur, se mit à chanter d’une voix
stentoréenne, au risque d’éveiller tous les voisins, des chansons d’une
scandaleuse indécence que je n’oserais vous répéter.
--Et les légumes, dit Williams, que faisaient-ils?
--Les légumes? ils regardaient cette scène, profondément ébahis.--Je
vous donne l’histoire, telle que me l’a contée Mezzetin. Elle risque de
faire perdre au docteur toute sa clientèle bien pensante.
--Je ne comprends pas, interrompit Clotilde, en me regardant d’un air
désagréable, quel plaisir Lanthelme peut trouver à inventer des
stupidités pareilles! Lui et toi, vous avez la manie de parler pour ne
rien dire. C’est très agaçant.
--Oui, murmura Lanthelme d’une voix douce, Clotilde n’aime que les
discours qui lui sont adressés directement; elle n’a aucun goût pour les
divagations.
--Ce soir, répondis-je, Clotilde n’a de goût pour rien: elle est de
mauvaise humeur. Ne lui parlez pas, cher ami, elle vous accablerait
d’injures et je serais forcé de la battre.»
Clotilde se leva, donna un coup de pied à mon pauvre Tchéragan et alla
se coucher, gardant sur son visage un air tout à la fois digne et
offusqué.
Cela me promet, pour demain, une journée agréable.
Samedi, 5 octobre.
Oui, je crois que mourir par l’esprit, est la seule guérison efficace du
spleen. C’est aussi le seul moyen de voler la vie, de se sentir un peu
seul, dans la foule des tracas, des remords, des mauvaises illusions et
des peines inutiles qui viennent chaque matin frapper à notre porte...
Mais, quelle est la meilleure façon d’employer ce remède?
Mourir par l’esprit?
Comment mourir par l’esprit?
Dormir ne vaut rien, à cause des rêves, personnes terribles qui entrent
dans la cervelle sans être invitées. Je l’accorde, on se détruit en
dormant, mais les rêves vous ressuscitent, _volens nolens_. Et quelle
chose excédante que de vivre, fût-ce le temps d’un songe, sous des
espèces antipathiques! Je rêve le moins possible, et les rêves, se
sentant surveillés et comprenant (car ils sont malins, les bougres!)
qu’il n’y aurait aucun plaisir à tirer de moi, s’éloignent, vont
ailleurs, chez le concierge de mon immeuble, chez la dame hydropique du
second, dans la cervelle de Clotilde... et alors, le concierge se
réveille en sursaut, et la dame hydropique beugle, et Clotilde pousse
des cris, tout en dormant au fond de la ruelle ou sur les nattes.--Me
voyez-vous poussant des cris sous le prétexte que je me suis perdu dans
les carrefours du sommeil?--J’en mourrais de honte!--Non,--dormir ne
vaut rien.
Lanthelme préconisait jadis les alcools. Je ne saurais en faire autant.
Ne demandez rien aux alcools, ils vous trahiraient.--L’alcool est un
baladin qui amuse par des jeux que l’on ne saurait diriger. Il est un
hypnotiseur déloyal qui allège notre souffrance de façon louche. Il nous
laisse dans une convalescence incertaine... et puis, la guérison est
trop courte. On n’a pas senti le temps passer. On se retrouve, sous la
table, baisant cette même froide bouche que l’on voulait fuir.
A l’avis de Zanko, partisan des solutions nettes, si l’on veut tuer son
esprit, il n’y a qu’un moyen: mourir pour tout de bon. C’est là une bien
vive imprudence! Voyons! supposez que les partisans de la métempsycose
aient deviné justement les secrets du destin: on renaîtrait chat ou
insecte... Il paraît inutile de hâter ce destin.--Renaître dans la peau
d’un chat spleenétique! être une araignée mécontente! une baleine
affamée d’idéal! une hirondelle pessimiste!--songez-y donc!