Ted Williams est à Londres. Avant-hier, j’ai reçu une lettre de

lui.--Son petit cousin Cheftel qui est parti pour le Tchad, avec

l’expédition Farlaud, n’a point écrit ni télégraphié depuis deux

mois.--Williams, inquiet, me priait d’aller aux nouvelles.--D’autre

part, tous les journaux du matin signalaient l’arrivée à Paris du

général Felte, l’ancien explorateur, qui est, aujourd’hui, proconsul de

la République dans l’Ouest Africain.--J’ai prié le Général Felte à

déjeuner, après avoir réussi, par les tours d’une diplomatie cauteleuse,

à dépêcher Clotilde chez sa tante Ursule... est-ce bien Ursule?.. ou

Mélanie?.. mettons Ursule... laquelle vit de ses rentes, en

Seine-et-Oise.

C’était pour une heure, ce déjeuner. Felte est entré à midi

cinquante-neuf minutes, exactement. Par hasard, je consultais ma montre

à cet instant...

Jean-Claude Felte, général de brigade, est un homme de cinquante-cinq

ans, mince et droit, les cheveux tout blancs, la moustache gris de fer.

Il ne fait point de gestes, sourit rarement, ne raille jamais.

D’abord il m’a rassuré sur le sort du cousin, de Williams:

«Il n’écrit plus, ce petit? Bah! Pour quoi faire, écrire? A quoi bon?

S’il n’écrit plus, c’est qu’il se trouve bien où il est, qu’il oublie le

reste du monde. Le désert l’a pris par le cœur! voilà tout! Cela arrive

à tous ceux qui travaillent là-bas!»

«Là-bas!» Un éclair passe dans les yeux songeurs. Et, tout aussitôt,

Felte, poli, me complimente sur ma table.

«Vous avez un excellent cuisinier...»

J’interroge, curieux d’autre chose que de cuisine:

«On travaille donc, mon général, là-bas?... On travaille encore?

--On travaille. Les temps héroïques sont passés, mais il est aussi dur

d’organiser que de conquérir et le petit Cheftel aura, sans doute,

autant de besogne sur les bords de son lac Tchad, que j’en ai abattu,

moi, il y a quinze ans, lorsque je créais cet empire africain que j’ai

donné à la France.»

* * * * *

... Et c’est un homme qui est devant moi!... rien d’autre qu’un

homme!--Un homme qui vient de prononcer (avec quelle simplicité

stupéfiante!) ce peu de mots:

«J’ai créé un empire.»

Je considère les quatre murs entre lesquels, moi, j’ai enfermé ma pauvre

vie; je regarde ces meubles, ces tapis, ce rideau, l’escalier qui mène à

mon atelier vide, où je ne travaille plus, à la fumerie où, parmi les

feuillages et les oiseaux brodés, je me console tant bien que mal, de ne

pouvoir être heureux. J’évoque Clotilde dans ce décor fait à sa

taille,--petit, petit, petit!

Et l’homme qui est là a créé un empire!

Avec deux bras, deux jambes, un corps, un visage, comme moi... il a créé

un empire!

Le général Felte a créé...

Je lui dis:

«Vous êtes heureux?»

Il répond:

«Oui.»

Tout sec.--Puis, il ajoute:

«Vous aussi, je présume? Quelle tristesse y aurait-il dans votre vie?

Vous êtes libre, bien portant, riche, par surcroît...»

Malgré le respect qui me subjugue, je hausse les épaules:

«Dans ma vie à moi, il y a le spleen.

--Parlez donc français! dites: l’ennui. Eh bien! travaillez! faites

comme Cheftel, comme moi!

--Je suis rivé à mon oisiveté! J’ai une maîtresse...

--Vous l’aimez?... non, parbleu! si vous l’aimiez, vous ne vous

ennuieriez pas!... Vous ne l’aimez pas?... Quittez-la!...»

* * * * *

Quitter Clotilde!

Dimanche, 17 novembre.

O Spleen! directeur de mes songes! délassement des guerriers sans

valeur! pourriture de mon esprit! épargne-moi, ce soir, et permets que

je vive de la vie bienheureuse des bêtes dans l’étable.

O Spleen! je voudrais être un passant qui n’aurait pas de rêves,

celui-là qui se dit heureux, celui-ci dont la petite ambition est

satisfaite, ou cet autre, qui ne pense plus!... Je voudrais être

celui-là, celui-ci ou cet autre, pourvu qu’il fût libre de tes liens!

Donne-moi, tout au moins, le répit du condamné; accorde-moi la halte du

voyageur, désigne-moi la source qui désaltère! O Spleen! régent de

l’ombre! Toi qui doses les cauchemars! idole des hommes dans le

désordre, enseigne-moi le secret de ton labyrinthe, le contre-poison de

ta ciguë, le dictame de mes maux.

Spleen innombrable, obsédant, qui séduis et qui tortures, qui flétris

les fleurs et ternis le plus beau rayon, dont l’essence est mystérieuse,

dont la vertu ne se décrit pas, auprès de qui le désespoir semble doux,

auprès de qui la tristesse est un pur délice, ô toi qui fais hurler dans

l’ombre et se terrer dans le jour, Spleen fameux par tes exploits!

Spleen couronné de jusquiames et de pavots, qui détestes voir s’épanouir

les roses! Triomphateur sans rémission qui ne fais point verser de

bonnes larmes et qui remportes tes victoires obscurément!

Spleen fulgurant, qui m’assailles au début d’un rire! Spleen patient,

qui me guettes au coin des rues, qui me surprends dans mon fauteuil ou

dans mon lit! Spleen qui dors entre les pages d’un livre, qui te mêles

aux parfums, Spleen que je baise sur les lèvres de mon amie!

Toi qui parais au milieu des paysages, figure de la folie! lieu du

désenchantement! toi qui rends stagnante l’onde spirituelle, écluse de

mes pensées! barrière des brises! toi qui empêches le désir d’éclore!

qui dessèches, qui changes en cadavre, qui entoures de bandelettes le

plus vivant des songes! qui rends tout effort superflu! qui coupes

toutes les ailes!

Spleen qui ravages! Spleen pénétrant! fléau de l’âme! erreur de Dieu!

magicien que j’exècre et que j’implore!... donne-moi... donne-moi la

paix de cette nuit!

Accorde-moi le repos pour _une_ nuit!... Que t’importent, ô Spleen, ces

quelques heures?... Pour _une_ nuit!... sinon, je prendrai encore, sur

cette table, un flacon d’alcool, ou la pire seringue, ou bien ce bambou

et mon opium.

Mardi, 19 novembre.

Non! c’est trop! J’essaye de me faire une façade et je n’y parviens

plus! Le masque se déchire. Je sors, je vois des gens, je les salue, je

tâche de causer, d’être gai, de m’intéresser à leurs petites histoires

qui, en somme, valent bien les miennes, «de paraître» enfin! et

l’instant d’après, malgré tous mes efforts, le mensonge se découvre.

«Qu’avez-vous donc, mon ami? vous semblez changé! Physiquement... non,

pourtant! votre santé est bonne, n’est-ce pas? Alors, quoi? des

chagrins? des ennuis? Ah! la vie n’est pas facile à vivre tous les

jours!... Allons! Adieu! mais, surveillez-vous! je vous trouve une mine

fatiguée... l’air abattu!»

Notez que je n’ai rien dit... et ces gens me quittent avec l’idée

arrêtée que je file un mauvais coton.--Mon regard a-t-il donc tellement

changé, mon expression est-elle à ce point hagarde, que j’inquiète les

passants?... car, je le sens bien, ce n’est pas l’hôpital qu’ils me

prédisent, c’est l’hospice, l’asile, la maison blanche aux grandes

cours!

Cela finira peut-être ainsi.

Je me vois déjà, lié dans un fauteuil, entouré d’internes qui noteront

les traits de ma démence. Je me vois sous la douche. Je vois les

instruments de psychiâtrie, les carnets de notes... Je fournirai des

documents!--Que cette idée est donc plaisante: je fournirai des

documents!--Et je vois, un peu plus tard, quand la maladie aura

progressé, les infirmières qui me donneront à manger comme aux petits

enfants; et j’aurai une serviette autour du cou, de peur que je me

salisse.

La maison blanche, les grandes cours plantées régulièrement, les portes

à grosses serrures, la salle des douches, les médecins, le chœur des

fous qui hurlent, les fous malpropres, les fous hébétés, les fous

extatiques, les fous furieux et les pauvres demi-fous... tout cela: ma

patrie et mes frères de demain.

Et, peut-être, un jour, Clotilde viendra-t-elle me rendre visite.--Elle

restera debout devant moi et pensera dans sa petite cervelle calme;

«Tiens! tiens! c’est donc ça qui m’a aimée!»

Alors, je me mettrai à glousser frénétiquement, et, dans ces cris de

basse-cour, Clotilde voudra reconnaître des intonations tendres, au lieu

qu’il s’agira d’un simple appel, un appel pour manger. _Manger_: toute

ma vie tiendra dans ce mot.

Oui, oui! je vois ces choses!

Et Clotilde s’essuyera les yeux, puis elle partira en murmurant:

«Tout de même! ce pauvre loup!»

Apitoyée un peu, mais contente aussi de pouvoir, le lendemain, raconter

à ses camarades une si dramatique entrevue.

Et moi, je glousserai toujours, jusqu’à l’instant où l’on m’apportera ma

pâtée.

* * * * *

Vous verrez! ça finira ainsi! j’en suis sûr!

Jeudi, 21 novembre.

Cette visite du Général Felte... quel évènement dans ma vie!

J’ai simplement invité le Général Felte à déjeuner, pour causer du petit

Cheftel, le cousin de Williams, et voilà que ces deux heures ont pris

une importance énorme, que leur souvenir occupe tout mon esprit, que je

ne songe plus à rien autre.

«Quittez-la!»

Felte a dit ces mots avec une tranquillité vraiment prodigieuse!

Quitter Clotilde!

Cela devient une obsession!... Il serait donc possible que j’en vinsse,

un jour, à ne pas vivre avec Clotilde? à me sentir libre!

Se sentir libre, tout à fait! libre comme Felte! quelle volupté ce doit

être!--Depuis samedi, toute autre pensée m’est indifférente.

Ces jours derniers, je songeais à mon entrée dans un asile, j’adressais

une prière au spleen comme à une divinité... aujourd’hui, je songe à

tout autre chose!... Je songe... à raisonner sur Clotilde...

Ecoutez...

En somme... si j’aime Clotilde, ce n’est pas seulement parce que sa

chevelure est une flamme admirable, parce que ses mains sont exquises,

sa chair, une création merveilleuse et que tout cela me fait oublier son

esprit, cette incessante manifestation de nullité, mais aussi, parce que

je suis fier de posséder une maîtresse que chacun m’envie. (Ah! si

chacun savait!)

Cependant, si je l’aime pour toute ma vie, si je l’ai déjà aimée avec

force un grand nombre de petits instants, il reste vrai que, durant un

quelconque de ces petits instants, j’eusse mieux fait de prier Dieu, ou

d’unir harmonieusement des couleurs sur une toile, ou de m’absorber dans

un problème d’échecs...

Et je songe encore que, durant toute cette minute qui précéda la minute

où je vis Clotilde pour la première fois, je vivais en paix, sans que

l’image de Clotilde me harcelât de mille manières chinoises et

sadiques... et je parviens, en suivant une pente facile, à me dire que,

si j’avais répété cette minute dont je parle, si j’avais vécu toute ma

vie en répétant cette minute là, comme l’accordeur, pour bien faire

sonner une note de piano, la frappe un grand nombre de fois en écoutant

les harmoniques, je ne porterais pas de chaînes aux mains et aux pieds

et je ne me verrais pas conduit, Dieu sait où, par cet anneau que

Clotilde m’a passé dans le nez.

Et, tout naturellement, comme le fruit qui tombe de l’arbre quand il est

mûr, comme l’esprit qui s’en va de la cervelle quand il veut se

promener, et, en résumé, comme toutes les choses qui se croient

esclaves, alors qu’elles sont presque affranchies, déjà, je me décidai,

peu à peu, par petits efforts, à envisager ce moment où je pourrais

tâcher de répudier Clotilde.

Mercredi, 27 novembre.

Sans doute qu’au dehors, l’aube devait déjà nuancer l’air, quand je me

sentis troublé dans un songe optimiste et de teinte orange.

Nous dormions sur les nattes, ayant commencé à fumer tôt. J’eus, en

ouvrant les yeux, un moment d’effroi. Pourtant, l’aspect de la chambre

n’offrait rien que d’habituel. Sauf Lanthelme, que Poussière avait

excusé, nous étions tous là... mais, précisément, ce fut Poussière qui

me surprit.--Son visage était d’une pâleur étrange et elle tremblait de

tout son petit corps. Je remarquai avec malaise combien sa figure était

convulsée.--Des deux mains, elle tirait sur le mouchoir que retenaient

ses dents. Elle était une vraie statue de la peur. Son corps entier

disait l’épouvante.

«Qu’y a-t-il donc, ma petite?»

Elle ne pouvait répondre. Je vis cependant qu’elle tâchait avec sa main,

de désigner la porte de la chambre. Elle me saisit le bras, et me

retint.

Nous restions là, tous deux, elle, tremblante, moi, vaguement alarmé

d’une crise aussi vive, elle, nue, et moi, couvert d’une robe

chinoise.--Voyant sa figure se décomposer encore, je l’attirai contre ma

poitrine. Alors, toute blottie à la façon des petits enfants, elle

approcha sa bouche de mon oreille, et, dans le silence coupé d’un

ronflement de Bichon et du souffle des deux autres dormeurs, murmura,

très bas, si bas et sur un ton si terrifié que cela semblait un bon

effet de théâtre:

«Je crois qu’on a sonné.»

De fait, à l’instant qu’elle parla, j’entendis vibrer le timbre de ma

porte. Chacun des trois dormeurs fit un léger mouvement, et Poussière,

déchirant son mouchoir avec ses doigts crispés, soupira, comme l’on fait

pour un dernier soupir.

Sans beaucoup méditer sur cette visite matinale, je m’en fus dans

l’antichambre et j’ouvris la porte.--La concierge de Lanthelme était sur

le palier.

«Monsieur! Monsieur! venez vite.»

C’est une vieille femme qui fut, je pense, entremetteuse, et que Macbeth

dût voir, la nuit où les sorcières lui apparurent.

«Il y a un malheur! Monsieur Lanthelme...

--Eh bien!...

--Du sang coule sous sa porte!

--Allons! bon! c’est complet! attendez un instant, je reviens.»

Dans la fumerie, Poussière était assise, toujours épouvantée.

«Rassurez-vous, ma petite! C’est simplement Lanthelme qui me fait

demander de passer chez lui.»

Je réveillai Ted Williams et lui dis à l’oreille:

«Je crois qu’il y a du nouveau chez Lanthelme...

--Quoi? la police?

--Non.

--Oh! alors, il est mort,» dit-il d’un ton calme.

Il se leva et se rhabilla.

Zanko prit la chose autrement. Il semblait très affecté.

Cinq minutes plus tard nous sortîmes, vêtus de hasard, laissant les

trois femmes dans la fumerie, serrées en un petit groupe de chair. On

eût dit qu’elles étaient transies par le froid.

L’appartement de Lanthelme n’est pas situé loin du mien. Cinq minutes de

marche y conduisent. La vieille marchait devant nous en clopinant, puis

venait Ted Williams qui se tirait la peau des joues, puis Luca Zanko et

moi, qui causions à voix basse.

L’entrée sale et puante.--Tout d’abord, les allumettes ne veulent pas

prendre.--Il fait froid.--Courants d’air.--Un chat efflanqué se sauve

entre mes jambes.--La procession dans l’escalier qui craque.--On monte

lentement.--La concierge tient une bougie.

Nous voilà au troisième palier.

C’est vrai, du sang coule sous la porte.

«J’allais au cinquième, explique la vieille, chez une dame malade, quand

j’ai vu...

--Oui! oui! assez causé! donnez-moi la clef! dit Williams.

--Entrer là! oh! non! jamais! Il faut appeler la police.

--Taisez-vous! La clef!

--Voici.»

Nous entrons.

Williams allume le gaz.

Il n’y a, en effet, qu’à faire constater par la police.--Lanthelme s’est

coupé la gorge avec un rasoir.--Il a été brave.--Assis dans son

fauteuil, au milieu de la chambre, il s’est tranché la carotide,

nettement, de gauche à droite. Puis, il est tombé sur le côté. Le rasoir

est par terre. Les fleurs rouges du tapis entourent une plus sombre

fleur de sang qui a coulé jusqu’à la porte.

Je prends, sur la table, une lettre qui m’est adressée. Je la mets dans

ma poche.--Williams est debout devant le cadavre. Il regarde, le sourcil

froncé.--Zanko est dans un coin, près du lavabo. Il pleure comme un

enfant.--La vieille est restée sur le palier. Elle se parle tout bas et

fait le bourdonnement d’une machine à coudre.

Nous posons Lanthelme sur le lit. Cela n’est pas sans peine. On allume

quelques bougies. Non, vraiment, il n’y a plus rien à faire.--Zanko

restera pour veiller le mort.

Allons! c’est fini! je lirai la lettre chez moi.

Tout de même, Lanthelme s’est bien tué. Je ne pense pas qu’il ait

souffert.

Samedi, 30 novembre.

Les femmes ont beaucoup pleuré.--Il y a eu deux crises de nerfs.

Cette mort de Lanthelme, désorganise notre vie.--On a offert à Zanko une

place bien rétribuée à Saïgon, dans une maison de commerce. Il part. Il

emmène Poussière.

Bichon va vivre à la campagne. Elle a hérité du peu d’argent que

possédait Lanthelme.

Moi, je ne sais que faire.

J’ai vu beaucoup de gens mourir. Leur souvenir est un baume aux heures

où le spleen me possède. Je tâche de vivre avec les morts, quand la

société des hommes devient amère. Mais, de Lanthelme, je garde une image

insupportable.--Je sens qu’il a eu raison de se tuer.

D’ailleurs, voici le billet que je trouvai sur sa table:

«Mon ami,

«C’est à vous que j’écris, parce que j’ai connu sur les nattes de

votre fumerie les quelques heures de tranquillité qui m’ont permis

de vivre, jusqu’à ce jour, et que, d’autre part, vous serez sans

doute le premier à être informé de la décision que je viens de

prendre.

«Je vais me couper la gorge, mon ami. Ce parti est le seul qui me

reste. Il y a des gens qui se relèvent, si bas qu’ils soient

tombés. Je n’en suis pas. Vous m’avez tiré, au mois d’août, d’une

assez vilaine situation. Elle se serait reproduite avant la fin de

l’année.

«Je suis perdu. C’est ainsi. Je suis condamné sans recours. Je

n’aime plus que les plaisirs de la crapule. Je me trouve voué à

l’égout. Autant mourir. Mon rasoir coupe bien. J’aurai la main

sûre.

«Allons! adieu, cher ami! adieu sans larmes! Fumez, ce soir, une

pipe à la santé de mon âme.--Qui sait où elle se promènera dans

une heure!»

Et moi, que vais-je faire? Je pense aux conseils du général Felte. Vivre

toujours à côté de Clotilde m’épouvante!... et c’est très facile, en

somme, de se couper la gorge!

Mardi, 10 décembre.

«Ma chère Clotilde! rappelle-moi que je dois écrire au Général Felte,

demain matin. J’ai eu des nouvelles du cousin de Williams. Il sera

content que je les lui communique.

--Le Général Felte? ah! oui! ce bonhomme qui est venu l’autre jour!

C’est pour le recevoir que tu m’as envoyé chez ma tante Ursule! Tu me

traites en esclave, en parente pauvre, depuis quelque temps. Tu sais, je

finirai par regimber. D’ailleurs, j’avais encore autre chose à te dire.

Je t’en prie, mon ami, ne reçois plus cet acrobate du cirque. Je l’ai

vu, la semaine dernière. Il n’a pas l’air d’un homme du monde. Il a des

durillons dans les mains. Il parle avec l’accent italien. Cela me

dégoûte. Je n’ai pas l’habitude de fréquenter ces gens-là!

--Ma chère Clotilde! rappelle-moi que je dois écrire au Général Felte,

demain matin, et l’inviter à déjeuner.

--Oui, et tu m’enverras encore à la campagne? Oh! je le sens! tu as

honte de moi! Eh bien! tu n’écriras pas au général Felte! et il ne

remettra plus les pieds ici! Voilà!

--Ma chère Clotilde! loin d’avoir honte de toi, j’aurais plutôt honte de

moi-même. Cependant, laisse-moi te dire qu’aujourd’hui, tu parais

dépasser un peu les bornes de ta mauvaise humeur habituelle, et...

--... Et, pour l’amour de Dieu, n’aie pas l’air de te moquer de moi,

avec tes phrases polies! il pourrait t’en cuire!

--Ma chère Clotilde! il me semble que je vais perdre patience. Tu

voudras bien me laisser recevoir chez moi qui me plaît.

--De vieilles badernes et des clowns malpropres? Tiens! tu m’exaspères!

Je vais faire un tour au Bois!

--Ma chère Clotilde! je t’avertis que j’ai perdu patience. Si tu vas au

Bois et si tu ne t’excuses immédiatement de ton inconvenance, tu ne

rentreras plus ici.

--Imbécile! Je sors! Nous dînerons tôt, ce soir. Je compte voir la revue

des Variétés. Tu feras prendre des places.

--Ma chère Clotilde! je te signifie ton congé. Tu peux dîner chez ta

tante Ursule, tu peux y coucher aussi. Je te recommande le train de 6

heures 15. Allons! va-t-en! Adieu!... Nos petites transactions seront

réglées par un intermédiaire, et je t’enverrai, demain soir, tes robes

et ton linge. Allons! va-t-en vite!»

Clotilde sortit en haussant les épaules. Elle avait à peine fermé la

porte qu’elle la rouvrait déjà.

«Tu veux le passe?

--Cela me dispensera de te le faire réclamer.»

Elle me jeta la clef au visage et sortit de nouveau. Je sonnai mon valet

de chambre.

«Jules, si Madame rentre vers sept heures, vous ne lui ouvrirez pas;

d’ailleurs, je vous donnerai plus tard mes instructions à ce sujet.

--Ah!... Bien, Monsieur! C’est entendu!»

Mais la conviction du domestique ne doit pas être grande. Il sait que,

trois fois déjà, Clotilde fut congédiée, mais il sait que je la

rappelai trois fois. Clotilde s’en souvient aussi. Tous deux doivent

être sceptiques!...

Pour ce coup, aurai-je plus de courage?

Tâchons!

Mercredi, 18 décembre.

C’est fait.--Je ne reverrai plus Clotilde.

Durant la dernière semaine, j’ai reçu huit lettres. Une chaque matin;

deux avant-hier. Leur ton se dégradait de l’extrême colère à la

supplication. De plus, Clotilde est venue trois fois. J’ai reconnu son

coup de sonnette. Chaque fois, «Monsieur était sorti.» Du fond de la

fumerie, ma pipe en main, j’entendais le valet de chambre réciter la

leçon que je lui avais apprise. A sa dernière visite, Clotilde tâcha de

forcer la consigne. Il y eut un petit orage,--puis «Madame» fut mise à

la porte.

Voilà qui est excellent. Jamais je n’aurai la bassesse d’âme de

reprendre Clotilde devant un valet de chambre qui l’a jetée dehors et

jamais, je l’espère, l’impudeur de renvoyer un serviteur sans

reproche.--Allons! l’exécution est faite,--le fil est coupé... Mais,

vraiment, je suis bien seul! Aucun de mes amis n’est venu me voir. Ne

fréquentaient-ils chez moi que pour assister à mon supplice?

Entraient-ils donc ici comme au spectacle?... Qu’importe, en somme!...

Ils ont vu la pièce entière, maintenant, jusqu’à la chute du rideau,

jusqu’à l’extinction des feux.

Ces lettres de Clotilde!... Quelles pauvretés!

«Jamais je ne t’aurais cru capable d’une pareille...»

«La goujaterie de ta conduite...»

«Tu as donc oublié nos...»

«Je tâche de comprendre ta cruauté, mais...»

«Tant de bonnes heures, mon pauvre ami! tant de...»

«Eh bien! oui! admettons que... mais la douleur m’a transformée...»

«Ah! je me rends bien compte?...»

«Et c’est à travers mes larmes que...»

Oh! oh! cela a traîné partout!

Au panier!

Mais... je vais donc rester seul toute la soirée?

Tiens... on a sonné... Encore elle?

* * * * *

... Non! ce n’était pas Clotilde. Le valet de chambre souriait en

annonçant:

«M. Altano.»

Je le fis entrer.--Je viens de causer une heure avec lui. Il y a quinze

jours, son frère est mort, dans un accès de _delirium tremens_, après

s’être saoulé plus que ne le comportait la prudence.

Altano est vraiment un brave garçon. Je regrette qu’il s’en aille. Il

quitte Paris. Il s’est engagé dans un cirque de Londres, à de bonnes

conditions. J’ai lu attentivement son traité. Tout à fait satisfaisant.

«Voyez-vous, Monsieur, il faut essayer du nouveau. En Angleterre,

j’apprendrai des choses. Depuis que mon frère est mort, je ne sais plus

où donner de la tête. Il me semble toujours que les personnes dans les

fauteuils me veulent du mal. Je suis seul. J’ai peur. Oui... alors,

maintenant, à Londres, ce sera un travail tout différent. Je vous

expliquerai ça. Il a fallu changer, vous comprenez, depuis que Giacinto

n’est plus là... Et, prendre un autre frère, un frère pas vrai, avec le

même nom... ça ne me dit rien... Mon nouveau travail? Je vais vous dire:

c’est comme qui dirait...»

Et il m’a décrit la chose tout au long. L’idée est ingénieuse. Puis,

nous nous sommes serrés la main, et il est parti.

Me voilà seul de nouveau. Le valet de chambre est allé se coucher. Mon

chat doit miauler sur les gouttières... c’est le temps de ses amours!

Pas même une mouche dans la chambre. Rien... Et l’opium?... non! je n’ai

pas envie de fumer, ce soir.

* * * * *

J’ai rêvé quelque temps, puis j’ai tâché de lire. Impossible. Puis je me

suis promené de long en large. Puis j’ai feuilleté un atlas, un vieil

atlas de 1850... J’ai regardé la carte d’Afrique. Il y avait, au milieu,

de grands blancs. Et, dans l’Amérique du Sud, aussi, de grands blancs:

«_Terres inconnues_...»

«Essayer de nouveau, disait Altano, il faut essayer de nouveau.»

Non, il serait mauvais de remplacer Clotilde...

«Essayer de nouveau...»

Des _Terres inconnues_?.. en existe-t-il encore?

Je m’occuperai de cela, demain.

Dimanche, 26 janvier.

Voilà plus d’un mois que je n’ai ouvert ce cahier où je racontais ma

vie.--Si je le reprends, ce soir, c’est pour y ajouter quelques lignes

qui le termineront.

Ted Williams disait que toute page écrite supposait un lecteur.

Soit.--Eh bien! cher lecteur! voici mes dernières nouvelles: j’ai vendu

ma fumerie, j’ai donné Tchéragan à Ted Williams; j’ai bouclé mes

malles... et je te dis adieu.

Le Démon Secret · 第 9 / 10 段