sans agir. Cet air que tu joues, me transporte, et, pour un peu, je
m’envolerais sur une éclatante nuée à la mode des saints de mon pays.
Oh! reprends cette note, flûteur, cette note tendre!--Une femme
s’avance, des grelots tintent à ses pieds nus, un narcisse accentue son
sourire, avive le rouge de sa lèvre rouge et rend plus noire la noire
nuit blottie dans ses cheveux.
Comment donc as-tu courbé ta lèvre, flûteur, pour un son si
clair?--Plein ciel!--Autour de moi, ces fleurs que l’on nomme des
étoiles, s’emplissent de rosée, et l’aube, qui épie, par dessus
l’horizon, laisse s’envoler de sa robe mal retenue les premières
colombes du jour.
O flûteur! quelle note guerrière!--Déjà, sur la plaine éventée par un
couple de brises qui se poursuivent, l’une à peine tiède et l’autre à
peine fraîche, deux cavaliers se joignent en brandissant d’énormes
coutelas. Leurs cris prennent l’essor comme des aigles, et voici déjà
des roses au fil de l’acier!
J’aime, flûteur, cette autre note tranquille et bleue!--Dans un coin de
mer qu’une torche ensanglante, je guette, un trident à la main, de beaux
poissons que je vois se mouvoir, parés de pierreries. Soudain, je frappe
l’eau et ne ramène qu’une traînée de phosphore.
Flûteur! tu rhythmes plus ardemment tes airs.--Dois-je me souvenir du
temps où Clotilde n’étant pas survenue, j’aimais encore une fille de ton
pays; dois-je me souvenir de ses gestes étroits quand, unis, nous nous
tordions sur l’herbe et scandions notre amour avec, pour seul témoin,
Phébé complice?
L’orage a fui. Un son mince s’allonge ainsi que la dernière soie d’un
fuseau. Faut-il partir? Les chameaux sont-ils prêts? les tentes
abattues? Marcherons-nous, tout le jour, vers ce mirage qui recule et,
palais, se métamorphosera en fontaine, s’il ne s’ouvre en forme de fleur
épanouie?
Flûteur! tiens bien ton roseau! Tant de rêves doivent naître encore et
me charmer vers d’étranges lieux!--Quoi? tu ne m’écoutes pas?--La flûte
roule à tes pieds!--Hélas! je comprends, aux mouvements plus réguliers
de ta poitrine, que tu rêves pour ton propre compte.
... Et, bientôt, moi, je reprendrai ma pipe d’opium pour ne pas
interrompre le songe.
* * * * *
Oh! ces mélodies m’ont bouleversé! Leur souvenir est une torture. Alors,
pour ensevelir ma peine dans la pensée d’autrui, j’ai pris un livre...
Et voici ce que Barrès, par un cruel raffinement, me donne à méditer:
«Une chanson orientale empoisonne une âme passante.»
Toujours ce merveilleux prestige de la nostalgie.
Lundi, 29 juillet.
La mélancolie est une coupe d’eau fraîche bue dans la chaleur. La coupe
du spleen déborde d’eau tiède. Elle ne désaltère pas.--Hier, dimanche,
j’étais altéré de solitude et de repos; le spleen me harcela, toute la
journée, en me laissant une mauvaise soif.--Ces affreux dimanches
parisiens: la rue fiévreuse, la foule en parade et l’air factice de tout
cela!
Un coin de ciel bleu, entre deux cheminées, peut procurer un spleen
immédiat. Il donne une sensation d’infini plus vive que le vaste
horizon, vu du sommet d’une montagne. On a le _spleen_ de
l’incommensurable au lieu d’avoir la _mélancolie_ de l’incommensurable,
la si belle mélancolie lamartinienne. Le dimanche, la joie des autres
nous fait connaître l’éloignement de ce bonheur manifeste que nous
rêvons et ne pouvons atteindre, comme le cadre des cheminées fait
connaître la distance du ciel bleu.
Le dimanche a sur moi un effet violent: il fortifie l’horreur de
certains paysages qui me donnent le spleen.--Un paysage mesuré, des
allées de sable, des pelouses tondues, des buis taillés en boule
conviennent à un deuil; des gouffres, des sapins foudroyés, des cascades
sonores, conviennent au désespoir; la grande plaine étendue, un fleuve
calme, des architectures de nuées, plaisent à la mélancolie, mais il
n’est qu’un seul paysage où le spleen trouve son compte, où il se
nourrisse et s’augmente, c’est le _paysage pauvre_.
Je l’aime et je le hais. Dans un paysage pauvre, on ramasse le spleen
comme, au coin d’une rue, on ramasse un enfant trouvé.--Entendez-moi
bien: je ne parle pas du paysage modeste, mais du paysage pauvre.--Un
remblai de terrain lépreux où quelque vieux cheval s’agace les dents sur
une herbe rase; un arbre, à demi vêtu de feuilles poussiéreuses, une
maison grise dont les murs écaillés sont ornés de formules manuscrites,
de dessins obscènes et d’affiches en lambeaux; des chardons, des
tessons de bouteille, des papiers gras, des épluchures. Plus loin, une
route, avec des poteaux télégraphiques. Plus loin, une usine à toit
rouge. Plus loin, un horizon sale...
Et les dimanches accentuent parfaitement ces paysages, car, sur l’herbe,
on voit des gens vautrés, débraillés, suants; ils dorment dans la
chaleur, ils s’aiment quand vient le soir, et leurs soupirs de volupté
n’ont rien qui rende joyeux, je vous assure!... A la branche de l’arbre
poussiéreux, un chapeau est accroché comme à une patère et les papiers
gras sont en bien plus grand nombre.
Si je pouvais tenir le dimanche pour un jour de repos et l’escompter
toute la semaine, en verrais-je la pernicieuse horreur si clairement et
serais-je touché par le spleen? Aurais-je un goût d’esclave, un goût
humble et passionné pour le paysage pauvre, ce paysage dont il n’y a
rien à tirer, ce paysage qui dessèche l’âme, où l’on voit la poésie du
rebut, de la cendre, du déchet, ce paysage, vraie figure naturelle du
spleen, puisque, aussi bien, le spleen est la poésie du déchet de notre
âme?
Jeudi, 1ᵉʳ août.
Retrouvé une note que je pris, en voyage, au Volksgarten de Nymphenburg,
dans la banlieue de Munich.
Laissant Clotilde à Paris, j’étais allé me promener avec Williams, en
Allemagne. Vraiment, la dernière semaine avait trop duré. Certains
soirs, Clotilde me faisait douter de ma qualité d’homme. Elle me
traitait avec la désinvolture dont on use envers un vieux meuble. Je
devenais, pour elle, un objet de rebut. A cette époque je ne la
cravachais que par exception, n’ayant point encore découvert
l’efficacité de ce remède, lorsqu’il est appliqué méthodiquement et de
façon suivie.--Bravement j’avais donc pris la fuite, et, assis devant
Williams, dans l’affreux Volksgarten de Nymphenburg, je crayonnais cette
note:
Ah! ce n’est pas _les Jardins sous la Pluie_ de Claude Debussy!... il
tombe une pluie sérieuse, de celles dont on peut dire à l’avance
qu’elles seront infatigables. «La nue prend la terre de près...» comme
l’écrivit Claudel, enfin ce jardin public est vraiment d’une laideur
insigne. Impossible d’y trouver le sujet du moindre rêve: des boutiques
où l’on vend quelques pauvres sucreries dont le seul aspect rebute, des
jeux de quilles, des portiques, des tables et des bancs... et tant de
pluie sur tout cela!
Williams a voulu s’asseoir sous les arbres, boire de la bière et manger
un de ces énormes radis noirs qui forcent à se promener ensuite, la
bouche ouverte, avec des larmes plein les yeux.--S’asseoir en plein air!
quel désir ridicule! le lieu est humide et l’arbre qui nous abrite vide
ses feuilles sur nos têtes, à tout instant. J’ai cédé au désir de
Williams: ce désir était humain. De quelle façon puis-je deviner
pourquoi mon prochain trouve du plaisir à s’exposer aux averses? Il en
trouve. Cela suffit! J’en trouve bien à être l’amant de Clotilde! Quel
homme sain d’esprit coucherait avec Clotilde trois jours de suite? Quel
homme la souffrirait plus d’une heure? Laissons mon ami Williams se
tromper, si tel est son plaisir. Je vais m’occuper de moi-même: j’ai le
spleen.
En considérant mon spleen, je lui trouve un allègement. Sur une estrade
toute proche, des musiciens viennent de s’installer. Un toit de forme
chinoise les abrite. L’orchestre est tout composé de cuivres. Il joue de
la musique autrichienne. Il en joue beaucoup à la fois. Béatitude.
Pourtant, nous sommes bien près de cette harmonie. Nous n’en perdons pas
un éclat... moi du moins... C’est un déchaînement, un désastre...
l’empire romain a dû faire un bruit analogue au jour de sa chute... et,
tandis que Williams tâche à séduire par des sourires une servante humide
qui s’empresse de table en table, je regarde la pluie, je regarde le
marchand ambulant qui dispense des saucisses et que suit toujours une
odeur de friture, je regarde les petits bourgeois tranquilles que leurs
parapluies protègent mal, je regarde Williams qui, ayant renoncé à sa
séduction, (il pleut trop), absorbe la spirale brûlante du radis noir
qu’il se fit servir, et, surtout, j’écoute, j’écoute la prodigieuse
musique!
C’est un bacchanal furieux, mais c’est aussi une valse.--Dans cette
cohue sonore, dans ce fracas de notes tumultueuses, passent des
borborygmes de titans, d’apocalyptiques soupirs. Les accords s’ébrouent
comme des bêtes, cependant que les airs, déclenchés avec un étourdissant
vacarme, hurlent, grincent et grondent par la voix surprenante du
cuivre.--C’est toujours une valse, oui, mais une valse énorme... plus
grande encore... sans mesure... et quels géants, fussent-ils
germaniques, oseraient valser sur l’accompagnement de cette foudroyante
bagarre de sonorités, de cette éruption de clameurs?
La musique frappe mon spleen, elle l’assomme, le culbute, le piétine à
la manière dont les acrobates américains piétinent le plancher de la
scène. Elle possède ma tête, elle me parcourt tout le corps, et, peu à
peu, mon spleen s’amincit, battu comme une galette. Je ne suis plus
moi-même, je suis une plaque sonore qui vibre avec docilité... mais
chaque note me pénètre les os. Je crie, je demande grâce. Williams me
regarde en riant. N’importe, le spleen est passé. Cet orchestre de
bénédiction m’a guéri plus vite que ne l’eût fait Beethoven. C’est le
massage brutal d’une courbature.
J’aime la musique... toute musique!
Samedi, 3 août.
Ah! l’affreuse idée! Je la sentais bien rôder dans ma cervelle, depuis
quelques instants, mais elle ne m’avait pas encore attaqué
franchement.--Je faisais les plus grands efforts pour que la besogne de
nettoyer ma pipe devint absorbante et je m’occupais à cela, sans répit,
ramonant le bambou avec le ringard, qui est une tringle de rideau, et
récurant le fourneau, à l’aide du grattoir courbe.--Peine inutile.--Si
absorbé que je fusse, je ne l’étais cependant point assez pour que
l’idée absorbante et tortionnaire ne découvrît un moment d’inattention
et ne pût se glisser en moi.
Allons! il me sera impossible de goûter la paix de cette nuit. Ted
Williams va fumer paisiblement avec Clotilde; quant à moi, couché dans
un coin, je moudrai ma pensée avec une insistance de maniaque. Déjà
Tchéragan au pelage stygien s’agite et miaule, signe que la nuit sera
mauvaise. Tchéragan connaît bien le cœur de son maître!
L’idée dont je parle m’est familière durant mes mauvaises heures. Elle
me bouleverse. Une fois qu’elle s’est emparée de moi, c’est fini, je
n’ai qu’à la subir. Et, pourtant, je ne connais vieille courtisane, plus
publique, plus avilie qu’elle.--Il s’agit d’un jeu pervers qui, plus que
les alcools, abrutit l’âme. Il consiste à reconnaître toutes les unités
d’une série. Vous ne comprenez pas? Est-il donc possible que ce ridicule
dessein ne vous ait jamais séduit?
Une série... les douze signes du zodiaque, par exemple... Nommez chaque
maison du ciel! nommez, vous dis-je, sans consulter vos livres de
référence,--et si, par un hasard incroyable, vous en reconstituez la
chaîne, sans effort, passez aux neuf Muses, passez aux douze travaux
d’Hercule... L’hydre de Lerne, le lion de Némée, les écuries d’Augias...
oui, oui, mais il y a encore les quarante académiciens. Ah! nous y
voilà! nommez les quarante académiciens! Sans doute en oublierez-vous
deux ou trois... la torture commence! Quel est celui que vous
oublierez? Quarante! il y en a quarante! tous vivants!
Et votre tête éclatera sans que vous découvriez le quarantième! et vous
souffrirez mille morts! et, couché sur mes nattes, la pipe en main, vous
verrez le visage pâle de la Folie paraître et vous sourire dans la fente
du grand rideau.
Jeudi, 8 août.
Le spleen était entré avec moi dans la chambre et ne m’avait plus
quitté. J’étais resté quelque temps devant mon livre, comme un
halluciné, sans faire un mouvement. J’avais essayé de dormir sur ma
chaise-longue. Mon spleen s’assombrissait encore.--Alors, je me mis à
parler de dix sujets qui se succédaient dans mes phrases comme les vues
d’une lanterne magique, et s’enchevêtraient parfois. C’était autant une
fermentation de moi-même, une fermentation de l’ennui, qu’un spectacle
que je me donnais et que je suivais avec attention.--Je ne parlais plus,
je bourdonnais. Je me levais, je m’asseyais, je marchais de long en
large, avec mille gestes, en continuant à parler obscurément.
Ted Williams qui se trouvait là, me demanda, tout à coup:
«Est-ce que tu t’amuses?»
Arrêt brusque. C’était fini. Le spleen avait passé.
Aujourd’hui, je me rends mieux compte de ma singulière conduite.
Je me trouve en un lieu que nous nommerons A. J’ai l’intention de me
rendre en B. La volonté initiale d’aller en B suffira-t-elle à m’y
conduire?
Supposons, par exemple, que B soit la maison de Ted Williams. En
marchant, je verrai les jardins du Trocadéro qui m’engageront à me
promener entre des bosquets et devant des fleurs,--un bar américain qui
m’engagera à calmer une soif imaginaire,--la maison du consul de Bolivie
qui m’engagera à projeter un voyage lointain, à rêver d’une ascension
des Andes, à me figurer la forêt vierge, pleine d’orchidées et de
papillons,--un cheval de selle, qui m’engagera à vouloir faire un tour
au Bois, sur une belle jument fine et souple.
En temps ordinaire, aucune de ces images qui, toutes, présentent un
attrait, éveillent un désir, ne saurait m’éloigner de la route A B.
En temps de spleen... Ah! mon Dieu!...
Peut-être ai-je eu, d’abord, l’intention d’aller chez Ted Williams, mais
j’ai cédé, en chemin à toutes les propositions du paysage. J’ai pris les
chemins de traverse. J’ai fait l’école buissonnière. Une femme m’a
entraîné vers les boulevards, une devanture de librairie m’a retenu,
j’ai accompagné un ami qui rentrait chez lui, j’ai fait ceci, j’ai fait
cela, j’ai cédé à tous mes rêves, et la nuit tombe sans que je me sois
rendu au point B, mon ancien but, qui est la maison de Ted Williams.
Ainsi, le spleen détruit l’effet d’un premier acte de volonté et livre
l’esprit aux jeux de la brise.
Si, tout à l’heure, je parlais comme un insensé, si je gesticulais, si
je bourdonnais, si je faisais des grimaces comme un enfant malade, c’est
que, précisément, je cédais à toutes les sollicitations de ma fantaisie,
sans que nul dessein pût me conduire.--La phrase de Ted Williams:
«Est-ce que tu t’amuses?» me ramena sur la grand’route et me tira de cet
affreux tournoiement auquel le spleen livre mon âme.
Cette folie est stérile quand elle se manifeste en paroles, mais elle
donnerait de singuliers résultats pour peu que son action fût
restreinte.
Vous connaissez mon ami Altano, l’acrobate.--Imaginez-le se réveillant,
transi par le spleen, et allant, de grand matin, dans le cirque vide,
pour obéir, musculairement, à toutes les sollicitations de son esprit.
Mes fantaisies devaient manquer d’agrément pour un spectateur, car elles
avaient un champ d’exercice trop vaste. Les fantaisies d’Altano seraient
superbes à voir, étant seulement musculaires. Elles formeraient un
ensemble harmonieux, le spleen leur donnant ce ragoût d’exagération,
d’inquiétude délirante qui ne produit chez moi qu’un absurde
dérèglement.--A l’encontre des miens, les gestes d’Altano, excités par
le spleen, dessineraient une ligne artistique. Pour atteindre à ce
résultat, je m’exprime en trop de langues. C’est comme si un polyglotte
se mettait à chanter une poésie qui serait déjà folle par le sens et
dont chaque mot appartiendrait à un idiome différent.
Pour que la folie soit intéressante, il faut qu’elle tourne dans un
petit cercle. Les gambades, les culbutes et les sauts périlleux d’Altano
formeraient peut-être une ode merveilleuse.
Samedi, 17 août.
Depuis une huitaine de jours, je sollicite des personnes que je connais
à peine, j’ennuie des hommes graves, pesants et décorés, j’accable
celui-ci de mes lettres, j’appelle celui-là au téléphone, je me démène,
je m’agite. Enfin, je suis arrivé à un résultat: Lanthelme ne sera pas
inquiété.
Avouons qu’il a un peu dépassé la mesure. Poussière, elle-même, qui,
d’ordinaire, est indulgente pour le meilleur ami de Luca Zanko, l’a
traité, devant moi, de «saligaud», avec un retroussement de la lèvre qui
signifiait un prodigieux mépris. Bien entendu, Zanko a fait le geste du
Mauvais Juge: il s’est lavé les mains; Bichon n’a cessé de verser un
flot de larmes, et Ted Williams, retenu au lit par une bronchite, a dû
se désintéresser de la chose.
L’histoire est assez malpropre.
Il s’agit d’une fille du peuple que Lanthelme a séduite avant l’âge où
cette entreprise eût été banale. Les parents, indignés sans aucune
feinte, auraient, je pense, étranglé mon camarade avec plaisir. Il
fallut les pacifier par des effets de rhétorique et des prières, les
offres d’argent étant restées vaines; mais des complications se
produisirent, car la petite était vraiment _trop_ mineure, et nous
sommes, paraît-il, régis par de sévères lois. Et puis... et puis, il y
avait quelques détails assez odieux, de sorte que cela devint une
affaire où la police faillit mettre le nez.
De cette aventure, je ne recueillis qu’un bénéfice: celui de voir, sur
une figure d’homme, les étonnants ravages de l’effroi. Oh! que Lanthelme
a eu peur!--Je crains même d’avoir prolongé son supplice, un peu plus
qu’il ne convenait, en le rassurant à demi, alors qu’il n’y avait plus
rien à craindre; mais il ne me déplaisait pas qu’il reçut une dure
leçon.
Voyez-vous, les rêves érotiques peuvent amuser, tant qu’ils restent des
rêves; je n’aime pas qu’ils soient appliqués.
Maintenant, je suis las de toutes ces démarches. Ma vie est assez
lugubre et, par certains côtés, assez peu nette, pour que je ne prise
guère ce surcroît de tristesse et de malpropreté. J’ai l’impression
d’avoir passé huit jours dans une fosse d’aisance! Mon âme a besoin d’un
bain. Ce n’est certes pas Clotilde qui le lui donnera.
Quant à Lanthelme, pleinement rassuré, depuis ce matin, il est gai comme
un oiseau des champs.
Dimanche, 25 août.
Ted Williams m’avait trouvé si triste, hier, qu’il voulut me mener au
théâtre. Je cédai, de guerre lasse, parce qu’il ne me restait rien de
mieux à faire et qu’après une longue névralgie qui m’avait taraudé le
crâne, le spleen était venu me sucer la cervelle.--Je souffrais
beaucoup, je souffrais trop. Je le suivis. Mais la pièce était bête;
nous sortîmes au milieu du second acte.
Quand je suis en bonne santé, le théâtre est un divertissement qui me
plaît. La grande qualité des comédiens est qu’ils jouent d’ordinaire ce
qu’ils se sont engagés à jouer. Camille ne fera pas un entrechat, durant
ses imprécations, et Oronte ne déclamera pas une homélie, en place du
sonnet. La parole, bien ou mal dite par l’acteur, parviendra, bonne ou
mauvaise, triste ou gaie, à l’oreille du spectateur. Sous l’influence du
spleen il en va autrement.
Le spleen nous entoure d’un halo spirituel que les émotions ne peuvent
traverser sans se déformer. Alors le spectateur entendra une duègne par
la bouche de doña Sol. Il verra une âme de traître dans le Cid. La
personne de l’acteur lui semblera déborder sur le personnage. Il
inventera, pour chaque geste, des sous-entendus dont le pître est
innocent, et la voix du héros de drame aura des intonations de beuglant.
Le spectacle, qui devait le distraire par son pathétique ou sa gaîté ou
sa noblesse, l’attristera par un grotesque de caricature dont il
accusera l’acteur ou le poète, mais dont lui seul sera coupable.
Je ne connais qu’un spectacle où le spleen s’apaise: celui que nous
offre le café-concert. Je viens d’en essayer encore la vertu, ce soir
même, car la pièce d’hier m’avait tendu les nerfs, odieusement.--Ah!
quelles heures consolantes!--Si je vivais dans un café-concert, le
spleen ne m’atteindrait jamais plus.
Du foin jonchait la scène, afin qu’on eût l’illusion d’une prairie
fauchée. Là, des faneuses fanaient, suivant un rhythme espagnol. Le
triangle et la grosse caisse provoquaient, avec les castagnettes et le
tambourin, un délire à la fois andalou et pastoral, tandis que se
trémoussaient et vociféraient les douze faneuses.
Les douze faneuses venaient d’outre-mer, à ce que disait le programme,
et, pourtant, l’une semblait être berrichonne, une autre, provençale,
une autre, dont le nez se relevait, normande, et gasconne, une autre
dont l’oreille était griffée. N’importe! un programme ne peut mentir,
et, d’ailleurs, elles étaient d’outre-mer par leurs saluts et leurs
petites mines.
On mena des vaches sur la scène. Quelques bourgeois s’en extasièrent et
les douze faneuses s’unirent en un chœur, pour célébrer la paix
élégiaque des champs. Puis, une petite femme blonde représenta «le
beurre», et une petite femme grasse représenta «le fromage». Alors les
douze faneuses parurent de nouveau, après avoir changé de costume et
s’être métamorphosées en vendangeuses.
Plus tard, un ténor roucoula longuement et un grand gaillard osseux fit
des plaisanteries charmantes, (un peu lourdes, peut-être, mais
charmantes néanmoins). Enfin, toutes les petites femmes éclatèrent de
rire, d’un air très naturel, penchèrent leur joue droite vers leurs
jupes lovées et dessinèrent des petits ronds naïfs avec le bout du pied.
Délicieux! Délicieux!
En vérité, cela me fait presque oublier l’expression digne de Clotilde
quand elle joue à la femme du monde.
Lundi, 2 septembre.
Clotilde a grand tort de dormir devant moi. Les instants de son sommeil
me dégoûtent d’elle au plus haut point. Je lui pardonne ses colères, ses
rancunes, ses caprices les moins fondés, mais je ne peux lui pardonner
son sommeil. L’aspect de ce sommeil imbécile me fait trop cruellement
sentir à quelle chair ma chair est liée.
Clotilde dort la bouche ouverte, et toute sa face prend alors une
expression de stupidité vraiment bestiale.--Quoi! Clotilde! pas un rêve?
pas la plus légère ombre de cauchemar? Ta vie est-elle à ce point
blanche de toute souillure que ton sommeil puisse avoir la sérénité des
linges séchant sur les prairies?
Et, ce soir, tu parais dormir de façon plus calme encore que de coutume.
La vache dort ainsi dans son étable, mais quelle bucolique ce noble
repos inspire, à qui sait bien voir les images d’herbe humide qui
passent dans le fond des yeux clos!--Au lieu que l’on imagine mal, que
l’on n’imagine pas, fut-ce le plus habile des poètes composant un
quatrain sur ton sommeil.
Réveille-toi! réveille-toi vite! ou je vais employer, pour te donner un
songe, des moyens pernicieux!--Ah! pense, ma chère! quelle serait ta
stupéfaction, si, tout à coup, dans ce sommeil vulgairement paisible, un
rêve te surprenait! le rêve de mourir... d’être morte!... et si tu te
réveillais, soudain, de l’autre côté de la vie, près d’un fleuve
huileux, bordé de grands cyprès!... Une barque est là qui semble
t’attendre... trois vieilles dames y filent la quenouille... le nocher
te demande une obole... que tu n’as pas!... Quelle stupéfaction pour
toi, Clotilde, et, pour moi, ah! quel soulagement!
Mercredi, 4 septembre.
Et quand je songe aux siestes de Férida!
Belle et brune, elle reposait sous un palmier. Le soleil occupait tout
l’espace, mais respectait le doux visage de mon amie. L’heure lente
s’écoulait comme une onde. J’étais heureux!--Non loin, je voyais briller
la margelle d’un puits et je songeais, dans cet excès de jour, à l’eau
bleue de ce puits, à cette eau si froide, et si pure et si
tranquille.--Belle et brune, Férida reposait près de moi... Ah! qu’il
faisait bon rêver sous les palmes!