peine l’escalier qui n’est pas très sûr (au fait, l’escalier est une
échelle); il cherchera le bouton de la porte, et, quand il l’aura
trouvé, il se couchera, lui aussi, et se mettra à pleurer parce qu’il
sera saoul.
C’est ainsi tous les soirs, mais il ne faut pas le lui reprocher.
Giacinto est un bon garçon et, s’il boit, c’est qu’il est amoureux d’une
petite acrobate chinoise qui ne veut pas l’aimer.--D’ailleurs, il finit
toujours par se taire...
Et Altano, dans le beau silence noir, dormira tranquillement, et Dieu,
coiffé d’une mitre en or, à la manière du roi de la pantomime, Dieu,
assis au milieu du ciel parmi la foule des séraphins, sourira en le
voyant sans paillons et sans fard, calme et nu comme sont les anges.
Samedi, 15 juin.
En fumant, cette nuit, j’ai fait un projet, un beau projet que je ne
réaliserai pas, hélas!
Depuis quelque temps, Clotilde m’inquiète. La pâleur de ses joues m’a
fait comprendre qu’elle se portait mal. Il me semble aussi qu’elle
louche un peu. Ses nerfs doivent la faire souffrir. Dès lors, comme je
lui dois, en somme, une ou deux heures agréables, je veux qu’elle meure
tranquille, sans être touchée, fut-ce d’un coup d’œil. J’ai donc supposé
toute une ordonnance qui règlera notre vie de telle façon que l’agonie
de Clotilde sera très douce, très douce et très longue: une agonie sans
fin.
Elle pourra se montrer intempérante et d’humeur acide, sans que j’y
prenne garde le moins du monde. Lorsqu’elle voudra boire, je lui
donnerai de l’eau claire, dans un beau vase de Venise, au bord duquel
elle mouillera ses lèvres.--Lorsqu’elle voudra voyager, je lui montrerai
des photographies de lieux que je connais déjà, et la glose que je ferai
sera si éloquente que Clotilde croira tout aussitôt fréquenter les bords
danubiens ou les bosquets roses de la Sicile.
Si, d’autre part, elle veut aimer, je lui présenterai des hommes
étonnants. Je lui permettrai de leur baiser les mains et de les regarder
à sa guise, mais, à ces heures-là, je l’attacherai solidement sur une
chaise pour éviter de trop violents transports. Enfin, s’il lui prend la
fantaisie de chérir un nègre, j’en tiendrai un tout prêt, dont elle
pourra caresser la funèbre épaule.
Les plus beaux concerts, elle les aura, car le mélodieux orgue qui joue,
tous les samedis, dans ma cour lui moudra ses airs les plus suaves, et,
quand elle sera lasse de cette valse où certain si bémol fit toujours
défaut, je lui lirai, pour l’obliger à vivre plus longtemps, des pages
d’une prose irréprochable.--Je les ai choisies.--Ce sont de magnifiques
descriptions de l’enfer. Je n’en sais point d’aussi terribles. Peut-être
engageront-elles Clotilde à rester plus longtemps de ce côté-ci du
trépas.
Ces images de l’enfer et de ses tortures sont d’une abomination variée.
On ne saurait s’en fatiguer. Je crois vraiment qu’elles donnent une idée
très vivante des supplices de l’au-delà dont ma Clotilde sera par si peu
de temps séparée...
Et, surtout, je sais un livre japonais, plein d’illustrations, où se
trouve le récit de certains supplices spéciaux réservés aux adultères
par esprit, aux adultères!... (... En ce moment, Clotilde regarde par
dessus mon épaule et suit du regard ce que j’écris...) Et ce récit est à
faire tomber en faiblesse.--Il servirait à merveille pour les derniers
instants de mon amie (ceux qu’on appelle les instants suprêmes) car elle
mourrait ainsi dans un évanouissement...
* * * * *
Mais Clotilde, ayant lu cette page, m’a dit, avec un air chargé
d’indifférence, ces paroles ailées:
«Tu vas te fatiguer, mon loup! en te creusant la cervelle.»
Mon loup!
Pour me calmer les nerfs, je vais écrire à une amie que j’aime bien,
qui habite dans la Caroline du Sud, près d’une forêt de chênes, au
milieu d’animaux innocents et sous un beau ciel.--Cela vaudra mieux que
de tuer Clotilde en imagination.
Dimanche, 23 juin.
On ne dira jamais assez les prestiges de la nostalgie.--Ce soir, au
café-concert, une chanteuse m’en fit connaître, par trois chansons,
toutes les douceurs et l’exquis délire.
Un music-hall est (avec certains restaurants de nuit qui n’ont plus la
vogue) mon lieu de retraite préféré, quand le spleen m’occupe l’âme. Ce
n’est point la joie des autres que je goûte (la joie des autres ne me
plaît que dans les théâtres populaires, aux petites places); non,
l’agrément que je trouve est dans la qualité même du spectacle.--Par son
désarroi, par son illogisme, par son américaine absurdité, il convient
de façon parfaite au désarroi de ma conscience, à son illogisme, à son
américaine absurdité. Les gestes étranges de l’acrobate, l’aspect
soudain de douze jambes balancées contre leurs auréoles de dentelle et
jusqu’à la grâce apprêtée de l’illustre jongleuse me séduisent
infiniment.
Je résiste toujours mal aux pitreries. C’est un défaut de ma nature.
J’ai du goût pour tous les cirques, pour tous les Eldorado, toutes les
Folies, les Olympia, les Eden, les Alhambra et les spécialités de leurs
jeux. Le bouffon me plaît. Son rôle dans la cité ne laisse pas, à mon
avis, que d’être utile, et, souvent, l’on trouve plus à glaner dans tel
discours d’une démence continue et lucide que dans maintes paroles de la
sagesse.--Enfin, le bénéfice de ces matassinades est encore plus grand
qu’on ne se l’imagine, car elles ont, parfois, une saveur agréable entre
toutes, exquise et rare: celle de la nostalgie.
Pour forcer à rire, le mieux est de surprendre une première fois. Tout
imprésario doit être psychologue et ne point ignorer ce fondement de
l’art des amuseurs. C’est pourquoi il va quérir, aux quatre coins de la
terre, des sujets de joie, des prétextes à rire, les meilleurs
subterfuges pour convulser.--Il donne, en effet, par ce moyen, de la
gaîté au plus grand nombre, mais à certains, dont je suis, il
communique des émotions supérieures: celles d’une admirable nostalgie.
Eh! quoi! c’est donc ainsi que l’on est facétieux, là-bas, dans le pays
où ce bouffon est né? c’est ainsi que l’on montre sa belle humeur?--Nous
voici à plein dans le grotesque... le grotesque: une bouffonnerie
inédite,--et je me sens, tout à coup, transporté sur la plage tropicale
où cette bouffonnerie est coutumière, où l’on se divertit pareillement,
sous les plumeaux des aréquiers, à l’orée de la brousse, près des grands
feux et parmi des fusées de cris faits pour d’autres gorges que les
nôtres.
A l’avis du plus grand nombre, la nostalgie n’est qu’une sorte de
malaise géographique. Je la tiens pour un plaisir de qualité. J’ai la
nostalgie de tous les paysages que j’ai vus, j’ai la nostalgie de ceux
que l’on m’a décrits, j’ai la nostalgie de ceux que mes rêves
construisirent.--La nostalgie m’a donné des instants délicieux.
Et pourtant, il est un spleen qui est proche parent de cette nostalgie
que je vante, spleen mélancolique et diffus qui vient avec les jours de
pluie et les brises de crépuscule.--Il ressemble à la nostalgie, il en a
plus d’un trait.--Il s’en distingue, toutefois.
La nostalgie est le regret de n’être pas en un certain lieu que l’on
revoit ou que l’on imagine, un paradis terrestre dont la description est
possible.
Etrange fièvre que propagent les romans exotiques!... elle peut ne
transir que le seul lecteur et n’avoir point du tout été ressentie par
l’écrivain. J’éprouve une vive nostalgie à lire la merveilleuse
_Histoire des Boucaniers_ d’Œxmelin, les romans de Loti, les contes
indiens et les chansons militaires de Kipling, à feuilleter les
relations de Stanley, voire à me ressouvenir de _Paul et Virginie_.
N’importe, le lieu est fixé: c’est la nostalgie pure, au lieu que le
spleen qui s’en rapproche a ce caractère distinctif d’être plus vague
par son objet.--C’est le regret de n’être pas _ailleurs_, dans une sorte
de paradis céleste que l’on n’imagine même pas.--Certains poètes
affirment y avoir déjà vécu; ils s’en réclament comme d’une ancienne
patrie. Peut-être y ont-ils vu le jour, mais je pense qu’ils la
quittèrent avant d’être sevrés.
Ce spleen est la nostalgie du mystère, la nostalgie des pays inexplorés.
Ce spleen est la nostalgie de Thulé.
Jeudi, 27 juin.
Elle est simple et bien connue cette façon allopathique de se guérir
d’un mal par son contraire (le brouillard nous attriste: promenez-vous
au soleil; la rue fétide vous exaspère: respirez une rose)... simple et
bien connue, oui, mais utile pour peu que l’on sache varier son emploi.
Afin de me délasser des ennuis que me cause Clotilde, j’y ai souvent
recours.
Hier, ma compagne fut particulièrement intolérable. Elle avait passé la
journée chez sa tante, dans l’Oise, et en était revenue chargée de
nouvelles qui me furent aussitôt communiquées.
Clotilde, toute frémissante, ne tarissait point. Le sujet la
passionnait. Elle voulait m’en apprendre les plus légers détails. Or,
Clotilde ne sait pas conter; elle s’embrouille, elle se reprend, elle
croit toujours que l’on n’a pas bien entendu sa pensée. Chaque fois,
l’histoire se complique, et, par subdivision, par surcharge, par
étirement, s’obscurcit. Enfin, la chose contée manque à l’ordinaire de
saveur.
Hier, il s’agissait de graves démêlés que la tante de Clotilde, ancienne
cocotte retirée du commerce de son corps, avait eus avec le curé de sa
paroisse.--A ce différend, je n’ai rien compris, bien que l’analyse eût
duré cinq quarts d’heure, mais il me semble que ce concours de ragots
figurait une façon de tragédie-vaudeville où l’épicière et la fille de
l’adjoint jouaient les premiers rôles, où deux musiciens de l’orphéon,
le gardien du cimetière et l’agent voyer servaient de confidents, où le
bedeau, enfin, tenait, avec la femme du garde-barrière, les emplois
d’utilités. Là-dessus flottaient les spectres de la politique et du
cléricalisme et, dans ce beau combat de grenouilles, toujours on
s’attendait à voir paraître Dieu ou Satan soutenus par des trémolos
rossiniens.
J’écoutai quelque temps, puis je n’écoutai plus. Je pris un livre.
Toute à son récit, Clotilde ne me regardait pas et marchait de long en
large. Elle avait des accents tragiques. Elle faisait des gestes pleins
d’ampleur.
«Et alors, s’écria-t-elle, en se tournant vers moi, et alors, quand
l’agent voyer comprit toute la canaillerie de l’épicière, sais-tu ce
qu’il fit?... Non! je te le donne en mille!... Mais écoute donc!...
Sais-tu ce qu’il fit?...
--Certainement, je le sais, répondis-je d’un air calme et sans lâcher
mon livre: «d’un seul coup il fendit la poitrine de Mâtho, puis en
arracha le cœur, le posa sur la cuillère; et Schahabarim, levant son
bras, l’offrit au soleil.»
--Qu’est-ce qui te prend?... Tu es fou?...»
Lundi, 8 juillet.
Je reste couché sur les nattes, possédé par un spleen affreux et je
regarde Tchéragan, qui rôde alentour.
Je n’étais point maussade, ce matin, et je suis sorti avec l’envie de
chanter, de faire de grands gestes, de parler aux passants.--Un seul
nuage au ciel, pour montrer combien le ciel était bleu; de la joie
partout répandue. Et les oiseaux! et les fleurs! et les femmes! Oh! ces
délicieuses femmes en chair qui marchaient proprement: _daintily_, comme
disent les anglais! Elles semblaient toutes courir vers l’amour, à
petits pas pressés, à la façon vive et drôle de jeunes poules
empanachées qui courent vers le grain qu’on leur jette; et je désirais
chacun de ces jeunes corps, sans savoir au juste lequel.
Soudain le spleen me toucha...
Je cherche une image physique où cette sensation revive... Une main qui,
tout à coup, pèserait sur mon épaule... non... plutôt un grand oiseau
qui s’abattrait sur ma tête et m’encapuchonnerait, ses ailes croisées
bandant mes yeux.--Cela rend un peu l’aveuglement subit, la surprise du
souffle froid...
Et, aussitôt, les femmes ressemblèrent à des chiennes que le printemps
échauffe, les oiseaux eurent des pépiements ironiques et je ne vis plus,
dans la beauté neuve de chaque fleur, que sa flétrissure du lendemain.
Mais pourquoi? pourquoi ce changement? pourquoi ce manteau glacé?
pourquoi ce spleen?... cette âpre mélancolie dont le sujet se dérobe?
Allons! mon vieux Tchéragan! viens parler à ton maître, ronronne sous ma
main, griffe à ton aise les fibres de la natte, laisse-moi te souffler
de la fumée noire au museau! Ne crains rien, Clotilde est sortie. Tu ne
l’aimes pas, je sais! Elle ne t’aime pas non plus, mon pauvre ami! Elle
dit que les chats de ta sombre teinte apportent le malheur dans une
maison. Quelle sotte! Oui, frotte-toi contre ma joue, et dis-moi, toi
qui sais tant de choses, la raison, la vraie raison de mon désespoir.
Mercredi, 17 juillet.
On a conté l’histoire de l’homme qui avait perdu son ombre et celle de
l’homme qui avait perdu son reflet, mais les biographes nous disent que
la carrière de ces pauvres gens fut traversée de mille aventures
déplaisantes.--Cette nuit, il m’arriva quelque chose d’analogue: je
perdis mon poids.--Par un secours de la providence, je ne m’en trouvai
pas plus mal. Au contraire, la perte de mon poids me procura des heures
délicieuses. C’est d’ailleurs, avouons-le, un accident que tous les
fumeurs d’opium connaissent, les soirs où ils ont taquiné le bambou plus
que de raison.
Il n’y avait sur les nattes que Ted Williams, Bichon, Lanthelme et moi.
Clotilde était chez sa tante.--La délicieuse nuit!--J’avais beaucoup
fumé. Lanthelme me parlait paresseusement du Faï-Tsi-Loung, ce
surprenant archipel, ornement de la baie d’Along, qu’il a vu durant son
voyage en Indo-Chine avec Luca Zanko, et, moi, je laissais les belles
images se composer devant mes yeux.--Il était tard mais nous n’avions
nulle envie de dormir. C’était la bonne insomnie de l’opium. Nous étions
heureux. Une pénombre verte occupait la fumerie, et la petite lampe
dessinait dans l’air un fuseau rouge.
On voit son rêve sous l’opium, on voit tout son rêve. On s’exile avec
lui vers les pays que l’on veut voir...
Lanthelme nous parle toujours du Faï-Tsi-Loung...
Ainsi qu’il est dit dans un livre que j’aime, les hautes îles,
«innombrables, toutes pareilles, surgissent des eaux calmes comme une
armée pétrifiée.» Des jonques passent sur cette mer si fertile en
légendes, sur cette mer où «le Roi Dragon, Haï-Loung-Wang, long comme
trente pythons, flotte nonchalamment.»
Et je me sens léger! aussi léger que l’air qui m’entoure! Oui, j’ai
perdu mon poids! Oui, si je voulais, je me promènerais tout contre le
plafond, je «ferais la planche» sur les fumées de la pipe, je
traverserais les volutes bleues, j’irais on ne sait où, j’irais
peut-être surveiller les rizières, là-bas, au Tonkin.--Dieu! que les
hommes sont lourds, et que je suis léger!
La vie est bonne. La société des mortels est plaisante. Tout est beau.
L’ordre des choses est bien établi... Pourtant, cette cigale en argent
qui s’accroche au verre de la lampe et forme écran, vient de glisser
quelque peu. Quand je fume, la lumière m’est désagréable... Je replace
la cigale.
Je ne dormirai pas jusqu’au matin.
J’ai perdu mon poids.
Encore une pipe.
Ah! la bonne insomnie!
Lundi, 22 juillet.
Hier, au cirque, dans le promenoir.
La musique remplissait l’air comme pour l’entrée d’un nouveau saint en
paradis, et, sur la piste, il y avait un peuple de clowns: rires, cris,
mugissements, faces fardées, pantalons réséda, héliotrope, couleur de
pourpre ou d’azur, ornements d’or, chapeaux pointus, cerceaux... tous
les insignes, tous les masques de la démence, et, alentour, des figures
réjouies: soldats, enfants, petites grues... une joie facile.--Les
galeries étaient bondées de personnes satisfaites de l’abondance et de
la variété du spectacle.
«Tout ça pour quarante sous!»
Quel beau compliment pour le directeur.
M’étant approché de la barrière, je vis, dans la piste, un acrobate qui
préparait son élan pour un saut périlleux dont le point d’arrivée était
l’épaule d’un autre clown.--Il courut, bondit... son corps fit une
arabesque agile et d’une grâce ramassée... Savamment, ses muscles
accomplirent leur paradoxal effort, mais, dans l’instant même qu’il
achevait son excursion volante, le clown glissa sur l’épaule de son
compère, et, sans se faire grand mal, tomba sur le paillasson.--Il se
releva saignant du nez...
A cette seconde, précisément à cette seconde, le spleen me prit par le
bras.--Je me sentis gelé... La fin de la soirée fut sinistre.--Oui, le
clown pouvait, maintenant, continuer son tour... Mon plaisir était bien
fini!--Le spleen me possédait.--Pourquoi?
Pourquoi?--Je m’en rendais mal compte et le demandai, le soir même, à
mes amis qui m’attendaient, près de la lampe, en fumant.--Les trois
femmes papotaient dans un coin.
«Pourquoi?... C’est tout simple, dit Ted Williams, tu as surpris la
marque évidente de l’effort. De là un froissement dont le spleen a
profité.
--Explique! dit Lanthelme, la bouche pâteuse.
--Voici. Les gestes de cet acrobate, par leur grande aisance, leur
liberté, leur rythme, arrivaient, sans doute, à créer de la beauté. Tu
n’es pas de ceux qui classifient les formes d’art au point de ne plus
jouir de celles que l’on tient pour inférieures. Eh bien! ces
bondissements t’émouvaient. Sur un plan différent, Bilboquet rivalisait
avec Eschyle, et, séduit par la ligne des cabrioles, tu tâchais de
goûter à plein leurs arabesques, sans chicaner sur la qualité des
tréteaux, quand le petit accident te rappela soudain le côté ardu,
pénible du spectacle.--Le clown s’évertuait à te procurer une vision
plaisante; la vision plaisante s’évanouissait devant la seule image de
l’effort, à cause d’un saignement de nez.--C’est là que se révèle
l’infériorité des arts secondaires.»
Clotilde, par hasard, écoutait ces paroles avec intérêt. Elle parut
réfléchir, un instant, puis elle me dit, d’une voix courte:
«C’est donc pour cela, mon ami, que tu as des crises de mélancolie noire
lorsque je ne prends pas le même plaisir que toi à certains jeux, et que
je tâche de te «bluffer» comme dit Williams. Oui, «l’image de l’effort»
t’est pénible, mon pauvre loup!
--Ce rapprochement, répondis-je, pour imprévu qu’il soit, ne manque pas,
mon amie, d’une certaine logique et même d’une élégance qui ne t’est pas
habituelle. J’avoue, d’ailleurs, que tu tiens, à l’ordinaire, ton rôle
avec une parfaite sincérité?»
C’est à de tels instants que j’ai envie de tuer Clotilde.
«Mais, reprit Williams, si l’effort est plus ou moins visible, il n’en
est pas moins, toujours là! Quand le bon Spark propose à Fantasio de
mater ses rêves par le travail, ce délicieux moraliste s’écrie:
«Quelle misérable chose que l’homme!... Etre obligé de jouer du violon
dix ans pour devenir un musicien passable! Apprendre pour être peintre,
pour être palefrenier! Apprendre pour faire une omelette!...»
«Hélas! il a raison! et, si je parlais doctoralement du haut d’une
chaire, je dirais que laisser voir la peine que supposent leurs plus
beaux moments est le vice des arts dynamiques. En somme, c’est un
plaisir de tout repos que d’admirer la Joconde, car nous ne pensons
guère, dans notre ravissement, à l’effort sous-entendu par cette beauté.
Il nous plaît de considérer l’art selon la formule de Corot: «L’art est
ce qui rend joyeux,» et si, dans un chef-d’œuvre de peinture, nous
percevons un détail mal venu, c’est au peintre seul que nous nous en
prenons; son art est sauf. Admirer un saut de clown est plus dangereux:
nous risquons toujours de nous apercevoir que cet art n’est qu’une forme
grisante de la peine, au lieu que la Vénus du Louvre, en sa
tranquillité, ne révèle rien des larmes et des sueurs que ses chairs de
marbre ont coûtées.»
Les femmes étaient distraites.
Zanko recollait la monture d’une pipe.
Lanthelme se mit à plaisanter:
«Tout votre petit discours, mon cher Williams, n’est qu’une apologie du
cinématographe! Mais oui! Si l’on pouvait donner à ce trompe-l’œil assez
de couleur, de perspective et de précision pour reproduire servilement
les gestes que ses images figurent, l’art secondaire de l’acrobate
deviendrait sublime par la fixation de ses moments heureux!...»
On sourit, puis l’on parla de Tchéragan qui se promenait de façon
anxieuse, comme s’il désirait joindre sa bien-aimée sur les gouttières.
Jeudi, 25 juillet.
Clotilde veut s’instruire. Elle m’a pris pour précepteur.
«Tu comprends, mon loup! je ne veux pas que tu aies jamais à rougir de
moi, et si, plus tard...»
Les yeux au plafond, Clotilde rêve.
Eh quoi! la chère enfant s’imagine-t-elle que je pense l’épouser, un
jour?
Pour l’instant, elle veut s’instruire. Ted Williams et moi ne pouvons
prononcer un mot qui ne soit pas du vocabulaire de ma concierge, sans
que Clotilde ne nous interrompe de sa voix la plus suave:
«Dis-moi, mon loup! je suis bien ignorante, mais qu’est-ce que ça veut
dire: _jurisprudence_?»
Ou bien:
«Williams! qu’est-ce que ça signifie: _diurne_?»
Moi, je réponds toujours, mais Williams, que cette soif de science met
en fureur, donne à Clotilde des explications un peu trop mystérieuses et
qui conviennent mal au cerveau de notre écolière.
«Dites-moi, Williams! qu’est-ce que c’est, un _infiniment petit_? C’est
pas les choses qu’on regarde dans les lunettes?
--Ma chère enfant, on appelle _infiniment petit_ une quantité variable
qui a zéro pour limite. Ça rend les calculs plus faciles et ça sert
aussi à faire éternuer les langoustes.»
Ces plaisanteries ne sont pas du goût de Clotilde. Elle prend un air
pincé et se détourne comme si l’on avait dit une inconvenance. De moi,
elle n’accepterait guère une pareille fin de non-recevoir, et je suis
forcé de lui donner des éclaircissements sur toutes choses. Je résume
pour elle un cours d’instruction primaire.
Parfois, elle veut se renseigner sur des questions d’histoire et de
littérature:
«Mon loup! qui c’était, Clovis?...
«Mon loup! qui c’était, Corneille?...
«Les contes de Perrault, tu ne m’as jamais raconté ça!...
«La Révolution française, quand c’était?...
«Ça a paru en feuilleton, dis? les bouquins que tu as, là-haut?...»
Hélas! «ces bouquins que j’ai là-haut» sont les Essais de Montaigne et
un La Bruyère!
Pourtant, je me distrais en redisant à Clotilde, les contes de Perrault
d’une façon que cet excellent homme n’eût pas approuvée. Je prête aux
bonnes fées des aventures inédites, et cela fait toujours passer
quelques instants.
Je conte à Clotilde l’histoire de l’insupportable Cendrillon qui s’en
fut dans un bal public avec une entremetteuse.--Je conte à Clotilde
l’histoire du Prince Charmant que cela ennuyait fort d’aller réveiller
au milieu du bois une princesse acariâtre, endormie dans un réseau de
toiles d’araignées.--Je conte à Clotilde l’histoire du Petit Poucet,
acteur bien connu dans les cafés-concerts, et de l’Ogre, lutteur de
foire réputé.--Neuf fois sur dix, Clotilde me croit sur parole, et
quand, par hasard, elle s’imagine que je me moque d’elle, la conférence
finit en scène de ménage.
Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu! cela durera-t-il longtemps? Ai-je été mis au
monde pour raconter d’invraisemblables parodies à une femme belle,
imbécile et méchante?
Vendredi, 26 juillet.
Ce matin, j’ai rencontré, sur le boulevard, un petit arabe qui vendait
des pistaches. Je lui ai parlé. Il avait une flûte pendue à sa ceinture
et disait savoir en jouer, aussi l’ai-je fait venir, cette nuit, pour
l’agrément de ma fumerie. Il est là, dans un coin, accroupi.--Sur les
nattes, Clotilde dort, Ted Williams rêve de phalènes équatoriales, de
rhopalocères insensés.--Moi, j’écoute le flûteur, parfois je lui dis
quelques mots, et le temps passe.
Flûteur! flûteur! reprends haleine, car ta musique m’exténue. Couché
près de ce bol de thé, ma pipe entre les doigts, ma nuque sur un coussin
dur, je m’écouterais vivre, tout simplement, n’était que ta flûte
appelle mes souvenirs comme un aimant, l’acier.--Mes souvenirs!... Je
repose la pipe un instant.
Mes souvenirs!... les voici! les voici bien! Ils sont rangés devant moi
ainsi que de petites vierges sages. Cent petites vierges sages!...
Faut-il choisir, entre elles, la plus mélancolique, ou bien la plus
naïve, ou bien toutes encore, variées, riantes, en pleur ou en amour?
Flûteur! si tu ne cesses, je vais avoir des poussées d’imagination, et,
charmé par les délices que ta musique m’inspirera, je t’offrirai de l’or
pour la perpétuer. Et tu devras jouer jusqu’au moment où ton âme
elle-même s’exhalera par les trous du roseau.