pont de Grenelle, dans cette eau noire où l’on oublierait si vite la
vie, où je tuerais enfin ce démon secret qui m’habite et dont je suis
possédé.
Vendredi, 10 mai.
Je sais que Clotilde aime les fleurs et, dans cette chambre destinée à
recevoir son prochain sommeil, j’en ai fait une jonchée. Les corolles
qu’une même saison peut réunir se trouvent ici en concours: de savants
horticulteurs retardèrent certaines à grands frais pour que leur agonie
parfumât Clotilde et d’autres, à peine écloses, ne seraient que petites
boules vertes si l’on n’en avait hâté la naissance afin que leur premier
sourire lui fut offert.
Aussi, dans cette chambre, tendue avec des soies japonaises et où l’on
peut voir, du sein de quelques encensoirs de bronze s’exhaler des
parfums, j’ai fait pour son seul plaisir, concerter les senteurs les
plus distinguées.
En outre, voici le divan où elle devra étendre son corps que chacun
vanta--Brun sur le tapis rouge--Son corps paraîtra brun sur le tapis
rouge... (j’ai choisi le rouge pour mieux relever le ton de sa peau).
Et, autour d’elle, il y aura toutes les corolles: les incarnadines, les
rousses, les ardentes, d’autres que l’on dirait teintes par le vin et
d’autres par l’aurore, certaines carminées comme des lèvres,
quelques-unes sexuelles, d’autres pures, d’autres tout à fait érotiques
et qui sont comme des souvenirs, des souvenirs d’impudeur, et celles-ci
pourpres comme des coquilles, vermeilles ou zinzolines, cramoisies,
écarlates, toutes embaumantes, et l’une, la plus radieuse, goutte à
goutte, saignante... Celle-là, entre les seins de Clotilde, sera comme
une vraie blessure.
Puis je la regarderai dormir, car, déjà Clotilde dormira, un peu grise,
à cause du parfum, et, après avoir encore attendu quelque temps,
j’ouvrirai les fenêtres et je crierai aux passants:
«Venez! venez mes amis! Entrez! Aidez-moi! Jetons ces fleurs! Jetons
toutes ces fleurs! et jetons aussi cette femme! Elle est morte! Elle est
enfin morte!»
Alors, avec les fleurs flétries on jettera aussi la charogne de
Clotilde, de ma toute belle! sa charogne dont la figure vivante passait
pour être une merveille peu commune, mais qui eut le grand tort de
m’inspirer de l’amour...
* * * * *
... Et dire que je viens d’écrire tout cela, simplement parce que, ce
soir, ayant offert quelques roses à Clotilde, Clotilde ne m’en sut aucun
gré!
On se venge comme on peut.
Mercredi, 15 mai.
«Et, depuis lors, les hommes me considèrent d’un regard hésitant et
apitoyé tout à la fois, comme s’ils avaient quelque chose de très
notable à me dire, qui me fût personnel, qui me serait salutaire, et
qu’ils n’osent pourtant pas exprimer.»
Lanthelme se tut.
Couché sur le côté gauche, il nettoyait la pipe et cela faisait un bruit
qui nous exaspérait. Toutefois, étendus autour de lui, nous n’osions
rien dire, sachant bien que le soin qu’il mettait à son travail était
affecté.--Seule, Poussière n’eut pas ce scrupule, car elle ne comprit
jamais le sens profond d’une inflexion de voix, ni la direction vraie
d’un geste, et, du coin de la chambre où, allongée sous les caresses de
Luca Zanko dont la bouche parcourait le petit corps si nu, elle gardait
les allures d’une bête adolescente et fatiguée, elle gémit:
«Cesse donc ce bruit! Tu m’agaces!»
Cette voix nouvelle, d’une lassitude presque comique, dissipa le nuage
spirituel qu’avaient formé les phrases de notre camarade.--Nous nous
sentîmes plus à l’aise.--Chacun, dans la chambre sombre, eut un petit
mouvement du corps pour se le signifier.
En paroles basses, Bichon dit à Zanko qui venait de quitter Poussière et
s’était jeté sur un divan:
«Depuis un quart d’heure, j’avais l’impression que quelqu’un se cachait
derrière la tenture de l’escalier!... C’est passé, maintenant. Fais-moi
une pipe.»
Zanko ne bougea pas.
Ses yeux fixes restaient ouverts. Son masque étrange, le cuivre de sa
peau, le blanc du pyjama qui le couvrait, lui donnaient vraiment une
singulière apparence: corps de lutteur, tête d’Anubis... ensemble
équivoque.
«Fais-moi une pipe! répéta Bichon qui n’avait pour tout costume qu’un
mouchoir de soie rouge autour de ses cheveux roux.
--Tu veux fumer, dit Zanko, surpris comme s’il se réveillait. Passe-moi
le grand ringard. La pipe est bouchée.»
Puis, se tournant vers moi, il ajouta, par habitude:
«C’est ridicule de n’avoir qu’une tringle de rideau pour curer les
bambous!»
Je ne pris pas garde à ce reproche que l’on me fait trop souvent. Je
considérais Lanthelme.
Vêtu comme moi d’un kimono japonais à ramages d’or, il tenait entre ses
doigts une fleur et riait doucement d’une plaisanterie intime, par lui
seule comprise, que cette corolle suscitait.
Il respira la rose et rit un peu plus fort, ce qui parut faire souffrir
Bichon.
«Trop fort! dit-elle, trop fort! Tu as une voix de trombone!»
En vérité ce rire sonnait à peine comme un écho de rire, mais Bichon,
lorsqu’elle fume, ne peut souffrir le moindre bruit. Sa vivante et
solide personne en est tout ébranlée.
Lanthelme s’en fut jusqu’à une petite étagère où j’ai mis un vase de
Venise translucide. Il y posa la fleur, de sorte que l’on ne vit plus
que cette rose rouge qui tachait le mur.
Il rit encore de cela.
«Oh! la belle tache de sang! s’écria Zanko en levant les yeux. Oh! la
belle blessure!»
Il tendit à Bichon la pipe préparée, puis retomba sur les coussins pour
saisir quelque très impérieuse chimère dont il ne voulut plus se
déprendre.
Il devait être minuit.
Pas de gêneurs. Nous étions entre intimes.
Clotilde, ayant eu la migraine, était allée dormir dans son lit.
Nous fumions depuis neuf heures du soir, en sympathie.
Cependant, svelte et nue comme une tige, notre Poussière se promenait de
ci de là. Elle était satisfaite, elle était fatiguée. Elle attendait,
sans impatience, que Luca Zanko voulût bien la désirer.
Ainsi, elle marchait languissamment, en jurant à voix très douce et de
façon très obscène.--C’est son passe-temps favori.
Ses cheveux tombaient jusqu’au petit ventre en deux mèches minces et
noires.
Mardi, 21 mai.
A l’époque où Clotilde était l’exclusive propriété d’un de mes amis et
l’unique objet de ma convoitise, à l’époque où je ne connaissais pas
encore le goût âpre et sucré de cette bouche, j’avais fait, un soir
d’opium, les plus beaux rêves.
C’était, sur les bords d’un fleuve, une plantation d’orangers ronds,
tout vibrants d’abeilles.--Imaginez!--Une poussière lumineuse occupe le
ciel entier. Le fleuve est jaune, lourd d’une terre qu’il porte
malaisément. Quelques roseaux, sur la berge, chantent leur chant et,
dans l’air, quelques brises leur répondent. La plantation d’orangers
dessine un jardin dont les allées sont saupoudrées de poudre d’or. Des
buissons fleuris, des oiseaux qui vocalisent, des cascatelles, des
vasques, des jets d’eau complètent l’agrément du paysage. C’est un
labyrinthe aux verdoyantes combinaisons, un «piège à pucelles» qui
déroute le promeneur.
Des sentiers bordés de hautes aubépines et d’un double rideau de
troènes. Mille méandres pour aboutir et tomber court en des ronds-points
sans issue. Là, rêvent des nymphes, au milieu de bassins dont l’eau
verte semble depuis très longtemps inanimée. Il est doux de s’arrêter
sur les bords d’une de ces vasques pour admirer l’agencement des marbres
et de l’onde, pour regarder l’eau dormir, quelques feuilles flotter et
la nymphe en songe.--Ce jardin, on peut le croire habité par une
magicienne, si nombreux est son enchantement que diversifient les
saisons et les jours.
C’était le décor de mon rêve. Je vous dirai maintenant pourquoi j’avais
créé ce suave jardin.
Je projetais d’y entraîner Clotilde par l’appât d’une fleur à cueillir,
d’une fleur dont je lui aurais cité le nom latin, prodigieux! Puis, je
projetais aussi de perdre Clotilde dans ce méandre printanier, puis,
enfin, de la séduire brusquement. Comme je la croyais honnête,
j’espérais qu’elle se défendrait et ne succomberait que sous les
charmes de la persuasion et par la complicité des fleurs de mon
labyrinthe.
Hélas! Hélas! je rêvais creux!
Dès que j’eus dit à Clotilde tout le désir que j’avais d’elle et mon
intention de subvenir à ses besoins, il n’en fallut pas plus: la
délicieuse enfant examina le côté pratique de l’affaire, puis, ayant
réfléchi, accepta sans plus attendre.
Et ce fut moi qui me perdis dans le labyrinthe.
Vendredi, 31 mai.
Lanthelme a un peu voyagé. Notre ami Zanko l’entraîna, il y a deux ans,
je crois, en Indo-Chine où il avait des affaires. De cette promenade,
qui dura quelques mois, Lanthelme a gardé le désir de voyager encore et
le sentiment très vif que cela lui était devenu impossible. L’idée de
faire ses malles lui est insupportable. Il parle d’un paquebot avec
effroi. On dirait que sa veulerie est doublée. Mais les voyages le
hantent comme de vrais fantômes. Il écarte du voyage les trains, les
bateaux, les gares, les hôtels. Il n’en retient qu’une vision toute
idéale: _Voyager!_ Il est possédé par ce mot. Il en est possédé d’une
façon si vive, que lui, le pauvre homme sans ressort, dont la volonté
est à ce point défunte, qu’elle ne concevrait pas un projet viable, a
pourtant formé celui d’écrire, d’exprimer en phrases cette fièvre de
voyages qu’il ne peut satisfaire.
Voici de quelle façon l’idée première lui vint:
C’était à Montmartre, dans quelque restaurant de nuit, (je ne me
souviens pas au juste lequel.) Lanthelme était ivre, ivre d’alcool. Non
point comme il le fut souvent, quand il jouait à saute-mouton avec les
tabourets des bars, puis se mettait à quatre pattes, attendant que les
tabourets prissent part au jeu, mais d’une ivresse douce qui n’avait
plus le sens des proportions et gardait celui de la mesure. Il
rêvassait, donc, les mains un peu agitées et griffant la nappe, le front
coupé par une ride qui attristait son visage et l’œil protégé par
l’immuable monocle, quand une petite négresse s’arrêta devant notre
table, sourit, puis se mit à chanter.--Triste chant, plainte exotique,
ébullition de voyelles douces.
Lanthelme était encore loin. Il ne parut faire aucune attention au jeune
monstre arachnéen qui décrivait, en un patois mou, ses peines de cœur.
Peu à peu, il revint jusqu’aux lieux où se trouvait son corps et, se
penchant vers moi, il dit en paroles basses:
«Qu’elle est heureuse!--Elle a dû passer déjà dans pas mal de villes...
Elle a chanté devant des hommes de races diverses, elle a vu des arbres,
des maisons, des créatures, sous plus d’un ciel, et, pourtant, elle
reste toujours identique. Elle verra d’autres choses encore: de
l’héroïsme et des turpitudes, des banalités, plus d’une action
singulière, mais je gage qu’elle ne changera point, car elle est
insensible. Sa chanson d’amour le prouve, c’est une leçon bien apprise.
«Il est ainsi d’heureuses gens qui ne laissent rien de leur âme aux
objets qu’ils regardent. J’en sais d’autres sur qui la pierre du chemin,
la nuance du ciel, une figure humaine ont tant de prise que des
parcelles de leur âme restent attachées aux objets qu’ils contemplent.
Moi, je ne puis voir un sourire sans me donner un peu à lui, et,
toujours, c’est diminué que je délaisse, en voyage, un bel horizon.
Ceux-là qui se détruisent ainsi dans leurs voyages, sont les vrais
voyageurs, mais, bien souvent, ils souffrent des peines cruelles.
«Avez-vous jamais considéré le sort du Juif errant qui jamais ne
s’arrêta pour se refaire une âme? Son image m’obsède et je tâche
d’entendre justement sa destinée.
«La nuit où il quitta la Palestine, Ahasvérus emportait avec lui un
trésor de souvenirs. Son âme en était lourde. Il avait vu la colère des
prêtres, il avait vu Ponce-Pilate et l’agonie dans le Jardin, peut-être
avait-il entendu le coq chanter trois fois, il avait vu la couronne
d’épines et le début de la Passion, il avait ri au passage du Christ,
puis, brusquement, il était parti... Quel viatique de rêves!... Ah!
Dieu! quel viatique!
«Dès lors, il marcha droit devant lui. Il marcha longtemps. Peut-être ne
s’est-il pas encore arrêté, car personne, jamais, n’a parlé de sa mort.
Le grand Pan est mort: le bruit de son trépas a couru sur la
Méditerranée; les dieux, jusqu’aux plus jeunes, jusqu’aux plus beaux,
avaient fini d’agoniser; l’Espérance même qui chantait doucement, assise
sur la terre, et qui s’accompagnait avec des sons de lyre, est peut-être
morte à son tour, mais le Juif errant n’a pas interrompu sa course et,
s’il rêve, la nuit, ses rêves l’appellent sur la route, le poussent vers
l’horizon, le harcèlent jusqu’à l’aube, et, à l’aube, il se lève
aussitôt pour repartir.--Vraiment son supplice dépasse les mesures
humaines, car il ne marche pas les yeux fermés... il regarde autour de
lui.
«Il regarde les passants, les bêtes des prairies, les bornes de pierre,
les hameaux accrochés aux collines; il regarde les rivières qui, comme
lui, ne s’arrêtent pas sur terre, mais qui se reposent enfin dans
l’océan, il s’occupe de la formation des nuages, il contemple la neige
et les tempêtes, il voit des fleurs qui naissent, des fleurs qui
s’ouvrent, des fleurs qui se flétrissent et chacune de ces apparences
lui prend une parcelle de son âme.
«Chacune de ces apparences lui a pris une parcelle de son âme, de sorte
que, vers l’époque où sa barbe fut blanche, il n’avait déjà plus d’âme
du tout.--Son âme! elle était captive dans les méandres de la forêt,
dans le lacis des ruisseaux, dans la trame des rayons du jour. Il
l’avait donnée aux étoiles, à la lune naissante, aux comètes qui
saignent pour annoncer les guerres. Des yeux de femmes l’avaient
emportée et des rires d’enfants. Il l’avait livrée aux brises qui
propagent des parfums et aux brises qui sont tissées de musique, à
l’ouragan, aux haleines favorables. Les paons somptueux l’avaient prise
en faisant la roue, les colombes par leurs plaintes et les rossignols
par leurs vocalises. Son âme! elle restait accrochée aux ronces du
chemin, aux buissons, aux épines, comme les loques des mendiants. Alors
il dut repartir pour se former une âme nouvelle.
«Et c’est là son plus grand supplice.--Il sème son âme à tous les vents,
puis il va la rechercher dans le creux des sillons; son âme se dissout
dans la nature: il repart et la recompose; son âme meurt: il la fait
renaître, puis encore il la voit mourir, et ce sera toujours ainsi.
Jamais il ne s’arrêtera. Ce n’est plus un ordre de Dieu, c’est le voyage
qui l’entraîne! Ahasvérus! le vrai voyageur! ah! mon cher! quel roman à
écrire! quel roman!»
Lanthelme m’a reparlé de ce roman, aujourd’hui même. Il y pense
toujours. Il y pense trop. Ce roman, Lanthelme ne l’écrira pas.
Lundi, 3 juin.
«Mais, ma chère! puisque tu n’aimes pas la campagne?
--Qui te dit ça? j’adore la nature!
--Oh!»
On pouvait entendre ce dialogue, hier soir, dans mon atelier. Clotilde
me demandait de lui offrir, au nouvel an, une maison de campagne. Or, je
vous le jure! Clotilde ne comprend rien à l’arbre, à l’eau courante, aux
grandes routes, au ciel sans cheminées.
Le genre de nature que Clotilde affectionne est celui que je déteste
entre tous. Elle aime les fleurs de cire que l’on tient sous verre; elle
aime les choses qui ressemblent à des fleurs; elle aime les pâtisseries
florales et les pièces montées en forme de bouquets.--Je crois que les
fleurs funéraires ne lui déplaisent pas et que, si l’on faisait des
fleurs en suif, elle les trouverait à son goût.
Dans un jardin qui serait sous sa surveillance, elle voudrait qu’un
coiffeur vint ouvrir les roses, brosser les camélias avec une brosse à
dents et friser les dahlias au petit fer. Elle voudrait encore une
rocaille où reposeraient des coquillages, «au fond desquels on entend le
bruit de la mer». Elle voudrait un petit bassin avec des poissons rouges
et un canard bien propre, qui serait lavé tous les matins. Elle voudrait
une tonnelle et des boules-miroirs, et des «perspectives»
architecturales en lattes d’un vert cru.
Cette nature-là! non! non! plutôt vivre dans quelque village pouilleux
de Sénégambie avec une négresse d’âge mûr.
Jeudi, 6 juin.
«Moi, dit Zanko, je n’ai jamais le spleen.--Le spleen est un ennui qui
se plaît à lui-même, un désespoir auquel on s’intéresse. Avec une
mauvaise foi évidente, l’homme que le spleen assaille ne regarde que son
assaillant, il l’encourage, il lui donne des forces. Quel sadisme
absurde!--Moi, je n’ai jamais le spleen.
--Ne t’en glorifie pas trop! dit Lanthelme. Lorsque tu te sentiras las
de voyager, lorsque, un jour, tu rentreras à Paris sans avoir l’envie de
repartir, alors, tu trouveras le spleen installé près de ton feu, et il
ne te quittera plus.
--Non! fit Zanko. J’ai trop de souvenirs. Ils défendent contre l’ennui.
Les souvenirs sont de bons trésors qui se ternissent rarement. A
l’ordinaire, ils gagnent même en éclat; ils s’améliorent dans le sens où
on les considère. Ce sont de belles étoiles. Dès l’instant que je les
contemple, elles donnent tous leurs feux.
--Oh! oui! interrompit Poussière. Moi aussi, j’ai de bien jolis
souvenirs! et c’est si agréable!
--Tais-toi! répliqua Zanko. Ne dis pas de cochonneries!
--Tu vantes les souvenirs! murmura Lanthelme d’une voix épaisse. Tu
vantes les souvenirs! est-ce possible! Les souvenirs sont pour moi un
supplice constant.
--Assurément! dit Zanko. J’ai voyagé en ta compagnie! Je sais que ta
première visite, lorsque tu découvres une ville, est pour les égouts.
Avec cet amour de l’abject, du malsain et de l’ignoble qui t’anime, il
est malaisé de se faire un trésor de beaux souvenirs! D’une société, tu
ne veux connaître que la crapule, d’un paysage, tu ne retiens que le
coin dégradé. Non! il faut que les souvenirs aient déjà de la vertu pour
qu’ils s’épurent encore dans l’esprit. Leur défaut est même de s’épurer
trop.
--Que veux-tu dire? demandai-je.
--Ceci: qu’on ne sait plus regarder l’heure présente, tant l’heure
passée est lumineuse. Avoir vécu diminue la joie de vivre. La survivance
des souvenirs dégoûte de la joie comme de la tristesse. On se représente
les anciens plaisirs trop vivement pour apprécier les nouveaux, s’ils
semblent pareils par leur structure, et, se rappeler exactement qu’on a
beaucoup souffert gâte un peu la souffrance.
--Il y a pourtant, dis-je, une émotion dont le souvenir reste toujours
diffus. C’est le spleen que tu es si fier de ne point connaître. Il ne
laisse pas de mémoire précise. On a toujours un spleen plus
insupportable que le spleen passé.»
Zanko avait pris un air mélancolique.
«J’en viens à croire, dit-il, que les seuls bons souvenirs sont ceux qui
durent peu. Les souvenirs anciens ont trop d’éclat. Il faut que les
jeunes tuent les vieux; il faut que les jeunes aient toute la place, que
les vieux s’oblitèrent, sans considération de qualité ou d’intensité,
simplement à cause de leur date. On vit au milieu de souvenirs frais
comme l’on vit au milieu de fleurs fraîches. Les souvenirs sont une
litière qu’il faut changer chaque jour. Elle garde alors tout son parfum
de fleurs séchées depuis peu, mais, en vérité, le parfum des vieux
souvenirs est trop violent; il fait oublier les roses vivantes du
jardin!»
Oh! Oh! Zanko devient lyrique, je crois! Ressentirait-il, sans l’avouer,
la satiété des voyages?
Samedi, 8 juin.
Sous l’opium, on a ses entrées dans le monde de la fantaisie.
Je suis couché sur les nattes, je rêve à tort et à travers. Soudain, il
me prend le désir de voyager. J’imagine un paysage de printemps, je
colore le ciel, je dispose les arbres...
C’est le petit chemin creux que les vaches fréquentent au retour du
pâtis et que les chèvres marquent sinistrement d’une empreinte fourchue.
Sous les ormes vibrants, et les noyers qui tendent des fruits pas encore
mûrs, Arlequin, vêtu d’un bel habit neuf (soie jaune et soie violette,
avec des ornements de broderie), trotte d’un pied léger.
Il descend de la colline où, dans l’ombre, il vient de parachever une
séduction. Il passe dans le chemin creux et fredonne un air de fête,
parce que le ciel l’y engage et qu’aussi bien la mélancolie lui fut
toujours mauvaise conseillère.
De temps en temps, il interrompt sa promenade et sa chanson, se frotte
les mains, hume l’odeur du vent et repart. Mais, voici qu’il fouille
dans sa poche et en retire un petit paquet. Il le pose sur une pierre.
Il l’ouvre. Cela contient diverses choses, toutes étiquetées et
enveloppées avec grand soin.
Arlequin les compte, les examine. Il tient l’une d’elles entre ses
doigts, puis il la jette contre une ortie qui pousse dans la haie de
ronces et murmure:
«Ortie! affectueuse ortie! je te livre une mèche de cheveux que me donna
Colombine en souvenir de ses baisers, le soir où je la quittai pour me
rendre en Sicile, pays vers lequel m’attirait le grand renom d’un volcan
coléreux.--Adieu pour toujours, mèche brune! Oiseaux du ciel, tressez-la
dans un nid!»
Il fait encore quelques pas, sourit, danse un peu de droite et de
gauche, puis, près d’une épine, il chantonne sur un ton suave et bas:
«Epine! pittoresque épine! je te livre un billet doux que, pour me
promettre sa couche et pour berner son père, la fille de Mezzetin
m’envoya. Elle me supplia de le lui rendre, alors que je dus mettre la
frontière entre les gendarmes et moi, parce que j’avais refusé d’aller
sur un champ de bataille où il faisait très chaud. Et, pourquoi
devais-je haïr le roi de Pologne? Pourquoi? De ce billet que j’ai gardé,
brise, tu te joueras!»
Il ôte son masque, fait un geste amical pour saluer trois vaches qui
passent, crache dans un rayon de soleil, puis, s’arrêtant devant un
chardon superbe, il soupire:
«Chardon! fier chardon! je te donne ce petit bout de corde. Hélas! je
m’en sépare à regret, car c’est avec ce bout de corde que la sœur de
Sbringalli crut devoir se pendre parce que je lui avais fait un enfant.
Pensait-elle donc que je ne l’eusse point élevé?--De ce petit bout de
corde, l’âne se chargera. Jamais il n’aura mangé un plus proche témoin
de désespoir.»
Et, riant comme une femme que l’on chatouille, Arlequin jette encore
diverses choses, de ci, de là, et sans plus faire de discours: un
sequin, une fleur séchée, un bracelet de perles fausses... que
sais-je!... puis il s’éloigne par le chemin creux qui le mène à sa
destinée.
Mais, durant ce temps, Pierrot, caché derrière des ronces, écoutait
Arlequin. Pour entrer dans le chemin creux, il se déchire cruellement le
visage. Puis, tout saignant, il vient ramasser les souvenirs dispersés
par le bel Arlequin. Il prend à l’ortie la mèche brune, il prend à
l’épine le billet doux et, au fier chardon, il prend le bout de corde.
Il prend aussi le sequin, la fleur séchée, le bracelet de perles... que
sais-je encore! et les enferme dans son cœur. Enfin, il s’en va, le cœur
très lourd et, tout en suivant le chemin creux qui le mène à sa
destinée, il murmure tendrement:
«Pauvres filles! pauvres filles! Ah! que j’aurais bien su vous chérir!»
* * * * *
Et je me rends enfin compte que, pour la troisième fois, Zanko me prie
de lui passer le grand ringard.
* * * * *
Opium, j’aime tes rêves.
Mardi, 11 juin.
Altano, le clown du cirque, était triste, ce soir. Je viens de le
quitter. De neuf heures à minuit, il a fait beaucoup de choses très
surprenantes et très diverses. Il a traversé quatorze cercles de papier;
il a parlé à un cochon; il a lancé à son frère Giacinto, qui doit en ce
moment prendre sa cuite chez le mastroquet, un nombre incalculable de
chapeaux blancs; il a reçu des coups de pied et des giffles; il s’est
vidé tout un siphon d’eau de seltz dans la figure!
Le gaz flambait. L’air brillait de mille feux. La piste était blonde.
Alentour, il y avait des mains claquantes.
On l’a trouvé drôle quand, vêtu de jaune orange et coiffé de bleu pâle,
il imita des cris d’animaux (c’est dans le chant du coq qu’il se
surpasse)... plus drôle encore quand il courut clopin clopant, sublime
quand il trébucha.
Maintenant, je pense qu’il est allé se coucher.
Dans la petite chambre qu’il partage avec son frère et qui est tapissée
de programmes illustrés, il va dormir, après s’être un peu lavé la
figure.
Etendu sur son lit, immobile, tellement immobile qu’on pourrait le
croire mort, Altano écoutera battre son cœur.