Plus tard, quand nous fûmes seuls, je m’inquiétai soudain, trouvant

Clotilde bien silencieuse, et je vis, à mon grand effroi, qu’elle

s’amusait à brouiller un manuscrit dont les pages n’étaient pas

numérotées: c’est un recueil de notes, seul souvenir d’une époque de ma

vie qui fut heureuse.

Alors je résolus de sévir.

J’entraînai d’abord Clotilde dans notre chambre, puis, ayant relevé ses

jupes, je la cravachai à tour de bras, avec une longue et souple

cravache qui me servait jadis au manège. Cela dura quelques instants,

et, pendant ces premiers instants Clotilde hurla de son mieux, supplia,

invoqua Dieu, mon honneur, le souvenir de ma mère, mais, bientôt, elle

changea de mode, et je dus suspendre la correction, car mon incroyable

amie criait toujours, seulement... seulement, ce n’était plus de

douleur! Aucun doute! La volupté trouvait son compte dans le châtiment.

Je me fatiguais le bras sans excuse... Et puis... et puis... elle voulut

varier sa joie... comme dans les romans de collection secrète... et je

perdis le sens du juste et de l’injuste...

Oui, Clotilde a prise sur moi!...

Que voulez-vous!... Je suis un pauvre homme.

Samedi, 13 avril.

«Neuf et trois font douze, et huit font vingt, et trois font

vingt-trois, et cinquante-six font soixante-dix-neuf...»

Ce n’est rien. C’est Lanthelme qui se parle à lui-même, allongé sur les

nattes de la fumerie. Je crois qu’il a un peu abusé de la pipe, ce

soir...

«Et trois font quatre-vingt-deux, et quatorze font

quatre-vingt-dix-sept... Non, je me trompe... quatre-vingt-seize, et

sept font cent-trois, et quarante-deux...

--Oh! non! pas ça! s’écrie Poussière. Tu irais jusqu’à mille...

--Poussière! répond Lanthelme, Poussière! grain d’ombre grise! ne prends

pas une voix courroucée: cela ne te sied guère. Baise ton amant sans

beaucoup le reconnaître, étire-toi, bâille, fredonne une complainte,

mais ne t’irrite pas!

--Le verre de la lampe est sale, dit Bichon, passe-moi l’éponge.

--Récurez un peu le fourneau, ma chère Bichon, dit Ted Williams, il y a

du dross.

--Est-ce du Yun-nan ou du Bénarès, demande Zanko.

--Du Bénarès, oui, sûrement.»

On entend tous les bruits de la rue avec une précision vraiment

étrange... Le camion qui vient de passer, semblait avoir roulé dans la

chambre.

«Versez-moi du thé, Poussière, dit Williams.

--On est bien sur les nattes, murmure Zanko, et cet opium est exquis...

--Hier, dit Williams, j’ai vu un arbre merveilleux; il se plaçait dans

le paysage avec une surprenante habileté. Cela faisait tableau. Il était

gris de poussière, et il y avait, à son pied, un caillou qui paraissait

tout bleu.

--J’ai les cheveux trop secs, depuis quelques jours, dit Clotilde, c’est

ennuyeux, il faudra que je mette une lotion.»

Voilà trois heures que dure cette conversation lente et coupée. Les

causeries des soirs d’opium essaiment parfois autour d’une idée, d’un

sentiment, d’une émotion; parfois encore, elles se divisent en petites

phrases, comme aujourd’hui, et le temps passe, doucement.

«Quinze et quarante font cinquante-cinq, et trois font cinquante-huit,

et neuf font soixante-sept, et vingt-et-un font quatre-vingt-huit...»

Lanthelme recommence.

Mardi, 16 avril.

Nous sommes venus passer trois jours à la campagne. Clotilde est gaie.

Elle rit tout le long du jour. Vraiment, je la préférais morose. Ce

corps de nymphe a l’âme d’un grelot.

En ce moment, elle est étendue sur son fauteuil comme sur un lit. Elle

est possédée par tout ce qui l’approche. Regarder ses yeux suffit pour

en sentir la caresse, et sourire à sa bouche suffit pour en connaître le

baiser.

Aujourd’hui l’air est un cristal impalpable. Le soleil ne se voit pas,

caché qu’il est par toute la frondaison d’un chêne. Clotilde ne pourrait

imaginer journée plus belle, même dans un de ses rêves... mais

rêverait-elle d’une belle journée?...

En ce coin de terrasse, où, présentement, elle repose, le vent répand

le parfum d’une tubéreuse et, gourmande, Clotilde y goûte déjà, tandis

que le bruit frais du ruisseau qui passe non loin, lui fait mouiller ses

lèvres avec sa langue fine.

Tout le jardin fleurit pour elle. Pour elle seule les oiseaux chantent

et l’arbuste affolé qui secoue ses feuilles au bas de la terrasse ne

tremble pas ainsi pour obéir à la brise, mais pour suivre la petite

agitation spirituelle de mon amie.

Car, depuis qu’elle vit à la campagne, son esprit jadis si pondéré, ne

connaît plus le repos, et, durant que sa chair s’obstine à vivre comme

vivent les eaux mortes et les statues couchées, cet esprit bourdonne

furieusement à la manière des moucherons.

Mais un jour viendra, où, quittant ce corps toujours offert en sa

tranquille et bestiale beauté, son esprit fera de même que l’abeille qui

délaisse, après y avoir butiné quelque temps, le calice d’une fleur

ouverte.

Samedi, 20 avril.

Pas d’opium hier soir.

Clotilde avait cru bon d’inviter des amis et de leur offrir le spectacle

et l’usage de ma fumerie. Elle considère l’opium comme une singularité

esthétique. La bonne drogue est, à son avis, une chose infiniment

distinguée. A vrai dire, Clotilde fume moins par goût que par snobisme.

Je me retiens mal de rire quand, au restaurant de préférence, elle se

tourne vers moi et dit, d’un petit air indifférent, mais d’une voix

claire qui porte loin:

«Te rappelles-tu, mon ami, cette boîte de Bénarès que j’ai fumée toute

seule?»

Ou bien, avec une expression vague et un demi-sourire:

«Oh! ces plaisirs-là semblent bien médiocres à une fumeuse d’opium!»

La chère enfant!

Parfois, son effet rate. Alors elle est furieuse!

Un soir qu’elle faisait la roue devant un de mes camarades, officier de

marine revenu de Saïgon depuis peu, et qu’elle murmurait, les yeux

mi-clos:

«Ah! Monsieur! je crois avoir épuisé toutes les voluptés! Même l’opium

me laisse indifférente!...»

Elle fut toute hérissée quand mon ami répliqua:

«Avouez pourtant, chère madame, que ça vous brouille l’estomac!»

Jamais elle ne lui a pardonné cette réponse! Elle tient mon ami pour un

impur goujat.

Je disais donc que Clotilde avait amené, hier, dans ma fumerie, des gens

de rencontre. Trois pitoyables petites grues, trois petites grues

d’entre les petites grues, sans même une vulgarité excessive qui les

distinguât. Elles étaient escortées par trois jeunes gens dont la seule

profession semblait être de coucher avec elles. Cravatés, gantés, bien

peignés, bien vernis... des gravures.--Je les connais depuis longtemps,

paraît-il. Du moins m’ont-ils cité vingt endroits où je leur avais

serré la main.--Possible.

Tout ce monde s’est vautré sur mes nattes. Les trois petites grues et

les trois jeunes hommes (on dirait un titre de fable) fumèrent

craintivement, stupéfaits qu’il n’y eût pas d’incantations

préparatoires, de formules sibyllines; que l’on ne fît pas rôtir de

petits enfants et que l’on ne souillât pas la moindre hostie. Je crois

qu’ils s’attendaient à voir un fantôme (frôlements, soupirs et bruits de

chaînes). Ils furent déçus. Que voulez-vous! je n’avais pas cet article

sous la main.

Mais, durant le temps que dura leur visite, ils épuisèrent le trésor des

sottises dont l’opium est le sujet. Ils parlèrent de tout, et, dès le

seuil de leurs lèvres, les paroles n’avaient plus de sens. Il ne restait

qu’un bruit de mots, l’épanchement d’un robinet.

Les trois jeunes hommes rappelèrent des souvenirs de notre cercle (car

nous sommes du même cercle), et les trois petites grues me félicitèrent

civilement du bonheur que j’ai de coucher avec Clotilde. On critiqua le

talent d’une actrice, les toilettes d’une autre... puis on s’entretint

de spiritisme!...

Ce fut le couronnement!--Oh! ces anecdotes vingt fois répétées! ces

histoires «à faire peur» qui n’ont jamais effrayé personne!--Et la dame

enfermée dans un mur! et l’autre dame dont la main est sanglante! et le

lord anglais que l’âme de sa sœur tracasse chaque nuit! et le guéridon!

et le miroir! et Eusapia Paladino!--Oh! oh! assez!

Vers minuit, Ted Williams entra:

«Du monde?... je vous gênerais!... Bonsoir!...»

Et je n’eus pas le courage de le retenir, mais ma patience était à bout.

Alors, je fis fumer chacun de mes hôtes sérieusement et sans

précautions. Je malaxai de grosses boulettes, très cuites; je crois même

que je les brûlai un peu. Cela provoqua tout aussitôt des nausées et

l’un des jeunes gens eut vraiment fort mal au cœur.

Ils partirent enfin, mécontents.--J’envoyai Clotilde se coucher et je

m’allongeai sur les nattes, avec un livre.--Mon exaspération m’évita le

spleen. Je m’endormis enfin, mais pas avant de m’être aperçu que l’une

des trois petites grues avait décollé la monture de ma pipe en bois

d’aigle.

Pas d’opium hier soir.

Sa parodie!

Mercredi, 24 avril.

Je suis avec intérêt les progrès de deux jeunes clowns qui ont inventé

un tour fort singulier et de qualité très-fine, malgré le grotesque de

sa présentation. Ils sont les fils d’un vieil acrobate que je connais et

les amis d’Altano.--Hier je fus au cirque pour assister à leurs débuts.

Durant la première partie je m’ennuyai un peu. Les grâces de l’amazone

me sont familières et je connais les gestes du contorsionniste en habit

noir. Peut-être étais-je mal luné, mais rien ne me séduisit dans le

spectacle, ni les jeux icariens de sept allemands pommadés, ni le

sourire que me fit la petite négresse qui dansait sur la corde tendue.

Un peu avant l’entr’acte, je me rendis dans les coulisses pour causer

avec Altano. Passant devant la porte mal close d’une salle de débarras,

j’entendis des voix qui riaient en fausset. Je regardai par

l’entre-bâillement.

Une dernière fois, les deux nouveaux clowns répétaient leur tour.

Grimés, travestis, sous les armes, ils n’avaient plus rien d’humain. Et

ils se roulaient par terre en poussant des cris, et bondissaient, et

sursautaient, tandis que, devant eux, leur père, vêtu d’un veston jaune,

la figure anxieuse, les considérait d’un regard plein de passion, un

regard dont la tendresse était animale et sublime tout à la fois.

Il y a plus de quinze ans, ce vieux clown faisait, à l’ancien

Hippodrome, un extraordinaire saut périlleux qui l’avait rendu célèbre.

Un jour il se cassa les reins et, dès lors, ce fut un pauvre être plié,

presque un invalide.--Fini de rire!--Alors il apprit à son fils et à son

neveu les subtilités de la matassinade, patiemment, avec amour et

conviction. Hier enfin, ils allaient paraître sur la piste, sans lui...

Non, il n’y avait pas de tristesse dans ses yeux...

«Et surtout, ne ratez pas votre rire! Tenez! comme ça!»

On eût dit qu’une toile se déchirait.

Il se retourna, et me reconnut:

«Bonsoir, Monsieur, bonsoir! N’est-ce pas qu’ils vont bien, les gosses?

Ils feront leur chemin! Je vous les présente sous leur nouveau nom: les

frères Halifax! C’est un mot anglais; une idée de groom.--Allons! encore

une fois!»

Je m’en allai, un peu attendri, et, comme je parlais à mon ami Altano de

cette scène, il fit la grimace:

«Eh! oui! Les risques du métier! Moi aussi je me casserai les jambes ou

les bras, un jour, et je serai un vieux bon à rien. Alors, j’aurai des

élèves, mes fils ou les fils d’un camarade. C’est la consolation!...»

Altano s’interrompit, haussa les épaules et, de plein pied, fit une

délicieuse culbute.

Dimanche, 28 avril.

Aux heures où je me sens trop esclave de Clotilde, j’aime à rappeler la

mémoire de ce temps où je me croyais l’âme d’un «fils de roi», où je

pensais dominer un jour le monde et lui imposer mes volontés.

Ainsi, j’arrose des souvenirs. Ils refleurissent, ils me sourient. L’un,

entre tous, m’est cher et me plaît à considérer.

C’était il y a une dizaine d’années, dans les environs de Biskra.

Fixant à mes chaussures ces crochets vigoureux dont se servent ces

employés qui surveillent les poteaux du télégraphe, j’avais grimpé au

tronc d’un palmier, et, par une prudente ascension, j’avais atteint le

faîte.

Mon arbre jaillissait comme un jet d’eau: il épanouissait sa chevelure

parmi les brises; son tronc laissait pendre des lanières poussiéreuses,

guenilles végétales d’un vêtement très ancien.--Cet aïeul

présidait.--Les autres palmiers le vénéraient et lui rendaient hommage.

Assis dans le panache, comme un _genni_ de conte arabe, je regardais

autour de moi avec une certaine vanité.--De mon séjour, je dominais la

région supérieure des palmes, petit univers épanoui, où l’âme s’exalte

volontiers.

Je n’étais point le premier occupant de ce belvédère, il s’y trouvait

déjà toute une fourmilière, des scorpions, des lézards de sinople et des

serpents inoffensifs.--Je leur parlais avec douceur, et sur un ton

vraiment amical.

Mais voici qu’une brise s’insinua dans les feuilles, et le palmier,

encore souple et joyeux malgré son grand âge, se balança en chantant à

petit bruit.--Toute l’oasis l’accompagnait, un âne sonna de la

trompette, des chiens aboyèrent, le vent siffla dans mes oreilles.

Alors je ne me retins pas de chanter aussi. Je me complus à cette joie

sonore; mes paroles se marièrent à la brise, je développai mon

allégresse en une prétentieuse mélodie et les notes montèrent comme des

fusées.

Tout ce vacarme ne passa point inaperçu, car, dans l’oasis d’en bas, un

nègre aux cheveux blancs, qui avait l’air d’un négatif de photographie,

s’interrompit de boire à la source et, croyant apercevoir un prodige, se

mit en prière.

Sensation impériale!

Jeudi, 2 mai.

Clotilde est quelquefois trop belle.--Avant-hier, vers deux heures, elle

sortit pour aller se promener au Bois. Quand elle me quitta, je sentis

comme un déchirement de l’âme. Elle était si belle! je voulus la suivre.

«Non! je tiens à me promener toute seule. Tu comprends, mon loup, je te

vois toute l’année ronde, j’ai besoin, parfois, de me trouver sans autre

compagnie que moi-même!»

Oh! la petite voix rêche et précise! Mais qu’importe! A cause des grands

yeux et de la taille souple, on pardonne à la voix de manquer

d’harmonie.

Je m’imaginai Clotilde se promenant sous le feuillage clair. De temps en

temps elle devait battre les jeunes branches avec son ombrelle.

Moi, j’étais assis devant mon chevalet, et je songeais à couvrir une

toile où, déjà, le sujet était esquissé. L’esquisse me plaisait. Un

étang morne avec des jeux de soleil... au centre des tritons de pierre,

un jet d’eau, des berges tristes, des rameaux penchés, un ciel

d’automne.--Je devais finir cela.

Pourtant, je balançais, j’hésitais et n’osais choisir entre trois

actions qui présentaient toutes les trois de la grâce et de l’attrait.

Ne rien faire, c’est-à-dire fumer des cigarettes turques en suivant de

l’œil les chutes en boucles et l’essor de cette chose grise et bleue qui

entretient l’esprit dans un petit rêve...

Travailler, c’est-à-dire achever cette toile, fixer le détail du

feuillage et des reflets, harmoniser les tons du ciel, un peu crus vers

la gauche...

Aller joindre quelqu’un dans le Bois et me faire exaspérer comme un

cheval de trait par une mouche...

Et je délibérais pour savoir laquelle des actions il fallait élire.

J’avais envie de suivre sous le feuillage les petits pas de mon amie...

Oui!... pour revenir blessé et, de quelques jours, ne pouvoir me plaire

qu’à regarder la forme et le sang de ma blessure!

Si je fumais des cigarettes, bientôt la fumée dessinerait les lignes de

son corps... Et, si je travaillais, j’en arriverais dès la seconde

heure, à vouloir peindre son visage, son visage si suave, au lieu de

m’occuper de mes tritons et de mon ciel automnal.

Je me relevai par un brusque effort et allai mettre mes bottines...

Tandis que je les boutonnais, je me pris à rire. C’était d’une

excellente stratégie. Sans doute me dégoûterais-je de mon action quand

elle me paraîtrait ridicule. Dépeindre son vice en couleurs grotesques,

lui mettre un bonnet d’âne, peut rompre le lien qui nous y attache...

Cordon de soie! cordon de soie! parviendrai-je à te briser?...

J’enlevai mes bottines, mais, presque aussitôt, une belle résolution se

forma en moi, que j’acceptai et qui me sembla dotée de certains traits

de réelle excellence.

Oui, je sortirais, mais je n’irais pas au Bois, je suivrais seulement le

chemin qui y mène et, sans doute, rencontrerais-je le bonheur... et

peut-être serais-je trop fatigué pour aller plus loin.

Je trichais d’une façon indigne! J’aurais bientôt rattrapé Clotilde.

Elle se promène toujours dans les mêmes allées.--Alors il me vint une

autre idée. Pourquoi ne pas tâcher d’imaginer une Clotilde enlaidie, une

Clotilde aussi peu séduisante par le corps qu’elle l’est par l’esprit?

Il fallait détruire son charme! Je ne me figurerais plus son corps aussi

précisément: j’oublierais le grain de la peau, les contours secrets,

tout ce qu’elle me cède (parfois sans grand plaisir) et que j’adore. Il

fallait que la pensée de cette joie future diminuât au point de ne plus

motiver mes actions.--C’est sous les ruines d’un rêve que l’on découvre

le médiocre paradis d’indifférence que vantent certaines gens.

Soudain, je me sentis calme, tout à fait calme... J’enlevai de nouveau

mes bottines que j’étais en train de remettre et je courus chercher,

dans mon bureau, une boîte en marqueterie, don généreux de Clotilde le

jour où j’eus vingt-cinq ans.

Je l’ouvris... tout était bien en place... l’arme... les balles... Et

mon cœur ne battait presque pas.

Oui, mais, voilà! je ne me suis pas tué.

Lorsque cette page fut écrite avant-hier soir, je regardai quelque temps

le pistolet, puis, j’allumai ma petite lampe, je décachetai une

nouvelle boîte d’opium, et, couché sur les nattes, je me soûlai

affreusement.

J’ai bien fumé quarante pipes.

Hier, spleen et migraine.

Aujourd’hui, je me sens mieux.

Lundi, 6 mai.

Il ne m’arrive jamais que des aventures désagréables et qui laissent un

poids dans mon souvenir.

Voici la dernière.--Elle date d’hier soir.

J’étais sorti vers dix heures pour dissiper l’effet d’une longue scène

sans sujet bien précis ni cause suffisante que Clotilde venait de

m’octroyer.--L’air frais me rasséréna un peu. Je marchai au hasard, et

me trouvai à une heure du matin sur le pont de Grenelle.

Nuit de roman feuilleton, lugubre à souhait. C’était l’heure où l’on tue

la marquise, où l’orpheline s’évanouit, où la fille-mère accouche. La

brise s’était perdue. Un calme affreux. De temps en temps, des bruits de

charrettes. Ciel couvert. Le spleen me reprit.

Je m’accoudai au parapet pour regarder fuir l’eau noire, brusquement

rougie par la lumière des falots.--C’était, en vérité, de l’encre et du

sang, du vrai sang. Au milieu des taches rouges, on distinguait de

nombreux courants qui se mêlaient, se divisaient, ourlant leurs ondes,

les déroulant, disparaissant sous des nappes calmes et surgissant en

remous, plus loin. Le fleuve était une tresse continuelle et

compliquée.--Tout cela avait un vilain air de traîtrise. La nuit n’était

pas sûre.

Parfois il venait de très loin, d’on ne savait où, le cri d’une

locomotive, la plainte d’une machine, un sifflet, et ces bruits vivaient

un instant, puis tombaient court dans le trou du silence, comme font par

les nuits d’été ces étoiles filantes qui brillent puis s’abîment et

coulent aussitôt dans le noir.

Depuis quelque temps, je voyais, à vingt pas de moi, un homme qui

marchait de long en large sur le pont. Soudain, il s’approcha et me

demanda du feu pour allumer son mégot. Je lui en donnai, le bras tendu

plus que de raison, car, n’est-ce pas, vers une heure du matin, la

société, dans le quartier de Grenelle, est de qualité incertaine.

M’ayant remercié très civilement, il s’en fut et je me repris à

contempler le reflet lugubre des falots dans le fleuve.

Comme je me décidais à rentrer enfin chez moi, je revis l’homme, accoudé

contre un réverbère. Il n’avait pas du tout la mine qui convenait à

cette nuit. Le vice n’avait pas «marqué sa figure d’affreux sillons» et

l’on ne voyait pas «l’irréparable déchéance inscrite sur ses traits».

Non. Un visage commun, une bouche tirée, un regard fixe et triste.

«Pardon, monsieur, est-ce que je pourrais vous dire deux mots?

--Vous voulez encore du feu! Tenez, voilà mes allumettes.

--Non! c’est pas ça. J’ai pas envie de fumer. Ecoutez-moi, monsieur, je

suis très malheureux.»

Etait-il cabotin ou désespéré, cet homme dont la voix lourde suppliait

avec un ton si pathétique? Un simple mendiant, sans doute. Il était

oiseux d’épiloguer.--Je tirai de ma poche quelques sous.

«Non, monsieur, j’ai pas besoin d’argent, j’ai de quoi vivre, mais vous

pouvez me rendre un service. Je suis très malheureux.»

Cela devenait intéressant. Je me félicitai de ma promenade nocturne

pour ce qu’elle m’apportait d’imprévu.

«Qu’y a-t-il donc?

--Eh bien! voilà, monsieur: j’en ai assez! je vous en supplie,

accompagnez-moi, jusqu’au milieu du pont... Je veux me tuer et je n’ose

pas... Je me tiendrai debout sur le parapet... Oh!... je ne résisterai

pas... je ne crierai pas... On ne s’apercevra de rien... J’attacherai

mes pieds avec mon mouchoir... Vous me pousserez... Faites ça, monsieur,

faites ça pour l’amour de Dieu!»

C’était d’un tragique si gros que je répondis bêtement:

«Mais vous êtes fou, mon ami? Pourquoi ce suicide? Une histoire de

femme?

--Non! non! c’est autre chose. Je veux me tuer parce que je m’ennuie. Ça

a commencé un jour que je travaillais à l’ajustage d’une machine. Je

suis mécanicien. Pendant que je vissais un écrou, oh! je me souviens!

tout à coup, je me suis ennuyé! Je ne puis plus rien faire, je m’ennuie,

je m’ennuie du matin au soir et souvent je ne dors pas, tant je

m’ennuie. C’est horrible, si vous saviez! Et je n’aime plus boire avec

mes camarades, je n’aime plus me promener; j’ai une connaissance, eh

bien! je n’aime plus sortir avec elle! je m’ennuie trop, je m’ennuie

tout le temps. Poussez-moi dans l’eau, Monsieur! comme ça ce sera fini!»

La voix s’amincissait jusqu’à ne plus être qu’une plainte d’enfant.

J’avoue que j’étais très ému.

Brusquement, l’homme saisit mes deux mains dans les siennes et gémit:

«Oh! Monsieur! Monsieur! poussez-moi dans l’eau! Je ne peux pas tout

seul! Voilà deux heures que j’essaye!

--Allons, mon ami, lui dis-je, faites quelques pas avec moi, nous allons

causer de vos affaires.»

De vos affaires!... J’eusse aussi bien pu dire: des miennes!

L’homme me jeta un regard mécontent, presque mauvais, mais il me suivit.

Quelles étranges heures je passai jusqu’au matin en compagnie de ce

désespéré qui avait simplement perdu le goût de vivre, qui s’était

laissé surprendre par le spleen, un jour, sans y prendre garde, «en

vissant un écrou!» Malgré ses phrases maladroites, et les reprises, et

les redites, et les approximations, ah! qu’il m’a fortement décrit le

mal dont je souffre, moi-même, sur un autre plan, et quelle déchirante

douleur passait dans sa confession!

Je lui parlai longtemps, avec mille détails. Je tâchai d’être clair. En

vérité, j’avais pour lui un sentiment fraternel. Il paraissait tant

souffrir! Je crois avoir dit tout ce qu’il «faut» dire en pareil cas. Si

j’ai quelque talent de persuasion, certes, je l’employai tout entier. Je

me servis des pires rengaines, des lieux communs les plus éculés. Enfin,

vers six heures, j’emmenai l’homme tout secoué, sans équilibre, aussi

malade d’esprit mais peut-être plus sûr de lui-même, chez un de mes

amis, constructeur d’automobiles et que je sais matinal. Je lui

expliquai le cas. C’est un garçon intelligent, il s’occupera de mon

homme. Il fera de son mieux pour l’intéresser au travail mais, quand je

le quittai il me dit avec un peu d’étonnement:

«Qu’est-ce qui vous prend donc, mon cher? L’âme d’autrui ne vous est

donc plus indifférente?

--Oh! lui dis-je, on aime à voir l’âme d’autrui souffrir du mal que l’on

endure. On se sent moins seul. Adieu, mon ami, et merci de votre aide.»

Je partis. L’aventure était close. Mon protégé m’attendait à la porte.

«Au revoir. Bonne chance. J’ai votre promesse, n’est-ce pas?

--Oui, Monsieur, je ferai de mon mieux... mais... pourquoi vous ne

m’avez pas poussé?

--Je ne sais pas! d’ailleurs, il est possible que je vienne, un jour,

vous demander le même service! Au revoir!»

* * * * *

Le Démon Secret · 第 3 / 10 段