«11 juillet 1799.
«Je vous ai rendu compte ce matin, mon général, de l'arrivée de la
flotte turque; elle s'est rendue à Aboukir, où elle a mouillé.
«J'ai sur-le-champ fait relever les troupes par des marins, et je me
suis disposé à aller avec les quatre bataillons m'opposer au
débarquement. Ce mouvement, exécuté avec promptitude, pouvait avoir du
succès. Cependant il avait aussi de grands inconvénients.
«Les quatre bataillons ne forment que mille vingt combattants, compris
les officiers, en faisant tout marcher sans exception. J'y ajoutai trois
cents marins; je me trouvais donc à la tête de treize cents hommes.
«Les calculs de tous les marins portent le nombre des hommes de
débarquement que doivent contenir ces bâtiments à dix-huit mille hommes.
Je crois qu'arrivant sur les lieux avec treize cents hommes je mettais
beaucoup d'obstacle à leur débarquement; que je l'empêchais peut-être
entre le fort et le lac, mais non entre le fort et Alexandrie: car,
pendant une nuit obscure, l'ennemi m'amuserait sur un point avec mille
hommes, tandis qu'il en jetterait dix mille à une lieue derrière moi. Je
me trouverais fort mal dans mes affaires le lendemain, puisqu'il
faudrait leur passer sur le corps pour rentrer à Alexandrie; enfin, que
je serais dans l'impossibilité de connaître leurs mouvements, n'ayant
pour toute cavalerie que quatre dragons.
«Les calculs du général Gantheaume et de tous les marins est que,
l'escadre ennemie ayant mouillé à midi, le temps étant extrêmement
favorable et la rade d'Aboukir très commode, l'ennemi peut avoir mis
toutes ses troupes à terre à minuit.--Je ne puis partir que dans une
heure ou deux, à cause de mille arrangements de troupes qui sont
nécessaires; je ne puis arriver à Aboukir avec de l'artillerie qu'à six
heures du matin. Je cours donc la chance de n'arriver, pour empêcher le
débarquement, qu'après qu'il sera fait; et pourrait-il y avoir de la
sagesse à attaquer avec treize cents hommes, dont mille soldats
seulement, fatigués, douze mille hommes placés sur de belles positions
qu'occupait autrefois la légion nautique, soutenus par trente petits
bâtiments? Et, si je suis battu, que deviennent mes treize cents hommes,
sans doute suivis par l'armée qui les aura combattus, ayant une retraite
de cinq lieues à faire dans les sables, et déjà harassés de fatigue? que
devient surtout Alexandrie, qui est le point important, et dans lequel
je n'ai laissé que des vieillards et des estropiés, même en petit
nombre?--Malgré tous ces motifs, j'avais le désir bien ferme d'aller
porter secours à Aboukir; mais ce qui me décide à changer d'avis, c'est
le rapport que l'on me fait à l'instant. On signale du phare une flotte
dans l'ouest; elle est éloignée; il ne paraît encore que vingt
bâtiments. Seront-ils suivis d'un grand nombre? iront-ils mouiller au
Marabout? C'est ce que j'ignore et qui m'empêche de quitter Alexandrie.
Alors le seul parti qui me reste à prendre est de mettre Aboukir en état
de résister par lui-même et de l'abandonner à ses propres forces. Je lui
ai envoyé déjà cent hommes, c'est-à-dire que j'ai porté sa garnison à
deux cent cinquante hommes. Elle a douze bouches à feu bien
approvisionnées; des vivres pour deux mois, une redoute bien faite et
bien palissadée, un fort à l'abri d'un coup de main, un commandant
brave; et on peut raisonnablement espérer une défense assez longue pour
donner le temps aux secours d'arriver, et jamais trois mille hommes
disponibles n'hésiteront un instant à attaquer les douze mille que nous
supposons.
«Nous organisons tout ce qui est marin, de manière à en tirer parti pour
la défense de terre: j'ai à me louer du zèle et de la bonne volonté de
tout le monde. La garnison est contente, et le plus beau de tous nos
moments sera celui où l'ennemi nous attaquera. Je n'ai pas de nouvelles
du général Destains; mais je pense que bientôt il nous aura
rejoints.--Je vous répète, mon général, que nous n'avons d'autre crainte
que d'imposer trop à l'ennemi et de ne pas être attaqués.»