«Alexandrie, 6 mai 1799.
«J'ai eu l'honneur, mon général, de vous rendre compte des événements
qui se sont passés dans la province du Bahiré. J'espérais que les
désastres dont elle était le théâtre étaient au point de finir, je me
suis trompé: l'incendie a pris rapidement et menace de s'augmenter
encore.
«Le 10, je donnai l'ordre à l'adjudant général Jullien d'envoyer au
citoyen Lefèvre trois cents hommes de renfort et quatre pièces de canon.
Le 14 au matin, le chef de brigade Lefèvre se mit en route pour
Damanhour avec quatre cents hommes d'infanterie et quatre pièces de
canon. Il rencontra l'ennemi après le village des Annhour; le combat
s'engagea et fut extrêmement vif; il dura sept heures. Le citoyen
Lefèvre, après avoir eu huit hommes tués et quarante blessés, se retira
à Ramanieh. L'ennemi, pendant le combat, mit le feu aux blés qui
environnaient Ramanieh; de manière que, sans un champ d'oignons qui n'a
pu être embrasé, il aurait été dans la position la plus horrible. Il y
a eu au moins quinze cents feddams de brûlés.
«Le citoyen Lefèvre estime ce rassemblement à vingt ou vingt-cinq mille
hommes, dont trois mille cavaliers. Il ne doit pas être exagéré, car
tout le Bahiré est en armes et en insurrection, et la nombreuse tribu
des Ouladalis lui est réunie. Le citoyen Lefèvre croit avoir tué dans ce
combat seize cents à deux mille hommes. Ce rapport est conforme à celui
des Turcs. Les révoltés se sont battus avec un acharnement inconcevable.
Les boulets et les balles en ont détruit une partie sans effrayer
l'autre. Le saint Maugrebin avec ses apôtres, accompagné de Selim-Kachef
et Abdallah-Baschi, en répandant partout des firmans du Grand Seigneur,
les ont fanatisés d'une manière horrible.
«Il me paraît démontré, après les deux combats qui viennent d'avoir
lieu, que je suis dans l'impossibilité, avec les troupes qui sont à ma
disposition, de rétablir l'ordre dans la province du Bahiré. Encore
deux ou trois combats semblables, après avoir tué douze mille hommes, il
ne me resterait plus un soldat pour défendre Alexandrie. Il faut, pour
anéantir ces rassemblements, un corps de troupes assez considérable pour
se diviser en plusieurs colonnes et occuper beaucoup de terrain. Il faut
en outre de la cavalerie, car celle qu'ils ont n'empêcherait pas d'agir
utilement un corps de trois cents cavaliers, qui serait soutenu par de
l'infanterie et de l'artillerie. Enfin un corps d'infanterie, tel que je
peux le mettre en campagne au milieu de cette multitude, est dans la
même position que Crassus au milieu des Parthes.
«Je ne crois pas que le général Dugua soit à même de m'envoyer des
secours puissants. Votre retour seul, ou celui du général Desaix, peut
rétablir l'ordre. Ces secours seront lents; il a fallu pourtant prendre
un parti; voici celui auquel je me suis arrêté:
«J'ai donné ordre au chef de brigade Lefèvre de se rendre à Rosette, en
laissant cent ou cent cinquante hommes d'infanterie, six pièces de
canon, des munitions et des vivres pour plus de deux mois dans le fort
de Ramanieh, qui, par ce moyen, est en sûreté.
«Le secours que l'adjudant général Jullien avait envoyé à Ramanieh avait
laissé Rosette entièrement dégarnie. L'arrivée du chef de brigade
Lefèvre couvrira bien cette place, qu'il est pour nous de la plus haute
importance de protéger.
«S'il y a des troubles dans le Delta, il sera bien situé pour aller
brûler le premier village qui aurait suivi l'exemple des révoltés.
Enfin, si l'adjudant général Jullien et le chef de bataillon Lefèvre,
par des événements que je ne puis que difficilement supposer, se
trouvaient dans l'impossibilité de défendre Rosette, ou si une flotte se
présentait devant la ville d'Alexandrie, ils jetteraient cent cinquante
hommes dans le fort et se retireraient ici.
«Le fort de Rosette est parfaitement approvisionné et complétement armé;
j'ai ordonné d'y transporter tous les effets appartenant aux Français,
et enfin tous les vivres existant à Rosette.
«J'ai ordonné de rassembler devant les forts de Ramanieh et de Rosette
toutes les barques des environs, afin d'avoir des moyens de passage et
de les ôter aux ennemis pour pénétrer dans le Delta.
«J'ai écrit aux généraux Lanusse et Fugières, pour les prévenir de tout
ce qui se passe. Je les ai engagés à se réunir et à se porter sur la
rive droite du Nil, et à s'y promener en descendant jusqu'à Fouéh, pour
punir le premier village qui se révolterait, ou tomber sur le premier
détachement d'Arabes, Maugrebins ou révoltés qui voudrait y pénétrer.
Voilà, mon général, ce que j'ai cru devoir faire. Si la place
d'Alexandrie était moins importante, plus facile à garder, si j'avais
plus de troupes, enfin si je n'étais pas certain de compromettre le
dépôt qui m'est confié, en m'en éloignant, j'aurais marché avec toute ma
garnison sur les révoltés; mais quinze lieues de désert me séparent
d'eux, et la peste ne m'a pas laissé cinq cents soldats; les bruits sur
les Maugrebins sont toujours les mêmes, et une escadre peut paraître
d'un jour à l'autre.
«J'ai eu quelques inquiétudes sur les habitants d'Alexandrie. J'espère
cependant qu'ils continueront à se bien conduire. Nous devrons leur
tranquillité à l'état menaçant de nos forts, et aux soins du cheik El
Messiri et du commandant turc.
«Nos travaux avancent à vue d'oeil; tous les Européens ont mis la main à
l'ouvrage. Je suis tous les jours avant le soleil aux travaux, et je
n'en reviens qu'à la nuit. Mon exemple a produit un bon effet; j'ai
trouvé chez tout le monde zèle et patriotisme, et, malgré la pauvreté de
tous les individus et la certitude de ne pas sortir de la misère de
longtemps, officiers, soldats, administrateurs, habitants, tous
travaillent avec autant de gaieté que les Parisiens à l'époque de la
fédération de 1790.»