«30 avril 1799.
«Nous venons d'éprouver, mon général, un événement extrêmement
malheureux: la garnison de Damanhour, composée de cent quatorze hommes,
vient d'être surprise et égorgée par les Arabes et un corps de
Maugrebins. Voici les détails que je viens de recueillir:
«Le 3, le chef de brigade Lefèvre s'est mis en route pour lever les
contributions: il avait avec lui environ deux cents hommes. Ce voyage à
Damanhour avait produit un bon effet: les villages étaient disposés à
payer. La province jouissait de la plus complète tranquillité; cent
hommes et une pièce de huit étaient plus que suffisants pour se soutenir
à Damanhour: on était loin d'éprouver la plus légère inquiétude.
«J'avais profité de l'instant d'absence du lieutenant Lefèvre pour
envoyer cinquante hommes protéger les travaux du canal, à une petite
distance de cette ville, afin de tirer un double parti de cette
augmentation de force. Le 5, à deux heures du matin, trois cents
Ouladalis et quatre-vingts Maugrebins se portèrent sur le camp,
trouvèrent tout le monde endormi, et égorgèrent tous les soldats sans
pitié.
«Dans la journée du 5, un cheik de Damanhour avait averti trois fois le
citoyen Martin, lieutenant de la légion, de se tenir sur ses gardes: il
négligea ou méprisa ses avis. Il coucha chez lui, et, après une
résistance de quatre heures, il a péri comme les autres, avec le
commissaire des guerres, le payeur et quelques employés.
«Le 6, à midi, le lieutenant Lefèvre fut instruit de ce qui se passait
par des lettres des cheiks de Damanhour. Il y retourna sur-le-champ, fit
huit lieues en quatre heures; mais il trouva seulement les cadavres des
malheureux soldats:--l'ennemi s'était retiré depuis longtemps.--Le
lieutenant Lefèvre se porta alors sur Ramanieh.--Au premier bruit de ce
malheureux événement, je fis partir le bataillon de la quatrième, trois
compagnies de grenadiers, et deux pièces de canon, sous les ordres du
chef de bataillon Redon, pour se rendre à Damanhour et se joindre avec
le chef de brigade Lefèvre, et marcher sur les Arabes ou les révoltés,
car j'ignorais alors quels étaient nos ennemis. À une lieue en deçà de
Damanhour, il a été attaqué par environ trois cents hommes à cheval et
six mille hommes à pied. Il s'est battu pendant cinq heures, leur a tué
ou blessé trois cents hommes; mais, au lieu de se rapprocher du citoyen
Lefèvre, il est resté en place, et, voyant les munitions tirer à leur
fin, il a fait sa retraite sur Alexandrie. Il en résulte une chose
très-fâcheuse: c'est que ce mouvement rétrograde leur laisse l'opinion
de la victoire lorsqu'ils n'ont résisté nulle part et que, dans le fait,
ils ont été battus; tandis que, s'il eût été jusqu'à Ramanieh, ou au
moins à portée d'en être entendu, le citoyen Lefèvre se serait réuni à
lui, et tout rentrait dans l'ordre. Il paraît qu'une partie des
habitants de Damanhour et des villages circonvoisins se sont armés et
joints aux Arabes après le malheur du 6. Un village ou deux brûlés
auraient suffi pour réprimer tous ces désordres, au lieu qu'aujourd'hui
on y trouvera peut-être plus de difficultés.
«J'ai été sur le point, à l'instant du retour du commandant Redon, de
partir moi-même avec les trois quarts de la garnison; mais les bruits
réitérés de l'approche d'une armée de Maugrebins, bruits qui chaque jour
acquièrent plus de vraisemblance, l'extrême faiblesse de la garnison,
qui est réduite à cinq cents soldats, l'inconvénient mille fois plus
grand de compromettre Alexandrie, enfin la possibilité de l'arrivée
subite des escadres, la longueur de cette expédition, qui exigeait au
moins six jours pour remplir le but proposé, toutes ces raisons m'ont
déterminé à prendre un autre parti.
«J'ai donné l'ordre à l'adjudant général Jullien d'envoyer sur-le-champ
trois cents hommes et quatre pièces de canon à Ramanieh, en passant par
le Delta; j'ai écrit au général Fugières pour le prier de prêter aussi,
pour quelques jours, une partie de ses troupes au citoyen Lefèvre. J'ai
ordonné à l'adjudant Jullien de se retirer dans le fort, s'il le croit
nécessaire; à cause de la très-petite quantité de troupes qui lui reste;
enfin je donne l'ordre au citoyen Lefèvre de balayer, avec ces troupes
réunies et quatre pièces de canon, tout ce qu'il trouvera devant lui; de
s'occuper particulièrement de couvrir Rosette, de brûler, pour
l'exemple, un ou deux villages, et de ne pas donner de relâche aux
révoltés qu'ils ne soient entièrement dispersés ou perdus dans les
déserts.--Dans le cas où il s'appprocherait à six heures de marche
d'Alexandrie, j'irais à leur rencontre.
«Je reviens à la nouvelle que je vous ai donnée des Maugrebins. Il y a
environ dix jours qu'il en est arrivé quatre-vingts chez les Ouladalis.
Le bruit se répandit aussitôt qu'ils étaient suivis par une grande
armée. J'ai méprisé ces rapports, qui m'ont paru absurdes. Depuis, ils
se sont tellement multipliés, qu'ils ont acquis de la vraisemblance.
J'ai questionné un homme arrivant de l'oasis de Jupiter-Ammon, qui me
les a confirmés, et qui m'a dit avoir vu un corps de quatre à cinq mille
hommes, occupés à faire des puits pour l'armée qui les suivait, et que
cette armée était, il y a trente jours, en deçà du Boghaz, et, à
l'avant-garde qu'il a vue, il l'a laissée à dix jours de marche
d'Alexandrie.--Il porte cette armée très-haut; en la réduisant des trois
quarts, si elle se présente de dix mille hommes, ce sera beaucoup.
«Si ces bruits se réalisent, quoique ces hommes soient sans doute
exaltés par le fanatisme, je ne présume pas qu'ils soient fort
dangereux, et nous n'aurons pas grande gloire à les vaincre;--mais,
s'ils se dispersaient dans le Bahiré, ils pourraient y faire bien du
mal.
«Dans ce cas, il me faudrait de la cavalerie: 1° pour en imposer aux
Arabes; 2° pour contenir les habitants et parcourir rapidement une
langue de terre étroite.--Cette province ne ressemble en rien à
l'intérieur de l'Égypte. Vous connaissez notre pauvreté; aujourd'hui
elle est extrême. Les contributions du Bahiré allaient nous soulager,
l'affaire de Damanhour renverse tous mes calculs et éloigne mes
espérances. Je dois à tout le monde, j'ai emprunté partout, et nos
caisses sont vides. Nos travaux auraient été suspendus si je n'avais
employé un moyen exceptionnel pour les soutenir: chaque jour je me rends
sur les travaux avant le soleil, à la tête des officiers, des soldats,
des membres de l'administration, et nous travaillons tous avec ardeur.
«Je reçois à l'instant le courrier que vous m'avez envoyé. Je vous
remercie, mon général, de la confiance que vous me témoignez en me
destinant à défendre Alexandrie.--C'est la plus belle récompense que je
puisse obtenir; je crois pourtant pouvoir vous demander d'ajouter
quelque chose à mes moyens en troupes.
«Si j'eusse eu la permission de recruter les bataillons qui sont ici
dans la marine, ils seraient aujourd'hui les plus forts de l'armée; mais
le contre-amiral Perrée a presque tout emmené. Le lieutenant Dumanoir a
armé ses frégates, et il ne reste plus rien.--Je vais cependant chercher
encore à trouver quelques hommes.»